‹ La circulation de la vieChapitre 3 sur 28 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Dans toutes les questions que ne soulèvent pas les besoins journaliers de la vie, on a plus tôt, et peutêtre mieux fait d’intéresser le peuple par le développement des idées générales, que de lui donner un enseignement complet. Le but de mes efforts était de montrer que ces développements d’idées n’ont de vie réelle que si l’image des faits leur donne une forme solide et corporelle. Puissé-je l’avoir fait d’une manière intéressante. Car je puis le dire sans arrière-pensée, j’ai voulu contribuer, suivant mes moyens, armé de la balance, de la machine pneumatique et du microscope, à détrôner les propositions sans valeur d’une tradition arbitraire.

Nous ne nous développerons librement que lorsque nous puiserons dans la réalité, mais alors nous serons aussi loin des mystères de l’Église que des rêves de ceux qui se nomment idéalistes, et pourtant ne sont pas assez familiarisés avec l’origine des idées pour les contempler dans la merveille éclatante de la nature qui vit dans la matière et les formes.

Jac. moleschott.

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Un des signes les plus intéressants de notre temps, c’est l’attention passionnée qu’une partie du public français porte à l’étude et aux essais de solution des grands problèmes soulevés de nos jours par le développement prodigieux des sciences et l’application rigoureuse de la critique à l’histoire. C’est à cette partie du public que j’adresse la traduction du Kreislauf des Lebens deM. Jac. Moleschott. Mon but est de mettre dans son jour l’ouvrage d’un homme éminent, l’un des savants les plus distingués qui honorent la biologie, et ce que je me propose surtout c’est de combler une lacune oubliée par nos écrivains vulgarisateurs.

Aujourd’hui que les fréquents rapports des peuples ont mieux fait comprendre la solidarité qui les unit, il nous devient impossible de nous limiter au mouvement intellectuel de notre pays. Ce mouvement, en effet, n’est qu’une portion de celui qui entraîne toute la

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civilisation occidentale. Les bornes de la patrie sont supprimées, et nous pouvons reconnaître nos pensées, nos aspirations et nos espérances dans les pensées qui se développent au sein de la vie intellectuelle d’un étranger, dans les aspirations qui l’animent au travail et les espérances qui soutiennent son courage. A travers les frontières politiques l’échange des idées se fait librement, les idées se fortifient, s’éclairent, se complètent les unes par les autres, et constituent en définitive un capital commun à l’humanité tout entière.

L’ouvrage dont je présente la traduction est marqué du signe du temps ; il tient par toutes ses parties au mouvement qui pousse les sciences à une synthèse philosophique. C'est un livre accessible à tous les esprits cultivés ; il n’est pas trop chargé de la partie technique, qui rebute dans les ouvrages spéciaux; de plus, il s’inspire des idées qui dominent aujourd’hui la plupart des hommes pour lesquels la science est un but. Dans toutes les parties de cette œuvre on trouve l’emploi d’une méthode excellente et la conscience des difficultés qui hérissent les problèmes scientifiques. L’auteur y exprime la conviction que la philosophie et l’expérience ne sont pas séparables, que les faits sont la substance môme des idées, que l’étude de l’homme doit être la base de toutes les sciences qui s’occupent de l’homme, de sa morale, de sa politique, et que c’est par elle seule que nous pouvons comprendre le passé et apprendre à maîtriser l’avenir.

Le Kreislauf des Lebens a eu sa première édition en 1852 et sa quatrième et dernière en 1863. Déjà, à plusieurs reprises, nos revues périodiques en ont entretenu leurs lecteurs ; cette œuvre a même été l’objet d’une attention spéciale dans un ouvrage publié dans la col-

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lection dont cette traduction fait partie (1). Mais pour qu’un livre soit connu, suffît-il que des critiques modérées l’aient signalé comme une des pièces du grand procès qui se débat devant le public éclairé? Suffit-il, pour qu’il soit bien jugé, que d’autres critiques superficielles y aient relevé l’essence des pernicieuses erreurs qui doivent faire,, dit-on, glisser le genre humain au fond de la plus abjecte dégradation? Suffit-il d’extraire d’un ouvrage des têtes de chapitre à tournure piquante, de citer quelques phrases courtes, serrées, taillées en apophthegmes, comme M. Moleschott les aime, pour éclairer la conscience d’un lecteur et le rendre capable de formuler un jugement équitable ? Avec l’ouvrage de M. Moleschott, plus qu’avec tout autre, il était bien facile de remplir la tâche déjà si aisée que se donnent aujourd’hui certains critiques. L’auteur présente, avec une libéralité rare, de ces phrases ailées et aiguës qui renferment les conclusions anticipées de son livre. Mais ce qu’elles ne renferment point, c’est le déroulement des opérations intellectuelles qui a suscité les conclusions, et elles n’éveillent point dans l’esprit du lecteur l’enchaînement logique, qui seul peut leur conférer la force et la légitimité. Nous connaissons une critique préventive qui se considère comme commissionnée par la congrégation de l’Index. Elle a mission d’estampiller les livres, d’en autoriser ou d’en prohiber la lecture; elle semble se proposer pour but suprême de fulminer des réquisitoires fondés sur des aveux très-francs, de montrer l’auteur reum confitentem et d’obtenir d’un jury prévenu, des verdicts passionnés; enfin elle juge, mais son jugement demeure stérile, car il n’instruit personne.

(1) P. Janet, Le matérialisme contemporain , 1864.

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On nous dit que M. Moleschott est matérialiste, bien plus, qu’il est le chef du matérialisme allemand ! Que nous importe : Matérialisme, athéisme, verba et voces. Ce qui nous importe, c’est de savoir s’il y a dans les vérités d’observation, que l’auteur prend pourpoint de départ, la garantie de la vérité de ses conclusions. Quelle valeur peut-on reconnaître à un procédé critique qui consiste à essayer les idées d’un auteur sur la pierre de touche des croyances officiellement patronnées, comme si ces doctrines étaient des mesures étalonnées, authentiques et universellement acceptées ? Depuis Emmanuel Kant, l’actif de l’ontologie est réduit à néant, et la critique qui emprunte ses valeurs discréditées manque son but. Désormais une seule critique est recevable, la critique logique, et un auteur ne peut plus être condamné par la raison que ses conclusions heurtent des idées en faveur, mais seulement si elles sont arbitraires et si elles dépassent la portée de ses données expérimentales. Tous les livres, nous le reconnaissons, sont justiciables d’une critique ainsi comprise. Mais à celui qui veut l’entreprendre et l’exercer il faut d’autres qualités que l’aisance élégante et la grâce parfaite avec laquelle tant d’auteurs en renom manient les lieux communs philosophiques.

Parmi ces lieux communs il en est un dont on abuse. Il consiste à rattacher les idées d’outre Rhin au courant de pensée qui fit le caractère du xvme siècle, afin de les envelopper dans une réprobation toute prête. Il est vrai qu’au milieu du siècle dernier Frédéric le Grand appela à sa cour un médecin français, l’auteur de V Homme machine , le spirituel mais superficiel la Mettrie. Il voulait, écrivait-il à Maupertuis, « l’établir prédicateur » de son académie, imbue « de vieux préjugés, »

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et comptait sur sa causticité bien connue pour obtenir des conversions. Mais la société raffinée qui se réunissait autour du despote philosophe aux petits soupers de Postdam, n’exerça point d’influence en Allemagne, et l’on ne peut en aucune façon rattacher à cette mission matérialiste de la Mettrie l’origine des idées qui, aujourd’hui, après un siècle, se manifestent au delà du Rhin, Le matérialisme français resta confiné à la France, où il inspira plusieurs générations de savants, dont le dernier et non le moins illustre fut Broussais. Quant à l’Allemagne, au moment où Frédéric affichait pour les doctrines philosophiques de ses sujets une sollicitude si étrange, elle était à l’aurore de sa renaissance et bientôt elle allait déployer dans les lettres, les arts, les sciences et la philosophie, une activité merveilleuse, et, rejetant l’influence française, tirer du fonds germanique des richesses immenses.

Si l’on prenait au mot le matérialisme allemand, en ne s’en tenant qu’à la qualification, on commettrait une lourde méprise. Né de la décomposition des synthèses d’Hegel, il a conservé dans ses formules l’empreinte du génie de ce grand penseur. C’est encore un panthéisme où la substance unique, qui fait le fonds du monde, qui persiste impérissable à travers toutes les transformations, dont les forces naturelles ne sont que des modes, a pour nom la Matière. A voir le respect, pour ainsi dire religieux, avec lequel l’auteur du Kreislauf des Lebens parle de cette « éternelle » substance, qui jouit seule de l’indestruclibilité au milieu de la destruction de toutes les formes, de cette source de tous les êtres, au sein de laquelle tous les êtres se dissolvent, en sorte que leurs éléments peuvent déployer une activité nouvelle sous des formes nouvelles, on sent que l’on

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n’a pas affaire au matérialisme de la Mettrie, et qu’au bout on trouvera une autre morale que celle du plaisir ou d’un mesquin intérêt personnel.

Au moment où éclata la banqueroute de l’idéalisme, où fut démontrée l’impuissance radicale de la spéculation à rien édifier sans l’appui de l’expérience, les esprits déçus par les rêves métaphysiques et altérés de réalités trouvèrent un refuge dans la science. Son vigoureux essor n’avait pas été ralenti; son puissant voisin, l’idéalisme, ne l’avait pas entravée; il lui faisait même l’honneur insigne de la mettre à contribution pour en utiliser les données et les faire rentrer de force dans ses formules à priori. Peu à peu d’immenses matériaux s’étaient rassemblés, et A. de Humboldt n’eut qu’à tracer le magnifique tableau du monde, pour montrer que les sciences de la nature offraient un champ où l’activité intellectuelle pouvait se déployer sans redouter le désenchantement. Il n’y eut pas jusqu’au dégoût que les agitations politiques de 1848-1849 inspirèrent pour la philosophie qui ne fût utile à la science. La réaction fut même poussée si loin qu’à ce dégoût se mêla le mépris de la pensée libre, et que l’on vit des savants se mettre en règle avec les doctrines de l’Église. Le livre de M. Moleschott fut une protestation énergique contre cette défaillance, mais l’enthousiasme « immense » (1) qu’il excita prouva que les excès delà spéculation n’avaient pas détruit pour toujours le goût de la pensée affranchie.

Si au moment de sa publication cette œuvre eût trouvé un traducteur en France , il est douteux que notre public lui eût fait un accueil sympathique. Les

(1) Büchner, Aus Natur und Wissenschaft, 1862, p. 41.

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mêmes causes avaient agi sur les deux pays et y avaient fait naître des effets semblables ; seulement chez nous on les ressentit plus longtemps. Ce n’est pas qu’en France l’enseignement de la philosophie fût fait pour effrayer les esprits timides. Distribué avec une prudente parcimonie par des hommes qui, dans leurs plus grandes témérités, ne dépassaient pas les audaces de la philosophie cartésienne, il se réduisait à des exercices littéraires sur une métaphysique qui, au fond, n’élait pas autre chose qu’un minimum de théologie révélée. Mais il faut avouer qu’en dehors du corps enseignant on philosophait à outrance. Depuis que le sensualisme était mort d’épuisement, les esprits étaient livrés à l’anarchie. « Sauf les deux premiers siècles de notre » ère, dit M. H. Taine, le bourdonnement des songes » métaphysiques ne fut ni si fort ni si continu, jamais on » n’eut plus d’inclination pour croire non sa raison mais » son cœur, jamais on n'eut tant de goût pour le style » abstrait et sublime qui fait la raison dupe du cœur (2).» Tout le monde s’en mêla, les poètes, les romanciers, les savants. Ceux que leur imagination ne servait pas assez bien, qui n’en pouvaient tirer un système qui leur fût propre, pour résoudre les problèmes de la nature, de l’homme, du mal, et pour guérir les misères sociales, en trouvaient un tout fait dans les croyances traditionnelles et s’y précipitaient, non sans en modifier pour leur compte les pratiques et les dogmes. Cette violente épidémie mentale enfanta des systèmes bizarres et des réveils religieux. Au milieu de la prospérité du dernier règne, on se laissait aller à ces rêves, on y trouvait une satisfaction réelle, on se croyait meilleur pour avoir

(1) H. Taine, Les philosophes français du XIXe siècle , 1859, 293.

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adhéré un instant à quelqu’une de ces chimères philosophiques de rénovation sociale, que le sens pratique du progrès ne contenait plus. Une seule barrière était debout, qui semblait les condamner à rester à jamais des rêves; elle tomba le 2k février 1848, et l’on se trouva face à face avec ces fantômes qui voulaient prendre corps, aspirant tous à se réaliser, et à se réaliser à l’exclusion des autres.

L’effroi rétablit le jugement. On voulut en finir d’un seul coup avec les rêves ; on les proscrivit en bloc, au nom d’une société qui se croyait en péril et qui avant tout voulait vivre. Le nom de socialisme se trouva là fort à propos pour servir d’étiquette aux doctrines les plus opposées. Certes, la philosophie universitaire ne s’était mêlée qu’avec réserve à cet entraînement de la pensée et tout à fait sur la fin ; elle n’en fut pas moins enveloppée dans la proscription générale. Son nom la fit considérer comme la mère des utopies et le premier auteur des maux dont le danger venait de se révéler. Et quand le gouvernement raya ce nom du programme de l’enseignement secondaire, il ne fit que donner à l’aveugle sentiment de réprobation qui le frappait une satisfaction impérieusement exigée par un passé triomphant, qui n’aspirait pas à moins qu’à gouverner seul les jeunes générations. La religion apparaissait alors comme une métaphysique conservatrice, illustrée de quelques rites, et l’on put croire que ses doctrines, acceptées à l’égal d’un bienfait par les consciences alarmées des périls de la société, ne rencontreraient plus de contradicteur. La jeunesse qui entrait en ce moment dans les écoles n’y entendit plus que le sévère enseignement des sciences.

Elle en sortit positiviste. O cœcas hominum mentes!

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Grâce à des mesures qu’on regardait comme des moyens de salut, en dix ans la face des choses a changé. La philosophie d’Auguste Comte, débarrassée des spéculations religieuses et sociales qui en avaient fait une secte, se trouvait là juste à point pour devenir le Credo d’une génération nouvelle. D’une part, elle rompt en visière aux prétentions de l’Église. « La philosophie » positive ne s’occupe ni des commencements de l’uni- » vers, si l'univers a des commencements, ni de ce qui » arrive aux êtres vivants, plantes, animaux et hommes » après leur mort ou après la consommation des siè- » clés, s’il y a une consommation des siècles (1). » D’autre part, elle refuse de discuter avec les métaphysiciens sur l’espace, le temps, la matière, la force, le mouvement, le moi, choses inconnaissables en ellesmêmes. Mais si elle repousse ces deux ordres de spéculations, elle conserve un champ d’action immense, l’univers des phénomènes. Le but que le positivisme se propose, c’est d’une part la constitution « de l’en- » semble abstrait des notions qui concernent le monde, » l’homme et la société (2) », c’est-à-dirc la philosophie des sciences particulières, et d’autre part la constitution de la science générale par la systématisation logique des sciences particulières. Dans les sciences particulières qui ont le monde pour objet, il atteint son but par l’expérience et l’observation, par l’induction et l’abstraction; il trouve les séries naturelles de faits et les groupes naturels de faits et les traduit en lois et en types, symboles des séries et des groupes. Quand il prend l’homme pour objet il l’étudie dans son indivi-

(1; Littré, Paroles de philosophie positive, 1859, 33.

(2) Littré, Aug. Comte et la philosophie positive, 1863, 108.

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dualité subissant l'action de son milieu physique et réagissant sur lui; il l’étudie aussi dans sa vie collective, dans le milieu social; de là, deux sciences : la biologie et l’histoire. La philosophie positive promet dans l’avenir l’établissement méthodique des règles de pratique qui peuvent assurer la satisfaction des besoins de ces deux parties de l’être humain, la satisfaction de ses besoins inférieurs de conservation organique, comme la satisfaction de ses besoins supérieurs de conservation et de développement intellectuel et moral; elle doit donc aboutir à une hygiène positive et à une morale positive, et d’une façon plus générale à une médecine positive et une politique positive. Par l'exploration de la nature et la découverte laborieuse de ses lois, elle cherche les moyens d’agir rationnellement sur l’avenir et de mettre fin à l’exploitation de l’empirisme.

Vaste programme, et cependant,, nous objecte-t-on, ce programme reste incomplet ! S’il délaisse systématiquement toute spéculation sur les causes premières et les causes finales, s'il refuse de s’enquérir de la nature de la personne humaine et de sa destinée au delà de cette vie terrestre, en un mot s’il renonce à poursuivre la solution de ces redoutables problèmes, que la curiosité et l’anxiété de l’homme ont toujours demandée à la métaphysique et aux religions, il ne peut supprimer du même coup cette soif de Y-inconnaissable* Sans doute les spéculations à priori sur les causes premières sont stériles pour l’avancement des sciences; sans doute les conceptions à priori des causes finales conduisent à des explications puériles et souvent bouffonnes, dont on ne trouve que trop d’exemples dans les livres de nos vulgarisateurs, et l’on ne citerait pas une découverte qu’elles aient préparée. Mais

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malgré cela, est-il un savant qui se résigne à voir dans l’univers autre chose qu’un tout harmonique se développant dans un sens qu’on peut déterminer, et par conséquent évoluant vers un but., et qui ne cherche à l’expliquer par le jeu de quelque cause primordiale?

S’il est vrai que le positivisme ne mette fin à ces aspirations sans cesse renaissantes, que les plus éclatants échecs n’ont pu décourager et que les plus sublimes découvertes dans le champ des réalités ne sauraient satisfaire, cependant il leur oppose une limite et leur fait reconnaître ses lois. Les écoles métaphysiques et la théologie sont elles-mêmes soumises à l’influence prépondérante de notre temps. Depuis quelques années, des hommes décidés se dévouent à la tâche pénible de réformer les croyances religieuses; ils veulent en élaguer tout ce qui les met en opposition absolue avec les données de la science positive, et prennent pour devise les paroles de Channing : « Nous refusons » d’admettre toute interprétation qui, après réflexion » sérieuse, nous semble inconciliable avec une vérité » démontrée (1). » Les attaques ardentes et hostiles du xvme siècle, aussi bien que la critique froide et désintéressée de l’Allemagne contemporaine, ont travaillé à créer ce courant ; en sorte qu’aujourd’hui, aux yeux des hommes qui représentent le mouvement dans l’Église, la science a une autorité absolue qui n’a plus rien à craindre des affirmations dogmatiques.

D’un autre côté, on voit l’idéalisme renoncer à son arrogant mépris pour la recherche de la réalité. Il se borne à réclamer pour la métaphysique la fonction de couronner l’édifice de la philosophie générale. Il ne

(1) Channing, OEuvres sociales, trad, édit. Laboulaye, 1 854, p. xliii.

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suffit pas, disent les plus éminents représentants de l’idéalisme, de rassembler en un tableau systématique les faits du monde réel ; il ne suffit pas encore de les traduire en formules abstraites, et d'écrire ainsi un symbole algébrique du monde. Cela fait on n’a encore parcouru que les deux premiers degrés de la connaissance : le scientifique et le philosophique ; il en reste un troisième, le métaphysique, « vue supérieure de la science » qui nous donne « la conception de l’être infini, » absolu, universel, principe, substance et fin de toute » chose; qui ramène à leur principe les vérités déjà » perçues par la science et déjà comprises par la philo- » sophie (1). » Mais instruits par l’expérience de leurs devanciers, ils savent que si la raison peut les conduire à cette unité de principe, elle est incapable de leur faire découvrir à priori des réalités. Aussi proclament-ils que c’est « de la science positive, de la science de l’homme » que la pensée tire « sa substance (2). » « C’est parce qu’il » a été le plus grand observateur de son temps, qu’Aris- » tote en a été le plus grand philosophe. — Sur le vrai » terrain de la science, la physiologie et la psychologie, o la critique historique et l'histoire systématique, la )) science de la nature et la théologie se rencontrent, » réunissent leurs efforts et mènent le genre humain » vers le temple de la Vérité, qui verra un jour dispa- )) raître toute contradiction dans la connaissance, toute » discordance dans la pratique, et par là toute disso- » nance immorale (3). » On voit donc que l’absolu de la

(1) Vacherot, La métaphysique et la science , 1858, p. 687.

(2) Id., ibid p. 692.

(3) Scholten, Manuel d'histoire comparée de la philosophie et de la religion , trad. Alb. Réville, 1861, p. 180.

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métaphysique, aussi bien que les besoins religieux, en prenant possession du terrain abandonné par la philosophie positive, renoncent à entraver son œuvre et à lui prescrire pour règles les déductions de la spéculation ou celles de la foi.

Mais il y a un parti nombreux et puissant, qui ne connaît pas d’autre idéal que le maintien des croyances traditionnelles et de la métaphysique dualiste. On se rappelle avec quel zèle passionné l’évêque d’Orléans dénonçait aux pères de famille quatre de nos plus illustres écrivains; pour opposer plus d’obstacles à l’influence envahissante de l’école critique et positiviste, il appelait à la rescousse les philosophes spiritualistes et les adjurait de défendre leur maison dévastée. On a vu ces spiritualistes, si suspects naguère, oubliant leur humiliation imméritée, rentrer dans la lutte et tirailler sur le front de l’armée ecclésiastique. Écrivains élégants et corrects plutôt que logiciens, ils excellent dans l’argumentation négative. S’ils ont étudié les sciences c’est pour n’en voir que les lacunes; ils affirment péremptoirement qu’elles ne seront pas comblées et qu’elles ne peuvent l’être; ils ne voient que des théories indépendantes, destinées peut-être à se développer isolément, mais qui jamais ne se rassembleront pour former un tout continu à travers lequel on pourrait suivre l’évolution réelle du monde.

Oui, ces lacunes existent. Il y a des sciences qui ne sont nées que d’hier. Nous ne connaissons que quelques fonctions, que des savants animés d’un esprit philosophique cherchent à relier entre elles. Les sciences ne sont que des pièces séparées qui semblent bien étrangères les unes aux autres, et cependant, grâce aux efforts que l’on fait pour les rapprocher, on entrevoit

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le lien qui les unit. Il est vraiment bien étrange qu’on choisisse le moment présent pour affirmer que les divers phénomènes de la nature sont de différentes espèces et que leurs caractères sont irréductibles. Qu’on regarde autour de soi, une notion nouvelle, née d’hier, prend peu à peu possession de la science, je veux parler de la loi d’équivalence des forces physiques. Les manifestations dynamiques partant du centre qui dépense sa force vive, et pour nous ce centre est le soleil, se répandent sur notre planète sous forme de lumière et de chaleur; mais ce n’est pas pour y cesser d’être. Toutes les forces que les êtres de la terre déploient ne sont que des transformations de la force solaire. En physique, on ne discute plus cette vérité. En biologie, le physiologiste anglais Carpenter a essayé de la faire entrer dans l’explication des phénomènes vitaux (I). MM. Béclard et Hirn, précisant davantage, ont évalué en unités de chaleur le travail musculaire de l’homme. La loi d’équivalence commence à éclairer les fonctions de la vie animale, et voici qu’un savant philosophe anglais, M. Herbert Spencer, poussant encore plus loin cet essai de généralisation, applique cette même loi aux forces mentales et sociales. « Toutes les impressions que » nos organes des sens reçoivent à chaque instant sont n en corrélation directe avec les forces physiques du » dehors. Les modes de conscience appelés pression, » mouvement, son, lumière, chaleur, sont tous des ef- » fets produits en nous par des forces, qui, si elles se » dépensaient d’une autre manière, mettraient en pièces » ou en poussière des morceaux de matière, engendre- » raient des vibrations dans les objets environnants,

(1) Carpenter, Manual of physiology, 1856, p. 37, 249.

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)> opéreraient des combinaisons chimiques ou feraient » passer des substances de l’état solide à l’état liquide. » Si donc nous regardons les changements de position » relative, de cohésion ou d’état chimique, ainsi pro- » duits comme des modifications transformées des causes » qui les provoquent, nous devons aussi regarder les » sensations que ces causes font naître en nous comme » des formes nouvelles de ces mômes forces. » Si, d’une part, les forces vitales sont corrélatives des forces physiques, d’autre part elles sont « la source de pensées » et se dépensent à les produire. Il y en a diverses » preuves. En voici quelques-unes. C’est un fait évident » que l’activité mentale dépend de l’existence d’un cer- » tain appareil nerveux, et qu’il y a une relation dissi- » mulée sans doute sous le nombre des conditions et » masquée par elles, mais qu’on peut suivre entre les » dimensions de cet appareil et la quantité d’action » mentale mesurée par ses résultats. » L’activité mentale a pour corrélatif l’activité de l’oxydation du cerveau. « Toutes choses égales, ce que nous appelons » quantité de conscience est déterminé par les éléi ments constitutifs du sang ; on le voit clairement » dans l’exaltation qui survient quand on a introduit » dans la circulation certains composés chimiques tels » que l’alcool et les alcaloïdes végétaux.... Voici encore » une autre preuve que la production des forces men- » laies dépend directement de changements chimiques: » les produits usés que les reins séparent du sang » changent de caractère suivant le travail cérébral. Une » activité excessive de l’esprit est d’ordinaire suivie de » l’excrétion d’une quantité de phosphates alcalins » résultat de l’oxydation du phosphore qui entre dans la

composition de la substance cérébrale. M. H. Spencer

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ne se borne pas à affirmer une corrélation d’après la qualité, mais encore il trouve un rapport de quantité entre la force dépensée et la nouvelle force produite. Mais ce n’est pas tout: « non-seulement les modes de » conscience produits en nous par les forces physiques,

» reparaissent sous forme de forces physiques dans les » mouvements musculaires, mais la même chose arrive » pour les modes de conscience qui n’ont pas été pro- » duits par des forces physiques... Quand les pensées » et les sentiments sont les premiers termes de la rela- » tion, le degré de réaction sur les forces du corps est » proportionné à la force de ces pensées ou sentiments;

» dans les cas extrêmes, la réaction aboutit à une pro- » stration complète » (1).

M. Herbert Spencer ne s’arrête pas là, il applique la même loi d'équivalence aux forces sociales; ainsi serait fermé le cercle des manifestations des forces naturelles.

Quelle est donc la vraie signification de la loi d'équivalence? En langage ordinaire, elle veut dire que par l’effet d’une ignorance, dont notre langue scientifique est encore l’expression, nous avons bien pu classer les phénomènes de la nature dans des ordres différents, parce qu’ils nous semblaient différents, mais qu’en réalité les phénomènes de ces ordres ont des causes dans les autres ordres ; que les facultés nobles ont leur cause et leur garantie dans le fonctionnement des facultés inférieures, que la pensée a pour antécédent nécessaire la vie et un milieu physique. Bien que cette proposition puisse paraître arbitraire à ceux qui croient encore que les ordres de phénomènes existent séparés et seulement juxtaposés, qu’ils ne trouvent leur synthèse que dans

(1) Herbert Spencer, First principles , 1863, p. 274-282.

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un Élre absolu, cause de toutes les séries, la science nous montre partout sur la terre la superposition de ces ordres, et par la loi d’équivalence elle nous indique les chaînons qui les unissent. En emprisonnant dans des compartiments séparés les phénomènes de la nature, l’homme a fait une œuvre artificielle, utile sans doute pour l’étude, mais qui fausse l’idée de la nature.

Nul plus que M. Molescholt n’a eu le sentiment de l’unité de la nature. Dans le l\ reislauf des Lebens il proteste contre les divisions arbitraires qui la défigurent; en cela il a fait une œuvre éminemment philosophique, et contribué pour sa part à l’édification d’un système de la nature.

L’esprit de l’homme a toujours voulu ardemment un système de la nature et toujours aspiré à pénétrer le secret du monde. Dans son enfance il l’a demandé aux religions. Elles lui ont répondu, mais leurs réponses n’ont pu se maintenir devant le développement des sciences. Plus tard, l’homme s’est adressé aux philosophies, et la Grèce antique a épuisé pour le satisfaire des trésors de pensées. Aujourd’hui, après la chute de l’hégélianisme, la science est la seule autorité qui puisse répondre et reprendre avec ses méthodes et dans les limites de l’homme l’œuvre que les religions et les philosophies ont été impuissantes à accomplir. Une science générale s’élèvera-t-elle et tiendra-t-elle lieu de ces synthèses si longtemps cherchées? Nous l’espérons. Mais si notre espérance devait être déçue, si les sciences particulières arrivées à leur complet achèvement devaient rester condamnées à l’isolement, l’effort qu’on tente aujourd’hui ne serait pas pour cela frappé de stérilité. Tandis que les monuments des cosmologies religieuses et philosophiques se sont écroulés et jonchent

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