‹ La cíte de Bâle av qvatorzième siècleChapitre 3 sur 5 · HT EAU AO NNDE ND'ENR AUE · texte numérisé non relu

HT EAU AO NNDE ND'ENR AUE

de tout mélange, les Bâlois du quatorzième fiècle étant à cet troie d'une rigidité fans pareille ; tout vin malade, trop éible ou déclaré par le chef des maîtrifes & des vignerons indigne de paroître fur le marché étoit faifi, & le propriétaire voyoit non-feulement fon vin, mais fon tonneau jetés dans le Rhin.

Le vin une fois aux mains Le acheteurs fe répandoit furtout dans les hôtelleries & dans les tavernes publiques, où 1l fervoit à reftaurer les joueurs de dés, fortnombreux à cette époque, bien que les jeux fuflent févèrement interdits : tout joueur obftiné, dénoncé comme tel à fes concitoyens, étoit condamné à porter en expiation de fon méfait, pendant un certain temps, un chapeau pointu jaune, fans mouchet, avec trois dés noirs peints deffus.

Le temps & l’efpace nous manquent pour fuivre le favant profelleur dans fes minutieufes inveftigations du vieux Bâle; il nous auroit dit ce qu'étoient à cette époque le relations commerciales déjà fort étendues de la cité bâloife ; comment les Juifs y avoient fixé leur demeure & y exerçoient leur négoce, parfois même l’ufure ; il nous auroit raconté les mœurs des écoliers, & nous auroit montré comment, en ce temps reculé, on naiffoit, on fe marioit, on quittoit ce monde. Nulle rue inexplorée dans fes favantes recherches ; c'eft bien là la vieille ville de Bâle s'étendant juiqu'au : Rhin qui, plus tard, Le franchiffant, va former fur l'autre rive le petit Bâle avec fes étuves, afñile de

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la licence, fes couvents & fes hôtelleries pour les pauvres pèlerins. Toutefois, avant de quitter le travail profond du en Fechter, nous ver- ronsce qu’il nous dira desbéguines, cètteinftitution du moyen âge, qui n’eft pas fans quelque rapport avec celle des diaconeffes qu’on tente de renouveler de nos jours, puis des médecins, qui nous rappelleront ceux que devoit illuftrer Molière : les décails ‘que nous donne M. Fechter fervent à caractérifer l'é époque. |

C’étoit non loin du marché, proche d’une hôtellérie nommée le Bec, du nom de celui qui la tenoit, . que fe trouvoit la de des pauvres Le ani dont le nom, tiré de l’ancien mot allemand begdan, qui fignifie prier, défignoit fuffifamment la vocation. Le béguines étoient des filles ou des veuves avides de L fouftraire au tumulte du monde & à fes tentations, elles s’étoient réunies en une confrérie fans Lo un ordre religieux dans le fens ftriét du mot, & faifoient un vœu de pauvreté & de chafteté qu'elles étoient libres de rompre à leur gré pour rentrer dans le monde. Certaines béguines fe vouoient au foin exclufif des malades ne les hôpitaux; on les reconnoifloit à leur habit de couleur fombre d’une forme particulière & à leur immenfe voile blanc ; mais que les béguines demeuraflent feules ou plufieurs enfemble, toujours la porte qui fe refermoit fur elles fe marquoit d'une croix.

La première mention qu'on trouve de ce foidifant ordre religieux remonte à 12$0, ceci même

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: à l'occafon d’une circonftance tragique. Une béguine qui avoit porté trente ans l'habit fe pendit; on ne dit pas pourquoi. Dès lors les regiftres font fouvent mention des béguines & des beghards (hommes liés par les mêmes vœux), & pendant le treizième & le quatorzième fiècle il fe forma de nombreufes confréries de ces fœurs prieufes, dont les unes adoptèrent la règle de faint François, d’autres celles de faint Dominique, d’autres enfin : né s’aflilièrent à aucun ordre. A la tête de chaque confrérie fe trouvoit une fupérieure, femme noble d'ordinaire, qui devoit veiller au maintien de la règle. Les béguines avoient pour vivre des fondations faites à leur intention, des héritages qu'elles favoient fe faire attribuer, les aumônes & les dons en retour defquels elles étoient tenues d’affifter à la mefle anniverfaire dite à la mémoire de leurs bienfaiteurs, après avoir placé fur Leur tombeau un cierge allumé. Il étoit interdit aux béguines de pratiquer aucun métier ; elles ne pouvoient que filer leurs quenouilles, & l'entrée de leurs maifons étoit défendue à tout individu du fexe mafculin, finon aux deux hommes recommandés. Petit à petit les fœurs béguines fe relâchèrent de leur difcipline, s'éloignant des règles qui avoient préfidé à la fondation de la confrérie; elles devinrent fufpeétes à l'Eglife orthodoxe qui les accufa d’héréfie; ileft vrai quelles finirent par entretenir dans leurs maifons des prédicateurs particuliers, qui {e livroient à des difcours myftiques accompagnés des geftes les plus extravagants ; le fermon étoit bre de-

puis longtemps, queleprédicateurimmobile reftoit toujours les bras tendus, les yeux baiflés vers la terre, puis finifloit par fe précipiter à genoux en proie à l’extafe; toute l’affiftance s'efforçoir de limiter.

Si une partie des fœurs béguines rempliffant le rôle d’hofpitalières foignoient les malades, il y avoit alors une autre clafle de foi- difant "EE de fcience jouant un rôle entièrement oppofé, car ils devoient envoyer force patients dans l’autre monde : nous voulons parler des apothicaires & des médecins. Les officines de Bâle le plus en renom au quatorzième fiècle étoient tenues par une famille d Offenbourg, laquelle demeuroit dans la Rue des Marchands, vicus inffirorum, proche des enfeignes à la Groffe Tére & à l'cAne. Dans le moyen âge on demandoitaux pharmaciens non-feulement des remèdes, mais des confitures pour la table, des vins préparés, des électuaires de toute efpèce, bits une certaine poudre merveilleufe fans laquelle on ne fe feroit point hafardéà fe mettre en voyage. Un confeilier recevoit-il une miffion à remplir dans le voifinage ? il n’avoit garde d'oublier de porter en compte l'achat de la dite poudre, tandis que le’ meflager ordinaire devoit fe contenter, lui, d’épiceries communes. Pour les médicaments proprement dits, ils avoient un caraétère en quelque forte fééoryoé: c'étoit pour la même maladie éternellement le même moyen curatif. Le Confeil taxoit les remèdes; le firop coûtoit fept fols la livre, Les purgatifs ‘ deniers l’once, & les pilules indiffé-

remment 2 fols once; quant aux poifons & aux vomitifs, on n’en devoit délivrer qu’aux chefs des maitrifes & aux bourgeois jurés, vu, difoit l’ordonnance, qu’il en pouvoit fortir de la forcellerie & autres chofes mortelles.

Les médecins du temps reflembloient fort aux apothicaires. Ceux qui avoient étudié leur art à l'univerfité, & dans ce nombre on comptoit un chanoine, étoient obligés de partager la pratique avec les ignorants, même avec des femmes qu'on appeloit des dames médecines, dont la race fe perpétua jufqu'au milieu du quatorzième fiècle. Le Confeil avoit nommé d'office un médecin, phyficus, pour le befoin des bourgeois riches ou pauvres ; c’étoit d'ordinaire un Juif, bien que le droit canonique défendit d'appeler aucun ifraélite à l'exercice de la médecine. Il pratiquoit en même temps la chirurgie, & il arrivoit fouvent que, dans des cas fort graves, doéteurs & patients envoyoient confulter les médecins de Milan alors en grand renom, fe faifant expédier par eux des fpécifiques. Conrad de Laufen, empoifonné par forcellerie, s'en fut à Milan auprès des bons médecins qui lui aidèrent à conferver fa pauvre vie. On pourra avoir une idée de la manière dont docteurs & apothicaires exerçoient leur métier par un document où un certain maître Dieter, homme doéte & qui: avoit beaucoup voyagé, parle de l'organifation du corps des apothicaires : « Autrefois, dit-il, ils n’étoient pas même affermentés » (&, à ce propos, il demande qu’on ait de bons livres de pharmacie

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& de recettes d’après lefquels on puiffe confectionner toutes chofes). « Un chacun médecin, continue-t-1l, doit s'entendre quelque peu aux fept arts; il doit s'entendre notamment au cours du ciel, & connoître bien le cours du foleil & de la lune, puifqu'il nous faut nous diriger d’après leur cours pour adminiftrer nos médicaments & appliquer notre art... Aufli, dit-il plus loin, je me fuis toujours étonné d’où peut venir aux femmes & aux mauvaifes gens leur fcience; leur art n’a point de fondement, & fans un fondement impoflible de bâtir, c’eft ce que nous prouvent Hippocrate, Galien & Avicenne. » TE

Le talent de guérir des dames médecines, comme on les appeloit, avoit un grand rapport avec la magie & la forcellerie. Gréda Blecherin, dame médecine de fon état, étoit vivement foupçonnée de porter fur elle des charmes, tels que yeux de loup, de l'herbe de fer, certaines aiguilles, de l’argent & de l'or de mauvais aloi ; d'autres jeroient des poudres enchantées dans les plats; dame Gredennelin cachoit. des crapauds dans des fourmilières, ce qui eft un moyen connu de forcellerie ; en outre elle fe couchoit en croix fur fon toit, tenant devant elle un petit livre portant fur fa couverture certaines formules cabaliftiques écrites en noir, en rouge & en bleu, « fi bien, dit la chronique, qu'il en vint un jour groffe grêle. »

Les apothicaires & les médecins nous conduifent naturellement à parler de la grande pefte qui, de même que le choléra.de nos jours, partant de

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l’'Afie centrale fondit fur l'Europe, que, de 1347 à 1350, elle ravagea de la façon la plus cruelle. Boccace nous a laiflé de fes horreurs une defcription préfente à toutes les mémoires; Bâle ne fut pas plus épargnée que Florence par le fléau qui, auprès des contemporains effrayés, prit le nom de la grande morraliré. À Bâle, écrit le chroniqueur Wurftifen, de la porte d'AEfchheim à la porte du Rhin, il ne refta pas trois ménages qui ne fuffent atteints, & dans la ville même moururent plus de 14,000 perfonnes. « Partout, dit le profeffeur Mérian, le fléau & fes fuites ne pouvoient fe lire que d’une manière trop vifible ; les villes étoient dépeuplées, & dans les villages on ne voyoit fe traîner que quelques furvivants pâles & faibles comme des ombres, tandis que les cimetières étoient impuifants à contenir tous leurs hôtes; plus de commerce, les marchands regardoient leurs richefles d’un œil indifférent; les éhamps n'étoient plus cultivés ; les églifes & les écoles reftoient défertes; le ‘pape renfermé à Avignon dans fon château ne fongeoit qu’à fa propre füreté, donnant en cela un exemple trop fidèlement fuivi par fes fubordonnés. »

Les populations au défefpoir virent dans cette pefte terrible une punition du ciel ; auffi la grande mortalité du quatorzième fiècle eut-elle pour fuite en premier lieu la perfécution des Juifs, regardés durant ces âges de ténèbres comme les ennemis les plus acharnés du nom chrétien, en fecond lieu les’ promenades des flagellants, entreprifes

À d dans le

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dans le but d'apaifer le courroux de la divinité. Les Juifs, étrangers dans tousles pays où ils habitoient, étroitement unis parce qu'ils étoient perfécutés, dans ce temps comme de nos jours, tenoient prefque tout le commerce en leurs mains & avoient la noblefle comme la bourgeoifie pour tributaires. D’après un document de l’églife de Saint-Léonard, ils pofédoient, en l'an 1290, dans cette feule paroifle de la ville de Bâle, vingt maifons payant la taxe; 1ls avoient une fynagogue & leur cimetière particulier. Que de motifs pour que leurs richefles duffent exciter l'envie, & pour les populations de prêter une oreille trop complaifante aux fuggeftions intéreflées de ceux qui convoitoient les biens de ces infortunés! Auffi les Juifs, chargés d’ordinaire du ‘crime de tuer les enfants & d'empoifonner les hofties, furent, pendant la grande pefte de 1350, accufés de plus d’avoir empoifonné les fontaines, &, fous ce prétexte futile, prefque partout livrés aux flammes. « À Bâle, dit le chroniqueur Wurftifen, le jour de Noël de 1348 (ce qui correfpond pour nous au 19 janvier 1349), on repoufla violemment les Juifs dans un petit bâtiment de bois vers le Rhin, où ils furent miférablement étouffés par la fumée : on fauva cependant quelques jeunes enfants qui furent baptifés contre le gré de leurs parents. » Les tombes du cimetière furent violées, les pierres qui les recouvroient brifées, & leurs fragments fervirent à bâtir la muraille de la ville; à quoi le chroniqueur Stumpf ajoute : « Ce qui reftoit de Juifs

Dur

fut chaffé de la ville, & ceci montre bien qu'à Bâle on ne les avoit pas tous brülés. »

« Voilà, nous dit avec raifon le profeffeur Mérian, l’un des plus affreux triomphes remportés au nom d'un Dieu qui ne prêche que la douceur & la charité ; les contemporains virent dans cette perfécution atroce un jugement d'en haut mérité par les crimes de la nation ifraélite; mais nous ‘ ne devons y voir qu'une honte de nos pères, honte à laquelle la religion chrétienne n'aura heureufement à nos yeux aucune part. »

Les Juifs brûlés, chaffés, le fléau n’en févifloit pie moins; la mort, ñ poflible, frappoit à coups pius AO encore; les populations, en proie à la terreur, voyant que la mortalité n’étoit pas Tœuvre de ë malice des hommes, fe dirent qu elle devoit être une punition du ciel pour tous les péchés dans lefquels étoit tombée l'humanité. On fongea donc à fléchir la colère célefte; dans ce but, rien de plus propice que les Bclnta se & les macérations; ce fut l’origine des flagellants. « Dans leur doctrine, dit avec raifon notre auteur, on peut reconnoître les premiers éléments d'üne réformation, éléments non dégagés encore d’un alliage impur, & tels qu’ils devoient fe manifefter, comme nous le verrons plus tard, bien plus diftinéts & plus vivaces chez Nicolas de Bâle & les Amis de Dieu.» Mais le germe femé par les flagellants ne pouvoit plus être étouffé dans Les perfecutions ; les doétrines nouvelles qui avoient pris raciné dans les âmes fe cachèrent avant que d'é-

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clater au grand jour ; nous trouvons en effet en 1372, en 1392 & en 1414 l’inquifition pourfuivanten Thuringe, comme hérétiques, des flagellants qui pouvoient faire remonter leur origine à ceux de l'an 1349.

Les premiers flagellants ne il eft fait mention partirent, vers le milieu du treizième fiècle, de l'Italie, qu'ils parcoururent prefque tout entière, & l'on vit alors des troupes de dévots pèlerins, hommes, femmes, enfants, nobles & évêques, nus jufqu'aux hanches, fe frappant jufqu'à fe faire, jaillir le fang, parcourir, en chantant des lamen- .tations pieufes, la Lombardie, le Modénois, Parme & Reggio. Ces mêmes pérégrinations fe répérèrent à autres époques, en 1333, par exemple, quand, après la défaite du pape Jean XXII, les moines furent, par leurs difcours, enflammer T ardeur des flagellants; la papauté, habile à attifer ce feu tant qu’il fervit fes intérêts, fe hâta de l’éteindre dès qu’il menaça de monter jufqu'à la : chaire de Saint-Pierre. | Ces manifeftations, toutefois, étoient peu de chofe en comparailon de celle qui fignala l’année 1349. D'où partirent, à cette époque, les premiers flagellants ? On veut que ce foit de Hongrie ; la ue eft peu certaine ; toujours eftil que la troupe, femblable à une avalanche qui groflit à chaque pas, parcourut l’Allemagne. Les flagellants arrivèrent à Strasbourg au mois de juin, quinze jours après la Saint-Jean, cinq mois après le fupplice des Juifs; leur troupe étoit fi nombreufe, que,

dans la ville de Strasbourg feule, il s’en adjoignit à eux plus de mille nouveaux. Là, Le torrent fe divifa en deux bras, dont l’un fe dirigea au fud, l'autre au nord ; la Flandre, la Suifle, Bâle & les pays du Rhin ne retentirent pendant quelque temps que de chants de pénitence. Quant au roi Philippe VI, qui régnoit alors en France, il avoit, fous le nom de martyrs du diable, fait condamner les flagellants par la Faculté de Paris, les menaçant de la mort s'ils franchifoient les frontières de fes Etats.

Pour nous faire une idée des flagellants & de leurs pratiques, accompagnons un obfervateur fidele qui eut l’occafion de voir, une de ces confréries pénitentes dans fes pérégrinations, maître Fritfch Clofener, & fortons avec lui de Bâle. Nous fuivons la foule, qui vient d'apprendre La pro- . chaine arrivée des flagellants, & fe porte à leur rencontre ; toutes les converfations n’ont trait qu'aux exercices de pénitence des pieux pèlerins. Nous voyons arriver au bout d'un moment une troupe de gens porteurs d’une croix, courant fans ordre ; tous font vêtus de même ; ils ont devant & derrière, fur leurs chapeaux ou leurs bonnets, une croix marquée. Hommes & femmes tiennent pendue à leur côté’ leur difcipline, bâton terminé par trois cordes armées d’un gros nœud & d’une pointe de fer.. À mefure que la troupe s'approche de la ville, l’ordre femble fe rétablir quelque peu dans fes rangs; la croix marche en tête; après viennent les gonfanons & les bannières de velours

ou de foie aux couleurs éclatantes ; à côté des porteurs de gonfarons marchent dés pénitents qui tiennent de gros cierges allumés; les flagellants s’avancent fur deux rangs ; ils ont tous bite bonnets fi profondément enfoncés fur leurs vifages, qu'à peine on les aperçoit ; ils marchent en Hiute ‘jufqu'à ce que tout à coup deux hommes de 1 troupe entonnent le chant fuivant, que les autres répétent après eux: « Voici venir la troupe des | pénitents ; ; Le Chrift lui-même marche vers Jérufalem ; 1l porte. une croix en la main ; que le Sauveur nous foit en aide Î Voici que va commencer la pénitence. Seigneur, par le fang que tu as répandu fur la croix, viens-nous en side nous que tu as laiflés dans la mifère... » Les cloches de toutes les églifes fonnent à pleine volée, la foule accompagne les flagellants qui, arrivés à la cathédrale, s'agenouillent & entonnent de nouveau : « Jar a été abreuvé de fiel, c’eft pourquoi nous devons nous mettre en la croix. » À ces mots, tous fe précipitent à terre, où ils fe laiffent tom- ber en forme de croix. Moment de profond flence, après lequel un des chanteurs reprend : « Maintenant élevez tous vos mains vers le ciel; que Dieu éloigne cette grande mortalité. » Sur : quoi tous fe relèvent, mais pour fe précipiter de nouveau & par die fois à terre. lelles étoient les cérémonies qui fignaloïent l'entrée des flagellants ; ils fe bandoiRt enfuite dans la ville, où les bourgeois tenoient à honneur de leur donner l'hofpitalité. Le lendemain commençoit la céré-

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monie de la pénitence; dès le grand matin les cloches étoient mifes en branle, les flagellants fe reformoient en troupes, & fe rendoient, accompagnés de la foule, au lieu de la flagellation, où hommes & femmes s'étant dépouillés de leurs fouliers & de la plupart de leurs vêtements, s’entouroient de la ceinture jufqu’aux pieds le corps d’un linge, & ainfi, demi-nus, fe difpofoient en un vafte cercle. Chacun prenoit alors la pofture qui convenoit le mieux au crime pour lequel il faifoit pénitence ; le parjure tenoit la main & trois doigts levés au-deflus de fa'tête, le meurtrier avoit la main fur le dos, le trompeur au jeu étendoit lés doigts comme prêts à lancer les dés, tandis que l'ivrogne tenoit fes doigts fur fa bouche; c’eft ainfi que chacun reconnoifloit en filence fon péché. Pour ceux qui ne fe croyoient coupables d'aucun méfait, couchés par terre, ils étendoient leurs bras en forme de croix. Cependant, le chef des flagellants fe lève, & marche fur le premier qu'il rencontre, en le frappant de fa difcipline: « Allons, au nom de la pure pénitence, lève-toi, & déformais garde-toi de pécher! » De ce premier, 1l marche fur celui qui fuit, qui fe lève & marche fur fon voifin, & ainfñ, jufqu'a ce que. tous fe foient levés; ils fe. reforment en cercle; les premiers chanteurs s’avancent alors & entonnent un chant que les autres répètent apres eux fur un air en ufage dans ce temps pour la danfe; voici la première ftrophe de cette hymne:

« Avancez, vous tous décidés à faire pénitence,

fuyons l'enfer brülant, Lucifer eft un malin garnement; fon courage, fon ardeur font de nous faire quitter la bonne voie pour nous entraîner dans celle de la perdition; c’eft pourquoi nous devons fuir le péché! » Et, pendant ce temps, deux pénitents faifoient le tour du cercle, en s'infligeant fur leurs corps nus des coups de leurs difciplines ferrées.

On comprend l'influence qu'exerçoit fur le peuple un fpeétacle pareil ; c’étoit non-feulement l'intérêt le plus vif pour les viétimes de ce fupplice volontaire, mais des larmes s'échappoient de tous les yeux, & une foule de cœurs ne tardoient pas à brüler du défir de fuivre les pénitents dans leur miflion fainte.

Les flagellants s'étant de nouveau jetés à genoux, les bras étendus en forme de croix, puis relevés, l’un d’eux (il faut qu'il foit laique & fache lire) s’'avance & monte fur une forte de chaire, d'où il fe met en devoir deilire le meflage de Notre Seigneur Jéfus-Chrift ; c’eft ce qu’on nomme le fermon des flagellants. Ce foi-difant meflage de Jéfus n’eft autre qu’une lettre de Notre Seigneur tombée du ciel fur un autel à Jérufalem, où elle s'eft gravée fur une table de marbre, d'où eft partie une lumière brillante comme un éclair. L’ange de Dieu avoit dreflé ce marbre, à la vue duquel le peuple tombant à genoux s’étoit écrié: « Kyrie eleifon! Seigneur, ayez pitié de nous! » Dieu fe plaint dans ce meflage que les hommes, fe laiffant aller à leur incrédulité & à leurs penchants in-

juftes, ne fuivent plus fes commandements. « Le ciel & la terre pafleront avant qu’une feule de mes paroles pañle...» — « Je vous ai, continue la divinité, envoyé du grain, du vin & de l’huile, ce qu'il vous en falloit; puis je vous ai repris tout cela à caufe de votre malice, de vos péchés & de votre Corruption, Car vous n'avez pas obfervé mon faint jour du dimanche, ni jeüné mon faint vendredi; c'eft pourquoi j'ai ordonné aux Sarafins & à d’autres païens de répandre votre fang & de vous emmener captifs. Vous avez eu en peu d'années la mifère & la défolation en abondance, les tremblements de terre, la famine, l'incendie, les fauterelles, les pins les ie la grêle, 1 gelée, les pute & de prandes noifes ; je vous ai envoyé tout cela parce que vous n’avez pas obfervé mon faint jour du dimanche. O infidèles & incrédules, ne penfez-vous pas que la colère de Dieu eft del. cendue fur vous à caufe de votre malice, à laquelle vous vous êtes accoutumés ? Voyant votre peu de foi, j'avois fongé à à détruire le monde, car vous ne ee pas à prêter l'oreille à mes He paroles.

Oui, je vous le dis en vérité ; obfervez le faint de manche depuis le famedi à midi jufqu’au lundi au point du jour. Je vous ordonne à vous, prêtres & frères, de faire des pelerinages, de jeûner & de prier. Croyez en moi. Mais fi vous ne gardez pas mon commandement, je ferai tomber fur vous une pluie de fang sn épaifle que la grêle dans un jour d'été ; j'enverrai des loups & d’autres bétes féroces. qui dévoreront vos enfants ; je ferai en forte

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forte que vous mourriez jeunes, & que les chevaux des Sarafins vous foulent aux pieds pour venger fur vous les jours de ma réfurreétion fainte… Car n'y a-t1l pas nombre de prêtres qui ne deviennent prêtres que pour boire & manger, & qui ne veulent pas prêcher la Parole de Dieu? Mais tout cela retombera un jour fur leurs têtes devant le tribunal d'en haut. Si vous écoutez ma voix, fuivez mes commandements, & abandonnez vos iniquités ; alors je ne vous maudirai pas aux fiècles des fiècles. Oui, je vous le jure par ma droite & par les vertus de tous mes anges, obfervez mon faint dimanche & mon vendredi, & je tiendrai pour vous toutes mes promefles ; celui qui va à l'églife, celui qui fait des aumônes & me témoigne fa crainte, celui-là je me rappellerai fes actions & fon amour au jour du jugement. Tous les ufuriers, tous ceux qui pourfuivent les redevances mériteront la colère de Dieu s'ils ne s'amendent; tous ceux qui jurent par le nom de Dieu en vain font perdus !... C’eft pourquoi," ô race malheureufe, que ne reconnois-tu ton Créateur! Sache que fi tu ne crains pas la colère de ton Dieu, il appefantira fur toi fa main puiflante. »

« Alors le peuple effrayé fe confulta; il demanda ce qu'il falloit faire pour être agréable à Dieu & détourner fa colère; on lui confeilla de tomber à genoux, & de demander à Dieu lui-même de manifefter fa volonté. Le peuple fit ce qu'on lui confeilloit : il tomba à genoux & pria Dieu avec ferveur, & l'ange lui dit: « Homme, ne fais-

SA

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tu pas que ton Dieu a cheminé trente-quatre ans fur la terre fans avoir jamais goûté un feul jour de bonheur, & je ne parle pas du grand martyre qu'il a fouffert fur la croix ; tu ne lui en as pas témoigné ta reconnoiflance, & tu ne le veux pas faire. Si tu as envie maintenant de te réconcilier avec ton Dieu, tu devras faire un pèlerinage de trente-quatre jours, & tu ne devras, pendant ce temps, avoir ni un bon jour, ni une bonne nuit; tu devras verfer ton fang, & Dieu fera en forte que le fang qu'il a verfé pour toi ne foit pas PR 5 il oubliera fa colère contre la pauvre chrétienté. » — Là-deffus le roi de Sicile commença: il fit avec tout fon peuple le pèlerinage jufque chez le roi de Cracovie, celui-ci chez le roi de Hongrie, celui-ci chez le roi de Meiflen, ce dernier chez le roi de Brandenbourg, & fucceilivement à Halle, Efflingen, Kalwe, Wyle, Rothenbourg, &c.; c’eft ainfi que le pèlerinage eft arrivé jufqu'au Rhin & en Alface dans toutes les villes petites & grandes ; ce font maintenant ceux-de Lichtenau qui conduifent les pèlerins. Priez Dieu qu'il nous donne force & pouvoir, fens & raifon dans l’accompliflement de notre pélerinage, afin qu'il foit en honneur à Dieu,

. à fa chère mère Marie & à tous fes anges; qu il foit une gloire pour toute l’armée célefte, & pour chacun une confolation de l'âme & du corps. Que Dieu nous accorde fa récompenfe ‘afin que toutes les âmes puiffent aujourd’hui même être confolées de leurs peines ; Dieu Le Père, le Fils & le Saint- Efprit daignent nous y aider. Amen! »

Son fermon achevé, le frère flagellant racontoit l'origine & le développement du pélerinage, puis il ajoutoit quelques mots au fujet de la terrible épidémie, de fa nature, de fes effets, de fes progrès, fans oublier de donner la recette d’un remède propre à la combattre. Suriquoi, la cérémonie terminée, les flagellants fe retiroient deux à deux comme il étoient venus, gonfanons en tête, cierges allumés, chantant: « Voici, il eft arrivé Le jour du pélerinage, » & ils rentroient dans la ville, qui les recevoit au fon des cloches.

Les pèlerinages des flagellants, on le comprend, ne tardèrent pas à devenir fufpeéts aux autorités ; les papes, en particulier, fulminèrent des bulles contre les courfes des flagellants, & les villes qui, en commençant, les avoient reçus au fon des cloches, ne tardèrent pas à leur fermer leurs portes. C’eft du printemps 1349 que datent les grands pèlerinages des flagellants à l’occafion de la pete; déja l’année fuivante ils avoient complétement ceffé. |

Ce n'en étoit cependant point aflez pour la ville de Bâle que cette épidémie qui lui avoit enlevé la plus grande partie de fa population; elle alloit être vifitée par un de ces fléaux peu communs dans nos contrées, qui ne laifleroit de la malheureufe cité prefque que des ruines. Voici Le récit que donne du tremblement de terre le chroniqueur, dont nous regrettons feulement de ne pouvoir reproduire le langage naïf.

« À ce temps de guerre & de pefte fuccéda,

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en l'an 13$6, un temps pour le pauvre peuple plus cruel encore, car dans l'automne furvint une effroyable AA de la terre, qui couvrit le pays d'un dommage incalculable. C'étoit le jour de Saint-Luc, le 18 octobre à 10 heures du foir. Bâle Cite une immenfe fecouffe, plus dix autres pendant La nuit fuivante, tant que les bâtiments furent non-feulement ébranlés, mais que la plus grande partie tomba en un monceau de ruines; ce fut de toutes parts un craquement épouvantable fuivi de lamentables gémiffements. La force fouterraine ne renverfa pas feulement des mauvaifes maifons, mais encore des châteaux forts, des tours & des églifes. Ce qui n’eft pas tombé s’eft lézardé; dans la cathédrale le chœur & le maîtreautel font tombés pendant la nuit, & AEneas Sylvius’affure que dans la ville il n’eft pas refté plus de cent maifons debout & entières. On penfe que dans cette cataftrophe il a péri plus de trois cents perfonnes; chacun fuyoit fa demeure, laiflant Là fon bien, pour aller aux champs tâcher de fauver fa pauvre vie: c'eft depuis ce temps, dit-on, que la Rue des Morts à reçu fon nom. La multitude ayant cherché un refuge fur la place de Saint- Pierre, bon nombre de perfonnes furent enterrées fous les bâtiments qui s'écroulèrent, & y demeurèrent mortes. Au milieu de ce malheur, le feu éclata dans plufieurs endroits de la ville, & comme perfonne ne s'en foucioit & ne fongeoit à l'éteindre, 1l dévora ce qui auroit pu encore fervir. Ceux qui s'étoient enfuis n'avoient ni à manger ni à

boire, fi ce n’eft ce qu’on voulut bien leur donner; il eft vrai de dire que les villes voifines montrèrent toute leur bonne volonté, en envoyant à Bâle des hommes avec des charrettes, des chevaux & toutes les chofes néceffaires, & donnèrent beaucoup de confolations dont on avoit grand befoin. Ceux qui étoient plus loin dépêchèrent leurs meflagers pour complimenter la ville & lui apporter d'honorables offrandes. On a confacré le fouvenir de ce temps de grande afHiétion par trois vers latins gravés fur une plaque de marbre noir enchâflée à Villach, dans la muraille de l'églife de Saint- Jacques.

« À quatre milles autour de Bâle, particulièrement au pied de la montagne du Jura, grand nombre de châteaux forts furent renverfés par ce tremblement de terre, trente-quatre difent les uns, foixante difent les autres, Thierftein, Wildenftein, Epungen, &c... De ces châteaux, quelques-uns ont été rebâtis, mais beaucoup d’autres font demeurés dévaltés & déferts, fi bien qu’on voit encore à cette heure leurs pans de murailies.

« C'eft de cette façon que Dieu a tiré les hommes de leur léthargie, leur prêchant ainfi la pénirence ; il a voulu qu'on apportât un terme à tous les dérèglements publics, qu'on évitât le luxe dans les vêtements & ornements, qu'on fe mît à fuir les danfes & les jeux, & l’ivrognerie, qui malheureufement n’a jamais été aufli commune que dans ce temps-ci. En revanche, pour apaifer la colère célefte, on a ordonné des pelerinages, & toutes

les années, à la Saint-Luc, en fouvenir de ce jour de malheur, on fait une proceflion magnifique où l’on chante des litanies, en portant le corps du Seigneur, qu'on promène autour de la cathédrale ; on diftribue une certaine quantité de pains aux indigents, & on pourvoit les nécefliteux de vêtements, Moocie louable coutume fubfifte encore de ce témps préfent.

« Le dit tremblement de terre ne dura pas qu’un feul jour ou un mois, mais toute une année, & on

reflentit prefque chaque jour des fecoufles. Le ÿ

mai de l'an 1357, il fe fit fentir de nouveau à Strasbourg, où il jeta à bas toutes les cheminées, & ébranla violemment toutes les maifons, fur quoi le peuple conçut une fi grande épouvante que chacun s'enfuit dans les champs, couchant dans les chaumières, craignant que les maifons, comme

celles de Bâle, ne tombaffent. Les DOSUE ayant

tenu confeil dune le jardin de l'évêque, il fut décidé que perfonne ne fortiroit de la ville, excepté les femmes enceintes, & ceux qui poflédoient des jardins dans les murailles de la ville, y coucherent fous des tentes jufqu'è à ce que les fecoufles euffent ceflé. A Bâle, où il falloit rebâtir les maifons, tous les loyers feel abaiflés de moitié; on appeloit cela les deniers du loyer ; auffi le ÉR

, put remettre en honneur bien des maifons qui,

caufe de la pefanteur-de la location, él

| à demi abandonnées; il n’en refta pas moins bien

NE 5 des demeures inoccupées. Les autres maifons étoient de méchantes petites habitations de bois

édifiées à la hâte, car chez nos anciens on ne voyoit pas telle magnificence comme de nos jours: à préfent il faut que tous les appartements foient délicieufement lambriffés, gypfés, peints & vernis, & on en viendra bientôt à les argenter & à les dorer, comme fi nous voulions nous préparer des demeures éternelles ; nous ferions bien mieux de confulter un peu davantage le prophète Amos.

« L’évêque Jean fit rebâtir & reftaurer fplendidement la cathédrale, ce qui lui valut d’être nommé par le clergé torius epifcopatus fortaliriorumque re- formator TA l'augufte reftaurateur de tout l'évêché & des châteaux forts, & quand la cathédrale fut achevée, l'évêque av la confacra le dimanche 2$ du mois de juin 1363, en préfence de Pierre de Lufignan, roi de Chypre, qui fe trouvoit là par hafard, & qui attendit huit jours pour affifter à la confécration; il demeuroit à Lauffen- Hof, qui appartenoit en ce temps aux moines de Lœwenberg. Après la dédicace, il repartit à cheval devers Strasbourg, pour fé rendre en France vers le roi Jean, pour que celui-ci voulût bien remettre toutes fes autres guerres, afin d'accomplir fon vœu & de fe rendre en terre fainte y aider le roi de Jérufalem à reconquérir fon royaume fur les infidèles ; mais, hélas! le hante Pierre de Lufignan n’obtint rien.» |

Nous avons vu Bâle en proie à une pefte cruelle; nous l'avons vue recevant la vifite des flagellants, dont la doctrine confufe & mal aflurée fuffit cependant pour effrayer Rome; ce tableau ne feroit

pas complet fi nous ne difions quelques mots d'un phénomène moral qui fe révéla à Bâle en ce temps, & fe montroit comme un grave indice des befoins religieux, qui déjà alors commençoient à travailler les âmes; nous voulons parlér de lhiftoire de Nicolas de Bâle & des Amis de Dieu, telle qu’on a pu la reconftruire d’après les documents confervés, furtout d’après un manufcrit trouvé à Strasbourg, intitulé: « Le livre des deux hommes ou plutôt des deux amis, difcours édifiant par où l'on voit comment deux compagnons lais furent attirés à Dieu. » Au commencement du quatorzième fiècle vivoit à Bâle, à l'enfeigne de l’eAnneau d'or, un riche marchand nommé Nicolas. Sa femme, dame Catherine, lui avoit donné plufieurs filles & auffi un fils qui naquit en 1302, & fut nommé Nicolas, comme fon père. Quand le fils eut quinze ans, le père le prit avec lui pour lui faire faire maints grands voyages, aux fins de lui apprendre à connoître les pays étrangers & de le former à devenir à fon tour un marchand. Or il fe trouvoit qu’en ce temps vivoit dans le voifinage un chevalier qui avoit un fils du même âge que Nicolas, & les deux jeunes gens ne tardèrent pas à fe lier. Pendant que le marchand faifoit voyager fon fils, le chevalier fai- {oit auffi voyager le fien, mais dans un autre but, pour le mener aux carroufels & aux tournois, afin de le former aux ufages de la chevalerie. Revenus dans leur ville natale, les jeunes voyageurs fe re. trouvèrent & fe lièrent de plus en plus; ils fe racontèrent mutuellement leurs aventures. Au bout de quatre

de quatre ans le père de Nicolas mourut, fon fils lui fuccéda dans fon négoce ; la mère He Nicolas ne tarda pas à fuivre ft mari au tombeau & Nicolas fe trouva à la tête d’une riche fucceflion. : Alors fon ami le chevalier vint & lui confeilla de renoncer au négoce, lui dépeignant la vie de la chevalerie comme la plus féduifante qu’on pût mener, fur quoi nos deux amis partirent pour fe rendre dans les tournois; ils vifitèrent les châteaux ; ils y devinrent les favoris des dames qu’ils entretinrent de la façon la plus fplendide; & il arriva qu'a ce jeu les deux jeunes hommes s’éprirent d'amour pour deux belles filles nobles qui les payèrent du plus tendre retour.

Le chevalier emmena fa belle avec lui comme fa femme ; mais Nicolas, qui n’étoit qu'un fimple bourgeois, éprouva les refus de la famille, encore que fon ami le chevalier eût vivement intercédé en fa faveur. Nicolas menaça, fi on lui refufoit la main de fa Marguerite, de pafler la mer & d'aller en terre fainte; la jeune fille, qui ne pouvoit fupporter cette penfée, finit par fléchir fes parents qui donnèrent leur confentement à fon union à la condition que Nicolas aflureroit à fa fiancée une dot de 6000 florins. Le jour du mariage étoit fixé, quand la veille les idées de Nicolas changèrent de la manière la plus complète. IL avoit dès fa jeunefle été élevé dans ces fentiments d’une piété exaltée communs au moyen âge. Le foir, veille du jour où Nicolas devoit fe marier, s'étant retiré dans fa chambre, il sy mit à genoux devant un grand

Cu

42 LA CITE DE BALE crucifix de bois qui n’étoit éclairé que par une chandelle; là il fit fa prière au Seigneur & à la Vierge fa mère, leur demandant de fe manifefter par un figne auquel il püt reconnoître que c’étoit bien leur volonté qu'il entrât dans l’état du mariage ; il étoit prêt à leur obéir. Et quand il eut prié, 1l lui fembla voir à la pâle lueur de la chandelle le crucifix qui s'inclinoit vers lui, & il crut entendre l’image du Chrift qui lui difoit: « Lèvetoi, renonce au monde & fuis-moi. » Nicolas auffitôt fit vœu d'obéir, & le lendemain, quand les amis & les invités vinrent pour prendre part à la fête, Nicolas leur déclara qu'il avoit choifi une autre époufe, & que dès ce moment il appartenoit tout entier à la reine du ciel. Peu de jours après, fa fiancée de fon côté renonçoit auffi au monde; dans une dernière entrevue avec Nicolas, elle lui remit fes bijoux pour qu'il les employât au fervice de Dieu, puis elle fe retira tout en larmes dans un couvent où elle vécut quelques années uniquement adonnée à des exercices de piété. Pour Nicolas commença dès ce moment une vie nouvelle. Afin de fe féparer plus complétement de fes anciens compagnons de plaifir, il quitta fa maifon fituée dans un des meilleurs quartiers de la ville & en Joua une autre dans un faubourg reculé où, entouré de gens pauvres, il s’attira leur affection par le bien qu’il leur faifoit. Nicolas avoit eu d’abord l'intention de renoncer à tout fon bien, afin que rien ne le rattachât plus à la terre; mais, comme il le raconte lui-même, Dieu ne le permit pas ; 1l

voulut au contraire qu'il confervât fes richeffes pour pouvoir en faire part aux nécefliteux. Dans fa folitude, Nicolas tournoit de plus en plus fes penfées vers les chofes divines, & la raïon humaine, réduite à fon feul pouvoir, lui montroit chaque jour davantage fon néant. « O méchant efprit, s'écrie-t-il quelque part, fi nous avions un Dieu femblable à celui que je croyois avoir trouvé, je n’en donnerois pas un denier ! » Nicolas lut les actes des Saints ; il mêla à fes extafes afcétiques les pratiques de macération en ufage dans ce temps; il fe flagella; il crut avoir des vifions. Nicolas connoifloit la Bible, il La cite fouvent, mais 1l tend a confondre fes préceptes avec les mouvements de fon cœur. En proie à ces idées, & s'appliquant le pafflage de faint Jean, Nicolas s'intitula un grand ami de Dieu, & fe crut appelé à agir fur les autres ; car il avoit trouvé que les gardiens & les bergers du troupeau chrétien étoient les premières caufes de fon abaiflement, & que les prêtres & les inftituteurs, loin de faire fortir Le peuple de la voie de perdition, ne lui enfeignoient pas même de quel . côté il fe devoit tourner. Le novateur, & c'étoit Là ce qui diftinguoit Nicolas de tous les autres hérétiques de fon temps, ne vouloit rien changer à la forme de l’'Eglife ;:1l ne vouloit qu'amender l’'homme & le ramener à Dieu.

Il ne tarda pas à gagner des adeptes, notamment quatre qui furent fes premiers difciples: l’un femble avoir été particulièrement myftique ; le fecond étoit un jeune chevalier, ancien compa-

44 BASCINTE ) DEZB'ALTE

gnon de jeuneffe de Nicolas; le troifième, un chanoine; le quatrième enfin étoit un juif favant & riche, du nom d'Abraham. Ces cinq perfonnes formèrent Le premier noyau des Amis de Dieu, qui demeuroient à Bâle, tous riches & employant leurs biens terreftres en aumônes ou à faire des voyages. Il n’y avoit guère de différence, chez les Amis de Dieu, entre les eccléfiaftiques & les lais ; les prétres, parmi eux, avoient feuls, il eft vrai, Le droit de dire la mefle, mais rien ne les ditférencioit d’ailleurs ; les rapports de l'homme avec fon Créateur étant regardés par eux Comme immédiats, ils n’avoient pas befoin de l'intermédiaire d'un prétre, & Les prêtres, qui favoient que le réformateur n’étoit qu'un laïque, fe foumettoient à lui, « car, écrit Nicolas, ce n’eft pas le confeil des hommes qu'il faut chercher, mais bien celui qui nous vient du Saint-Efprit, & alors peu importe qu'il nous arrive par un eccléfiaftique où par un laïque. » Le chef des Amis de Dieu vit fon influence s’accroître & s'étendre au loin; il eut même la gloire de gagner à fa caufe T'auler, ce moine dominicain de Strasbourg, l’un des orateurs les plus éloquents de fon époque, qui, ayant vifité Bâle en 1338, y fit la connoiflance de Nicolas, & deux ans après commença entre ces deux hommes une amitié qui ne devoit finir qu'avec leur vie. Les doctrines’ préchées par Nicolas ne furent pas non plus fans 1influence fur les femmes, & fous la conduite d'une de fes fœurs, Marguerite à l'anneau d'or, béguine à Bâle, il fe forma une corporation d’Amies de

Dieu affiliées aux Amis. Nicolas fit de nombreux voyages pour vifiter tant les eccléfiaftiques que les laïques ; il fe rendit à Cologne, en Bavière, en Suifle, & alla même jufqu'en Hongrie ; mais fon féjour habituel étoit Bâle, où 1l devoit fe trouver à l'époque du grand tremblement de terre ; il ne vit dans tous les fléaux qui frappèrent fa patrie que des manifeftations du courroux du ciel excité par la corruption des hommes. Enfin Nicolas & fes quatre confeillers les plus intimes, fatigués du féjour d’une grande ville, réfolurent de quitter Bâle pour fe rendre au milieu du menu peuple. Une nuit ils eurent un fonge, c'éroit en 1374, un fonge par lequel on leur donnoit à entendre qu’ils devoient fuivre leur petit chien noir qui Les conduiroit en un lieu où Dieu les appeloit à bâtir leur maifon; c'eft ce qu'ils firent, & le petit chien les conduifit fur le penchant du mont Pilate, dans un lieu reculé & folitaire, où les Amis de Dicl élevérent une chapelle & un bâtiment d'habitation: ils s’y établirent & y vécurent dans des conditions qui ne font pas fans ‘quelque rapport avec ce qu'ont rêvé les phalanftériens de nos jours.

En 1377, les Amis de Dieu, voyant que l'état moral de l'Eglife, loin de s ba alloit chaque jour en empirant, rélolurent d'envoyer à Rome Nicolas pour faire des repréfentations au pape Grégoire XI. Nicolas avoit foixante-dix-fept ans; malgré fon âge avancé, la longueur & les difficultés du voyage, il n'héfita pas; il partit accompagné de celui de fes adhérents qui avoit été légifte.

Arrivés à Rome, nos deux voyageurs fe préfentèrent à Grégoire ; le légifte parloit latin, Nicolas italien: « Saint Père, dirent-ils au pape, il y a de grands péchés dans la chrétienté parmi les hommes ; ces péchés ont excité le courroux de Dieu, & Votre Sainteté devroit fonger à y mettre ordre.» Sur quoi Grégoire leur répondit: « Ce que vous me dites, je Le fais bien, mais je ne fais qu'y faire.» — Alors les Amis de Dieu reprochèrent au pape fes péchés à lui-même qui leur avoient été révélés par le ciel, & ils ajoutèrent: « Sachez que fi vous ne vous amendez, vous mourrez dans l’année. » Le pape leur reprocha leur audace: fur quoi les Amis soffrirent à la mort s'ils ne prouvoient la vérité des révélations qu’ils avoient eues. « À quel figne la reconnoîtrai-je cette vérité ? » dit Le pape. Les autres lui ayant nommé ces fignes, le pape fe leva de fon fiége, embraffa les Amis, s’entretint avec eux, & leur dit en terminant : « Si vous pouviez faire connoître ces chofes-làa à l'empereur, ce feroit un grand bienfait pour la chrétienté. » Peu de temps après, les Amis de Dieu quittèrent Rome; Grégoire voulut les combler de cadeaux qu'ils refuférent ; ils reprirent le chemin de leur ermitage.

Grégoire mourut dans l’année, comme le Jui avoit prédit Nicolas. L'état de l'Eglife empirant de jour en jour, ce fut alors, en 1370, que Nicolas fe rendit avec fept de fes plus fervents adeptes fur une montagne, dans une petite chapelle ifolée où demeuroient un prêtre & deux frères; la ils eurent une vifion; ils crurent entendre un ange du

ciel qui leur dit: « Attendez encore une année, & fi dans une année rien n’eft changé, vous n'aurez plus befoin de prier comme vous le faites, parce qu'alors Dieu le père fe chargera de venger fon fils par tout le monde, afin de tirer la chrétienté du défordre où elle eft plongée, & qu’elle fe convertifle. » L

Au bout d'une année, Nicolas étoit de nouveau dans la même chapelle avec douze de fes adhérents; c'étoit le jeudi avant Pâques, & comme ils étoient ainfi raflemblés, il tomba au milieu d'eux une lettre venue du 5 qui les condamnoit à la pénitence pendant trois ans, après quoi Dieu leur donneroit de nouveau fes ordres. Les délais de la pénitence expirèrent le 2$ mars 1383. Comme pendant ce temps le monde ne s’étoit nullement amendé, Nicolas crut le moment venu pour les Amis de Dieu de fe rendre aux quatre coins de l'univers afin d'y prêcher les peuples & les rois. Ils partirent tous en pénitents; Nicolas & deux de fes compagnons fe tournèrent vers le midi ; on croit qu'ils avoient l'intention de fe rendre à HAE gnon pour S y préfenter devant le pape comme ils avoient fait à Rome ; mais arrivés à Vienne en Dauphiné, les trois Lie de Dieu furent arrêtés par ordre de l'inquifition, à Nicolas, maloré fon grand âge (il avoit alors quatre-vingts na CRT livré aux flammes avec les deux autres ; on vouloit le forcer à renier fes compagnons, il préféra partager leur bûcher. Les frères qui fe rendirent ail- LÉ dans left ou dans le nord, ne furent pas

plus heureux; l'Eglife effrayée s'éroit armée contre les Amis de Dieu de toutes fes rigueurs.

L’exiftence de la confrérie ne furvécut guère à la mort de fon fondateur. Au bout de tant de fiècles les tendances des Amis de Dieu font néceffairement à nos yeux obfcures & mal définies ; elles ne démontrent jufqu'àa l'évidence qu’une chofe, le befoin d’une réforme ; le moment n’étoit pas encore venu. Nicolas de Bâle, contemporain du Dante, qui a fligmatifé avec tant d'éloquence les abus de la papauté, chercha à y porter remède ; il ne trouva que le même bücher qui devoit confumer Jean Huss, Jérome de Prague & l'illuftre Savonarole. Nicolas de Bâle avoit été en tout leur prédéceffeur.

GVSTAVE REVILLIOD.

Lu à la Société d'hiftoire & d'archéologie de Genève, dans la féance du 12 février 1858

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