PREMIÈRE LETTRE
Le triple domaine de la société, de l’art et de la science est le théâtre de luttes qui bouleversent ce qu’il y a de plus intime dans notre vie, et sont lentes à se décider, parce qu’à, ce conflit d’éléments contraires prennent part non pas seulement des principes diamétralement opposés, mais encore des tentatives de conciliation et des idées hybrides. C’est parce que ces idées hybrides font partie de l’évolution qu’elles sont nécessaires, et légitimes, et qu’elles réclament l’attention du savant et de l’historien.
Dans le domaine de l’Etat^ ces tentatives de conciliation, que, je le répète, l’historien ne doit pas dédaigner, parce qu’elles sont des degrés du développement, excitent également la haine des deux puissances qui se disputent la possession 'de l’humanité. D’un côté, les gouvernements d’aujourd’hui vivent et meurent avec la grâcfe de Dieu; d’un autre côté, le peuple
MOLESCHOTT. — I
combat pour ses idées humaines. Ni le peuple, ni le gouvernement ne croient plus qu’il soit possible de réconcilier la grâce avec l’esprit de l’homme, ils ne croient plus, en l’an 1852, ni à la sagesse, ni à la dignité d’un parti mort, qui promettait d’accorder les idées contradictoires d’une inspiration divine et de la liberté humaine.
Les dignitaires de l’art et de la science n’en sont pas encore là. Dans la science et l’art, il y a de vastes, et gardons-nous de le méconnaître, de fertiles régions où règne un désir passionné, mêlé d'espérance et de crainte, d’enchaîner l’observation qui se fait par les sens à l’inspiration qui se passe d’eux. Nous vivons dans un temps où les rois et les prêtres disputent aux citoyens la possession des matériaux, que l’art et la science ont rassemblés pour la construction du nouvel ordre de choses. Entre les deux partis engagés se tiennent les individus qui ne voudraient se brouiller ni avec l’un ni avec l’autre.
Et cependant dans le domaine de la science comme dans celui de la politique, il y aune contradiction aussi absolue entre la révélation et les connaissances acquises au moyen des sens dont le libre examen peut tout contrôler, et ne relève que des lois de la nature. Dans la science comme dans la politique, il faut choisir avec conviction entre la droite et la gauche, si nous voulons nous assurer la confiance que partout on n'accorde qu’à une fidélité absolue aux idées et aux principes.
Le point de départ de la révélation, c’est la grâce de Dieu .. «Quant à nous, dit Luther, c’est par la grâce de Dieu que nous commençons à reconnaître ses miracles et ses œuvres, même dans la petite fleur, quand nous songeons qu’il est tout-puissant et bon. »
Envisagé de ce point de vue, le monde est pour nous la révélation de la grandeur et de la sagesse de son Créateur. Le monde est l’histoire de la toute-puissance, de la sagesse impénétrable d’un être infiniment supérieur.
Le monde est une école pour l’homme. « L’histoire du monde perfectionne l’esprit de l’homme, elle élève l’àme immortelle à la conscience de la dignité et du rang qu’elle occupe dans le monde (1). »
A celte conception correspond parfaitement celle pensée, que la sagesse du Créateur « destine à l’usage » de l’homme (2) les principes immédiats des plantes, » le sucre et l’albumine. » Nous apprenons « qu’une » sagesse infinie a pris ses dispositions pour que les » aliments fussent très-inégaux dans leur richesse en » carbone (3). » Nous n’avons pas besoin de chercher avec ardeur une cause première du monde; le monde est produit « par des causes providentielles (à). »
Telle est l’idée au fond de laquelle des milliers d’âmes puisent la ferveur de leurs prières. La révélation conduit à la prière et non à la recherche scientifique, car la sagesse de la Providence est « insondable ».
C’est là qu’aboutit la logique la plus rigoureuse dans cet ordre d’idées beaucoup moins chrétiennes que païennes. Les païens n’adressaient pas leurs prières aux forces brutales de la nature, comme le croit Liehig (5), ils priaient des causes providentielles. Toute force in-
(1) Liebig, Chemische Bricfe, Heidelberg, 1851, p. 28.
(2) Td. , ibid., p. 703.
(3) Id. , ibid.y p. 400.
(4) Id., ibid., p. 618.
(5) Id., ibid. y p. 28.
connue de la nature était un dieu ou un génie qu’on pouvait gagner ou fléchir par des sacrifices ou des prières.
Les idées que je viens d’emprunter aux lettres sur la chimie de Liebig n'indiquent pourtant pas suffisamment le point de vue où se place le plus grand chimiste de l’Allemagne. Car Liebig a formellement déclaré que par la révélation seule l’homme n’acquiert aucune idée de la toute-puissance de Dieu.
« La science delà nature est la voie par laquelle nous » arrivons au perfectionnement intellectuel (1). Sans la » connaissance des lois et des phénomènes de la nature,
» l’esprit humain échoue dans la tentative de se faire une » idée de la grandeur et de la sagesse insondable du » Créateur. Car tout ce que peuvent représenter l’ima- » gination la plus riche, l'esprit le plus élevé, n’est en » comparaison avec la réalité qu’une bulle de savon » bariolée, miroitante et vide (2). »
Maintenant si le lecteur croit que Liebig ait aussi nettement que possible mis la science expérimentale audessus de la croyance aux miracles et à la révélation, etqu’après ces citations il ne reste plus rien à dire, qu’il lise avec moi le passage suivant : « La simple connais- » sance expérimentale de la nature nous impose, avec » une force irrésistible, la conviction : que ce quelque » chose (l’esprit humain) n’est pas la limite, en dehors » de laquelle il n’existe plus rien qui lui ressemble ou » qui soit plus parfait que lui. Notre perception n’at- » teint que les degrés inférieurs. Cette vérité, comme » toutes les autres, dans les sciences physiques, établit
(1) Liebig, Chemischc Brlefc , Heidelberg, 1851, p. 31.
(2) Id., ibid., p. 28.
» l’existence d’un être supérieur, dont nos sens ne peu- » vent donner l’idée ni la connaissance, que le perfec- » tionnement des instruments de notre esprit peut seul » nous faire concevoir dans sa grandeur et sa subli- » mité (1). »
Ainsi donc, « la connaissance des lois de la nature » rend l’homme capable de comprendre un être « dont les » sens ne peuvent lui donner l’idée ni la connaissance ».
Cela veut dire : la recherche par les sens rcndl’homme capable de comprendre ce qu’on apprend sans le secours des sens, ou bien la connaissance de la nature perfectionne les instruments au moyen desquels on perçoit la vérité révélée.
Je ne puis que faire ressortir cette contradiction, il ne m’est pas possible de qualifier ce mariage delà science expérimentale avec la révélation. Lisons encore dans Liebig : « La haute valeur et la sublimité de la science » consiste précisément en ce qu’elle sert d’intermédiaire » au vrai christianisme. La divinité de l’origine de la » doctrine chrétienne consiste en ce que nous ne som- » mes pas redevables de la possession de ses vérités, ni » de l’idée juste d’un être dont la grandeur dépasse tous » les mondes, au procédé tout humain de la recherche » empirique, mais h une lumière d’en haut (2). »
Certes on ne peut s’exprimer plus sincèrement, mais aussi on ne peut pas s’exposer plus justement aux anathèmes des deux partis. Le lecteur conviendra avec moi, qu’on n’aurait que faire d’apôtres, si la science de la nature servait d’intermédiaire au vrai christianisme. Christ a changé de l’eau en vin et ressuscité des morts.
(1) Liebig, Chemische Briefe , p. 31.
(2) Id., ibid. , p. 29.
Loin de nous la pensée de jeter l’anathème sur qui que ce soit. Mais celte idée hybride à laquelle un savant comme Liebig s’est laissé conduire par son besoin de conciliation, personne ne la laissera passer, parce qu’elle blesse profondément la raison par la contradiction inévitable dans laquelle s’est embarrassé un homme du plus haut mérite.
Si nous ne pouvons nous représenter le Créateur sans connaître les lois de la nature, à quoi nous sert la révélation? Si nous ne pouvons recevoir les vérités les plus sublimes que d’une lumière d’en haut, invisible à nos sens, à quoi donc nous sert l’étude des phénomènes et des lois de la nature? Si Christ, avec un petit nombre de pains et un nombre encore plus petit de poissons, a rassasié des milliers d’affamés, la vérité révélée l’emporte sur la vérité naturelle; au contraire, si nous ne pouvons arriver à la vérité suprême, sans la connaissance des lois de la nature, ces milliers d’hommes n’avaient pas faim. L’une de ces hypothèses exclut l’autre irrévocablement.
L’hybridité de cette conciliation conduit au mensonge l’homme qui manque de sincérité, et à l’inintelligible l’homme de bonne foi.
Du moment que Liebig parle des lois de la nature en face du Créateur, n’est-il pas inintelligible? Les lois de la nature sont l’expression la plus rigoureuse de la nécessité; mais la nécessité exclut la création; donc ce n’est pas au moyen des lois de la nature qu’on peut comprendre le Créateur, et si quelqu’un croit de bonne foi le comprendre, un bon nombre d’hommes le tiendront, avec raison, pour inintelligible.
Ne nous étonnons donc pas que Liebig ne lasse pas dépendre le développement de l’humanitéde la loi du
progrès, mais de l’arbitraire et de la grâce, sans cela il accorderait que l’esprit de l’homme le plus cultivé ne peut rien imaginer de contraire à la nature, et que la pure création du génie de l’homme ne peut pas être comparée à une bulle de savon vide. D’après Liebig, sir Robert Peel n’aurait été que l’instrument dont la Providence s’est servie pour supprimer en Angleterre les droits d’entrée sur les céréales (1).
La science et la foi, ces deux modes d’activité de l’homme tâchent d’expliquer la dépendance de l’individu, de l’espèce et du cours du monde.
Ce qui distingue le point de vue de la révélation de celui delà science, c’est qu’il relie un effet à une cause à laquelle on 11’arrive qu’en passant par d’innombrables intermédiaires inconnus. Cette cause fut diversement appelée, suivant les degrés de civilisation, les Grecs et les Romains l’appelèrent autrement que les chrétiens, la Bible l’appelle autrement que le savant. Mais ce qui les a tous poussés, c’est le môme besoin de se reporter en arrière, c’est le même sentiment de dépendance, à l’aide duquel Schleiermacher et Feuerbach expliquent la religion. Seulement le savant ne se contente pas d’une cause lointaine, dont il ne peut se faire aucune idée; pour chaque phénomène, il cherche l’origine la plus voisine, pour chaque origine une raison, il remonte toujours en arrière aussi loin que les sens peuvent le porter.
Le rapport logique de la cause à l’effet est sa loi, et cette loi, il ne se la laisse pas imposer par la révélation, il veut la trouver par la science expérimentale.
La recherche exclut donc la révélation. Toute tenta-
(1) Liebig-, Chcmische Briefe, 646.
fl
tive de conciliation échoue devant les contradictions. Nous avons vu Liebig y perdre sa clarté.
Accumulerdes exemples pour démontrer qu’une contradiction inconciliable sépare les lois de la nature de l’idée de la toute-puissance d’un créateur du monde, et cela dans le pays meme où Louis Feuerbach a écrit son immortelle critique de l’essence du christianisme, n’est-ce pas porter de l’eau h la rivière? On ne peut qu’admirer ou l’abnégation profonde, ou la singulière obscurité de ces savants qui ne se lassent pas de chercher une mesure ou une règle pour ce monde, où un fait de la volonté toute-puissante qu’ils supposent peut affranchir subitement de la loi de causalité la marche incertaine des phénomènes.