‹ La cité de Liège au Moyen̂-AgeChapitre 9 sur 51 · LES COMMUNES AU MOYEN-AGE · texte numérisé non relu

LES COMMUNES AU MOYEN-AGE

La civilisation— moderne -s'est élaborée au cours des siècles dans trois centres successifs. Ce furent les monastères pendant le haut moyen-âge; pendant le bas moyen-âge ce furent les communes; depuis la Renaissance, ce sont les États. -

Après que le déluge de la barbarie se fut répandu sur le monde romain, la première condition de la vie civilisée, c*est-à-dire la paix, ne se rencontra plus que dans le cercle étroit de la famille. En dehors de cette petite société naturelle reposant sur les liens du sang, les relations furent à la merci de la violence et l'autorité publique ne servit qu'à régulariser l'emploi de^celle-ci.

Le monastère apparut dans ce monde rudimentaire comme la première forme d'une société pacifique, ouverte à qui voulait en faire partie et reposant sur la haute notion de la fraternité humaine. Là régnaient, avec la paix, l'ordre, la discipline, la charité, le dévouement à l'idéal commun. On y conservait précieusement, pour les transmettre à l'humanité, les

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grandes vérités religieuses, les préceptes de la loi morale, le culte et les méthodes du travail, les jouissances de la vie intellectuelle. Chauds et lumirfeux foyers de culture sociale, les monastères avaient un rayonnement immense qui allait réchauffer autour d*eux et appeler à une vie meilleure les masses engourdies, du monde barbare. L'existence était si douce dans ces nids monastiques protégés par la conscience des peuples que l'Eglise entreprit de la répandre dans son clergé en le groupant, à partir du Vni^ siècle, en collèges ou chapitres pratiquant la vie commune, mais moins rigoureusement cloîtrés. Ces collèges furent, à l'origine, des monastères dont la porte restait entrouverte, et ils procurèrent, du moins en partie, les mêmes bienfaits à leurs membres. La carte de l'Europe a présenté pendant six cents ans l'image d'un archipel dont les monastères et les chapitres^HTrfaient été les îles, et cet aspect de la civilisation occidentale a duré jusqu'à î'avénement des Communes.

Les communes ont été Jes héritières et, à certain point de vue, les continuatrices des monastères. On a dit de ceux-ci qu'ils étaient des communes cloîtrées; on pourrait dire des communes qu'elles ont été des monastères laïques. Comme les monastères, mais avec des proportions agrandies, elles furent des foyers de civilisation au milieu de la barbarie féodale. Comme eux, sous la protection de leurs murailles, elles reconstituèrent des types de communauté et réalisèrent une conception meilleure de la vie sociale. Ressuscitant l'esprit de solidarité, qu'elles opposaient à l'individualisme féodal, elles créèrent une atmosphère plus respirable, au sein de laquelle l'être

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humain conquit les plus précieux biens de la civilisation : la paix d'abord, puis, à sa suite, la liberté personnelle, l'aisance qui est fille du travail, la conscience de sa force et de sa dignité.

Ainsi, le monastère et la commune, chacun dans ses limites propres, ont été les groupements sociaux dont l'Etat devait se borner, par la suite, à élargir le cadre, mais sans l'altérer. Les formes de la vie des nations sont restées ce que les ont faites les moines d'abord, les communiers ensuite. C'est dans ces deux types primitifs qu'il faut étudier la société moderne, si l'on veut comprendre ses origines et se rendre compte de ses développements historiques.

Là est l'intérêt de l'histoire des villes, et, pour tout dire, de chaque vîlTe'^TrrTen est pas une seule qui, prise séparément, ne nous offre en raccourci, dans l'ensemble de ses vicissitudes, l'image de la civilisation elle-même. Ce que les annales de chacune ont de local n'intéresse que 'ses enfants, ce qu'elles offrent d'universel captive et intéresse toute l'humanité. Le jour viendra où, toutes les recherches partielles terminées, il sera possible de raconter, non pas telle ou telle commune déterminée, mais la commune elle-même, envisagée dans ses caractères les plus universels.

Ce jour là, la synthèse de l'histoire du moyen-âge sera en grande partie réalisée. On comprendra alors, mieux qu'aujourd'hui, les lois qui ont présidé à révolution de la civilisation moderne; on se rendra compte de l'itinéraire suivi par la société pour arriver à l'état où nous la voyons actuellement, on verra comment a agi, tour à tour favorisé ou contrarié par les conjonctures, le mouvement de progrès auquel

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obéit le monde, comment s*est dégagée graduellement la pensée politique qui le pénètre pour l'organiser et pour l'appeler à de nouvelles destinées.

Quand ce livre sera-t-il écrit? Peut-être pas dans un avenir rapproché. Les matériaux qui doivent servir à le composer sont loin d'être réunis, et, lorsqu'ils le seront, il faudra à l'historien, avec une érudition universelle, une puissance d'évocation qui se rencontre rarement. Les pages qui suivent ne seront pas même la table des chapitres de ce livre futur, mais elles en feront comprendre l'immense intérêt.

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Des flots d'encre ont été versés, pendant le dernier siècle, au sujet de Torigine des communes. Longtemps, on Ta cherchée un" peu partout dans un passé préhistorique, à Rome et chez les Germains. Recherche fallacieuse et stérile, que Térudition de nos jours a eu la sagesse d'abandonner! On s'est rendu compte, enfin, que les communes ne sont pas des germes^ntenus dans la civilisation antique ou dans la barbarie germanique, et que le moyen-âge se serait borné à faire fructifier. On a reconnu qu'elles sont, comme les monastères, quelque chose de nouveau, qu'elles naissent de leur milieu et qu'elles s'expliquent par lui (i).

Cela ne veut pas dire qu'il n'ait pas existé des institutions semblables dans les sociétés qui ont précédé la nôtre. Tout au contraire, les cités grecques et latines de lantiquité présentent d'étonnantes similitudes avec les communes du moyen-âge. Mais ces similitudes s'expliquent autrement que par un lien

(i) Sur la question de Torigine des communes, nous ne possédons pas de meilleur exposé que celui de M, Henri Pirenne : L'origine des constitutions urbaines du moyen-âge dans la Revue historique, t. LUI (iSgS) et t. LVII {1895). V. aussi les indications plus sommaires de M. J Flach dans Les Oripmes de Vancienne France, t. II. p. 2i5-225. Quant au livre de A. Wauters, l*'s Libertés communales en Belgique, Bruxelles, 1878, je partage l'avis de M. Pirenne, estimant qu'il représente plutôt un recul qu'un progrès sur le flandrische Staats- und Rechlsgeschichte de Wamkoenig, qui est de t835-

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imaginaire de filiation. Là, comme ici, les centres urbains représentent la même phase du développement de la civilisation : celle où il faut franchir les portes des villes pour trouver un régime cultivé, les campagnes étant livrées à la barbarie. Les communes du moyen-âge ont parcouru, dans des sociétés nouvelles, l'itinéraire qu'avaient déjà fait celles de l'antiquité, mais elles ne leur ont rien emprunté, puisqu'elles ne les ont pas même connues. Si elles ont avec elles de nombreuses analogies, c'est parce que les unes et les autres sont issues des mêmes causes générales : leurs ressemblances sont de sœur à sœur, et non de mère à fille.

L'origine des communes du moyen-age est humble et tardive. Pendant les premiers siècles de cette longue période, les villes n'eurent rien qui les distinguât du plat pays au point de vue politique. Bien plus, la prépondérance appartenait aux campagnesj^ù "Vîvaîént, remparés dans leurs fermes, les puissants qui formaient l'élite de la nation et qui étaient Tes arbitres de ses destinées. Les villes, appauvries, dépeuplées, humiliées, ne contenaient plus qu'une population d'artisans souvent réduite à une demi-servitude. Leurs maisons sordides se groupaient comme tremblantes autour de gigantesques monuments en ruines, témoins désolés d'une époque meilleure, qui servaient de carrières où l'on venait s'approvisionner de matériaux à bâtir. Ces chétives communautés, avant de reconquérir leur rang primitif, durent redescendre tous les degrés de l'échelle sociale et redevenir desimpies villages agricoles. Elles étaient comme perdues dans leurs enceintes antiques, où, avec des cabanes et des décombres, on trouvait

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des vignobles, des jardins, des champs cultivés (i). Il fallut des siècles pour faire remonter les centres urbains à leur niveau antérieur. Ce fut un lent et long travail, dont il serait intéressant de suivre les phases, si la barbarie des âges, semblable à une neige hivernale, n'avait étendu son manteau d'oubli sur la silencieuse germination de la vie renaissant dans ses milieux historiques.

Le point de départ de la résurrection est dans l'action bienfaisante de l'épiscopat. A partir du siècle, les évêques sont dans les vieilles cités romaines ce qu'ils y resteront jusqu'à la fin du XI^, la force bienfaisante à laquelle tout le monde demandera le salut. Autant il y a ^^djocèses, autant il y a de petites capitales où, autour d'un homme qui commande au nom de Dieu, se reforme ou se conserve tout ce que le temps comporte de civilisation. La vigoureuse impulsion donnée au mouvement social par les grands Carolingiens du VI1I« siècle accélère le progrès : les évêques, sous le couvert de l'immunité que l'État leur octroie toujours plus large et plus fréquente, deviennent de vrais chefs d'Etat et souvent des princes territoriaux, investis des attributs de la souveraineté.

Patrons et protecteurs de leurs villes, les évêques en font des foyers de culture. Lorsque, vers la fin du siècle, ils purent, au moyen des conciles, généra-

(i) Il n'y a pas d'exemple plus saisissant que celui d'Autun. Dans son enceinte romaine, qui subsiste encore, se sont cachées au moyen-âge deux villes : Château et Marchaux, chacune fortifiée ; entre elles, des maisons éparses, qui, en se multipliant, finirent par former une agglomération reliant les deux villes en une seule. C'est Louis XI qui en 1477, donna des institutions municipales à la double ville. V. Autim et ses monuments par H. de Fontenay, avec un précis historique par A. de Charmasse, Autun, 1889.

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liser leur influence et étendre à des contrées entières les bienfaits de la Trêve-Dieu, les villes furent les premières à recueillir les fruits précieux du travail épiscopal. Appelée à participer aux efforts de ses pontifes, la population urbaine trouva, dans les ligues de la paix créées par l'Église, des modèles d'organisation qu'elle ne devait pas tarder à imiter (i). L'idéal que poursuivaient ces ligues n'était-il pas celui qui répondait aux plus chères aspirations de tous les citadins ? Ils soupiraient après la paix au milieu d'un monde qui déchaînait à chaque instant sur eux les horreurs de la guerre; or, voici que la paix leur apparaissait, non plus comme un rêve chimérique, ainsi que le croyaient quelques-uns, mais comme un but facile à atteindre par le concours des volontés unies. Les ligues de la Trêve-Dieu n'ont certes pas été le germe des communes, mais elles ont placé au berceau de celles-ci des modèles et des types qu'elles ont eus sous lesr^eux dès l'origine, et qui ont été pour l'esprit communal un stimulant des plus efficaces.

Le XII^ siècle se lève sur une situation nouvelle. Les bienfaits du régime ecclésiastique ont attiré les populations autour des grands foyers de la vie reli- \ gieuse : elles y ont trouve des milieux où elles

(i) « S'il est incontestable que Tassociation de paix n'a pas engendré la commune, elle a du moins donné naissance à des idées, à des habitudes, à des faits qui ont pu contribuer à précipiter la tentative d'affranchissement. Le serment solennel prêté par tous les paroissiens, la constitution de milices paroissiales appelées à marcher contre les seigneurs récalcitrants, l'existence d'une justice spéciale chargée de punir les infracteurs de la paix, telles sont les institutions qui peuvent avoir inspiré aux habitants des centres urbains ridée de conclure entre eux, mais cette fois à leur bénéfice exclusif et en leur propre nom, des associations analogues, ayant un caractère municipal ». (A. Luchaire, Manuel di's Institutions françaises, Période des CapéCie)is ■ directs, p. 374).

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peuvent se livrer tranquillement aux arts de la civilisation. Ceux-ci refleurissent à l'ombre des sanctuaires où les évêques les appellent à embellir la maison de Dieu. L'industrie se développe, et le commerce, à qui la Trêve-Dieu a rendu quelque sécurité, prend un nouvel essor. De ville en ville, de pays en pays, les produits circulent et s'échangent; les vieux centres se repeuplent, de nouveaux centres se forment. Aux cités d'origine romaine, aux bourgades d'origine monastique, aux villes engendrées, comme Aix-la-Chapelle, Francfort ou Nuremberg, par quelque palais impérial, viennent s'ajouter les innombrables colonies qui naissent au bord des fleuves navigables. Souvent, et en particulier dans les Pays-Bas^~et^anT'rAllemagne orientale, elles dépassèrent en population et en richesse les plus fameux parmi les centres anciens.

La jouissance d'un régime de paix et de sécurité fut pendant longtemps la gloire et la joie des villes, avant qu'elles se rèmissent en marche pour la conquête de privilèges nouveaux. Le mot de paix avait alors pour elles le prestige qu'en d'autres temps devait avoir celui de liberté ou aujourd'hui celui de justice : toujours la multitude a été sous le charme de ces mots d'ordre sonores qui formulent tout un idéal en un seul cri. Il y avait dans ce mot une douceur dont les bouches ne se rassasiaient pas; des villes s'appelaient la Paix; les hôtels de ville étaient les maisons de la paix, les statuts communaux étaient la charte de paix, les officiers communaux portaient le nom de paiseiirs ou apaiseteurs. Il faut lire l'hymne à la gloire de la paix entonné dans le préambule de la charte de Valenciennes par le clerc qui l'a transcrite.

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On croirait entendre le poète qui écrivit, à peu près dans la même région, le prologue de la Loi Salicjiic : c'est, de part et d'autre, le même sentiment d'enthousiasme et de fierté patriotique. En termes moins lyriques, la charte de Strasbourg exprime ce sentiment d'une manière non moins fervente : « Strasbourg, » dit-elle, est arrivée à ce degré de gloire que tout 5) homme, l'étranger comme l'indigène, y possède la ■ » paix en tout temps et vis-à vis de tous (i) ».

Ces années printanières, visitées par l'obscur pressentiment des grandes destinées futures, peuvent être considérées comme l'âge d'or des villes. Au milieu d'un monde où sévissent toutes les bourrasques de la vie féodale, elles forment des immunités laïques où, comme dans celles de l'Église, on voit se préparer les richesses de l'avenir. Car la paix est féconde : elle rayonne,, comme le soleil^ sur les sillons de , la vie, et elle y fait éclore les fruits et --^s moissons. A l'ombre^des cathédrales ou des sanctuaires monastiques, il se développe graduellement de nouvelles relations sociales, déterminées par les besoins d'une population pacifique et laborieuse. Un droit urbain s'élabore peu à peu, qui simplifie les formes surannées de la procédure et qui garantit aux populations une justice plus économique et moins brutale (2). Le vieux droit féodal, qui continue de peser sur les populations des campagnes, n'est plus, pour les habitants des villes, qu'un droit

(1) Ad forma m aliarum civitatum in eo honore condita est Argentiria, ut onnnis homo tam extraneus quam indigena pacem in ea omni tempore et ab omnibus habeat. Premier Sladlrecht de Strasbourg, art. i, dans Keutgen, p.g'i.

(2) Paul VioUet, Histoire des institutions politiques et administratives de la France, t. lU, -p. 2S,

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iiîiqiic, une loi odieuse et innommable^ et ils ne craignent pas de qualifier de coutumes mauvaises les usages qui en découlent (i). C'est chose étonnante que rétendue de la transformation qu'ils font subir, en un temps relativement court, à leur régime juridique. Ils suppriment le servage, ils déclarent libre celui qui a vécu chez eux an et jour sans être réclamé par un maître, ils laissent tomber en désuétude la main -morte, ils abolissent le retrait lignager, ils proclament l'inviolabilité du domicile, ils se déclarent exempts du duel judiciaire et des ordalies, ils substituent à la pratique barbare de la composition la sanction efficace du talion, ils prohibent dansXenceinte de leurs murs la guerre privée et le port des armes, ils créent l'originale et salutaire pratique de 1' « assurément », que le droit moderne a laissé tomber à tort, ils entourent d'une protection spéciale le marché et les, transactions commerciales. \ l'abri de leurs hautes murailles, ils respirent une atmosphère juridique dont le paysan ne connaît pas la douceur. En attendant que le souffle émancipaicur, sorti des enceintes urbaines, aille appeler à la vie les campagnes engourdies, c'est dans les villes seulement que l'on goûte le charme de la liberté : l'air de la ville rend libre, comme disait le dicton allemand (2).

(0 On lit daus le diplôme impérial de iiii pour Spire : Omncs qui iii

civitate Spirensi modo habitant vel deinceps habitare voluerint a lege

rfvluicsimâ ei infandà, videlicet a parte illà quae vulgo buteil vocabaïur, pcr «|'.:im tota civitas ob nimia n paupertatem adnichilabatur, ipsos suosquc Hcp.'des excussimus. Et à Namur, la charte d'affranchissement de 1214 fait 'enir le même langage au comte : ab iniquis legibus liberam e^se constituit, li'-Tgnet, Cartidaire de Namui\ t. I, p. lo.

(2) Stadtluft machr frei.

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Mais le nouveau droit suppose un juge qui l'applique, et ce juge, quel sera-t-il? Ce ne sera pas celi^i des vieilles centènes, car il ne connaît et ne peut appliquer que le droit barbare. Il faut un autre juge, il faut une autre juridiction que celle du platpays, qui reste soumis à la coutume « odieuse et innommable » On voit que la naissance du droit urbain a pour corollaire Térection de la ville en circonscription judiciaire distincte, ayant ses juges à elle. D'une manière générale, on peut dire que ce progrès fut réalisé au cours du XI^ siècle, qui est pour les communes un âge en quelque sorte préhistorique, dont elle n'ont pas gardé la mémoire (i). Car l'enfance des collectivités est comme celle des individus : eile n'ont pas conscience d'elles-mêmes et le souvenir de leurs origines est noyé pour elles dans les ténèbres uniformes du passé (2).

^Jdais-ce-qtri nous parle éloquemment de ces âges oubliés, c'est la passion extraordinaire avec laquelle les citadins ne cessèrent de défendre leur grand pri-

(1) Je ne vois qu'un seul exemple où la centène de l'époque franque se soit conservée jusque dans les temps modernes, groupant dans le même organisme politîxjue les habitants de la ville et ceux de vingt villages environnants : c'est celui de Pontarlier. V. Augustin Thierry, Tableau de l'ancienne France rmmictpale, ip. 3j^.

(2) Il est donc bien rare que nous assistions à l'éclissement qui détache une ville de la circonscription juridique dont elle a fait partie à l'époque franque, pour l'ériger en ressort de justice distincte du plat-pays. Nous ne constatons le. fait qu'à une époque tardive, où il n'a plus la même portée qu'aux X" et XI« siècles. Voir par exemple, la charte d'affranchissement de Calais, donnée en 1210 par Renaud de Dommartin, comte de Boulogne : Notum fieri

volumus quod nos scabinos de villa nostra de Kaleis et probos

homines nostros de eadem villa et omnes infra banleucam de Kaleis habitantes a communitate aliorum hominum nostrorum de terra de Merc sepa ravimus, ita quod jura sua et libertates suas sicut eas habebant antequam

a predicta communitate separati essent, possidebunt. Wauters, Les liberlés^^ communales en Belgique, Pi-euves, p. 67.

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vilège de ne pouvoir être distraits de leur juge naturel. Relever d'un juge étranger, c'est être arraché à l'atmosphère natale pour retomber sous l'empire du droit barbare et perdre tous les bienfaits que procure la vie urbaine. Aussi n'y a-t-il pas de liberté qui soit plus souvent et plus expressément formulée dans les chartes.

C'est ce régime d'aurore, où la communauté urbaine n'est encore qu'une paix et non une commune, que nous font connaître les plus anciennes chartes d'affranchissement. En le consacrant à la demande de leurs villes, les princes territoriaux le constatent, ils ne le créent pas. De même que l'enfant existe avant son inscriptionaux^registres de l'état-civil, de même la coutume urbaine est antérieure à son inscription au livre de l'histoire. Les chartes ne mettent le droit urbain par écrit qu'à un moment où il a depuis longtemps subi l'épreuve de l'expérience, et l'on a très justement fait remarquer que, sous ce rapport, elles archaïsent, c'est-à-dire que le régime qu'elles consacrent est en retard sur la vie (i).

Il faut dire plus. En octroyant la charte demandée, le seigneur, que ce soit l'empereur, le roi ou le prince territorial, n'entend pas rédiger le code complet de la ville. Il ne met par écrit que les articles essentiels de la coutume, ceux pour lesquels on veut sa consécration spéciale, ceux qui sont contestés ou qui ont, comme on dit aujourd'hui, un intérêt d'actualité. Souvent, il déclare qu'il ratifie aussi les autres articles dont il n'a pas souvenance, et que la sanction vaut

(i) Vanderkindere, La première phase de révolution constituttonneUe des '^"tn, mines flamandes, dans Annales de l'Est et du Nord, igog, p. 48.

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pour tous les bons usages de la coutume, même s'ils ne sont pas repris dans sa charte (i). ^

Il est inutile d'insister, après tous les historiens, sur l'importance qu'avaient les chartes pour les villes. Si elles ne créaient pas leurs libertés, elles en étaient la solide garantie. Tant que les villes ne possédaient pas de charte, ou dès qu'elles l'avaient perdue, elles étaient à la merci de l'arbitraire princier : on sait ce qu'il en coûta aux communes lombardes du XI siècle pour avoir cru pouvoir se passer de la consécration du souverain. Les villes, en général, ne reculaient devant aucun sacrifice pour se la procurer : elles donnaient au prince tout l'argent qu'il leur demandait, et elles ne se formalisaient pas de l'entendre dire, dans l'acte, qu'il leur octroyait telle ou tellp liberté, alors qu'elles la possédaient depuis longtemps. Une fois nanties du précieux document, elles le serraient avec soin dans leur « arche », qui ne "S^Juvrait qu'avec trois clefs xonfiées à trois personnages différents. Certaines villes de France et d'Allemagne allaient plus loin et faisaient graver sur la façade de leur cathédrale, en lettres de bronze ou d'or, soit leur charte tout entière, soit ses dispositions

(i) Ainsi, en 1175, le comte de Looz, donnant à la ville de Brusthem les franchises de Liège, les énumère longuement et conclut : Et si quid de jure Leodiensi in hâc chartâ est praetermîssum, quod postea possit adjicere, hoc bénigne concedimus eis habere. Piot, Carlidaire de Saint -Tr ond ^ t. I, p. 128. — Ainsi encore la charte de Malines donnée le i3 décembre i3oi : « Voert aile goede oude usagen, die hier inné niet bescreven en syn, die selen wi houden, die ons orborlec ende der stad syn, bi rade der scepenen. » Dans DdiVid, Geschiedenis der stad. vayi ùlechelen^ p. 460.

Has itaque praenominatas consuetudines, et si quas alias ex oblivione

omisimus quas Tornacenses habere soleant et debeant, ipsis conces-,

simus. Charte donnée par Philippe-Auguste à Tournai en 1188, BARlî, 1901, p. 290. . -

INTRODUCTION. XIL

principales (i). Et l'on peut dire qu'il n'y avait pas une commune où le plus humble des bourgeois ne portât gravés dans son cœur tous les articles de la loi communale.

Ces libertés primitives ne consacraient guère de droits politiques. Elles consistaient dans un droit civil et pénal plus humain et mieux approprié aux conditions d'existence des j)opulations urbaines; elles C(jnsistaient aussi en certains avantages ou en certaines garanties d'ordre économique. Les villes n'étaient pas encore des personnes politiques ; c'étaient des communautés, non des communes. Les plus anciennes chartes sont muettes sur les institutions et sur le gouveTnement;^ elles ne contiennent aucun article relatif aux droits de la collectivité, elles ne garantissent que ceux des individus.

Telle est la féconde éclosion de la vie municipale se dégageant des ombres tutélaires du XI^ siècle. C'est ce siècle qui a jeté, sous la forme d'un droit nouveau, les solides assises sur lequel s'est élevé l'édifice des libertés communales. Àlors que, pendant ses premières années, le droit nouveau ne fait encore que se montrer timidement dans le fameux codê'dê" i'évèque Bouchard de Worms, nous constatons que, vers 1100, la plupart des grands progrès sont déjà réalisés. Huy est en possession de sa charte depuis 106G, et la main -morte n'est plus qu'un fâcheux souvenir. Au moment où commence le grand branle-bas des croisades, les populations urbaines ont franchi

(1) Ainsi, en Allemagne, Worms, Spire, Mûsùnce-.w kvnold, Frcisludle, t. I, rp- '91 ti '2 19. En France, Moatélimait et Grest, v. Deloye, Des clun-tcs la^ien t'iance dans la Bibliothèque de L'École dr.s chartes, 2'' série, t. III.

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Ja première étape du chemin qui devait les mener à la liberté plénière (i).

(i) Augustin Thierry a écrit : « Le dixième siècle et le siècle suivant marquent, pour la population urbaine, le dernier terme d'abaissement et d'oppression. » Essai sur Vhistoire du Tiers-État, éd. Garnier, p. 29. — C'est le contrepied de ce qu'enseigne l'histoire. Conformément à l'esprit de son . temps, Thierry n'a envisagé dans les communes que les libertés politiques; il n'a vu que servitude là où il ne les rencontrait pas; il ne s'est pas rendu compte qu'elles reposaient sur la base d'un droit urbain qui s'est élaboré précisément pendant ces prétendus siècles « d'abaissement et d'oppression ».

INTRODUCTION. XLÎ

Si les villes s'étaient conteiitées d'être des Paix, leur évolution se serait close avec le XI^ siècle, et l'histoire du moyen âge n'aurait pas eu la face que nous lui connaissons. Mais les forces sociales sont comme les forces naturelles : elles ne se laissent pas arrêter dans leur cours, jusqu'à ce qu'on parvienne à les transformer. Il était de l'essence du mouvement communal de faire des villes des organismes autonomes : un incompressible besoin d'indépendance travaille tous les corps bien constitués, les collectivités aussi bien que les individus. Ce n'est point parce que leur condition est plus malheureuse que les villes s'érigent en communes, et rien ne serait plus faux que de faire du mouvement communal une réaction contre un régime d'asservissement. Tout au contraire, si les villes s'emparent, à un moment donné, de la liberté l^olitique, c'est parce que le régime sous lequel elles ont vécu jusqu'alors leur a donné la force et la conscience d'elles-mêmes qui sont nécessaires à la conquête d'un état plus parfait.

Et pourquoi les voyons-nous unanimes à réclamer l'autonomie? Est-ce, comme aujourd'hui, par un *Hiiour théorique de la liberté? Non : elles ont pour cela des raisons d'ordre pratique, elles veulent se ^^oustraire à l'arbitraire du prince, elles ne veulent pvis être taillées à merci, elles demandent ce qu'au cours du XIX^ siècle ont demandé et obtenu la

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plupart des peuples de l'Europe : la substitution d'un régime constitutionnel à celui du bon plaisir. Un contemporain qui est le grand ennemi du mouvement communal l'a fort bien vu : « Commune, éc^it ce féodal endurci, est un mot nouveau et détestable, signifiant que les serfs entendent s'acquitter une fois Tan de toutes leurs redevances envers leur seigneur et payer pour leurs délits des amendes légales, s'exemptant, pour le reste, de tous les payements qu'on a l'habitude d'exiger de leur classe » (i). Sans doute, il y a plus dans l'idée de commune que ce qu'y met cette définition exaspérée, mais il n'en reste pas moins vrai que l'essence du régime communal est là. La Paix avait protégé les citadins contre la violence. La Commune va les mettre à l'abri de Tarbitraire. Tel est le nouveau progrès qu'il est réservé au XI siècle de consacrer.

^ Comment fut-il réalisé?

De deux manières à la fois; Il y eut la manière

^ pacifique"' et la manière révolutionnaire. Tantôt,

comme dans le midi de la France ou en Italie, les villes s'émancipent sans rencontrer de résistance sérieuse, ou bien, comme en Allemagne, elles se voient appelées à la liberté par les souverains,

dont elles sont les précieux alliés contre les féodaux.

Ailleurs, et particulièrement dans le nord de la France, elles s'organisent elles-mêmes et se défendent les armes à la main contre l'autorité épiscopale, qui veut les mettre à la raison.

(i) Communio autem novum ac pessimum nomen- sic se habet ut capite - censî omne solitum servitutis debitum domiiiis semel in anno solvant, et si quid contra jura deliquerint, pensione legali emendent, ceterae censuuin exactiones, quae servis infligi soient, omnimodis vacent. Guibert de Nogent, JJistoire de sa vie^ II (, 7, éd. Bourgeois, p. i56.

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Ce sont les communes révolutionnaires qui ont le plus frappé Tattention de l'historien, moins encore à cause du bruit qu'elles ont fait que parce que l'institution issue d'elle s'est rapidement répandue au dehors L'institution, c'est l'association jurée, c'està-dire l'engagement pris par tous les membres de se défendre et de se prêter secours mutuellement. Le nom spécifique de cette association, c'est commune, et le moyen âge ne donnait ce nom qu'aux villes dont les bourgeois s'étaient liés les uns aux autres par le serment mutuel d'aide et de protection. Tout le monde devait prêter serment. Tout le monde, par conséquent, était juré y et si ce nom, par la suite, a été réservé aux seuls élus de la ville, à l'origine il a désigné indistinctement tous les bourgeois, tant les électeurs que les élus. Les membres des classes que leur rôle ou leur rang excluait de l'association, comme les clercs et les nobles, devaient s'engager, sinon à faire partie de la comniune, du moins à la respecter et à ne pas la combattre. Quiconque refusait de jurer devait s'exiler, l'enceinte de la ville ne pouvant comprendre que des gens dont la fidélité ne prêtait pas au soupçon. Rien de plus simple d'ailleurs et, en même temps, de plus redoutable que la garantie accordée par l'association à ceux qui en taisaient partie. Au seul cri de : Commune!, poussé par celui qui avait besoin de secours, tous les « jurés » devaient accourir à la rescousse sous peine de punition.

Etant donné ce caractère belliqueux et agressif de la commune jurée, on ne s'étonnera pas des fréquents conflits qu'elle a eus avec les autorités existantes, on s'étonnera plutôt que ces conflits n'aient

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pas été plus nombreux et plus sanglants. C'est que, de bonne heure, instruites par l'expérience, les parties en litige aimèrent mieux transiger que de s'obstiner dans des revendications contradictoires. Les princes consentirent à accorder certains droits, les communes consentirent à les payer. Aux évêques de la première heure, qui marchaient les armes à la main contre leurs villes, il en succéda d'autres, comme saint Geoffroy d'Amiens (i), qui les prirent sous leur protection. Il se passa pour les communes ce qui se passe aujourd'hui pour les syndicats ouvriers : après les avoir considérées d'abord comme de simples engins révolutionnaires, on finit par s'apercevoir qu'elles étaient la forme naturelle de la vie sociale des populations urbaines, et alors un rapprochement eut lieu. Les paroles que le légat du pape adressait en 1 184 à la ville de Nivelles sont rexpressi(»n significativ^^diLpoint de vue de l'Eglise en face de l'institOïïon nouvelle : « Dans votre ville, écrit-il, on a fait » une commune dans laquelle on a juré des choses yy contraires à la justice et d'autres qui lui sont con- » formes : nous approuvons celles-ci et nous réprouyy vons celles-là (2). »

C'est dans la seconde moitié du XI siècle, ce semble, que le mouvement communal se laissa canaliser; aussi voyons-nous alors les chartes d'affran-

(1) t< Un jour peut-être, on verra s'élever au milieu d'une des places publiques d'Amiens la statue de saint Geoffroy, tenant à la main le pacte d'association communale, et sur le rouleau déployé on lira ces mots expressifs qui formaient le ler article et qui contenaient tout l'esprit de ce pacte civique : a Chacun gardera fidélité à son juré, et lui prêtera secours et conseil en tout ce qui est juste, w A. Thierry, Recueil de monuments inédits sur rhisto-re du TiiTS- Etal, t. I, p 34.

(2) A Wauters, Lea Libérien cutnruunales en Belyiquc, Preuves, p. 4.5.

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chissement se multiplier. Elles sont, en général, le résultat d'une convention pacifique entre le prince et la ville. L'indépendance plénière que les villes ont voulu emporter de haute lutte vient s'arrêter devant les droits incontestables du prince; l'autorité arbitraire que le prince prétendait exercer consent à reconnaître les limites qu'il ne lui sera plus permis, de franchir. Le caractère^ constitutionnel du régime urbain sera désormais acquis : il pourra encore y avoir des querelles entre la commune et le prince, mais elles ne porteront plus que sur les confins de leurs prétentions respectives. Le droit de la commune à l'existence ne sera plus remis en question que par des monarques imbus des tendances de l'absolutisme païen, comme l'empereur Frédéric IL

L'organisme dans lequel vit et par lequel fonctionne la liberté communale, c'est une institution dont le nom est aussi célèbre dans l'histoire politique que ceux de Sénat ou de Parlement : c'est le Conseil. On n'en connaît pas les origines, mais il n'apparaît guère avant le milieu du XII^ siècle. Il se compose de mandataires élus librement et renouvelés périodiquement, d'ordinaire tous les ans, par la commune elle-même. C'est l'électivité qui distingue les magistratures urbaines au regard des institutions féodales, et c'est l'annalité qui les distingue des dignités ecclésiastiques. La raison en est simple : en principe, la vraie autorité dans la commune, ce né sont pas les magistrats, c'est l'ensemble de la bourgeoisie. Jalouse de !^es droits, la collectivité veut que les pouvoirs qu'elle délègue rentrent dans son sein à intervalles fréquents et réguliers, pour qu'elle puisse exercer le plus souvent possible sa prérogative souveraine. On verra

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même des communes, comme Bologne et Florence, aller plus loin et, dans leur défiance à l'endroit de leurs propres élus, ne pas leur permettre de rester en fonctions plus de deux mois.

Une fois créé, le Conseil exerce une double action intérieure et extérieure qui est bien intéressante à étudier. A l'intérieur, il fonctionne à la manière d'un organisme central qui se subordonne ou au besoin supprime tous les autres et qui, directement ou indirectement conduit et règle toute la vie publique, mettant fin à Téparpillement des forces et au morcellement des pouvoirs consacré par la féodalité. A l'extérieur, il travaille à étendre de plus en plus l'autonomie communale et à conquérir l'une après l'autre toutes les attributions du prince. Et ce qu'il vise par dessus tout, c'est la juridiction. On se figurerait à peine la passion, avec laquelle les communiers^^du moyen âge ont combattu pour constituer eux-mêmes leurs tribunaux. Mais la lutte n'a pas eu la^ même issue partout. Il est des régions où les communes sont parvenues à refouler totalement la juridiction du prince et à lui substituer la leur, issue de l'élection : c'est le cas, notamment, dans les villes flamandes, où les échevins sont électifs. Ailleurs, et en particulier à Liège et dans les villes liégeoises, le prince parvint à rester le maître du tribunal, qui continue de relever de lui seul, mais le Conseil tâche alors de conquérir au moins une certaine part de la juridiction et grapille le plus qu'il peut dans le champ qu'il est obligé de laisser à l'échevinage.

Quelles que soient d'ailleurs, sous ce rapport, les positions du prince et de la commune, une chose est certaine : c'est que leurs relations sont désormais

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réglées par un pacte, tout comme celles des féodaux avec leurs suzerains. On peut dire que la commune entre dans la féodalité avec la qualité de grand vassal collectif. Elle a envers le suzerain les mêmes devoirs et elle jouit des mêmes privilèges. Leurs relations sont plus orageuses, il est vrai, mais c'est parce que, à la différence du monde féodal assis sur la terre, la commune est une force conquérante toujours en marche. Il s ensuit que les occasions de heurts violents entre les deux forces opposées ne sont pas rares. Trop souvent, on tranche les difficultés par Tépée; souvent aussi, c*est à larbitrage qu'on recourt pour pacifier les parties. Et il n'y a rien de beau, dans l'histoire du régime urbain, comme la célèbre sentence arbitrale par Iaquelle7^n r258, Albert le Grand apaisa le différend entre l'archevêque de Cologne et les bourgeois de cette ville (i). Des accords de ce genre intervenaient fréquemment entre l'autorité et la liberté : s'ils ne parvenaient pas toujours à empêcher qu'elles fissent mauvais ménage, ils rétablissaient la paix et conjuraient le divorce.

Et il est heureux qu'il ait fallu si souvent recourir à la transaction. On est trop porté à croire, de nos jours, à je ne sais quel droit divin de~îâ liberté communale, et à condamner purement et simplement toutes les résistances que lui opposent les princes. C'est un point de vue étroit et qui s'inpire de préjugés politiques. La civilisation doit se féliciter, au contraire, que le mouvement communal ne soit point parvenu à réaliser complètement son programme. S'il l'avait pu, il aurait réduit les nations en molé-

{>) Ennen, t. Il, pp. 141-157.

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cules incohérentes et enrayé pour des siècles la formation des nationalités. Pour avoir été les ^ays des villes libres impériales et des républiques municipales souveraines, l'Allemagne et l'Italie sont restées pendant des siècles réduites à l'effacement et à l'impuissance.

Et, d'autre part, c'est le mouvement communal qui a procuré à la société moderne la plupart de ses . libertés. C'est lui qui les a appelées à l'existence même là où il n'a point pénétré. En effet, il vient un moment où les princes eux-mêmes prodiguent à leurs sujets les libertés civiles. Pourquoi? Peut-être pour n'avoir pas à leur accorder les libertés politiques, mais, dans tous les cas, sous l'influence du puissant courant d'émancipation dont le remous se fait sentir jusque dans les domaines en apparence les mieux surveillés par une autorité jalouse. Cela se voit surtoutjdans « ce grand et obéissant royaume de -France » (i), où, dès la fin du XI siècle, un pouvoir central plus fort et plus avisé qu'ailleurs préludait à l'avènement du troisième des foyers de civilisation mentionnés au début de ces pages. Les villes prévôtales, les villes neuves et en général toutes les localités initiées, sous les noms les plus divers, à un régime de liberté prudemment surveillé par l'État sont redevables de leur affranchissement aux grands centres urbains qui ont jeté dans le monde le mot d'ordre magique de Commune,

Après la germination du XI^ siècle, après l'éclosion du XI I^, les communes arrivent à leur maturité pendant les deux siècles suivants. Toutes les forces vives des nations semblent alors venir s'absorber

(i) Expressk>ii.4ePhilippe de Gomines, édit. de Mandrot, t. I, p. 71.

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dans leur sein! Jamais, pas même au XIX« siècle, elle ne déployèrent une telle puissance d'attraction. L'exode rural ne cessa de verser dans leurs enceintes le plus pur sang des campagnes. Les institutions religieuses elles-mêmes se virent entraînées dans leur orbite. Alors que les grands ordres du haut moyentige,^ établis dans les solitudes, y avaient attiré les populations laïques, cette^fois, les ordres nouveaux, Franciscains et Mineurs, recherchent les centres populeux avec autant de soin que leurs prédécesseurs en mettaient à les fuir. Tous les intérêts de la société humaine trouvent leur satisfaction dans les milieux urbains : la religion, la politique, l'économie sociale, la charité, renseignement, la science, les lettres, les ans. Rien ne reste étranger aux villes. Elles s'inscrivent dans les domaines les plus variés de l'activité civilisatrice. Elles nous ont laissé, dans le mécanisme de leurs institutions politiques, des modèles souvent admirables. Elles ne sont pas moins dignes d'attention dans l'ordre économique, où elles ont donné au travail une constitution qui les a rendues prospères pour des siècles. Pendant que le commerce trouve dans les gildes locales et dans les hanses intercommunales des organes appropriés, et crée sur tous les points de l'Europe des foires et des marchés entourés de la protection des lois, l'industrie réunit les travailleurs des divers métiers en groupements professionnels, centres familiaux pour la défense et le soutien înutuel de leurs membres. Rien de plus admirable que la quantité des hospices et des hôpitaux que les villes |H)ssèdent pour le soulagement des misères humaines, l'ilcs ne restent pas inditférentes aux intérêts de l'enseignement; il y en a même qui, comme Cologne

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et Nuremberg, fondent des universités à l'égal des rois. D'autres, comme Arras, sont dès le XII^ siècle, de vrais foyers de vie littéraire; d'autres encore, comme Augsbourg ou comme Tournai, possèdent leurs chroniques communales et veillent à les faire rédiger en un style accessible au public. Que dire de la splendeur de leurs édifices publics? Leurs églises, leurs beffrois, leurs hôtels-de-ville sont encore aujourd'hui les plus beaux monuments que nous possédions. Les villes sont riches, et l'opulence de leurs bourgeois contraste parfois avec l'indigence de certains souverains : un roi d'Écosse, au dire d'Aeneas Silvius, pouvait envier le luxe d'un patricien de Nuremberg. Et, de fait, nous voyons des impératrices et des reines qui ne peuvent réprimer une parole de dépit en voyant les atours des bourgeoises : « Je me croyais seule reine ici, et je ne vois que des reines autgur^de moi w, c'est le propos que tiennent au XTV^ siècle la reine de France à Bruges et l'impératrice^femme de Charles IV à Magdebourg (i).

Voilà ce qu'est une commune au moyen âge. Elle est toute une patrie; on peut même dire qu'elle est toute la patrie. Le bourgeois n'est rien que dans sa ville; dehors, il est un aubain, c'est-à-dire un être sans droits. Chez lui, au contraire, encadré dans son milieu, dans sa classe, dans son lignage, il fait partie d'une puissante communauté qui l'enveloppe de ses bras protecteurs; il vit dans la chaleur réjouissante d'un foyer, se sentant les coudes avec ses semblables, possédant, comme s'il en était le seul propriétaire, toute la splendeur et toute la beauté de sa ville, 11 est fier d'elle, il traduit son orgueil patriotique

(i) Maurer, t. III, p. 83.

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dans des devises et des chants qu'il laisse à la postérité. En est-il banni par les vicissitudes des guerres intestines? II ne peut se résigner aux amertumes de l'exil; il se lamente comme un enfant quand il doit dire adieu à cet horizon familier que percent les imnombrables tours de sa ville chérie; il se consume de regret au loin et expose cent fois sa vie pour reconquérir sa place au nid communal. Ecoutez le plus illustre proscrit du moyen âge : au milieu des splendeurs du Paradis, il est poursuivi par la vision du ({ beau bercail où il dormit agneau », et son plus doux rêve de bonheur et de gloire, c'est d'y rentrer quelque jour, c'est d'aller, entouré de ses concitoyens, prendre la couronne de poëte^sur les fonts baptismaux de Saint-Jean, luîrTëlnaître sublime à qui son génie donnait droit de bourgeoisie dans le monde entier (i). La nostalgie de Dante Alighieri nous révèle le tréfonds de l'àme du bourgeois du moyen-âge : qu'on aille où l'on voudra, on retrouvera ce sentiment passionné et tendre pour la cité natale, et l'enthousiasme du Tournaisien pour « Notre-Dame avec ses chonq clotiers » appartient à la même famille que le culte du plus grand. poète du moyen âge pour sa Florence. Le patriotisme s'est élargi depuis; il s'est étendu des murs de la ville natale jusqu'aux frontières de la nation, il n'a pas changé de caractère en changeant de limites. Il était alors la forme rudimcntaire de ce sentiment de fraternité qui relie aujourd'hui tous les hommes d'une même nation, tout comme le patriotisme national est lui-même l'ébauche de la fraternité universelle qui reliera un jour tous les peuples de la terre.

0) Dante, Paradis^ c. 25, 1-12.

LU

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