DEUXIÈME LETTRE
Tant que la science de la nature, chez les Grecs, ne s’étendit pas au delà de l’observalion des trois états de la matière, que nous appelons solide, liquide et gazeux, les sages de la Grèce enseignèrent qu’il existait quatre éléments. A la terre, à l’air et à l’eau, ils ajoutaient le feu, qui a le pouvoir de transformer la glace en eau et l’eau en vapeur.
Plus tard, dans la chimie moderne, on conçut l’élément sous l’idée d’un corps que nos moyens artificiels ne peuvent décomposer en des substances de propriétés différentes. Le nombre des éléments, c’est-à-dire des corps simples, s’accrut. Il y a quelques années on en connaissait cinquante. On en compte aujourd’hui plus de soixante.
Il en fut de même du nombre des planètes; chaque jour il en est de môme pour les plantes et les animaux. A mesure que se multiplient les observateurs, on voit s’accroître le nombre des corps, des éléments, des étoiles, des plantes, des animaux qui tombent dans le domaine des sens de l’homme.
Chose étrange et pourtant vraie, il y a des hommes versés dans les sciences qui font à la philosophie un reproche de ce que le flambeau des idées générales, qu’elle allume au centre du cercle des connaissances positives d’une époque donnée, ne projette pas sa lumière au delà du rayon de ce cercle.
Ce reproche est étrange, surtout de la part d’une école qui se donne avec complaisance le nom d’école historique. Comme s’il n’était pas tout naturel, autant que nécessaire, que la philosophie n’ait pas été autre chose que l’expression abstraite de la somme des faits conquis par les sens de l’homme dans le temps correspondant. C’est naturel et nécessaire, puisque l’histoire de tous les siècles nous le démontre d’une manière frappante.
Pour quelle raison porte-t-on si fréquemment cette accusation contre la philosophie? Il n’y en a pas d’autre que celle-ci : c’est qu’il est encore des savants qui séparent la philosophie de la science.
Tout le monde sait avec quelle rapidité l’humanité grandissante est sortie de cet âge d’or classique dans lequel la pensée la plus profonde était indissolublement liée au savoir le plus étendu. Philosopher, c’est penser; savoir, c’est connaître des faits dans le domaine de la nature, de l’art et de la politique. L’union de la philosophie et de la science ne s’est réalisée qu’une fois dans Aristote, qui donna à la science un système, à l’art des règles, à l’état des principes. Aristote pouvait accomplir cette triple tâche, parce qu’il avait appris à connaître à la fois les œuvres d’art, les hommes et les animaux par une étude personnelle, et qu’il avait converti le fruit de cette étude en idées générales.
Par la suite, la philosophie resta si longtemps serve
des observations des prêtres et des adeptes de la magic, qu’il n’y a rien d’étonnant qu’on ait voulu en retour lui asservir l’expérience.
C’est la séparation des deux tendances dont l’union peut seule satisfaire les besoins d’un homme mûri, qui explique cette accusation, d’ailleurs si absurde, que la philosophie ne peut sauter par-dessus son ombre.
Au moyen âge, quand on délaissa la nature pour pousser jusqu’à l’extrême le délire de l’intelligence réduite à elle-même, les sens et la pensée se rabougrirent. La rigueur des prétentions ecclésiastiques et l’arbitraire des jeux de l’école régnèrent en maîtres sur la raison. Aussi ce fut un signe de rétablissement des esprits malades, quand on les vit tourner fièrement le dos à la tradition des anciens pour s’abandonner, avec toute la chaleur d’une fécondité nouvelle, aux affinités mystérieuses qui unissent la nature révélatrice aux sentiments de l’homme.
« Les vrais professeurs, disait Paracelse, ce sont les yeux qui se plaisent à l’expérience. » Il donnait en ces termes le mot d’ordre d’une époque, qui estima comme son Luther le grand anatomiste de Bruxelles, Vésale, et sonda le cœur et les reins de l’homme.
Mais la route de l’expérience est longue, et nous ne savons pas jusqu’à quel point on l’a déjà frayée. Ne soyons pas trop étonnés si ceux qui la parcourent regimbent contre l’idéaliste qui lui obscurcit la lumière des faits.
D’un autre côté il était aussi naturel que la philosophie cherchât longtemps à esquiver le courant de l’expérience grossière pour tenter, à l’aide d’un fonds donné de faits constatés, de déterminer à elle seule les
lois de la pensée.
Alors se formèrent l'alchimie et l’astrologie, et cette médecine qui, durant tant de siècles, a mis au jour beaucoup de symptômes et de remèdes, je l’accorde, mais à peine une seule loi. Alors naquit cette logique, formulaire de la philosophie scolastique, dans laquelle les meilleures têtes de l’Allemagne reconnaissent un chemin détourné et plein d’épines qui ne les a conduits qu’à travers bien des obstacles à leur développement intellectuel.
Heureux si cette déclaration mettait tin à l’antagonisme et si je pouvais dire simplement qu’on comprend le sens de la séparation de la philosophie et de l’expérience, et que, par conséquent, leur réconciliation est assurée.
Beaucoup de savants de notre ère, dont Vésale et Luther furent les initiateurs, séparent la philosophie de l’expérience parce qu’ils croient aux idées innées.
Depuis Kant, on s’est complu à considérer la mathématique comme une science pure. Elle serait à priori une manifestation de la pensée humaine indépendante de l’expérience.
On enseigne aux enfants qu’ils peuvent s’élever au sommet le plus élevé de la pensée affranchie des sens, s’ils veulent partir de quelques prémisses, qui seraient venues au monde avec eux en qualité de propriétés de leur entendement, et n’auraient besoin que d’être réveillées.
Le mathématicien les appelle axiomes, et il persuade les enfants et les hommes avec des propositions comme celles-ci : Le tout est plus grand qu’une partie; le tout est égal à la somme de ses parties. Et pourtant l’enfant ne connaît pas ces vérités, à moins d’avoir vu cent fois disparaître une pomme quand on la coupe en
quatre et qu’on en distribue les morceaux à quatre petits garçons.
L’espace et le temps ne sont rien moins que des idées indépendantes des sens. Pour Kant, ce seraient des concepts qui relèvent de la sensibilité. C’est trop peu dire. L’espace et le temps font plus que de relever de la sensibilité, ce ne sont pas de purs concepts. L’espace et le temps sont des notions, et des notions qu’on n’aurait jamais trouvées sans le secours des perceptions faites par les sens du simultané et du consécutif. Bien plus, on a dû percevoir un changement dans l’espace avant de concevoir une différence de temps. C’est en suivant le mouvement du sable dans le sablier et en comptant les oscillations du pendule qu’on a trouvé le moyen de mesurer le temps, en se servant des changements opérés dans l’espace. Et réciproquement, on mesura l’écartement de deux endroits par le temps, c’est-à-dire, encore et comme toujours, par la perception sensible du mouvement de l’aiguille d’une horloge, ou de l’ombre du cadran, ou du sable dans le sablier. Il fallait toutes ces perceptions des sens pour qu’on pût s’élever aux notions d’espace et de temps.
Pourtant Liebig parle des « sens bornés de l’hom- » me » (1 ) et fait grand bruit de l’idée, parce que « per- » sonne ne sait d’où elle vient » (2).
Tant que cette opinion trouvera des défenseurs du génie et de la science de Liebig, il faudra que le monde nouveau travaille pour la conquête d’un principe élémentaire qu’Aristote possédait déjà, à savoir : que toute vérité vient des sens. Il n’y a rien dans notre entendement qui ne soit entré par la porte de nos sens.
(1) Liebig, Chemische Briefe, p. 482.
(2) Id., ibid., p. 71.
Celui qui peut se reporter effectivement en arrière, au temps de l’enfance, y rencontre facilement une époque caractérisée par un impatient désir de penser. L’enfant mûrit. L’œil et l’oreille cherchent avec plus d’avidité à saisir les êtres nouveaux qui prêtent à la terre leur charme et leur fraîcheur. Mais cette pensée, dont on nous parle d’un air inspiré, ne veut pas se montrer. L’enfant croit n’avoir pas de pensée, parce qu’il s’imagine que c’est quelque chose de tout particulier, parce qu’il ne sait pas encore que tout travail qui se fait sur une sensation est une idée, qui l’exerce et en fait un penseur. Sans doute cette soif ardente qu’on a de penser ne provient pas seulement de cette ignorance. A cette période de la vie, les pensées nous paraissent pauvres, parce qu’il y manque cette plénitude de faits qui engendre l’idée.
Tous les faits, l’observation d’une fleur ou d’un insecte, la découverte d’un monde ou l’examen des caractères de l’homme, que sont-ils, sinon des rapports des objets à nos sens? Si le rotifère a un œil composé d’une simple cornée, ne recevra-t-il pas d’autres images que l’araignée, qui nous présente un cristallin et un corps vitré? Voilà pourquoi le savoir de l’insecte, ou la connaissance des effets qui composent le monde extérieur pour l’insecte, n’est pas le savoir de l’homme. La connaissance de ces rapports avec les instruments de sa propre perception, voilà la limite qu’aucun homme, aucun dieu ne peut franchir.
De la sorte, nous savons, à vrai dire, tout pour nous, nous savons comment le soleil brille pour nous, comment la fleur exhale son parfum pour l’homme, comment les vibrations de l’air frappent une oreille humaine. On a appelé cela un savoir borné, un savoir humain
produit par les sens, un savoir qui ne connaît l’arbre que comme il est pour nous. C’est peu, dit-on, il faut savoir comment l'arbre est en soi, pour ne pas conserver plus longtemps la folie de croire qu’il soit tel qu’il nous paraît être.
i^fais où est-il, cet arbre en soi qu’on cherche? Tout savoir ne suppose-t-il pas un sujet, et par conséquent un rapport entre l’objet et l’observateur? que l’observateur soit un ver, un scarabée, un homme, un ange même, s’il y en a. Du moment où il y a deux choses telles que l’arbre et l’homme, il faut nécessairement pour l’arbre aussi bien que pour l’homme, que le premier soit avec le second dans un rapport qui se manifeste par l’impression sur l’œil ; sans un rapport avec l’œil, dans lequel il envoie ses rayons, il n’y a pas d’arbre; c’est précisément par ce rapport que l’arbre est en soi.
Tout être est un être par ses propriétés, mais il n’y a pas de propriété qui soit autre chose qu’un rapport.
L’acier n’est dur que parce qu’on l’oppose au beurre qui est mou, la glace n’est froide que pour la main chaude, l’arbre n’est vert que pour un œil sain.
Le vert n’est qu’un rapport de la lumière avec notre œil ; donc la feuille verte est en soi par la raison qu’elle est verte pour notre œil.
Mais alors il n’y a plus de différence entre la chose telle qu’elle est pour nous et la chose en soi. Si un objet n’est que par son rapport avec d’autres objets, par exemple, par son rapport avec l’observateur, si la connaissance d’un objet se réduit à celle de ses rapports, toute notre science n’est qu’une science objective.
Sans doute il ne faut pas oublier que l’impression produite sur les sens peut n’être qu’apparente et erro-
née. Un enfant croit qu’on peut prendre la lune avec les mains, et cependant la valeur du savoir humain n’en est pas amoindrie, car le savoir humain n’est pas le savoir d’un enfant, celui de tel homme ou de telle femme, c’est le savoir de l’humanité.
Il n’est ni dans Aristote ni dans Galien, pas davantage dans Newton ou Cuvier, il n’est pas dans le dix-neuvième siècle, il n’est pas dans une période de temps isolée du reste.
Pourquoi ? par une raison bien simple. D’abord la force des sens de l’enfant se développe, il apprend à voir et à prendre; de même pour l’espèce, l’humanité apprend à comparer la terre et Pair suivant leurs caractères les plus grossiers, puis l’animal avec l’animal et l’animal avec la plante; elle s’arrête longtemps aux formes extérieures, elle est toute heureuse de savoir par quels signes on peut distinguer sûrement le cheval de l’âne, et même l’âne le plus grand du cheval le plus petit.
Mais dès que l’œil est armé d’instruments, l’homme mesure l’éloignement des étoiles et examine les cellules et les fibres les plus déliées des viscères du cheval.
En un mot, le perfectionnement des sens est. la hase du progrès de la science.
Nous possédons d’excellents ouvrages sur l’histoire des batailles et des gouvernements, des journaux exacts des faits et gestes des rois, des catalogues minutieux des créations des poètes; mais les matériaux qui serviraient le plus à une histoire de la civilisation de l’homme dans l’acception la plus complète du mot, personne ne les a encore rassemblés. Il nous manque une histoire du développement des sens. Et quelle superbe récompense ne serait pas le partage d’un auteur qui, avant
tout, réunissant la connaissance de la nature, dont on ne peut se passer, et la faculté d'exposer avec vigueur et clarté, pourrait dépeindre comment le télescope a chassé la terre de la place privilégiée qu’elle occupait au centre du monde (1), comment le microscope a déduit la parenté de l’homme, des animaux, et des plantes de la parenté de leurs germes, comment la balance a démontré que la matière est impérissable, comment un appareil électrique nous apprend à voir dans l’homme une émanation des lois de la nature.
Je viens de laisser voir involontairement pourquoi nous n’avons pas d’histoire du développement des sens, Elle doit nécessairement nous manquer, puisque c’est à présent même que l’humanité accomplit, plus énergiquement que jamais, les faits de cette histoire. La conscience ne vient qu’après l’action.
En conséquence on ne devrait pas se plaindre de l’extrême division des sciences. De notre temps les conquêtes des sens se précipitent avec la même impétuosité dans le domaine des sciences que dans le torrent de la vie. D’une part le courant électrique du télégraphe nous transmet avec la rapidité de l’éclair à travers la Manche la pensée des Anglais, et nos relations incessantes par les chemins de fer tournent les obstacles opposés à la presse et à la liberté de l’enseignement. D’autre part le savant découvre dans les rapports de la lumière avec les cristaux, un auxiliaire raffiné des yeux et des organes du toucher. Par ce moyen il pénètre aussi profondément dans l’arrangement des molécules
(1) Voyez Karl Snell, Newton und die mechanischc Nalurwissenschaft, Dresde et Leipzig, 18/13, p. 21, 43, ou, mieux encore, tout le livre que devraient lire tous ceux qui veulent connaître la tendance dominante de la manière actuelle de considérer le monde.
d’un corps régulier, qu’avec le courant électrique dans la texture délicate des nerfs, ces organes du mouvement, de la sensibilité et de la pensée de l’homme (1).
Nous connaissons des corps dont les formes cristallines présentent à peine une différence, mais qui ne se comportent pas de la même manière avec le rayon de lumière polarisée. Cette différence nous apprend positivement que leurs molécules sont arrangées autrement dans les deux cristaux (2).
Les procédés les plus délicats d’observation des phénomènes électriques démontrent que dans chaque mouvement qu’un nerf de notre corps produit, il se fait un changement dans le courant électrique de ce nerf. Ce fait a été découvert pour la première fois le 18 novembre 18A7 (3).
Le perfectionnement des moyens d’observation, et
(1) « La connaissance de la stalique et de la dynamique des nerfs que nous pouvons acquérir par le moyen de simples opérations, en les piquant, coupant, pinçant, brûlant, liant, se complète par celle que nous révèle le courant électrique, à peu près comme la connaissance de la nature du cristal, qui résultait de la simple exposition de ses plans de clivage, s’est complétée par l’immensité de rapports subtils, que nous a dévoilés une exploration très-délicate, au moyen des molécules de l’éther en vibration, a — Du Bois-Reymond, Unlersu chungen über thierische Electricitat. Berlin, 1848, I, 407.
(2) Ainsi, par exemple, le malale acide d’ammoniaque qu’on peut extraire de l’asparagine et le malate acide d’ammoniaque que Dessaignes nous a appris à préparer avec le fumarate acide d’ammoniaque, ces deux combinaisons cristallisent en prismes réguliers à base rhomboïdale, mais la première dévie le rayon de lumière polarisée et la dernière ne le dévie pas. — Pasteur, Comptes rendus, t. XXXIII, 218, 219.
(3) Du Bois-Reymond, Untcrsuchungcn über thierische Electricien. Berlin, 11, 512.
en particulier celui des instruments de mesure, opère en silence ses créations dans le laboratoire du savant; tandis que la locomotive soufflante et mugissante qui dévore l’espace peut faire sentir aux yeux et aux oreilles des gens les plus incapables d’attention, la puissance croissante avec laquelle l’homme embrasse le monde.
La multiplication des instruments d’observation est au moins aussi utile que l’accroissement de leur finesse et de leur précision qui se rapproche toujours plus de la perfection. 11 n’y a pas encore bien longtemps que de bonnes balances, de bons microscopes étaient la propriété rare de quelques privilégiés qui souvent se prévalaient de leur mystérieux trésor, et annonçaient au monde des oracles d’une profonde sagesse, que bien peu de gens vérifiaient. Aujourd’hui les microscopes sont partout en activité. Quand un observateur d’Europe se trompe, un observateur d’Amérique le redresse et réciproquement. Et comme il y a plus de cinquante chimistes qui, au moyen de leurs balances de précision, pèsent le même corps desséché au même degré de température, et traitent de même les éléments qu’ils en extraient en le décomposant, nous ne pouvons pas douter qu’un petit nombre d’années ne nous fasse faire plus de progrès dans la connaissance de la composition intime de la matière que les plus hardis penseurs des siècles passés n’ont osé l’espérer.
Doit-on se plaindre de l’extrême division des sciences quand, grâce à ce perfectionnement de la force de préhension des sens, les faits s’accumulent au point qu’un individu en est trop souvent réduit à ne pouvoir, malgré ses efforts, rester maître, même dans un espace restreint, de ce mouvement sans relâche? Ou bien doit-on bâtir tranquillement sur l’idée unitaire qui tire tout
savoir du rang de connaissance pour l’élever à celui de la philosophie et voir se préparer l’avenir dans lequel les gigantesques provisions de matériaux que rassemble la génération nouvelle s’agrégeront pour former un chef-d’œuvre organique?
Le développement des sens est la base du développement de l’intelligence humaine.
Dès que l’homme aura découvert toutes les propriétés de la matière qui peuvent faire impression sur ses sens développés, il aura embrassé l’essence des choses. Il possédera sa science, c’est-à-dire la science absolue de l’humanité. Pour l’homme il n’y en a pas d’autre (1).
En démêlant le général dans les propriétés des corps, dans les caractères des divers phénomènes, nous arrivons à la loi.
D’après les vieilles idées des philosophes qui ne voyaient qu’un côté des choses, la loi serait un principe premier de l’entendement, l’observation des sens en procéderait. La loi serait une mesure indépendante que l’esprit, avec l’aide des sens, appliquerait aux phénomènes. C’est la vérification qu’on a pris pour la découverte des lois.
En dégageant d’une série de faits ce qu’il y a de général, je traduis les faits en une idée, les rapports des objets avec les sens en un rapport avec le cerveau. Le caractère d'une pensée, c'est qu’elle est la création du cerveau humain. Mais le principe fécondant est avant tout la perception par les sens.
Quand j’ai extrait l’idée générale des détails, j’examine ses titres au nom de loi. Si toutes les observations
(1) Jac. Moleschott, Physiologie des Stoffwechsels in Pflanzen und Thieren. Erlangen, 1851. Introduction, p. 12.
que je fais ensuite sont d’accord avec cette idée, la loi est trouvée. Souvent je vais de la sorte, armé d’une idée, à la recherche de nouveaux faits, j’éprouve par l’expérience la loi présumée, je la soumets à diverses conditions. Mais à la base de cette idée générale, de cette loi présumée, il y a toujours eu une série d’observations.
Ainsi on ne peut trouver de loi que par l’expérience. Mais, dira-t-on, l’explication de la loi est cependant un pure acte de la raison, sans aucune intervention des sens. Nullement. Une bonne explication ne fait que nous ramener à la description d’un fait déjà connu. J’explique la loi de l’amour en décrivant la loi de l’affinité. L’explication est juste quand l’une des descriptions concorde avec l’autre.
Quand toutes les lois seront décrites sans qu'il reste en arrière une seule contradiction, le monde sera expliqué pour l’homme.
Une fois pour toutes, il résulte de là que la loi est une idée générale induite des caractères sensibles. On ne pense, on ne trouve la loi qu’après des expériences. C’est donc à tort que Liebig s’écrie : «C'est la loi qui » construit le tout (1). »
Liebig et les philosophes de la nature, en prenant ce mot dans sa plus mauvaise acception, partent du môme point de vue, qu’on a condamné justement, mais qu’on a trop souvent méconnu. Tant qu’on croira que la loi construit le monde au lieu d’en être le résultat cl d’en recevoir sa lumière, l’esprit humain dormira dans les ténèbres et l’on opposera l’idée à l'expérience.
Parmi les savants qui croient à celte opposition, il
(1) Liebig, Cliemische Briefc , p. 32.
en est qui s’imaginent faire une grande concession en adhérant à l'opinion, que la philosophie a besoin de l’expérience et qu’en revanche l’expérience ne peut exister sans la pensée.
Mais c'est peu. Pourvu qu’on accorde que la pensée n’est que la page sur laquelle viennent s’inscrire les faits, et qu’elle n’ait d’autre privilège que celui de les raconter, privilège qui relève de l’observation et des sens, la gloire de la science est fondée. Dès que l’observation est en môme temps une idée, dès que l’entendement voit avec conscience, l’opposition entre la philosophie et la science est détruite.
Bref, il n’est pas ici question d’assistance mutuelle fondant la nouvelle alliance de la philosophie et de l’expérience. L’expérience doit se réduire h la philosophie, la philosophie à l’expérience.
On ne nous appellera donc plus avec dédain des manœuvres qui entassent comme des fourmis; mais en revanche qu’on ne flagelle pas du nom de rêverie philosophique la pensée qui vit partout dans la matière.