III
On ne connaîtrait pas les communes si l'on ne pénétrait jusqu'au cœur de ces puissants organismes sociaux, pour y assister aux pulsations de la vie et pour constater la richesse du sang qui vient y affluer.
Le phénomène le plus régulier et le plus fréquent que nous y rencontrons, c'est le renouvellement annuel des magistratures. Il donne lieu, comme partout, à toute espèce de cabales et d'intrigues, et les villes élaborent à l'envi les unes des autres une législation au tissu très serré qui vise à la suppression des abus sans jamais y parvenir tout à fait.
-QûélléTorêt de lois et de règlements électoraux dans toutes celles dont nous connaissons les archives! Sur le seul mode de voter, on peut dire que les communes ont épuisé toutes les combinaisons et toutes les formes possibles de scrutin. Elles ont pratiqué le suffrage universel et le suffrage restreint, l'élection directe et l'élection indirecte' à un ou plusieurs, degrés; elles ont confié le choix de leurs magistrats à des commissions, elles ne se sont pas privées du procédé élémentaire de l'acclamation, qu'elles ont emprunté à l'Eglise et qu'à sa suite elles ont appelé la voie du Saint-Esprit. La complication de leurs règlements est parfois inouïe : à Venise, à partir de 1268, il ne fallut pas moins de cinq ballottages et de cinq scrutins pour fournir les 41 électeurs du doge.
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Et l'on verra même au XI 11^ siècle certaines villes, comme Vienne-en-Dauphiné, Montpellier, Avignon, recourir, en désespoir de cause, au tirage au sort, comme faisait la république d'Athènes à la grande indignation de Socrate.
La composition et Jes attributions du Conseil varient à l'infini de ville en ville. Ici, il est rigoureusement unitaire et se compose exclusivement de membres élus tous les ans d'après un seul procédé et par le même corps électoral. Là, il se compose de deux corps tout à fait différents quant à leur origine : l'ancien tribunal du prince d'une part et les élus de la commune d'autre part. Parfois même, il y a deux conseils : l'un étroit ou aristocratique, l'autre largé'ërartèndances démocratiques. On verra aussi, par la suite, s'introduire une certaine représentation proportionnelle, chacune des classes de la population étant représentée au Conseil par une délégation en rapport avec son importance économique ou avec ses forces numériques. Au surplus, on l'a déjà vu, le peuple des électeurs n'entend pas abdiquer entre les mains de ses mandataires, il ne leur délègue qu'une partie de son autorité; toutes les affaires majeures sont portées directement devant l'assemblée générale des bourgeois, qu'on appelait le Parlement dans les villes du Midi et le Palais à Liège.
L'évolution politique des communes offre partout les mêmes caractères, dont l'identité prévaut sur les différences locales. Toutes les villes, en s'organisant, viennent se heurter aux forces anciennes, dont elles troublent la possession, et se voient entraînées comme latalement dans une série interminable de conflits. Ou peut définir d'un mot la politique qu'elles
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adoptent : englober tous les corps privilégiés dans la collectivité communale et les soumettre au droit commun.
C'est au clergé que les communes ont affaire tout d'abord. Le clergé fait partie d'une société puissamment organisée, qui est antérieure à la commune et qui se trouve en possession d'une situation juridique bien définie. Il n'est pas justiciable des tribunaux civils, il revendique ses immunités en matière d'impôts, il entend faire respecter le droit d'asile de ses sanctuaires, il veut aussi garder la haute main sur les institutions d'enseignement (i) et de charité. Sur chacun de ces points, il doit se défendre contre les empiétements de la commune, qui ne veut pas laisser subsister dans l'enceinte urbaine des personnes ou des choses échappant à son autorité. Le résultat de la lutte n'est pas toujours le même : il est des cas où le clergé, vaincu, doit céder toutes ses prérogativésTil en est d'autres, comme à Liège, où le conflit est apaisé par une solution transactionnelle.
La lutte contre la féodalité ne fut pas, elle, le conflit de deux droits opposés; elle revêtit, des l'origine, celui d'une guerre à main armée. Les féodaux étaient pour les communes des ennemis-nés ; chacune
(i) Gand et Ypres en Belgique, Lubeck, Hambourg, Magdebourg, Breslau, Nordhausen. Kempten, Stettin, Leipzig, Brunswick en Allemagne ont disputé au clergé le monopole de l'enseignement. V. Maurer, Geschichle der deulschen Stàdtfverfassuny, t. III, pp 61 -63. Je constate qu'à part Magdebourg, ce sont toutes villes de seconde création : dans les villes épiscopales, il ne paraît pas qu'on ait songé à contester l'autorité de l'écolâtre. Il est d'ailleurs lamentable de voir un érudit de la valeur de Maurer écrire que l'Eglise défendit son privilège par peur des lumières (ans Fnrcht vor der Aiifli-ldrung) : c'est sans doute pour cela qu'elle a fondé tant d'écoles et d'universités! Quand donc les passions politiques du temps présent cesserout-t-elles de défigurer l'invjge du passé ?
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d'elles a fait table rase des bastilles dans tous ses alentours. Cette guerre est ancienne; Carcassonne, dit-on, la faisait en 1082; Liège, qui l'avait commencée en 1184, s'y livrait encore avec passion quelques années avant sa destruction. Mais on ne pouvait pas toujours démolir, et Jes féodaux survivaient à leurs châteaux-forts; il fallait aviser à les rendre inofFensifs. Les villes italiennes crurent y parvenir en les obligeant à venir demeurer dans leurs enceintes, au grand risque d'y transporter des passions et des ambitions funestes à la liberté. Dans le nord, on préféra leur donner la bourgeoisie afforaine, c'est-àdire étendre l'influence de la ville chez eux au lieu de verser la leur dans la v^lle. ^C'était, des deux manières, préparer' l'avènement de la ville à l'état de principauté territoriale.
Avec le prince la lutte n'est pas moins vive. La commune se considère comme un État autonome, sur lequel elle voudrait ne lui laisser d'autre droit qu'une certaine présidence purement honorifique. Elle étend la main vers tous les attributs de la souveraineté; elle prétend faire la paix et la guerre, contracter des alliances, lever des impôts, rendre la justice. Ses magistrats ne craignent pas de s'intituler pompeusement les seigneurs de la commune, et la chronique nous a conservé le souvenir de la leçon que l'empereur Henri VII fut amené un jour à donner à ceux de Strasbourg, qui s'étaient attribué ce titre en s'adressant à lui : il refusa de leur accorder une audience, jusqu'à ce qu'ils se fussent résignés à lui parler comme simple bourgeois de leur cité (i).
(i) V. Chrunihen der deutschen Sttidte, t. VIII, p. 34 tStrasbourg I).
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Toutes ces querelles étaient loin d'être terminées lorsqu'au sein des communes elles-mêmes il en éclata une plus longue et plus acharnée que toutes les autres : c'est la lutte des classes. Elle se préparait depuis longtemps, et l'ascension graduelle des masses populaires devait finir par la faire éclater, selon la loi des révolutions, au moment précis où les petits avaient acquis assez de force et de conscience d'euxmêmes pour oser s'y aventurer. Voici comment, en général, les événements se passèrent.
A l'origine, le gouvernement des communes avait été aristocratique. C'est l'aristocratie qui les avait fondées, défendues les armes à la main et rendues prospères : qui eût pu lui en disputer l'autorité? L'aristocratie urbaine n'était d'ailleurs pas la même partout. Dans les villes du Midi, elle se composait généralement d'un noyau primitif de nobles auxquels vinrent se joindre plus tard les roturiers enrichis par le'<x)mmerce, de même qu'à Rome la nobilité vint se joindre au patriciat. Dans les villes du nord, au contraire, il n'y avait généralement pas de nobles, et c'étaient les grands négociants groupés en gildes qui composaient le patriciat.
Au surplus, ce qui distinguait le patriciat de la plèbe, ce n'était pas la naissance, c'était le genre de vie. Aviez-vous des rentes ou viviez-vous de votre commerce, vous étiez patricien, vous faisiez partie des oisifs (otiosi), ou, comme on disait en Flandre, des lediggangers, auxquels semblaient appartenir de plein droit les magistratures communales. Etiez-vous, par contre, un homme « aux doigts bleus », c'est-àdire un ouvrier, un individu voué au travail manuel, vous n'aviez pas le droit de siéger parmi les
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élus de la commune. Encore en 1241, Bruges écartait des magistratures communales les voleurs, les faux-monnayeurs et les artisans (1).
C'est que les patriciens avaient pour ceux qu'ils appelaient « les petits » le même mépris qu'affichaient vis-à-vis des roturiers les enfants de la noblesse. Ils les regardaient de très haut, se considérant comme d'un autre sang. Nos chroniques sont remplies de traits historiques ou légendaires attestant la manière dont ils les. traitaient, les dépouillant, les battant, enlevant leurs femmes et leurs filles. Fiers de leur supériorité et ne pouvant concevoir qu'elle ne fût pas éternelle, ils ne se refusaient pas même, en présence des ouvriers qui les observaient, le luxe des querelles llîîëstiiTes. La période patricienne du régime communal nous fait assister aux interminables conflits des lignages, armés les uns contre les autres pour des guerres fratricides.
Le peuple, cependant, grandissait au pied des tours patriciennes, et il suivait lentement la même marche ascensionnelle que le patriciat avait suivie avant lui. Voué au travail des mains, que le préjugé issu de l'antiquité païenne regardait comme une occupation d'ordre inférieur, le peuple n'avait dans la commune que la liberté civile et semblait inapte aux fonctions publiques. Il se sauva par une nouvelle application du principe d'où procédaient les communes : l'esprit d'association. Un sentiment de solidarité nourri et tccondé par les inspirations de la charité chrétienne groupa de bonne heure les gens de même métier. Ces
(0 V. le diplôme de Thomas de Savoie dans Wariikônig, o. c. t. IIl, pp. 239-231 (trad. Gheldolf).
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groupements professionnels, en resserrant de plus en plus les liens qui unissaient leurs membres entre eux, devinrent des forces qui furent bientôt capables de se faire sentir dans la vie de la Cité. Reconnus par les autorités comme membres collectifs de la commune, les métiers ne s'en tinrent pas là : ils revendiquèrent le droit d'intervenir pour leur part dans la gestion des affaires publiques, se plaignant de ce que les patriciens faisaient avec l'argent de tout le monde ce qui plaisait à leur classe; ils exigèrent qu'on leur rendît des comptes, et, pour que leur contrôle fût efficace, ils réclamèrent leur place au Conseil communal.
Le patriciat la leur refusa d'abord, cela va sans dire, mais il ne parvint pas à les décourager, et, l'exaspération populaire aidant, on en vint à une véritable guerre civile.
C'estjLux environs de l'an i3oo que nous voyons s^ouvrir cette nouvelle phase du conflit entre le conservatisme des patriciens et les aspirations des ouvriers. Inauguré par le triomphe des métiers flamands sur la chevalerie française à Courtrai en i3o2, le XIV^ siècle sera 'le siècle de la démocratie. Partout les petits se soulèvent, partout les grands doivent se défendre les armes à la main. On les brûle vifs à Liège, on les défenestre à Louvain, on les massacre dans une bataille en règle sur le Marché de Gand. La lutte passe par bien des vicissitudes avant d'arriver au dénouement final ; mais quel que soit le parti momentanément vainqueur, il semble qu'il veuille rester seul dans la ville. Les vaincus doivent fuir; chaque commune possède sa colonie d'étrangers chassés par la guerre civile : les, fiiorusci'ti du moyen-âge sont le pendant des r/.êaAXousvo-. des
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cités grecques. Ils rôdent autour de la ville natale, cherchant à y rentrer et ne craignant pas d'invoquer le secours de l'étranger contre leurs concitoyens. C'est le siècle des ardentes compétitions et des débats orageux, où éclosent dans une atmosphère de tempêtes des natures vigoureuses de tribuns : les deux Artevelde à Gand, Pierre Coutereel à Louvain, Etienne Marcel à Paris, Rodolphe Brun à Zurich, Michèle Lando à Florence, Cola de Rienzi à Rome.
L'issue de la lutte des classes varie selon les milieux. Ici, comme à Venise, c'est le patriciat qui reste le maître de la maison communale, et qui la ferme dès 1296 à la plèbe : pour avoir droit de siéger au Conseil ou d'exercer une magistrature, il faudra appartenir ~à une falriillê iriscrîte au Livre d'or. Le régime aristocratique reste finalement celui de plus d'une autre commune : on peut citer comme exemples caractéristiques Nuremberg, Metz, Berne et Francfort- sur- le-Mein. Ailleurs,' c'est la démocratie qui triomphe, comme à Liège, à Cologne, à Florence, dans les villes flamandes.
Alors, c'est le patriciat qui, à titre de représailles, se verra exclu des magistratures communales et du Conseil, que les métiers occuperont seuls. Un patricien veut-il jouir des droits pléniers de bourgeoisie ? il ne le peut qu'en se faisant inscrire dans un métier. Le peuple victorieux rend mesure pour mesure à ses anciens tyrans : c'est ainsi qu'à Parme en 1284 et à Pistoja en i285, l'inscription sur la liste des patriciens devient une véritable punition prononcée par les pouvoirs publics et prive le coupable de tout droit électoral tant actif que passif (i). Cette mesure
(i) HauUeville, Les comtntDitS lomburdt'S, t. Il, p. 38;.
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inouïe est comme la riposte de la démocratie à l'insolent exclusivisme du patriciat.
Il y a aussi une solution transactionnelle, qui trouve le moyen de satisfaire les aspirations démocratiques sans anéantir le patriciat comme classe. A Spire, à Zurich, à Nîmes, à Augsbourg et en général dans les villes brabançonnes, on accorde une espèce de représentation proportionnelle aux différents éléments de la population : les patriciens, les grands métiers et les petits métiers siègent ensemble au Conseil avec un nombre de voix en rapport avec leur vraie force numérique ou économique.
Ce ne sont pas là les seules combinaisons, mais il est impossible de les énumérer toutes. Il en est une toutefois qui mérite d'être mentionnée ici à cause du nom retentissant qu'elle a conquis dans l'histoire : c'est celle qui consiste dans la création d'un podestat. Lê, podestat- est à proprement parler un dictateur, et il semble bien que cette magistrature communale soit de provenance savante (i) et inspirée par les souvenirs de l'antiquité classique. Le podestat, comme le dictateur, n'a qu'un mandat temporaire; ce qui le distingue de ce dernier, c'est qu'il doit être choisi au dehors : on veut qu'appelé à départager les partis, il soit étranger à leurs querelles et qu'il apporte un passé intact. Le podestat devint l'institution régulière des communes de l'Italie du XI 11^ siècle; on le connut à Rome sous le nom de sénateur, et il ne fut pas ignoré dans les villes du midi de la France, par exemple à Arles, à Avignon et à Marseille. L'idée de
(i) Du moins la pretnière ville où nous la voyons apparaître, c'est la savante Bologne (i i5ii où l'on était plus familiarisé qu'ailleurs avec la connaissance de l'a ntiqulté^om aine.
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cette institution est curieuse : elle trahit, avec la fatigue des luttes civiles, l'impuissance de la commune à les terminer, mais elle présente un danger que la dictature romaine n'a jamais connu au même degré : c'est qu'en faisant une règle du gouvernement d'un seul, elle achemine rapidement les communes italiennes vers le principat, c'est-à-dire vers la tyrannie, comme disaient les Grecs. C'est en effet le principat qui fermera les annales d'un grand nombre de republiques municipales du moyen-âge.
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Les relations des communes entre elles forment un des chapitres les plus curieux et les moins connus de l'histoire. Ces relations sont mal définies et n'ont aucune base juridique. On pourrait les comparer à celles qu'ont entre eux les États modernes. De même qu'aujourd'hui le droit international se dégage à peine de l'anarchie qui a suivi la chute de l'hégémonie des papes, de même alors le droit intercommunal. Le patriotisme, comme aujourd'hui, était d'ordinaire injuste pour l'étranger : on pourrait l'appeler une forme supérieure de l'égoïsme en commun. Les villes, bien souvent, se jalousaient et seJiaïssaiénTTîantôt par rivalité politique ou économique, tantôt par simple esprit de clocher. Il suffit de laisser parler ici des accouplements de noms comme Dinant et Bouvignes, comme Gand et Bruges, comme Pise et Gênes! Les grandes villes faisaient peser une véritable tyrannie sur les petites : voyez comment Ypres a traité Poperinghe, comment Rome a sévi contre Tivoli et Tusculum, comment Milan « a chevauché » sur Lodi et sur Pavie! Des rancunes féroces naissaient dans le cœur des villes opprimées, et, au jour de l'épreuve, les oppresseurs s'en aperce- ' vaient à une explosion de joie sauvage chez leurs victimes. Lorsque Frédéric Barberousse détruisit Milan, dit un chroniqueur, « presque toute la Lombardie travailla à combler les fossés
(i) V. Haulleville, Les communes lombardes ^ t. II, p. 170.
ÎNTROnUCTIOX. LXIII
Il ne faudrait cependant pas croire, sur la foi de ces exemples, que les relations des communes entre elles fussent déterminées exclusivement par des sentiments de haine ou de rivalité. Non : ces relations, il faut le répéter, ressemblaient en bien et en mal à celles que les États modernes ont entre eux. Les communes du moyen âge avaient, comme les États d'aujourd'hui, à côté des intérêts qui les divisaient, des aspirations qui les unissaient.
Celles qui faisaient partie d'une même principauté ne restaient pas absolument étrangères les unes aux autres : ayant le même seigneur, nées dans les mêmes conditions, elles se modelaient généralement sur le mêmejtype. La ville principale du pays était comme la mère des autres. Gand, Bruges et Ypres en Flandre, Louvain et Bruxelles en Brabant, Liège dans le pays auquel elle donne son nom, Rouen dans toute la France anglaise servaient comme de patrons sur lesquels se taillait la constitution des autres villes qui obéissaient au même prince.
Et il n'y avait pas seulement des types nationaux. Plus intéressants encore étaient ceux qu'on peut appeler régionaux, et dont le rayonnement s'exerçait d'une manière spontanée au delà des frontières politiques. La petite ville de Beaumont-en-Argonne a vu sa constitution, la plus libérale de l'Europe au dire de Guizot, se répandre sur plus de cinq cents localités de la France du nord-est et de la Belgique. Un droit communal avait son aire de diffusion tout comme un dialecte, un type de maison, un genre de costume (i). On peut tracer les frontières de sa pacifique
(i) La comparaison est de M. Esmein, Cours éléoientatre 'l'histoire du droit français, 4e éd., p. 3o3,
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royauté tout comme on trace celle des États : son influence cesse là où il en rencontre une autre également puissante. Toutefois, à la ressemblance des Etats qui ont des exclaves, on lui voit parfois, dans des régions assez éloignées de la sienne, des filiales qui l'ont librement choisi comme prototype parce qu'il leur convenait mieux, ou qui le suivent pour une autre raison qui nous échappe.
Ces emprunts, ces relations pacifiques des villes entre elles mériteraient d'être au moins aussi bien connus que leurs querelles : ils ont servi la cause de la civilisation autant que les guerres l'ont desservie. Le lecteur ne s'étonnera donc pas de voir traiter avec un certain détail un chapitre si intéressant de l'histoire médiévale.
Souvent il arrive, d'ordinaire à la suite d'une révolution intérieure^ qu'une ville veut se donner une constitution nouvelle et éprouve le besoin d'étudler-celIesTe" l'étranger. Alors, comme Rome au temps des décemvirs, elle envoie dans les autres villes ~des commissions d'études qui lui rapportent des données prises sur place. Ou bien encore, elle se procure par correspondance des types d'organisation municipale parmi lesquels elle choisit. Déjà en 1 187, la ville de Dijon se faisait envoyer par Soissons la constitution de celle-ci et la faisait sienne (1). Cette initiative, la première que je connaisse, fut singulièrement heureuse. Tandis que dans son lieu d'origine la constitution de Soissons n'eut qu'une durée éphémère, elle devait jouir d'une longue fortune sur le sol municipal où elle a été transplantée.
(i) V. Pérard, Recueil -de pièces curieuses pour r histoire de Bourgogne, pp. 333-338. .
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A Augsbourg en i368 et à Cologne en iSgô, les métiers, qui venaient de renverser le patriciat, recoururent à la création d'une commission d'études. Les commissaires d'Augsbourg furent députés dans les villes de Baie, de Constance, de Mayence, de Spire, de Strasbourg, de Worms et d'Ulm (i). La commission colonaise était partagée en deux sous-commissions : l'une de vingt-cinq membres choisis dans les métiers, l'autre de treize membres pris en dehors. Nous ne savons pas comment cette commission a procédé, mais elle a certainement fait une enquête sur les principales villes des environs, car les historiens croient reconnaître dans la constitution démocratique de Cologne des emprunts faits à celles de Liège, d'Utrechrnêï dé TTeventer (2). De même, en 1339, la ville de Rome envoie deux syndics prendre copie, à Florence, des Ordinamenti délia Ghisii{îa de
Giano délia Bella (3). *
D'autrefois, ce sont les arbitres choisis pour aplanir les différends des' villes qui interviennent pour proposer à celles-ci le choix entre un certain nombre de constitutions communales qu'ils leur désignent. C'est ce qui arriva en 1196 à Tournai, où la question en litige portait sur les relations de la ville avec le clergé. L'arbitre, Guillaume de Reims, invita les ToLirnaisiens à choisir la coutume suivie en cette matière par une des six villes de Soissons, Noyon, Beauvais, Laon, Amiens et Senlis. Tournai se pro-
(0 Maurer, t. H, p. 565.
(2) Ennen, t. H, p. S\2. Keussen, Die Kolmr Revohifion von 1396 (Mittheihinffen ans dem- Kolner Stadtarchiv, V, i5). Bader, Beitrage zur Geschichte des Kôlner Verbioidbriefes von 1596, Darmstadt, i8g6.
(3) Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom im Mittelalter, t. VI, p. 200.
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nonça pour cette dernière ville (i). De même, en 1200, Bernard II de Lippe, en fondant Lippstadt, donna aux habitants le choix de la charte communale sous laquelle ils voulaient vivre : ils choisirent celle de Soest, se réservant d'ailleurs d'en éliminer les articles qui leur déplaisaient (2).
Des emprunts comme ceux dont nous venons de donner quelques exemples doivent avoir été fréquents, bien que l'histoire nous en mentionne peu. Autrement, comment parviendrait-on à s'expliquer certaines ressemblances étonnantes, portant souvent jusque sur le plus menu détail, entre des communes appartenant à des régions absolument distantes l'une de l'autre? Les Trente-Neuf de Gand, avec leur bizarre roulement triennal qui rappelle régulièrement les mêmes hommes aux affaires, sont à coup sûr l'invention d'un législateur ingénieux et non pas une création spontanée de l'esprit public. Or, nous rencontrons-^qtreîque chose d'identique dans plusieurs villes de l'Allemagne orientale : à Hambourg, à Brème, à Magdebourg et à Lubeck, puis encore, dans une autre direction, au cœur du pays rhénan, à Spire (3). Incontestablement, il y a ici un phénomène de transmission. Combien souvent, si le tissu complexe et serré des relations des communes du moyen âge entre elles nous était mieux connu, nous aurions l'occasion de constater le jeu des influences réciproques et l'entrecours des législations!
Dès maintenant, toutefois, nous pouvons discerner
(1) Duvivier, La commune de Tournai de 1187 à i^li, dans BARB, 1901, pp. 203 et suivantes.
(2) K. Hegel, Die Entstehiing dea deittschen Stàdtewi'.sens, p. 1Ô4.
(3) Maurer, t. III, p. 221.
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un grand courant qui a charrié par toute l'Europe, avec un mouvement de flux et de reflux, les institutions et les idées : c'est le commerce. Qu'on se figure l'éternel va-et-vient que les relations commerciales créent entre les villes, les affluences internationales qui ont lieu aux foires annuelles, les colonies commerciales fondées dans les grandes villes par les hanses, les multiples relations d'alfaires que les négociants doivent entretenir avec les autorités et avec la population des centres où ils trafiquent, et l'on comprendra que, grâce aux transactions commerciales, les marchands soient assez bien renseignés sur les principales institutions du dehors. Par eux, leur commune sait toujours où elle doit s'adresser, le jour"ôùr~êTIe" éprouve le besoin d'avoir des modèles ou tout au moins des lumières.
Rien ne serait plus intéressant que de poursuivre l'étude des infiltrations d'idées et d'institutions qui se font de ville en vilje par l'intermédiaire du trafic. A lui seul, il rend compte de tous les phénomènes internationaux qui se rencontrent dans l'histoire des communes. Il joue dans l'Europe du moyen âge le rôle dévolu dans le monde riioderne à la presse. Il est la force unifiante qui, par dessus les frontières naturelles des enceintes urbaines, rapproche les intérêts et efface les distinctions nationales. Grâce à lui, les principaux drames qui ont pour théâtre les places publiques des villes se jouent sur autant de scènes qu'il y a de communes. Grâce â lui, la lutte des classes perd son aspect local et devient une affaire européenne. Un départ se fait dans toute l'Europe communale; qui la divise en deux couches superposées : le patriciat et la plèbe revêtent, comme la
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chevalerie, le caractère de sociétés internationales.
Le communier cesse d'être enfermé dans l'étroite enceinte de son pomerium; il se sent, selon l'occurrence, membre du patriciat européen ou de la démocratie universelle. L'ouvrier de Gand, qui voit un ennemi dans le leliaert de sa ville natale, salue un frère dans l'ouvrier de Liège dont il ne comprend ■pas même la langue, mais dont le cœur bat à l'unisson du sien. Et le patricien qui défend contre les métiers les privilèges de sa classe se tourne avec confiance vers ses pairs des autres villes, qui représentent les mêmes intérêts que lui.
En 1249, une vaste coalition des grands bourgeois contre les ouvriers relie les patriciats de toutes les villes de la Meuse à la mer du Nord. En 1274, une ligue de patrons est ourdie, à l'instance des drapiers gantois, entre tous les centres manufacturiers de Belgique : AnvÊTs^ruxelles, Malines, Louvain, Lierre, Tirlemont et Léau s'engagent mutuellement à repousser de chez elles les ouvriers tisserands et foulons qui sont en guerre avec leurs patrons (1). En i3o5, les patrons de Louvain organisent la même coalition contre les ouvriers : nous avons la lettre de Saint- Trond qui adhère à la ligue, et celle du comte de Flandre qui s'engage pour tout son pays. Une autre coalition du même genre apparaît en 1840, dans une pénombre qui ne permet pas d'en discerner les éléments. Quelques années plus tard, ce sont les masses populaires de Gand qui reprennent pour leur compte l'initiative des patrons : elles sont en relations de solidarité avec les ouvriers des Pays-Bas et du Nord
(1) Warnkônig, t. III, p. 295. * •
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de la France. La Flandre est un centre électrique d'où partent des courants qui font tressaillir la démocratie internationale : la défaite des Gantois sur le champ de bataille de Roosebeke sera pleurée dans les ateliers de Liège, de Paris et de Rouen.
De ces faits, que des recherches ultérieures grouperont en plus grand nombre, il pourrait sembler à première vue qu'il se dégage déjà l'ébauche d'une conclusion. Et le lecteur se posera, sans doute, la question que voici : Etait-il impossible que les unifications nationales réalisées par le despotisme des souverains s'accomplissent par l'entente et par la collaboration des communes? - ^
Il serait vraiment doulojoreux que l'historien dût répondre riegâtivëment à cette question : ce serait constater une déviation de l'itinéraire providentiel des peuples, puisqu'ils auraient dû demander au despotisme un progrès que leur promettait la liberté. Jamais, en dépit des apparences qui pourraient induire à croire le contraire, les communes ne seraient arrivées par elles seules à constituer des unités nationales. La commune était et resta jusqu'à la fin un centre d'égoïsme local qui ne concevait l'union avec les autres communes que sous la forme du foediis iniquinn, comme auraient dit les Romains. On ne voit pas quelle influence aurait pu la faire consentir à se dépouiller, dans l'intérêt de tous, de la moindre parcelle des droits qu'elle revendiquait dans l'intérieur de son enceinte. A aucune époque cela ne '^'est vu. Une seule fois, une commune est parvenue à réaliser une vaste unification : c'est celle de Rome, et elle l'a fait par la conquête et par la soumission de toutes les autres villes italiennes à ses lois.
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De ces données historiques, il semble résulter que le despotisme des rois a été, à un certain moment, la forme nécessaire bien que transitoire du progrès social. Sans vouloir ni l'affirmer, ni le nier, nous avons à nous demander, en finissant, pourquoi le pouvoir central a fini par l'emporter sur la liberté locale. En d'autres termes, pourquoi les communes ont-elles succombé, tôt ou tard, dans leur lutte avec la royauté?
Pour la raison très simple qu'entre deux forces qui sont arrivées l'une et l'autre à leur maximum d'intensité, mais qui sont de proportions inégales, la victoire appartiendra nécessairement à la plus grande. A partir de Philippe-le-Bel en France, des Hohenstaufen dans les Deux Siciles, des ducs de Bourgogne aux Pays-Bas, l'État possède un ensemble de ressources de toute espèce qui ne permet plus à une commune d^ae mesurer avec lui. Il représente un idéal supérieur. Le cri de Commune! pouvait passionner les âmes^ en un temps où ce mot représentait la forme la. plus bienfaisante de la collectivité politique; il perdit toute sa magie à partir du jour où les rois parlèrent au nom de la patrie. Ce jour, il apparut que les communes étaient un obstacle au progrès; elles ne défendaient plus, à leur tour, que le privilège, et c'est la royauté qui représentait le droit commun. Elles étaient donc condamnées par la loi de l'histoire à disparaître. Comme tous les régimes surannés, elles ne surent pas s'y résigner, et elles tombèrent les armes à la main sur le champ de bataille de Brusthem, de Gavre et de Villalar. Leur destinée était remplie : l'humanité, qui les salue dans leur passé, n'a pas à regretter leur disparition, à moins de con-
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damner tout ce qui fait la grandeur et la force de la civilisation actuelle.
On le voit, les communes du moyen âge ont parcouru, sur la scène restreinte des banlieues urbaines, la carrière que les nationalités parcourent aujourd'hui sur le vaste théâtre du monde. Elles ont créé des civilisations locales qui sont, en miniature, ce que sont aujourd'hui les civilisations internationales. Elles ont traversé les mêmes phases, elles ont rencontré les mêmes problèmes, elles ont subi les mêmes crises. Le drame n'a pas changé : les proportions seules ont grandi. C'est là ce qui fait pour les contemporains l'intérêt capital et parfois poignant d'une histoire comme celle que raconte ce livre. En voyant débuter de nos jours "des~tragedies dont il a suivi toutes les péripéties dans le passé, l'historien peut, sans être prophète, entrevoir sous quels aspects elles se présenteront dans l'avenir. Et, sans doute, la société moderne y trouverait son compte, s'il était vrai que jamais les leçons 1de l'histoire ont servi à l'enseignement de la postérité.