La Cité au temps de François Villon
François Villon a beaucoup aimé Paris. Il est le fils de la Cité lyrique et frondeuse à qui rien n'en impose ; il est l'irrespectueux badaud,
Né de Paris... emprcs Pontoise.
Et la ville, si petite alors, mais qui paraissait immense aux hommes de son temps, a nourri son œuvre ironique et éblouissante. Le sens de près de la moitié des plaisanteries des Lais et du Testament peut être révélé par une connaissance plus précise des familles et de la topographie du Paris d'alors. C'est là que Villon fut immédiatement célèbre; l'imprimerie répandra de nombreuses éditions des deux testaments du glorieux et mauvais enfant de Paris, là même où il a beaucoup vagué : sur les ponts Saint-Michel et de Notre- Dame, rue de la Juiverie, devant le Palais et aussi rue Saint- Jacques.
Pour être enfant de la ville, on demeurait toutefois Parisien d'un quartier. La vie des quartiers était tout intime ; quand nous les possédons encore, les registres des anciennes justices de Paris nous font connaître les commérages, les médisances qui devaient exciter la verve du poète. On y parle vertement et les femmes de Paris, qui ont « bon bec », sont
1^^ Août 1913, M
GiS
promptes à se dire des injures. Que de « langues serpentines » dont le coup est plus redoutable que celui de la lance!
M" François était naturellement Parisien de la rive universitaire. Cette région était déterminée par la ceinture de murailles, tendue comme un arc, dont la Tournelle formait une pointe et la tour de Nesle, l'autre. Pendant longtemps un passage unique avait donné accès à la rive opposée, au travers de la cité : le Petit-Pont, avec la robuste souricière des étudiants que formait le Petit-Châtelet.
Dans le paisible cloître de Saint-Benoît, près de son protecteur Guillaume de Villon, le petit François avait grandi et reçu l'exemple de la sagesse ; il avait entendu les conversations des Décretistes, des Universitaires et des curés haineux aux ordres mendiants. Et rien ne lui était plus familier que les ruelles tortueuses de la montagne Sainte-Geneviève qui avaient épousé le dessin capricieux des sentiers à travers champs et vignes qu'on y avait cultivées jadis. Région des grands couvents, des collèges, des écoles, de la Sorbonne oii les maîtres (( comme de célestes et divins satrapes parvenus au faîte de l'humaine perfection » élucidaient solennellement les textes sacrés de l'Ancien et du Nouveau Testament. Dans la puante rue du Fouarre, enfin, Villon avait étudié en arts.
En ville, comme on disait, c'est-à-dire sur la rive droite, demeurèrent surtout les riches légataires du pauvre poète, changeurs, trafiquants, gens du Châtelet, noblesse de finance, belles filles. Au cimetière des Innocents, devant les charniers décorés de la grande danse macabre, pendant une promenade mélancolique, Villon avait conçu les plus beaux vers sur la mort.
C'est à coup sur dans la Cité, aujourd'hui si banale et déserte, qu'il est le plus difficile de suivre François Villon. La Cité! c'était la nef chargée à son étrave des clochetons de la Conciergerie et du Palais, à sa poupe, du château arrière que semblait iNotre-Dame, et que les ponts, tendus comme des câbles, avaient fixée au milieu du fleuve, tandis qu'elle portait les destins de la ville. C'était une autre Ile Sonnante, avec SCS quinze antiques et petites églises paroissiales, à demi enterrées, dont les cloches répondaient au beffroi de la cathédrale : Saint-Pierre-aux-Bœufs, Saint-Pierre-des-Arcis,
Saint-Christophe, la Madeleine, Sainte- Marine , Saint- Denis-de-la-Châtre, Saint-Barthélémy, Sainte-Geneviève-des- Ardents, Saint-Symphorien, Saint-Landry, Saint-Germain-le- Vieux, Saint-Symphorien, Saint-Jean-le-Rohd, Saint-Martial et Saint-Michel; et l'on y remarquait encore d'autres chapelles et le vieux prieuré de Saint-Eloi. C'était le cœur palpitant de la ville, avec ses artères dont les noms évoquaient les travaux et les artisans qui les animaient : la Juiverie, qui devait son nom aux Juifs qui l'avaient habitée et dont la synagogue avait été remplacée par l'église de la Madeleine ; la petite Orberie, qui était la rue (( des herbiers » ; la rue aux Fèves, où travaillaient les forgerons; la grande Orberie; la Barillerie, où demeuraient les fabricants de barils; la Vieille-Draperie, où les drapiers avaient succédé aux Juifs; la Savatcrie, habitée parles cordonniers; la Pelleterie, où l'on faisait alors des châlits, c'est-à-dire des couchettes en bois.
Ce que les écoliers connaissaient le mieux dans la Cité, c'était Notre-Dame. Car, le samedi, en quittant leurs collèges de la Montagne Sainte-Geneviève, ils avaient l'habitude de s'y rendre, en bandes, pour prier la Vierge : et, de là, ils gagnaient l'une des petites églises, la Madeleine par exemple, afin d'obtenir les pardons à l'occasion de leurs fêtes particulières. Ils connaissaient parfaitement aussi les filles qui hantaient Glatigny, derrière les maisons claustrales, et parfois le cloître même, bien qu'aucune femme ne fût autorisée à y demeurer.
Quand ils se rendaient à Notre-Dame, les écoliers empruntaient le Petit-Pont, passaient devant la chapelle de l'IIôtel- Dieu, prenaient la rue Neuve qui menait à l'étroit parvis.
Ils avaient alors brusquement devant eux le portail de la cathédrale, ses portes historiées d'images, la galerie des rois, la rose, elles deux tours à crochets, larges et robustes, qui portaient au ciel les cloches que les Parisiens connaissaient si bien. La Marie et la Jacqueline, dans la tour située du côté du palais épiscopal, formaient le « gros beffroy » ou le « beffroy neuf vers Petit-Pont » ; dans l'autre étaient la Gillebert, la Gabrielle, la Guillaume, la Pasquier, la Thibaud, que l'on sonnait le samedi soir à VAwe Maria et qui tirait son nom de ïhibaud de Vitry, la victime de François Villon; enfin les
deux Moineaux. Dans le petit clocher, à la croisée de la nef, il y avait encore six petites cloches, sans compter la cloche de bois qu'on frappait depuis l'après-dîner du Jeudi saint jusqu'à la veille de Pâques.
C'est la Jacqueline, bien vraisemblablement, le gros bourdon (( qui n'est de voirre » que Villon demandera qu'on sonne à branle le jour de son décès; car la Marie, l'autre grosse cloche, était de moindre dimension. La Jacqueline avait été offerte par Jean de Montai gu, grand maître d'hôtel de Charles VI : Jacqueline La Grange, son épouse, en fut la marraine; mais le chapitre n'appréciait pas autant que les Parisiens ce bourdon dont l'entretien était ruineux : en 1/126 il cherchait à s'en décharger sur l'évêque. Ce gros bourdon, dont un coup faisait sauter le cœur dans la poitrine, était en réalité très fragile. Sans doute pour cette raison notre railleur assure qu'il « n'est de voirre ». Car la Jacqueline se brisa en 1/129, et Guillaume Sifflet s'offrit pour la refondre, avec une autre vieille cloche, dans le cloître de Saint-Denis-du-Pas qu'on ferma à cette occasion d'une clôture de plâtre. En i/i3/i, on devait encore la réparer : Berthelot de Louvain, serrurier de la cathédrale, refit un battant neuf; mais les chanoines ne la laissèrent sonner qu'après s'être assurés qu'elle ne courait plus aucun risque. On la refondait encore au Louvre à la fin de l'année T/i5i ; le 5 janvier 1/162, Jean Morain, le clerc des œuvres, déclarait aux échevins que la Jacqueline pourrait passer sur le pont Notre-Dame sans y causer de dommage. Le gros bourdon est encore brisé en i479-
D'abord ce furent les marguilliers laïcs qui tirèrent les cloches; mais bientôt ils jouiront de grands revenus, de 120 à i/io livres. Ils étaient alors devenus si gros qu'ils ne voulaient plus rien faire personnellement de leur office : fermer les portes, coucher la nuit dans l'église, veiller sur la grosse tour, allumer les cierges et les lampes, nettoyer les chaises, housser les murailles, exécuter les sonneries suivant les ordres du chapitre. Ils ne voulaient plus surtout tirer les cloches, monter aux tours qui avaient, disait-on, autant de marches que l'année comptait de jours. Ces gros marguilliers avaient des valets pour les remplacer partout : la sonnerie, ils la baillaient à ferme moyennant i5 livres par an. Il fallait alors
cinquante-quatre personnes pour mettre en branle les cloches qu'on ne tirait pas d'en bas, à la volée : on vit alors des inconnus s'introduire dans les tours, de pauvres gens qui dérobaient les plombs de la terrasse. Il montaient du charbon pour se chauffer, ou bien fichaient leurs chandelles contre le beffroi. Ils gâtaient tout : c'est ainsi que ces misérables avaient brisé la Jacqueline, en l'absence des marguilliers. Villon, à son enterrement de pauvre, demandera que les plus riches hommes du Paris d'alors remplissent cet office misérable de sonneurs de cloches à Notre-Dame.
Apres avoir franchi l'une des portes de bois, recouvertes de cuir et ornées de clous, quand le regard s'était accommodé à la grande ombre qui vous enveloppait, on admirait d'abord la forte et juste proportion des pilastres, des larges colonnes et leurs chapiteaux à crochets, les tribunes, les roses, les vitraux étincelants des parois, les hautes voûtes d'où pendaient deux grandes roues de fer pouvant recevoir cent cierges.
A droite, au second pilier, on voyait la gigantesque statue de saint Gristophe pourtant notre Sauveur sur ses épaules au travers d'un bras de mer : bon géant, tout bariolé, qu'avait sculpté M'= Vincent, un peu contre le gré des chanoines qui le trouvaient trop lent dans ce travail et estimaient que son grand échafaudage les privait de lumière. A gauche, se trouvait ce bois de lit sur lequel on exposait aux jours de fête les enfants abandonnés, afin d'exciter le bon peuple à leur faire la charité. Du même côté, au premier pilier, un chevalier était représenté à genoux sur une colonnette de pierre : c'était noble homme messire Antoine des Essarts, chevalier, conseiller du roi Charles VI, qui avait fait élever la statue de saint Christophe l'an i/ii3, ayant miraculeusement échappé au massacre des Bourguignons. La dévotion à l'Hercule chrétien était alors fort répandue. On croyait qu'il suffisait d'avoir contemplé son image pour échapper, le jour durant, aux dangers du feu, de l'eau, à la mort subite. Robert d'Estouteville, le prévôt de Paris, partageait cette dévotion : Villon ne l'ignorait pas puisqu'il l'a nommé le « seigneur qui sert saint Cristofle ».
Plus loin, dans l'ombre, sur le dernier pilier à droite, se dressait une sorte de mannequin portant l'armure royale et
chevaucliant un cheval bardé de fer, à jupe fleurdelisée : c'était, disaient les uns, le vœu de Mons-en-Puelle, et suivant les autres le trophée de Cassel. La porte qui ouvrait de ce côté du transept était celle de lévêque.
Le chœur de la cathédrale était clos d'un mur ajouré : un immense crucifix se dressait au-dessus de la porte du jubé où étaient représentées des scènes de la Passion et de la Résurrection du Christ : on voyait à droite une grande image de la Vierge devant laquelle demeurait toujours agenouillé un peuple de dévols. Les orfèvres déposaient leur may devant cette image. Et il y avait là aussi un tronc d'oiî un clerc ingénieux, savait tirer l'argent à l'aide d'une courroie enduite de glu : cela s'appelait prendre au glu. Sans doute, c'était un de ces beaux clercs « près prenans comme glu », ce Marcelet Goteret, et bien digne d'enicndre la ballade que Villon adressera aux « enfants perdus ». Des cierges, que l'on achetait sous le portail correspondant au saint Christophe, ou aux échoppes du parvis, brillaient jour et nuit devant l'image sainte. ISon loin, sous une représentation de l'Enfer, on voyait une sorte de marmouset de pierre, une laide grimace, M" Pierre de Cuignières, appelé irrévérencieusement du Cuignet. Pour éteindre les cierges on les frappait contre ce grotesque, en qui était bafoué un vieux légiste dont le crime fut d'avoir parlé jadis contre les privilèges de l'Eglise.
En jetant un coup d'œil par la porte principale du chœur, on apercevait le tombeau de cuivre d'un évèque, couché de son long, Eudes de Sully ; au milieu, devant l'aigle, de nombreuses pierres plates marquaient les tombes des princes et des évêques. L autel, dont la table était faite d'argent, se dressait parmi ce chaos ; aux angles, quatre piliers de cuivre servaient de supports à des anges : ils étaient réunis par des tringles sur lesquelles glissaient des tapisseries. Trois cierges, d'une livre de cire, demeuraient toujours allumés devant l'autel. Derrière, sous un édicule somptueux que gardaient des anges, brillait la châsse dorée de saint Marcel. Des châsses garnissaient encore le chœur; au fond, entre deux piliers, était l'autel des ardents, surmonté d'une vierge d'albâtre et de la châsse de Notre-Dame contenant des vêtements de la Vierge, des gouttes de son lait, des pierres dont fut lapidé saint Etienne, sans doute delà forme
des miches que les boulangers pétrissaient à Paris, etle cierge de sainte Geneviève. Sous cet autel était un tabernacle renfermant les vases sacrés : de chaque côté, devant les piliers, se dressaient deux statues colossales de Philippe Auguste et de Louis VIII. C'est au-dessous de celle de Philippe que l'on voyait le beau tombeau de marbre noir sur lequel était la figure de Pierre d'Orgemont. Quant aux stalles sur lesquelles Villon a pu voir les vieux et orgueilleux chanoines « someiller comme loirs », et sur lesquelles siégèrent aussi M' Jean Baubignon, Louis Raguier, Jean de Montigny, Jean de Louviers, elles étaient de bois sculpté, à dossiers garnis de cuir.
Aux jours de fête, on tendait le chœur de suites de tapisseries, telles que ces scènes de la vie de la Vierge que Tliibaud de Vitry donna à la cathédrale; des chandeliers, des herses, des cierges répandaient une lumière dorée, illuminant les psautiers, les gros antiphonaires et les graduels enchaînés sur leurs pupitres de fer et de bois.
En faisant le tour de la clôture du chœur, où des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament étaient taillées dans la pierre peinte et dorée, on parcourait le double déambulatoire et la ceinture des chapelles ; on passait devant celle de saint Rémi où était le tombeau des Jouvenel avec le tableau représentant leur famille. On pouvait alors sortir de l'église, soit par la petite porte rouge réservée aux chanoines et à ceux qui venaient chanter matines à minuit, soit par la porte percée sur le croisillon nord donnant accès au cloître. La dernière chapelle que l'on rencontrait alors était celle de Tliibaud de Vitry, sous le vocable de saint Jean l'Evangélistc et de sainte Agnès.
Ce qui a peut-être le plus changé dans l'aspect de l'admirable église, c'est que la vie, une vie intense qui ne cessait ni de jour ni de nuit, l'a désertée.
Tout un peuple ecclésiastique vivait et s'agitait autour de Notre-Dame; l'évêque, alors Guillaume Chartier, le curé du roi et son conseiller en la cour de Parlement; le doyen qui était le chef du chapitre; les trois archidiacres de Paris, de Josas et de Brie; le sous-chantre qui portait le bâton; à côté de ces grands dignitaires, cinquante-six prébendes, six autres dignitaires, deux officiers, le pénitencier et le chancelier, les dix chanoines de Saint-Denis-du-Pas, les dix curés et les six
chanoines de Saint-Jean-le-Rond. Cinquante serviteurs les assistaient, grands vicaires et autres chanoines prébendes assurant jour et nuit le service divin. Quant aux chapelains, on en comptait de deux à trois cents. D'autres serviteurs s'occupaient du luminaire ; le chevecier et quatre marguilliers clercs gardaient le revestiaire. Et il y avait encore quatre marguilliers laïcs et tout le corps de la fabrique, les douze enfants de chœur et leur maître, le petit et le grand sonneur, les sergents. De nombreuses confréries avaient aussi leur siège dans la cathédrale.
Et l'on pouvait voir encore dans l'église les prisonniers qui s'y étaient mis en franchise; des mendiants, cette plaie des églises d'alors, sales et bruyants, qui ne devaient pas déambuler autour du chœur, ni séjourner dans les chapelles, mais demeurer dans la nef, et mieux près des portes ; des vendeurs de livres; les malades du feu sacré qui se tenaient le jour sous la châsse de Notre-Dame et se faisaient transporter la nuit dans la nef pour y dormir. Quant aux clercs des matines, ils assuraient les prières nocturnes. Ils demeuraient dans la maison de YAsne Rayé, devant le parvis ; et il y avait parmi eux de bons compagnons que François Villon dut connaître.
Le 2^ juillet i/i52, deux clercs sont arrêtés pour être entrés, des torches à la main, sous le porche de la maison du Château^ devant le parvis, et avoir heurté brusquement à l'huis d'une certaine Jeannette La Hezarde, ainsi qu'à plusieurs autres portes, en causant un grand scandale. Ceux des matines, de leur côté, enlevaient le soir des serrures et faisaient souvent du tapage. On doit leur interdire de fêter leur saint Augustin par des amusements malhonnêtes. Et il est enjoint également aux compagnons et serviteurs des chanoines de ne pas s'exercer à la paume dans le cloître. A condition de ne pas les farcir d'intermèdes indécents, ils pourront toutefois représenter des Miracles de Noire Dame^ le jour de l'Annonciation.
Mais surtout il y avait à Notre-Dame des fêtes magnifiques, à l'occasion desquelles on habillait le chœur de pannes de soie et de broderies; du velours cramoisi semé de perles servait à la Pentecôte et quatre fois l'an . Et les chanoines, vêtus de leur chape de soie, y manifestaient leur orgueil et leur aristocratie. On les voyait, par exemple, le dimanche des Rameaux, sortir
avec la châsse de Notre-Dame pour aller bénir les palmes à Sainte-Geneviève : au retour, l'évêque s'arrêtait devant la prison, an Petit-Ghâtelet, chantant l'antienne : Attollite portas ; et le prisonnier qu'il délivrait portait sa queue jusqu'à Notre- Dame. Les chanoines processionnaient de même, pendant le carême à Saint-Martin-des-Champs, et le jour de la fête patronale. Les stations aux églises sujettes, comme Saint-Benoit, ou Saint-Etienne-des-Grès, étaient par contre beaucoup moins solennelles.
Enfin, aux grandes fêtes de Notre-Dame, on entendait les chants célèbres des douze enfants de chœur et des douze mâchicots qui exécutaient leurs savantes modulations. Ils étaient, depuis i/ioi, dirigés jDar un grand poète, Arnoul Greban, las de ce travail, et qui portait déjà dans son esprit l'œuvre immense et humaine que sera sa Passion.
Greban tient l'orgue oii Bailli le suppléera en l^b^^, et il doit en outre assurer la nourriture des enfants de chœur et leur enseigner la grammaire latine. Il voudrait bien n'être pas obligé d'assister aux Heures interminables, comme on l'y contraignait. De son côté, le chapitre se plaignait des gens qu'il recevait, et qui vivaient dans sa maison aux dépens de la table des enfants. Un soir, il les a conduits se promener dans l'île de Notre-Dame au lieu de remonter la châsse de saint Marcel. Et Greban. lassé, sollicite un congé pour s'en aller vers Monseigneur du Maine. Mais Villon a pu entendre et connaître ici le meilleur représentant de l'art chrétien et populaire de son temps.
Quand on sortait de la cathédrale par la porte rouge, on se trouvait dans l'enceinte du cloître. C'était une petite ville, avec ses murailles, percées de quatre portes où une barrière empêchait le passage des voitures et charrettes. Les hôtes du cloître prenaient la garde de nuit, surtout en temps de guerre. Il comprenait un tiers de la Cité et renfermait les trois petites églises de Saint-Denis-du-Pas, de Saint-Aignan et de Sainte-Marine. Tout un monde vivait dans cette calme et nette enceinte. Car les chanoines, qui ont des chevaux, ne doivent pas laisser devant leur maison des fumiers et des gravats ; ils sont tenus de les faire porter aux champs, chaque jour, parleurs serviteurs. Et défense est faite à ces derniers de jouer à la paume. Les femrnes
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ne doivent pas y demeurer, à l'exception des malrones soignant les malades : le chapitre examinait curieusement l'âge des cliambrières qui y venaient faire la cuisine ou le ménage.
Dans cet enclos paisible, les maisons étaient fort recherchées et adjugées au dernier enchérisseur pendant un mois. Elles ne pouvaient être attribuées qu'à un chanoine prébende du chapitre. L'archevêque de Bourges. Jean Cœur, le richard, celui-là qui au dire de Villon pouvait se procurer facilement du cendal hors de prix, avait o'fl'ert loo éciis d'or pour jouir de la maison d'xA.mbroise de Cambrai : le chapitre la lui refusa. Thibaud de Vilry reprit celle de Jacques Jouvenel qui voisinait avec Clément de Fauquembergue, puis avec Louis Raguier.
Dans le cloître on rencontrait d'abord un puits, ensuite le vaste bâtiment du chapitre. C'est là que le collège des chanoines se réunissait pour délibérer et qu'il « parlait latin ». Pour en faire partie, il fallait s'avouer dévot à la Vierge, être desservant d'une cure, surtout ami des chanoines et posséder une certaine fortune. On prenait, par exemple, pour se bien laire venir, une chapelle sans valeur dont on augmentait les revenus, on réparait une maison canoniale, etc. Parmi les chanoines se rencontraient de nombreux membres du Parlement, (juillaume de Villon, qu'ils tinrent en prison, aurait pu faire partie de ce collège, puisqu'il résigna la chapellenie de l'autel de saint Denis et de saint Georges, le i/i juin i/i56 seulement.
Quant aux maisons des chanoines, elles rayonnaient autour du bâtiment du chapitre et du chevet de l'église : les plus avantageuses jouissaient d'une belle vue sur la Seine.
Le cloître proprement dit était limité d!une part par les bâtiments du chapitre et de l'autre par l'antique église de Saint-Denis-du-Pas qui se trouvait presque dans l'axe de la cathédrale : il y avait là encore un petit cloître qui servait pour les leçons, et aussi d'atelier quand on travaillait à réparer les cloches : dans ce cas on en murait la porte avec du plâtre. Des maisons canoniales formaient encore le fond de l'enceinte du cloître derrière lequel était le Terrain, appelé aussi la Molteaux-Papelards, au sujet duquel de si nombreuses défenses de déposer des ordures et du fumier furent publiées. De ce point, on avait devant soi l'île iMotre-Dame, la promenade des enfants de clnjeur; et l'on pouvait y voiries archers de la ville
tirer contre les buttes. On j étendait aussi, au profit de l'évêque, les toiles et les lessives que les femmes avaient lavées. A gauche, on apercevait la grève et le port au foin oii l'on amarrait, pour les décharger, les bateaux; puis ces gros ormes que déracinait parfois la tempête.
Sur le côté méridional de la cathédale une autre puissance s'affirmait : celle de l'évêque qui y avait son palais et ses jardins en bordure de la Seine. On y entrait par une galerie ouvrant sur le trésor de l'église, au premier étage. L'Evèché comprenait un petit corps de logement à deux étages, que Pierre d'Orgemont augmenta d'un corps d'hôtel, une antique chapelle, un haut et gros donjon carré et crénelé. C'est là que vivait l'évêque dans les meubles antiques de son prédécesseur.
L'Officialité, sa cour de justice, aboutissait à cette demeure. C'était un vaste et déjà vieux bâtiment parallèle à l'église. On y entrait par une porte voûtée qui donnait sur une cour étroite et ouvrait sur le parvis.
Cet endroit, les mauvais clercs comme Villon le connaissaient bien. Là en effet l'official, le promoteur, le scelleur de l'Evêclié et le maître des testaments siégeaient. On ne sait oii se trouvait la geôle de l'Evêché : mais à coup sûr elle était rigoureuse. Et si les clercs avaient pour elle quelque tendresse, c'est qu'ils préféraient son pain de douleur et son eau d'angoisse à la corde au cou ; c'était aussi dans l'espérance que de pieuses et grandes dames, des seigneurs visiteraient l'église et pourraient demander l'élargissement des prisonniers.
Car l'évêque de Paris se montrait en général très strict sur l'observation du privilège de clergie, qui avait été étendu par la suite aux écoliers. L'official était en discussion perpétuelle avec le Parlement et le Châtelet au sujet des faux clercs, des incorrigibles, joueurs de dés, de paume, piqueurs aux cartes. Et parfois les officiers du Châtelet devaient venir jusqu'à la geôle de l'Evêché chercher des prisonniers. Les officialités agissaient âprement, toujours en lutte avec le pouvoir civil, toujours en contestations avec les particuliers sur l'étendue de leurs droits. Du moment qu'on se réclamait de sa juridiction, qu'on se disait clerc, qu'on portait une tonsure, faite parfois dans la prison, qu'on exhibait une robe, alors même qu'elle recouvrait un habit rayé, on pouvait être rendu à lofficial.
On gagnait du temps; et parfois on pouvait surprendre des sympathies. Des crocheteurs, des rufians, des voleurs, de terribles bandits furent réclamés comme clercs. Régnier de Montigny, le triste ami de Villon, invoqua, lui aussi, son privilège de clerc et ne fut pendu que comme incorrigible ; Colin de Cayeux, une autre regrettable connaissance du poète, sera également réclamé comme clerc avant d'être pendu. Quant à \ illon, ce clerc de mauvaise vie, comment s'étonner s'il connaît tout le monde à l'Officialité de Paris?
Toutefois l'affaire qui le mena devant l'official n'était pas grave.
On comparaissait devant l'official soit en raison de son état de clerc, soit en raison d'un délit estimé matière spirituelle ; or tout ce qui concernait de près ou de loin le mariage y menait les laïcs. En ce temps-là les clercs y venaient surtout à la suite de rixes, de commerce avec des filles amoureuses, pour des mœurs mauvaises. Quant aux laïcs, l'autorité spirituelle les poursuivait pour avoir travaillé pendant les fêtes chômées, pour exercice illégal de la petite médecine et pratique de l'art magique, pour adultère ou concubinage, pour avoir chanté des chansons ironiques : les femmes surtout y étaient appelées et faisaient citer, pour diffamation et injures au sujet de leur mariage. Les registres de ces juridictions sont remplis de causes de ce genre. « Je ne suis ne putain emplus qu'elle, et que une preude femme n'avoit point d'onneur d'apeler une autre femme putain » ! ainsi le déclarait par exemple Jeannette la Guillière à la femme d'Héliot le Vigneron.
Une certaine Denise traduisit François Villon devant l'official :
Disant que l'avoye maulditc.
Nous ignorons cette affaire que Villon estimait une « chicane ». Mot d'ailleurs très courant alors, qui revient constamment dans la bouche des gens traduits devant ce tribunal : (( Se tu me fais chicanner je te bâterai », déclare un des clients de l'official; un autre dira que son procès « n'estoit que ciiicancrie ».
Mais, ce qui est certain, c'est (jpe Villon comparut devant la cour de l'official qui siégeait dans la vieille salle voûtée de
LA CITÉ AU TEMPS DE FRANÇOIS VILLON ÔaQ
l'Evêché, que l'on nommait aussi le parquet. L'official était assis sur une haute chaise, entouré du scelleur et des promoteurs : un peu plus bas travaillait le praticien. Denise, furieuse, et François Villon se tenaient devant eux, face à face.
Nous ne savons ce que Villon pensait de l'official qui fut en ce temps-là Pierre Gay. Quant au promoteur, François de la Vacquerie, le poète lui garda rancune.
Le promoteur était le procureur de l'évêque chargé de la poursuite des criminels de l'ordre clérical : un personnage naturellement détesté et qu'ils rossaient volontiers. On le voit bien dans l'affaire de Philippot d'Amiens, un vagabond d'ailleurs et un bandit plusieurs fois rendu à lévêque de Paris, Comme il avait rencontré M*" François, le promoteur, Philippot dit (( qu'il le puniroit parce qu'il le poursuivoit pour aucuns cas; à quoy de la Vacarie dist qu'il failloit fere justice : mais il le cuida tuer. » Fournier, le collègue de la Vacquerie, sera comme lui plusieurs fois menacé.
Nous en savons assez maintenant pour comprendre l'ironie du legs que Villon fera plus tard à ce promoteur détesté :
Item, donne a maistre Franco vs, Promoteur, de la Vacquerie Ung hault gorgerin d'escossoys, ïoulcsfois sans orfaverie ; Car, quant receut chevallorie, Il maugréa Dieu et saint George.
Parler n'en oit qu'il ne s'en rie, Comme enragié, a plaine gorge.
Le promoteur fut donc roué de coups, lui qui avait peut-être quelques prétentions à la noblesse. C'est ce que n'ignoraient ni les Parisiens, ni Villon qui avait sans doute des raisons particulières de le haïr. Il reçut la « chevalerie » ; c'est-à-dire de bons coups sur la nuque, une « colée ». Alors, bien que chrétien, il jura par le nom de Dieu et par saint Georges. Ce dernier jurement inspire à Villon l'idée d'un autre sarcasme. Saint Georges était le juron des Anglais et des Ecossais, ces pillards que l'on pendait quand on pouvait les tenir. C'est pourquoi Villon léguera à François de la Vacquerie un « haut gorgerin » d'Ecossais : il ajoutera qu'il n'aura pas d'orfèvrerie. On peut l'en croire puisqu'il s'agit d'une corde pour le pendre.
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Le legs au scelleur de l'évêclié n'est pas moins cruel :
Item, pour ce que le scelleur Maint estront de mouche a maschié, Donne, car homme est de valeur, Son sceau davantage crachié Et qu'il ait le poulcc escachié Pour tout empreindre a une voyc ; .l'en Ions celuy de l'Eveschié Car les autres, Dieu les pourvoye!
Ce doit être aisé en effet de sceller avec un pouce coupé ou brisé! Le scelleur de l'évêché, qui fut en ce temps-là Richard de la Palu, prêtre et maître es arts, ne dut pas recevoir ce legs sans colère.
Et Jean Laurens, qui fut promoteur de la cour de l'archidiacre, promoteur de l'Officialité, chapelain de la cathédrale et juge de Guy Tabary en i/i58, n'est pas épargné non plus, puisque Villon lui laissera, pour les nettoyer, le fond de ses (( bouges )), c'est-à-dire de ses coffres de voyage, en ce tempslà plutôt des sacs de cuir ou d'étoffe fermant à clef qu'on accrochait à l'arçon de la selle des animaux, et que les pauvres gens portaient sur leur dos. Que pouvait contenir un tel sac lorsque Villon erra si misérablement? Choses suspectes ou dégoûtantes, comme les pauvres en portent toujours?
Item, a maislre Jehan Laurens, Qui a les povres yeulx si rouges Pour le pechié de ses parens Qui burent en barilz et courges, Je donne l'envers de mes bouges Pour tous les matins les torchier; S'il fut arcovesquc de Bourges, Du sendail cust, mais il est chier.
Quant au maître des Testaments, qui siégeait dans l'Officialité, il n'aura de Villon « rjaid ne quod », rien, absolument rien. C'est fort contrariant. Mais à Paris on ne l'aimait guère; cet officier de la juridiction épiscopale se montrait trop curieux des testaments de chacun, et sans doute fort avide; il agissait de façon trop intéressée.
Il n'y a qu'un personnage qui échappe à cette critique uni-
versclle dont use Villon envers les gens de Notre-Dame : c'est maître Jean Cotard, le bon Jean Colard, qui fut son procureur devant l'official tandis que le chicana Denise, et à qui François avait justement néglige de payer ses honoraires qui se montaient à un patard! Un vieil et précieux ivrogne, de réputation mauvaise, un pauvre homme, très cher au cœur de son espiègle client qui l'avait maintes fois suivi tandis qu'il rentrait péniblement chez lui; un ce bon pyon », un « bon archer », un rude buveur enfin. Il était déjà bien vieux et mourut le g janvier i46o, peu de temps avant la mise au jour du Grant Testament. Envers lui Villon se sentit pris de gratitude; en son honneur il composa la plus joyeuse ballade de son poème. Et François Villon pria de tout cœur afin que Dieu, en sa mansuétude, mît cette bonne âme en Paradis.
Pcre ^oé, qui plantasfes la vigne.
Vous aussi, Loth, qui bcustes au rochier,
Par tel party qu'A.mours, qui gens engigne,
De vos lilles si vous leist approuchicr
(Pas ne le dy pour vous le reprouchier),
Archetriclin, qui biensceustes cest art,
Tous trois vous pry qu'o vous vueillcz percliicr
L'ame du bon feu niaistro Jehan CoUut.
Jadis cxliaict il fut de vnstrc ligne, Luy qui beuvoit du meilleur et |)lus chicr ; Et ne deust il avoir vaillant ung pigne. Certes, sur tous, c'estoit ung bon archier; On ne luy sccut pot des mains arrachier; De bien boire ne fut oncques felart.
Nobles seigneurs, ne soutirez empescliier L'ame du bon feu miiislre Jehan Cotart!
Comme lionune heu qui chancelle et trépigne L'ay veu P'^uvcnt, quant il s'alloit coucliicr, Et une fois il se feist une bigne, Bien m'en souvient, à Testai d'ung bouchior; Ihief, on n'eust sceu en ce monde scrchier Meilleur pyon, pour boire tost et tart. Faictes entrer quand vous l'orrez hucbier L'ame du bon feu maistre Jean Cotart!
Prince, il n'eust sceu jusqu'à terre crachier; Tousjours crioit : « Ilaro! la gorge m'art. »
El si iK» sceusl oncq sa S(nif oslancliior, L'anio ilu bon l'eu maislre Jehan Cotart.
Dans le dédale des rues qui mènent de Notre-Dame au Palais, il faut signaler la rue de la Juiverie, car là se trouve la célèbre taverne de la Pomme de Pin. C'était alors la première taverne de Paris; et Robin Turgis, également messager à pied du Trésor, la tenait. Robin avait donc des rapports avec les mêmes personnes que François, et sans doute il fut son ami, car l'écolier parisien pouvait boire à crédit à la Pomme de Pi)i. La taverne avait une entrée presque en face de l'église de la Madeleine, une sortie par derrière sur l'étroite rue aux Fèves oià se trouvait le jeu de paume du Trou Perretle, une façon de mauvais lieu tout à fait convenable à léguer à un jeune religieux.
Une autre des connaissances de Villon dans la Cité était un paroissien de Saint-Germain-le-Vieux, église qui avait son entrée sur le Marché-Neuf et dans la rue de l'Herberie, oii demeuraient les herboristes : c'était Colin Galerne, barbier et marguillier de l'église, que François Villon nommera « son barbier ». Il habitait la maison voisine de celle de l'herboriste Angelot Baugis; mais il reste bien douteux qu'il coupât les cheveux de Villon et lui rasât le visage. Galerne devait surtout exercer la petite chirurgie. C'était un homme fort connu à Paris : bientôt on le trouvera lieutenant du maître barbier du roi; il marchandait au sujet du prix d'un Galien que le scribe Durand devait lui écrire de bonne écriture et à lignes espacées, afin d'y réserver la place d'une glose dans les marges. Chez le barbier, les mauvais enfants comme Villon allaient se faire panser après les rixes ; mais ils étaient tenus de lui déclarer leur nom. Villon eut-il alors à se plaindre de Galerne.^ On n'en saurait douter quand on le voit, jouant sur son nom de Galerne, qui désignait le vent froid du nord-ouest, lui léguer :
Uni? gros glasson (prins ou? en Marne) Allin qu'a son aysc s'vverne.
De l'estomac le tiengne près ; Se 1 yvcr ainsi se gouverne, Il n'aura chault l'esté d'après!
En effet le pauvre barbier qui aurait suivi ce conseil serait infailliblement mort d'une bonne fluxion de poitrine.
Le Palais n'était plus l'ancienne demeure des Capétiens sur la pointe de la Cité, et dont l'enceinte crénelée était fortifiée de grosses tours. Les rois avaient peu à peu abandonné celte résidence. Au temps de Charles V on n'y voyait plus que les attributs de leur office : c'était le siège par excellence de la justice et de l'administration des finances. On pénétrait dans le Palais par deux portes à tourelles, situées toutes deux rue de la Barillerie. C'est là que les pages et les serviteurs des présidents, des conseillers et autres officiers de la cour attendaient leur maître, en tenant les mules à la bride. Ce sont de gentils compagnons, un peu étourdis, comme les aima Villon. Car souvent ils s'amusaient à se jeter des pierres, à tirer la dague ou le couteau, à jouer aux dés sous la Sainte-Chapelle; ils exigeaient des bienvenues de la part des pages qui venaient ici pour la première fois, coupaient les brides, enlevaient les housses et les étriers des mules porteuses de registres. On devra souvent les menacer d'être battus de verges par les carrefours de Paris au cul de la charrette, et parfois on leur coupera les oreilles à la porte du Palais.
L'entrée principale du Palais était défendue par une poterne ; elle était contiguë à la chapelle Saint-Michel et ouvrait presque en face du chevet de la Sainte-Chapelle: l'autre porte donnait sur la grande cour oii les Basochiens plantaient le may. On était alors dans l'enceinte du Palais où le concierge, un puissant personnage, avait toute juridiction : mais parfoi=s aussi il n'eut pas le pouvoir d'arrêter le flot turbulent des écoliers, comme cetle nuit-là où ils vinrent enlever la pierre du Pet-au-Diable déposée au Palais.
Après avoir traversé la cour du May, on montait les grands degrés dont le perron, ou pierre de marbre, servait à faire les amendes honorables, pour arriver à une grande galerie dite des Merciers. Là se vendaient des joyaux d'or et d'argent, des pierres précieuses, des habits vieux et neufs, des étoffes meri" Août igiS. 12
Go4 LA REVUE DE PARIS
veilleusement brodées, du fil et de la soie, des fourrures, des livres, des jeux d'échecs et de dés, d'admirables poupées merveilleusement habillées qui firent la joie des petites filles de ce temps. On y montrait aussi un serpent monstrueux, glorieux témoignage de la victoire que remporta cet autre Hercule, Godefroy de Bouillon.
La galerie des Merciers donnait dans la Grand' salle, parallèle à la Seine, toute bruissante des conversations des avocats et des procureurs qui y donnaient rendez-vous à leurs clients.
Cette belle salle n'avait pas moins de cent vingts pieds de long sur cinquante de large; elle était couverte de deux admi-râbles berceaux de charpente prenant appui sur huit gros piliers qui la partageaient en deux vaisseaux. On y voyait, presque au faîte, les statues des rois de France, enluminées et dorées, d'une ressemblance et d une expression telles qu'on aurait pu les tenir pour vivantes; de hautes cheminées, un autel de saint ISicolas, un serpent empaillé et le modèle d'un cerf que le roi Charles VI avait projeté de faire couler en or massif afin de mieux conserver ses finances. Dans le fond se dressait l'immense table de marbre dont la surface polie reflétait les vitraux embrasés par les feux du couchant. Elle servait aux rois qui y donnaient un grand repas après leur sacre ; là « Looys le bon roy de France )) célébrera le banquet qui suivit son entrée à Paris, le 2 septembre i46i. Et les joueurs de farces y monteront comme sur des tréteaux.
C'était un vacarme ! les oisifs et les acheteurs entouraient les boutiques de marchands rayonnant autour des quatre premiers piliers; et les coupeurs de bourses opéraient à loisir dans cette foule pressée. Quant aux avocats et aux procureurs, ils se tenaient autour de la salle, assis sur les bancs qu'ils avaient loués et qui garnissaient ses côtés. C'est là qu'on pouvait rencontrer par exemple M'' Andry Couraud, le procureur du roi de Sicile; Robert Vallée, que Villon nomma son procureur. Ils étaient assistés de ces clercs d'avocats et de procureurs qui formaient le royaume de la Basoche, gens toujours prompts à la raillerie et à faire payer aux béj aunes « beuveries et mangeries ». Qui sait si Villon ne fut pas l'un d'eux;'
La Grand'chambre où siégeait le Parlement, était une
assez vaste pièce donnant dans la Grand'salle, et qui avait en outre une porte spéciale pratiquée dans le mur septentrional du Palais.
Les présidents et les conseillers siégeaient sur les (( hauts bancs », recouverts d'une tapisserie fleurdelisée, de chaque côté de la chambre qu'on appelait le parc ou parquet : cet endroit était séparé du reste de la salle par une barre. Cette pièce prenait jour par des verrières blanches aux armes de France ; Colard de Laon y avait peint un tableau et le greffier Nicolas de Baye avait fait tracer, en particulier au-dessus des sièges, des sentences empruntées aux écrits des prophètes, des philosophes et des poètes latins qu'il aimait. L'été on jonchait les salles d'herbes ; l'hiver on y étendait les nattes que les rats avaient épargnées. N'empêche qu'il pleuvait parfois dans la Grand' chambre, et qu'une pierre s'y détachait de la voûte de temps à autre.
Mais on aimait son métier. On siégeait courageusement depuis le soleil levant jusqu'à midi et, durant l'été, très souvent l'après-dîner. Villon a vu certainement ces parlementaires dont quelques-uns furent ses victimes, d'autres ses connaissances : Guillaume Cotin, président des Enquêtes; Thibaud de Vitry, André Cotin, Philippe Braque, Barthélémy Claustre, Jean Angenoust, Louis Raguier, Jean de la Vacquerie, conseillers.
Et comme ils portaient un chaperon fourré d'écarlate, de gros manteaux qui les faisaient dire « armez de leur manteaux fourez )), Villon, qui excelle à bien voir, se représentera dans la ballade des contradictions :
Nu comme ung ver, vcstu en président.
Quant à la Chambre des Requêtes, elle comprenait six maîtres : elle était installée, depuis le règne de Charles V, dans une petite salle « assise au coin de la grande salle du Palais ». Un clerc, des huissiers et des sergents y demeuraient attachés. Ce sont de puissants personnages qui ont connaissance des causes des personnes privilégiées. Villon a pu y voir Jean Baubignon, chanoine; mais toutes ces grandeurs ne lui en imposaient guère, à lui qui avait tant médité sur l'égalité des êtres devant la mort :
Quant je considère ces lestes Entassées en ces charniers, Tous furent maistres des requestes, Au moins de la Chambre aux deniers, Ou tous furent portepanniers :
Autant puis l'ung que l'autre dire...
Les affaires criminelles étaient alors jugées par des conseillers laïcs choisis dans la Grand'chambre. Ils se réunissaient pour cela certains jours, en général le vendredi et le samedi, dans la petite tour de saint Louis, appelée laTournelle, située derrière la Grand'chambre : elle était meublée de bancs, sur lesquels il y avait des coussins, de dressoirs, d'un bufTet, comme toutes les salles de justice enfin. Un greffier particulier enregistrait les plaidoiries criminelles, allait au Châtelet et à la Conciergerie recueillir les confessions des détenus, accompagnait les criminels aux exécutions et donnait ensuite un repas aux huissiers. Au temps de François Villon, les présidents de la Tournelle furent Nan terre, Boulenger et Thiboust, qui alternaient tous trois : ce dernier était parent du chanoine de Saint-Benoit. Enfin Villon fera l'exécuteur de son testament de pauvre le riche Guillaume Colombel, « sire Colombel », payeur des gages de tout ce Parlement.
On nommait « Conciergerie du Palais Royal » une suite de bâtiments régnant autour d'une grande cour, en bordure de la Seine. C'était l'ancien séjour de saint Louis, qui avait servi dans la suite au concierge du Palais : office considérable dont le roi disposait seul. Car le concierge avait la garde des clefs du Palais, la surveillance des portiers, des sentinelles et des geôliers, toute juridiction dans son enceinte. La reine Isabeau avait été concierge du Palais et le chancelier obtint souvent cette charge : ces grands personnages y déléguaient naturellement un lieutenant. Cette « conciergerie » valait donc mieux que celle de Gouvieulx! Dès le xiv° siècle la Conciergerie sera surtout une prison. On utilisera les tours, et principalement le gros donjon, pour y loger les prisonniers.
La geôle de la Conciergerie était mise à ferme : le geôlier achetait cette charge et y déléguait le plus souvent un commis. 11 devait assurer la nourriture des prisonniers et fixait pour eux la dépense de bouche. Un tableau, que l'on cachait par-
fois aux prisonniers, contenait l'ordonnance de la geôle elles taxes qui pouvaient être perçues sur eux. Le geôlier pensait surtout à remplir sa bourse « de deniers », et l'on voit souvent que la cour doit modérer, suivant le prix dps vivres, la redevance que le geôlier a le droit de prendre sur chaque table de prisonniers. Il devait aussi assurer leur garde, ne les laisser parler à personne sans l'autorisation de la cour. Mais c'était là un point sur lequel on ne se montrait pas très sévère.
Malgré ce qu'on a pu écrire à ce sujet, les prisons de la Conciergerie n'étaient pas très rigoureuses. Elles l'étaient moins que celles du Châtelet. Si un prisonnier y tombait malade, on le descendait aux basses galeries et parfois môme on le délivrait : c'est pourquoi une femme faisait chercher au dehors une pinte de sang pour simuler une maladie. Et quand on conduisait les gens à la chambre de question, c'était surtout pour les intimider. On voit que chacun pénètre sans trop de difficultés dans ces prisons : il faut interdire aux personnes étrangères de prendre part au jeu de paume qui est dans la grande cour la récréation des prisonniers. Les évasions de prisonniers étaient très fréquentes. Ainsi Jean de la Haie s'était sauvé en i/io/i, avec d'autres compagnons, par la chapelle où se disait la messe pour les prisonniers, et était allé se mettre en franchise à Notre-Dame. Parfois les détenus sont autorisés à coucher en ville ; d'autres fois on voit le valet de la geôle se charger de porter à l'extérieur leurs messages.
C'est ce que nous montre la mésaventure d'un certain Etienne Garnier, que nous retrouverons plus tard au Châtelet, et à qui Villon adressa une si joyeuse ballade. Etienne Garnier, qui avait de l'argent, prenait à ferme toutes sortes de bénéfices. Ainsi, en i^53, il était geôlier de la Conciergerie du Palais et avait délégué dans cet office un certain Gautier Ferrebouc, son clerc. Il y avait en ce temps-là un prisonnier qui se nommait Richard Mignot et désirait visiter sa femme, nourrice chez Jean le Picard, et prendre de l'argent qu'il avait rue Saint-Martin. Or, tandis qu'il l'accompagnait à travers la ville, Ferrebouc fit la conversation avec une femme rencontrée en chemin. Mignot fila et se mit en franchise en l'église Saint-Laurent. Etienne Garnier, geôlier en titre, fut déclaré responsable et remplacé par Jean Papin, commis de
Guillaume Amaury ; il fut en outre condamné à loo livres d'amende qui devaient être employées à la réfection des tapis et à dire la messe du matin; il garda même quelque temps prison et fut déclaré inhabile à tenir une geôle.
jNous retrouverons CJarnier, malgré cette défense, clerc de la geôle du Clmtelet, et Papin, tout comme Garnier, laissa s'échapper des prisonniers de la Conciergerie : il fut destitué de ce fait, comme le sera aussi son successeur! N'empêche que ces prisons, mal closes, étaient noires : et c'est un legs plaisant que fera Villon aux prisonniers, dans cette obscurité, « de son miroir bel et indoine ». Ils ont pu être « enferrés sous trappe volière » ; on les comparera à des oiseaux « en mue » ou en cage, à des a pigeons » ; ils étaient fort exploités par des geôliers qui les faisaient chanter et payer des gîtes après leur élargissement; mais il demeure certain, on l'a vu, que l'on pouvait dans de telles prisons, se distraire au jeu de paume; que tout le monde y entrait; que les portes en étaient assez mal fermées.
Pourquoi \illon souhaitera-t-il également aux prisonniers la (( grâce de la geôlière »?
Avec notre poète, il faut presque toujours entendre le contraire de ce qu'il affirme. Si le geôlier est le maître des prisonniers, il demeure à son tour, comme il advient, à la discrétion de madame la geôlière. On pense le rôle que tient une telle ménagère, par exemple dans l'administration de la table. Et si cette femme, comme l'épouse de Jean Papin, geôlier de la Conciergerie, outrage les prisonniers et leur fait mille insolences, en sorte que la cour doit lui interdire de telles pratiques, sous la menace d'être bannie de Paris, battue publiquement et pilorisée, je souhaite aux prisonniers la grâce de cette mégère, peut bien penser Villon. Mais je leur souhaite aussi de rencontrer la pitié ou la crédulité de Marion la Sillée, chambrière et servante de Philippot Rousseau, geôlier de la Conciergerie, à qui Jean Lallemant fit promesse de la faire bien riche. Certes, elle ne consentit jamais à lui procurer des limes; mais elle lui bailla de la cire et il prit l'empreinte de la clef du guichet sur le petit huis de la geôle. Un détenu fit parvenir cette empreinte à des amis qui forgèrent une clef, et Lallemant sortit tranquillement de sa prison, un soir après
LA CITÉ AU TEMPS DE FRANÇOIS VILLON GSq
souper. Baralier aussi l'avait éprouvé quand il s'était échappé de la basse et obscure prison du Puy. Il avait promis à la fille du geôlier bagues et anneaux : c'était une enfant de douze ans. Et celle-ci lui avait fait passer dans son cachot des vêtements, une lime. Baratier se désen ferra, prit les clefs, ouvrit la porte de la prison, se perdit avec la lille de la geôlière dans la foule des pèlerins.
Quelques pas hors de ces ténèbres de la Conciergerie, et l'on était à la pointe de la Cité, alors occupée par un beau jardin dessiné de treilles. 11 y avait là un paysage charmant et rural. La rivière s'insinuait en minces fils d'argent dans les terres meules des îlettes; des saules étêtés ponctuaient leurs bords. Dans la saison des foins, les faucheurs venaient couper l'herbe de ces prairies que fanaient les femmes, ainsi que nous le voyons par une belle miniature de ce temps.
(( Quant à l'industrie des lays qu'il feit en ses testamens, pour suffisamment la congnoistre et entendre, il fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu les lieux, les choses, et les hommes dont il parle : la mémoire desquelz tant plus se passera, tant moins se congnoistra icelle industrie de ses lays dictz. » Ainsi l'a déclaré Marot en i533. Est-ce trop ambitieux de dire qu'à quatre siècles de distance nous en savons plus sur Villon et son temps que Clément Marot, séparé de notre poète par deux générations à peine. ^ Est-il possible de suspendre un petit volet, minutieusement peint à la façon des Flamands, au truculent et vaste tableau de la Cité imposé par Hugo à notre imagination ? Après avoir erré du moins à la suite de Villon dans ce voyage que seuls les documents nous permettent de refaire après lui; après avoir noté la physionomie des légataires, remarqué les associations d'idées qui paraissent bien avoir été le point de départ de facéties toutes de circonstance, on peut affirmer vraiment que la plaisanterie de Villon est toute locale, qu'elle demeure éminemment parisienne.