CHAPITRE PREMIER
Pour lors, ils appartenaient à la sauvagerie. Abandonnant ces régions basses et humides aux castors, aux loutres, aux cigognes, aux hérons à toute la population amphibie des airs et des eaux, l'homme était allé chercher à un niveau supérieur des habitations plus salubres et moins incommodes. C'est au penchant des côte x, et de préférence dans les vallons par lesquelî e > les ruisseaux des hauteurs dévalaient dans le fleuve, qu'il avait, ici comme ailleurs, commencé son travail de colonisation.
A l'endroit où devaient surgir plus tard les premières maisons de Liège, un de ces ruisseaux, né dans la vaste forêt qui couronnait les crêtes, débouchait d'une gorge ombreuse pour se précipiter dans le fleuve un kilomètre plus loin. Il s'appelait le Glain. comme un grand nombre de cours d'eau de l'Europe occidentale, et ce vocable, dans l'idiome celtique paj1é p ar les populations d'alors, désignait la limpidité de ses eaux (i). Le^Glain a donné son nom à la forêt qui le voyait sourdre (2) et, selon toute apparence, au village qui surgit sur ses bords. Liège se sera donc appelé primitivement Glain ou le village du Glain. Lorsque, plus tard, cette vieille appellation eut fait place au nom actuel de la Cité, elle fut reprise par un autre village, qui, dans l'intervalle, s'était formé sur les hauteurs boisées qui dominent le vallon. Aujourdhui que les coteaux sont entièrement défrichés, que le ruisseau a perdu son vocable primitif et que la ville est elle-même débap-
. (i) V. G. Kurth, La Légia, étude topomjmique (BIAL, XXXVII, 1907).
(2) Dans les Archives Belges de décembre 1907, art. 290, M. le chanoine Roland me fait remarquer que le même cas s'est produit pour l'Heure, (Eedera) rivière qui, elle aussi, a passé son nom'à la foi ét traversée par elle, Cf. Roland, Toponymie namuroise^ t. I, pp. i2g-i3o.
LA NAISSANCE DU VILLAGE DE LIÈGE. 3
îisée, le nom du village de Glain, qui occupe remplacement de Tantique forêt, est le seul témoin de ces âges sans histoire. C'est au toponymiste, à défaut des chroniqueurs, qu'il était réservé d'en ressusciter au mohis le vague souvenir.
Le berceau de Liège, nous venons de le dire, doit être cherché précisément à l'endroit où le Glain, s' échappant de l'étroit goulot qui le canalisait, se déversait dans la vallée de la Meuse, avec laquelle il allait confondre ses eaux.
C'est là, au pied du promontoire qui séparait le fleuve et le ruisseau, que les premiers essarteurs avaient commencé le défrichement de la forêt vierge. Le site était d'uii£ittoi;esque non encore effacé aujourd'hui, après tant de siècles d'occupation humaine intensive. Le Glain pénétrait joyeusement, avec un volume d'eau fort supérieur alors à celui qui lui reste, dans le large cirque dont les terres descendaient en pente douce à partir de la gorge du ruisseau jusqu'au niveau du fleuve. A la gauche d'un voyageur qui serait venu d amont se dressaient les hauteurs escarpées de Pierreuse, avec les filets d'eau, aujourd'hui desséchés, qui en tombaient à peu près à pic et donnèrent naissance au nom de Pissevache (i). A droite surgissait, avec des contours plus arrondis, la belle, colline qui porta au moyen âge le nom de Publémont, et que la piété des générations devait peupler de sanctuaires. Mais à la date reculée dont nous parlons, Publémont n'était encore qu'une solitude boisée formant le dernier prolongement de
(0 V.Jean d'Outremeuse, L\j Myreur des Eistors^ t. III, p. 7. Sur la ruelle de Pissevache en i366, v. Poncelet, Inveyitaire analytique des chartes de la collégiale de Sai7it- Pierre, p. 74.