INDESTRUCTIBILITÉ DE LA MATIÈRE
qui rend un corps plus léger par sa présence, était en contradiction avec toutes les perceptions de l'homme; lin phlogistique qui, en quittant un corps, en augmenterait le poids, serait une force sans matière, ce qui, dans la réalité, n'a jamais rien signiüé.
On se plaint que la médecine reste en arrière de toutes les autres sciences ; la raison de ce fait reconnu, c’est qu’on n’y emploie pas les mesures et les poids. Il est vrai qu’il faut d’abord connaître la matière qu’on doit peser. Il faut donc avant tout que les savants physiciens et chimistes viennent en aide aux médecins : seuls ils méritent le blâme, ces savants dédaigneux qui estiment peu l’action de la médecine, .et, satisfaits de la certitude de leurs recherches sur la pierre et l’acier, esquivent les difficultés que le corps vivant oppose à l’expérimentation. Les médecins qui ne font pas usage consciencieusement du progrès de la chimie et de la physique, méritent plutôt le nom d’infirmiers que celui de médecins; ils n’appartiennent pas à la science et ne sont pas capables de rendre compte de leurs actes devant son tribunal.
Au contraire, en tous temps, la médecine a plutôt mérité le reproche d’avoir, avec trop d’enthousiasme, vanté et exploité les découvertes des sciences physiques, que celui d’être restée, plus qu’il ne fallait, en arrière de son but élevé.
La médecine n’en serait pas là aujourd’hui si les médecins avaient pu, depuis cinquante ans seulement, expérimenter avec la balance une matière connue, au lieu de rêver des systèmes. Celui qui connaît les travaux de Liebig, de Mulder, de Régnault, d’Andral sait que ces cinquantes années ont déjà commencé. Et certainement le temps s’avance où un savant, aussi éloquent que
MOLESCHOTT I. 2
Liebig, imitant cc qu’il a fait pour la pierre philosophale, donnera la vie et la lumière aux efforts que font aujourd’hui les médecins, et méritera la reconnaissance de la postérité (1).
Au moyen de la balance, on obtient la quantité des produits volatils de la combustion aussi exactement que celle de la cendre. La balance nous apprend que l’acide carbonique, qui représente le produit principal de la combustion, augmente le poids des plantes, fait pousser comme par enchantement la verdure dans les champs, au prinlemps, et change un rameau de quelques feuilles en une forêt. Si nous brûlons le bois accumulé dans la foret, un nouveau courant d’acide carbonique affluera vers les fruits de nos champs. Le fruit nourrira l’homme, et l’urine fumera le champ. A travers ces milliers de changements, la balance suit la piste de la matière.
La forêt n’amasse pas une plus grande quantité de carbone que l’air et la terre ne lui en présentent; l’air ne contient qu’une quantité limitée d’oxygène, de là une limite à la combustion. A l’étendue de la combustion correspond la quantité de l’acide carbonique, à celle-ci le poids de l’herbe, et cette herbe nous la retrouvons dans les excréments de la vache, dans son urine et ses autres sécrétions. Il ne se perd pas la plus petite parcelle de matière.
Les excrétions de l’homme nourrissent la plante, la plante transforme l’air en principes immédiats solides et nourrit l’animal; les carnivores vivent d’herbivores, eux-mêmes deviennent la proie de la mort et répandent sur le monde végétal de nouveaux éléments de vie.
(1) Liebig, Chemische Briefe , p. 62.
I N DEST R U CT I R I UTÉ DE LÀ MATIÈRE.
C’est ce qu’on appelle l’échange de la matière. Ce mot est juste, et on ne le prononce pas sans un sentiment de respect, car, de môme que le commerce est l’âme des relations entre les hommes , de même la circulation éternelle de la matière est l'âme du monde.
Dans un système où toutes les choses attirent et sont attirées réciproquement, rien ne peut se perdre. La quantité de matière reste toujours la même (George Forster) (l).
Puisque la quantité de matière ne peut augmenter ni diminuer, les propriétés de la matière sont de toute éternité. C’est encore la balance qui a démontré définitivement qu’aucune substance d’un corps vivant ne possède une propriété qui ne lui ait été apportée du dehors avec la matière. Les plantes et les animaux ne transforment les matières que par les matières qu’ils empruntent au monde extérieur. Toute Pactivité que déploient l’arbre dans sa croissance, et le lion dans le combat tire sa source des combinaisons et des décompositions de la matière qui leur vient du dehors.
Aucun élément digne de ce nom ne peut être transformé en un autre. Le fluor est, de tous les corps simples qui se rencontrent à l’état normal dans le corps humain, celui qui y est contenu sous la. plus petite quantité, mais il ne peut manquer ni dans les os, ni dans les dents, ni dans le sang. Nous savons, par les recherches les plus récentes, que nous puisons ce fluor dans les semences des céréales et dans le lait qui, sans fluor, ne serait pas un aliment complet pour le nourrisson (2).
(1) George Forster, K in Blickin das Ganse der Natur. S (lmm II. Schr., IV, p. 31Æ.
(2) James Miiller et Blake ont, il y a quelques années, démontré,
Le mouvement des éléments, la combinaison et la séparation, l’absorption et l’élimination, voilà le contenu de toute activité sur la terre. L’activité s’appelle la vie, quand un corps maintient sa forme et son état général de composition en dépit des modifications continuelles des molécules matérielles qui le composent(l).
Voilà pourquoi nous parlons de l’échange de matière dans les cires vivants. Le corps brut, le rocher tombe en poussière, perd de sa matière, et partant, change de forme. L’échange des matières qui entretient la conservation de la forme d’une part, et de l’autre la destruction de la forme par l’effet de l’usure de la matière, voilà les caractères qui distinguent les êtres vivants des corps morts.
Livrées sans relâche à l’action de l’acide carbonique, de l’eau et de l’oxygène, les montagnes sont destinées à tomber en poussière. Le protoxyde de fer est une combinaison de fer et d’oxygène qui contient moins d’oxygène que le peroxyde; quand le protoxyde se transforme en peroxyde en absorbant de l’oxygène, il devient rouge. C’est ce que nous voyons tous les jours, quand la terre des champs prend, après avoir été retournée, une couleur gris rougeâtre. L’eau dissout le gypse ; l’eau chaude, sous une haute pression, dissout le feldspath; l’eau associée à l’acide carbonique dissout le quartz.
Tous ces effets se produisent avec une extrême len-
sous la direction de Will, l’existence du fluor dans l’orge. Wilson l'a trouvé dans le sang et le lait. — Froriep's Notizen , 1850, n° 215.
(1) Voyez mon article « Nahningsmitlch) , publié dans le recueil Gcgemoart de Brockhaus. Voyez aussi Pliysiologisches Skizzenbuch von Jac. Molescholt; Giessen, 1861, 1. Die Kraftquellen des Menschen.