EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, ROB DB ORBHBLLB
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A Madame CLAIRE GENIAUX
■'-i LA CITE DE MORT
Mère Marie de l'Epiphanie claque dans ses mains, parcourt vivement la ligne des lits et s'écrie :
— Vive Jésus !
— Et Marie ! répond Marguerite ensommeillée en trempant ses doigts dans l'eau bénite offerte par la religieuse.
Ensuite, à haute voix, elle psalmodie avec ses compagnes :
« Mon Dieu, je vous donne mon cœur, mon esprit et ma vie. Faites qu'aucune créature ne les puisse posséder que vous seul, ô Jésus. »
Elle récite les prières du matin, ce pendant, qu'avec peine, en observant la règle, elle chausse ses bas et ceint son jupon, modestement cachée sous les couvertures. Quand elle saute de sa couchette, une camisole imposée par l'ordonnance l'oblige à lacer son corset à l'aveuglette. Une ablution sommaire sur le visage et les mains termine la toilette.
La cloche sonne la messe quotidienne.
La blanche théorie des élèves s'ouvre en
éventail dans la chapelle, les petites à gauche, les moyennes et les grandes au rffilieu, et, sous le transept fleuri de jeunesse, les sillons des bancs voient des têtes blondes ou brunes balancer au souffle du saint office.
Marguerite, le visageaux mains, s'efforce àdes ferveurs extraordinaires, maisle ronronnement du prêtre esquissant les gestes liturgiques, le balbutiement des religieuses, les répons étourdis des enfants de chœur, le bercement de ses compagnes et le bruit rythmé de la mer proche le couvent, la versent en une lourde torpeur. Les yeux clos, son cauchemar ressuscite les rideaux blancs du dortoir, les tables entaillées et marquées de noms effacés du temps, les règlements de la pensionnes méditations, les examens de conscience, les lectures spirirituelles, les préparations aux sacrements, les pratiques de piété, les cours d'apologétique et de doctrine chrétiennes; et, de blancs fantômes aux yeux froids, les chères mères, renferment au milieu de leur ronde.
... Gomme ces enfants s'ennuient en ce pensionnat bordé de murs si hauts qu'elles n'aperçoivent que le ciel dont on leur enseigne la félicité !
A cette évocation, l'intelligence des élèves les plus ingénues arrête de s'épanouir, écrasée de trop savoir Tunique vérité de ce plafond gris ou bleu, peuplé du seul bonheur souhaitable.
Lorsque ces fillettes du bois dormant ne s'inclinent pas pieusement, elles regardent au firmament, cette route libre qu'on propose à leurs tentatives, et leurs âmes anémiées, lys étroits et purs, s'efiusent hors de cette terre vers les paradis chimériques.
Quelquefois, sursauts instinctifs, tels des éclairs lacérant des ténèbres, leurs jeunes pensées se révoltent contre l'écrasement du scrupule. Leurs cœurs éclatent en sanglots à Tan* nonce de la mort effroyable, fin promise et désirée des justes, car l'aumônier prêche l'enfer et le péché et leur marque son horreur des gesles et de l'esprit d'orgueil qui raisonne. Il refrène la divine spontanéité de leurs rires, de leurs désirs ; il agite le trépas à leurs regards et les laisse en cette certitude qu'elles peuvent mourir à chaque seconde et qu'une éternité de souffrance les attend pour une mauvaise pensée.
Contractées, rétcécies, les plus sages s'abîment en des lectures dévotes : Eucologe des jeunes personnes, manuel des âmes contemplatives, méditations sur les fins dernières ; vie cachée dans les saints intérieurs de Jésus, Marie, Joseph.
Appesantie au bord de son prie-Dieu, l'esprit de Marguerite s'aiguise dans cette immobilité physique et morale où l'ordonnance de l'Immaculée Conception cloue ses petites mains, fixe son cerveau, tue l'idée.
Cependant, le jeudi, la grande porte à guichet barbelé de fer, s'ouvre sur la campagne, et, conduites par les religieuses, les pensionnaires avancent d'un trottinement menu.
Au sortir du couvent silencieux, les champs plus immenses palpitent, l'horizon vibre et la mer redit des chants de souffrance et de joie qu'elle entendit aux bords des pays étrangers.
Etourdies d'air salin, ployéespar le souffle du vent, les religieuses et les jeunes filles montent vers les falaises. Le sable fulgurant s'enlève au soleil et sa pluie métallique verse de l'or sur l'indigo du flot. Les joailleries des chardons bleus, précieusement cisaillées et les bruyères couleur de ciel couchant, frémissent aux crêtes, mordues du jusant.
A l'ombre d'une sapinière striée de bandes lumineuses, Marguerite et ses compagnes s'accotent aux troncs désespérément tordus!
Leur nostalgie les tourne d'abord vers l'eau mobile. Les nuées lointaines semblent fondre du cuivre, de l'argent et des essences subtiles et donner aux vagues ces nuances émerveillantes dont une vie contemplative ne saurait se rassasier. Leurs regards tournent ensuite la courbe des grèves et rencontrent les maisons blanches et violettes reposées parmi les herbes érugineuses. L'église romane de Saint-Gildas assemble les rues en son centre et parfois, de sa flèche à lanternon, aux cris des cloches, sortent
des frégates et des mouettes argentines, claires et épanouies.
Réunies en cerclé aux pieds roux des sapins, les religieuses, cornettes baissées, récitent le rosaire et la supérieure donne Tordre du retour.
Suivant la coutume, les pensionnaires prennent la route du bourg à cette heure déserté des habitants, égaillés parmi les prés et la mer.
Aux portesdes chaumières, quelques vieillards s'offrent aux derniers rayons et branlent du bâton.
Des enfants, muets, jouent à plat ventre, et considèrent sagement la procession des pensionnaires.
L'église millénaire surplombe la mer et son appareil austère, rudement édifié à la manière d'un donjon, défend ses fidèles et ses morts. Tracé sur cette étravede granit avancée en plein flot, le cimetière, qu'enjolive la piété des vivants, flambe à la lumière et c'est peut-être, à la manière bretonne, le lieu le plus choyé et le plus fréquenté...
Au gré de leur imagination, les sœurs et les élèves se promènent parmi les allées. Les plus grandes des tombes donnent la main aux plus petites, et leurs bandes arrêtées respirent l'épine blanche et les véroniques, couleur du voile de Marie.
Marguerite glisse doucement jusqu'au bout
de l'enclos fermé d'un mauvais clayon déchiqueté par les vagues, qui, les soirs d'ouragan, renversent les croix de bois, et elle demeure au seuil du cimetière des religieuses.
Là dorment les vierges déjà lointaines qui passèrent en rêvant. Quelques roses se nourrissent d'elles et les pétales fluides des boules de neige essèment des gouttes de lumière sur leurs couchettes étroites.
Elles reposent, blanches parmi la blancheur, avec, au-dessous de leur sommeil, Peau éternellement vivante qui pleure, geint ou chante mélodieusement pour enchanter les mortes extatiques.
Au retour de ces promenades, Marguerite, attendrie, ferme ses paupières comme ces fleurs qui se recueillent au crépuscule, et elle pense qu'elle s'évapore doucement vers cet Elysée harmonieux et triste, où l'on dort, bercé au soupir du flot.
Chaque dernier vendredi du mois, les élèves préparent leur examen de conscience, établissent la collation générale de leurs fautes, pleurent du sang sur des péchés véniels.
Les yeux rougis, la face macérée, Marguerite succombera de honte au confessionnal, cette boîte verrouillée, terrible, où le noir praticien, avec des questions aiguës, les dépouille, les viole, promène ses investigations hardies au
la crri DE MÛHT 7
plus intime d'elles-mêmes. Serrées craintive* ment, les pensionnaires paraissent ensuite un bouquet de fleurs fanées par une pression monstrueuse, desséchant leur rêve, dérobant leur parfum.
Les mois s'écoulent monotones, inactifs, en digestions d'histoire sainte, de généalogies fastidieuses ; « Esron engendra Aram, Aram engendra Aminadab, Naasson engendra Salmon » et cela pendant des pages où a Jéchonias côtoyé Salathiel et Zorobabel, Abirid, Azor, Sadoc, Nathan »...
Leurs volontés sombrent dans ces ossuaires restitués. Après quelques années de ces exercices, beaucoup d'entre ces enfants s'abandonnent aux mains rapetissantes des religieuses et, devenues les spectres d'elles-mêmes, rompues par cette gymnastique de perfection cherchée, insensibles, emmiellées, elles deviennent des modèles de tableaux d'honneur, presque des nonnes !
Certaines, plus rares, et l'âme incendiée de mysticisme, paraissent des saintes Thérèse et ardent en des visions morbides. Alors, elles atteignent des sommets de bonheur où leur puberté naissante s'offre au divin Epoux et, pendant leurs sommeils illuminés, la sensation les vient visiter comme un amant sa maîtresse.
Marguerite oscille de l'atonie aux ferveurs plus rêvées que réelles. Pourtant, dans un cri
de mortification, elle brûle son épaule avec une épingle rougie sur la bougie ; quelques-unes de ses compagnes boivent de l'encre, mangent de la mine de plomb, se déchirent avec des plumes dans une exaltation fanatique, ridicule et triste comme la mort libératrice, fin rêvée, attendue, prédite et préparée pour toutes ces pauvres enfants.
Enveloppée de sons de cloches et de voiles blancs ou noirs, l'agonie de Marguerite s'éternise sans qu'une emprise sérieuse marque le dur diamant de son cœur.
Deux haridelles, jadis blanches, mais mouchetées de rousseurs et râpées de la croupière, secouent le timon encoche par le frottis des courroies.
Aux descentes, les chaînes de fer fouettent les palonniers; aux montées, la diligence d'un jaune et noir d'abeille, étranglée de la caisse comme un gros insecte au corselet, s'arrête presque de cheminer. Brun et ratatiné, le cocher saute à terre, enlève son chapeau galonné qu'il balance à bout de bras et du coin de l'œil regarde le coupé.
Une côte longue, tordue parmi les schistes violacés et les ajoncs vert-de-grisés, une route aride entre des landiers, sous un ciel pommelé de cirrus bleuâtres, sans auberge à l'horizon, donne à pefiser aux chevaux; ils hennissent faiblement et soufflent, les naseaux aux cailloux.
Ce silence, après les cahots désordonnés, étonne Marguerite Gharière. Elle ouvre ses yeux agrandis parle cercle de bistre des pleurs et des veilles.
La terre pauvre, comme rouillée de ne servir jamais, miroite et vibre, fendillée de chaleur.-
— Grédié ! Hue 1 Roussot I Hue Neigeotte !
Un coup de fouet, comme un acier se détend,
siffle, et le cocher remonte au siège : les deux bêtes gonflent leurs muscles, frappent nerveusement le sol de leurs sabots épatés et la guimbarde repart de cahin et de caha, chaque morceau de bois ou de fer criant épouvantablement.
— Nous arriverons, Mademoiselle, et nous le trouverons au mail à vous recevoir, votre papa, prononce le conducteur.
La jeune voyageuse hoche la tête et couvre son front.
Après un temps de trot, le cocher reprend:
— On a quelques écus chez votre père ! Ah, c'est un fier brave homme de notaire !
Les autres voyageurs de la caisse publique, l'huissier Pagohu, le boulanger de la place de
l'église, Rozno, et deux paysannes, regardent l'un après l'autre par le guichet vitré du coupé, la pensionnaire, et ils secouent leurs oreilles, haussent leurs épaules et soupirent des : Que voulez-vous! Chacun son tour!
Une montée ardente embrase la diligence, et brûlés de poussière en feu, ils somnolent, les bras équarris aux portières.
Le cocher fouette encore ses bêtes.
— Kermoëlan ! annonce-t-il, le doigt pointé au sud.
Soudainement attentive, Marguerite aperçoit, tout au bout d'une plaine fauve, crevée de marais, un barrage sombre, et, à mi-hauteur de cette colline, coupant au soleil la route des demeures, la ville, réduite à la dimension d'un jouet d'enfant parmi rénorme déploiement de cette nature improductive, abandonnée des pas sonores des laboureurs.
Les cirrus pressés et grisâtres paraissent maintenant un dur pavé et le premier tonnerre roule sur ces chaussées célestes.
— La mer là-bas, à Coat-Bihan l Voyez plutôt, Mademoiselle! neuf bonnes lieues d'ici, reprend le conducteur.
Un galon bleu, entre lande et ciel se moire de bistre et d'ocre, au gré de la chevauchée des nuées, et les éclairs jaillissent, brefs et blancs.
— Ah ! mon pauvre papa, se plaint la jeune
fille, et elle regarde Kermoëlan comme si la cité pouvait renseigner son chagrin.
Aii dessus des remparts, les maisons présentant leurs pignons anguleux et leur répétition forme une série de vagues pointues, gelées, immobilisées au revers de cette colline.
Cachées par les fortifications, on n'aperçoit guère les fenêtres, et cette ville, opaque sous ses couvercles d'ardoises, ne bruit point, cristallisée sur son roc.
Un air limpide, inanimé, sculpte la cité; et dessous le ciel plombagine, unifié maintenant de l'orient au couchant, au loin de cette plaine veule et à l'extrémité du chemin distors, Kermoëlan aveugle, sourd, osseux, se masse farouchement.
La diligence sonnaille aux bornes d'un porche pourri de moisissures, et les roues dérapent sur le grès inégal de la venelle aux Minimes. La voiture accroche la poivrière d'une vieille demeure en encorbellement, et, rejetée sous les poutres cornières d'une boutique, elle tourne la place du commerce que hantent, à cette heure, un vieux retraité et le receveur des contributions. Elle remonte enfin, à tapage, la grand'rue.
Au sommet d'un perron en demi-lune, une bonne dame, chapeautée d'une capote ombragée d'une voilette en toile d'araignée, et les épaules couvertes d'un mantelet passementé,
accueille la jeune fille d'un douloureux èmbrassement.
Menue et rougeaude, les mains cornifiées, et l'aspect d'une sœur converse sous son bonnet d'indienne, Marie-Julienne, la servante, plonge trois saluts qui la raccourcissent; aussitôt après, elle furette dans le coupé et ramène les effets de M 116 Marguerite.
La porte refermée, M rae Charière étreint silencieusement sa fille et l'on entend les perles de sa mante s'entre-choquer avec un bruit de petites gouttes d'eau, des larmes peut-être?
— Comment va-t-il, maman ?
D'un geste trop court pour atteindre au tragique, la bonne dame lève les bras, puis tourne une poignée, au ras des tableaux d'annonces, ventes par licitation, métairies et propriétés affichées ; et, les pieds ouatés, les épaules rétrécies, Marguerite pénètre dans l'étude aux persiennes closes.
Un clerc, excessivement roux et long, travaille en haut d'un tabouret, les cuisses écartées en grenouille, les talons au barreau le plus élevé. Auguste Cabochet, ancien élève des frères, commande à son voisin dé pupitre, Catulle Birouleau, le second clerc formé par l'instituteur laïque. Ainsi maître Charière satisfait à l'intransigeance de ses deux clientèles.
— Papa ! Vous ici ! s'étonne douloureusement la jeune fille retournée vers un lit de fer,
et elle baise au front un homme enflé de goutte, à bonne tète de bouledogue et cheveux en laine de mouton. Les yeux exorbités du malade roulent plaintivement dé son enfant aux dossiers verts, et remontent vers le crucifix accroché entre le râtelier des pipes et la panoplie des armes de chasse.
Un calendrier à feuillets pendille au-dessus de sa tête, et le dernier éphéméride est épingle, soigneusement,au revers d'un classeur posé sur la couverture.
— Ah ! ma petite enfant, pleure doucement le moribond, et ses mains estropiées attirent Marguerite contre son menton ! Ma chère petite enfant !
Et ces seuls mots disent sa morne résignation.
Après un moment écoulé à caresser les cheveux de la jeune fille, il prie Birouleau de remonter la pendule. C'est bien le quinzième jour ; il ne faut jamais l'oublier, le travail de l'étude en serait bouleversé.
Cabochet dénoue ses cuisses, et d'un saut, re- , dresse une stature proportionnée à son nez qu'il possède long et studieux ; il prie son maître de signer au bas d'un contrat d'acquêt.
La plume, à poignée, M Gharière paraphe maladroitement le papier timbré et, épuisé, dodeline de droite et de gauche son front échevelé.
Le grand clerc chausse des gants de crin et
d'une voix humble prie Mademoiselle de sortir. Il va masser le goutteux. Catulle pousse les volets et renferme ainsi les cris que pourrait jeter le notaire. Il ne faut pas effrayer la clientèle.
Des formes noires à visages blancs accueillent Marguerite à sa sortie de l'étude et, coup sur coup, elle reçoit aux joues des lèvres froides et fermées. Ces parentes veillent dans le corridor, assises sur le banc préparé à l'usage des pratiques de campagne, lorsque celles-ci doivent attendre, les jours de foire.
La pensionnaire gagne la chambrelte grise qu'elle occupait fillette. Sa mère l'y rejoint, à courts intervalles, et trotte menu, de l'étage à l'office et à la salle de compagnie, distribuant ses larmes du plancher au tapis, active, étourdie, chagrine. Avec la nuit, cette exaltation tombe ; les formes noires à blancs visages quittent la maison et leurs anonymes effigies glissent le long des murs, si peu vivantes, qu'on croirait, non pas des corps, mais leurs ombres seulement. Auguste, plein de sueur, monte à sa mansarde; Birouleau aidera M me Charière à veiller le goutteux.
On défend à Marguerite l'approche de son père ; pourtant elle le baise sur sa figure soufflée ; mais, presque délirant, le notaire révulse ses prunelles du calendrier au crucifix et à la pendule remontée. Un peu plus tard, lucide, il
ordonnera à Birouleau de pousser l'escabeau du premier clerc à sa place d'angle.
Voici bien la première fois que l'ancien élève des frères s'oublie, gravement. Rencognée au fond d'un fauteuil de tapisserie, M me Charière pelote son chapelet; le petit clerc, d'une main, feuillette un code romain et de l'autre gratte son genou, sa cheville ou Textrême-base de son dos, ce qui le tient éveillé.
Ainsi défilent, quiètement, les premières heures.
Béatement accoté au traversin de plume, son gros visage de chien-mouton attentif au plafond, M e Charière, en cette heure solennelle, considère son honorable vie, festonnée de chiffres, astragaléede signatures, de comptes, d'attendus et de coupons.
Des visages diffus de donateurs, testateurs, tou3 clients défunts, qui jadis remuèrent, causèrent et débattirent en cette étude, emplissent les intervalles de la bibliothèque, les étagères, les pupitres, les chaises. Ces têtes ouvrent favorablement des yeux de vapeur bleue et leurs fronts transparents saluent l'honnête homme qui régla leurs testaments.
Les additions, les multiplications se brouillent bientôt au plafond ; les soustractions dansent ; les divisions envahissent les plates-bandes réservées aux clauses ; le notaire commence de rouler son crâne et ses gémissements lugubres
effraient les fantômes ; ils s'évaporent et leurs visions s'effilochent.
L'incertain sommeil de Marguerite est troublé de ces cris douloureux; les bras roides et les poings serrés, elle écoute cette plainte effroyable d'une créature vivante au seuil obscur du néant
Une supplication ardente monte à ses lèvres croyantes, et éperdument, elle jaillit jusqu'à Dieu impassible, et lui demande de violer en sa faveur la loi fatale. Elle prie, sanglote, succombe, tandis qu'au rez-de-chaussée, le hurlement, presqu'un abois de bête frappée,traverse cloisons, .portes, couloir sonore, rampe aux escaliers, tombe à la rue.
En cette minute où il agonise, ce notaire réservé, ce bourgeois discret qui, cinquante années, vécut ponctuel, silencieux, retiré derrière la serrure à secret de sa mémoire, brame, hurle, se répand en supplications, car il n'est plus qu'un homme, rien qu'un homme qui va mourir dans la douleur physique.
Et cet officier ministériel soumis aux us et coutumes, aux crans des lois, à la tenaille des préjugés, se révolte, plein d'horreur; son anarchie conquiert la ville paisible, ses cris éclatent, fusillent; leur explosion secoue les demeures trop immobiles afin qu'elles comprennent qu'un être va ne plus être ! Avant donc de de venir le muet effroyable, sculpté en pierre froide,
cet agonisant libéré soudainement d'un demisiècle de fausse existence, se rue hors de luimême avec toute la force qui est dans l'espace, la terre et les bêtes, et défend sa matière attaquée, cette forme qu'il a faite sienne, qu'il adapta à ses besoins et que la dissolution guette.
Les membres broyés, la voix rauque et puissante, avec, par instants, le cri éperdu et surélevé des mourants humains ou animaux, le moribond se débat et sa malédiction déchirante attente au ciel qu'il vénère.
Sortis de leur repos, les oreilles écorchées et le pouls en fièvre, des voisins regardent dans la nuit opaque, désespérés de ne rien comprendre au pourquoi de la vie et de la mort. Rétrécis de terreur, ils grelottent.
M me Charière monte à la chambre de la jeune fille et sa pauvre petite tête en pomme d'apis, marinée de larmes, elle tombe sur la gorge de Marguerite, épouvantée, et la contraint de demeurer là.
— Plus tard ! toutà l'heure tu verras ton père! Maintenant, mon enfant, c'est effrayant!
Et d'un pas incertain, sa capote tombée en arrière, sa mante déchirée, la bonne dame rejoint son époux.
Au rez-de-chaussée, la porte sur le perron est ouverte, et le grand clerc, nu-tête, bras ballants, jambes exaltées, court la grand'rue :
Marguerite rampe à tâtons jusqu'aux volets, les rejette et découvre par delà les toitures d'encre, un ciel de drap noir percé de minces lumières comme des larmes d'argent.
L'orage encore silencieux couve et médite.
A Notre-Dame, la voix basse du bourdon s'éveille, traîne quatre coups, puis se tait,et renouvelle encore quatre sons séparés.
— On fait tinter l'agonie, s'exclame la jeune fille, et, écroulée au parquet, elle comprend la sortie précipitée d'Auguste.
Cependant, les râles intermittents reprennent et décroissent.
Vivement couverte d'un peignoir, l'allure ataxique, Marguerite heurte la rampe, atteint l'étude faiblement éclairée et maintenant abominablement paisible.
Une mèche achève de se consumer, noyée de stéarine, au bord d'une bobèche fendue.
Autour du lit de fer, presque à la hauteur des trophées de.chasse, M. le curé Grapin administre M. Charière et l'oint respectueusement. L'enfant de chœur verse la lumière de sa lanterne sur le visage du moribond.
Une sainte consolation illumine la face poupine de M me Charière, agenouillée aux pieds de l'agonisant et le prêtre continue de marmonner les formules qui absolvent.
Prostrée dans la place, Marguerite allonge de pleurs ses signes de croix. A ses côtés, Gabo-
chet, son grand nez pieux entre les doigts écartés qui le laissent filer, soupire lamentablement.
Les petits yeux luisants de Birouleau ne perdent pas une attitude de cette scène de désolation.
Une vieille demoiselle Monacre, et Marie-Julienne, les mains repliées en son tablier comme des légumes qu'elle voudrait essorer, achèvent de composer ce tableau.
— Mon cher vieil ami, s'émeut le curé, nous voici en règle avec le bon Dieu qui vous attend. Voulez-vous que je vous embrasse?
Et ces camarades du collège des Pères de Vannes se donnent le baiser suprême ; ensuite, retiré sur le prie-Dieu en enfoncement de la bibliothèque, M. Grapin indique, de la main, M. Charière à Marguerite et à sa mère.
Le notaire les prie de ne point pleurer sur ce qu'il va leur communiquer, car nous voici à l'article de la mort, déclare-t-il fermement.
Il leur tient une allocution excellente qu'interrompent des mollissements soudains; puis il commande au premier clerc de lire les dispositions de son testament : il règle Marie-Julienne de ses arriérés, mentionne qu'on remette dix francs au sonneur de l'agonie, affirme que les comptes de l'étude sont ordonnés au mieux des divers intérêts, prie qu'on le pardonne dans les petites impatiences de sa carrière, remercie sa
femme, bénit sa fille, ferme ses yeux pour en épargner la douleur aux siens, joint les mains et meurt.
Cinq heures cognent la grosse horloge.
Dans la chambre, les gestes et les regards se figent et l'on dirait un de ces tableaux mortuaires, symboliques de la bonne mort chrétienne.
M. le curé rompt ce bel arrangement d'attitudes et d'expressions en étreignant son nez; chacun aussitôt trouve dans sa gorge une petite toux qu'accompagnent des larmes en bon ordre et telles qu'on les peut répandre sur un officier ministériel.
A la veillée de ce corps, entouré de casiers, de grands livres, de dossiers et de classeurs, Marguerite n'éprouve rien, qu'un abattement stupide. Au-dessus de la tête du mort, le calendrier marque un jour de retard.
Irritée de son atonie, la jeune fille enfonce une épingle dans son bras, mord ses doigts et pleure, secouée du désir d'une grande douleur qui semble la fuir.
Des parents, des amis et aussi une foule fervente des enterrements et des processions, accompagnent M. Charière à sa tombe.
Un gai petit soleil, coupé de nuages en pompons de corbillard, favorise cette cérémonie. La bière avance tranquillement et les fossoyeurs la descendent avec la circonspection qu'on doit à un notable. Les vicaires, au complet, assistent M. Grapin, et un De profundis, d'une force proportionnelle à la classe du défunt, atteint jusqu'aux marches du trône de Dieu.
A ce moment, onze coups s'espacent dans l'accalmie profonde de l'air.
Les habitants regagnent leurs logis. Déjà, en travers des chaussées désertées, les chiens s'allongent, la queue molle, et des chats en boule se chauffent derrière les carreaux de leurs maîtresses.
L'après-midi, pendant une visite de condoléance, M. Grapin retient paternellement les mains de la jeune fille et s'avise de remarquer des traces de morsures au poignet et une égratignure encore saignante.
Marguerite, rappelée à la douleur qu'elle avait
inscrite en sa chair, sanglote et elle voudrait qu'une souffrance atroce honorât la mort de son père; cette mort, la première qui se présente à son esprit sous l'apparence tangible d'un vide, d'une séparation totale, d'un néant.
Deux mois, la mère et la fille demeurent claustrées à l'abri de leurs persiennes, comme le veut l'usage de Kermoëlan. Ce temps écoulé et l'étude vendue, M mo Gharière déménage les dossiers, donne congé au grand Gabochet et au petit Birouleau, prépare son définitif veuvage.
Ces semaines d'ombre soutenue ont pâli Marguerite.
A sa première sortie, étourdie du mauvais jour qui luit au fond des ruelles, elle couvre ses paupières. Dolente mais intéressée après l'inanité des jours lamentables, épluchés en priè£è$ communes et en strictes nécessités, la jeune fille, réapparue dans cette ville de son enfance, après cinq ans de couvent, examine les objets et les êtres avec l'œil amusé d'un prisonnier libéré du cachot.
En haut de la place du Commerce, à gauche du parvis Notre-Dame et à l'angle de la pharmacie Morpain, commence la rue Nationale.
M m ° Charière habite là une antique maison, d'un granit beau comme la croûte d'un
pain de campagne. Des demeures semblables, couleurs de miches cendrées, et quelques boutiques modernisées de carreaux, avoisinent le logis de Marguerite.
Deux rangées de pierres ajourées, disposées au bord de la toiture, permettaient aux pigeons de M 9 Charière l'accès des greniers.
Une inattention lui avait laissé tolérer, audesàus delà porte cintrée, des touffes d'herbes en forme de petits plumets qu'agitaient sans cesse les courants d'air.
Seules, ces aigrettes remuent sur la grave façade de pierre.
Successivement les panonceaux du nouveau notaire, la plaque de cuivre du médecin, les lettres rouges du peintre verrier, les boules jaunes et vertes du pharmacien décorent ce côté de la rue. 11 n'y a pas de trottoir mais la chaussée en pente permet l'écoulement des eaux qui, les jours de pluie, cheminent tumultueusement entre les pavés trop gros.
A chaque extrémité, un réverbère à poteau de bois contient, d'octobre à mars, une lampe à l'huile.
La crainte de donner à causer, pour une première promenade après veuvage, oblige M mo Charière à regagner bientôt sa demeure.
Presque irritée de cet asservissement auquel sa jeunesse répugne, Marguerite va au jardin, une petite cour dallée de schistes et bordée de
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— A v . rr;-u^ rr.*rr*T ^.-^n rirrjlav«: r ;c: -/i*.7^ ^r>i -i~£rl; e: s'ea-
— Maman, crie la jeune fille à la bonne dame occupée à enfiler du jais, maman ! je sortirai demain avec Marie-Julienne,
— Tu veux encore promener, fillette? s'étonne M me Gharière. Soit I Tu accompagneras la servante au marché.
Une délicate flaque de vermeil avance au bord de la tapisserie, comme des lèvres rouges se tendent vers une joue, et ce baiser des premiers rayons sur les vieux meubles du vieux logis émeut Marguerite.
L'intimité dé l'ameublement s'accroît de ce sourire discret d'un soleil très ancien, lui aussi, et qui caressa cette armoire, cette table, ces fauteuils, alors qu'ils étaient bellement jeunes, forts, luisant de santé comme cette jeune fille de ferme contact, fruit à peine éclos.
La douce lumière matinale rajeunit cette demeure d'une espérance nouvelle.
Entre soleil ! Baise soleil ! Etreins toute forme, toute matière, toute pensée de ta vibration fécondante !
Presque égayée, un chant aux dents blanches, demi nue et comme éclairée jusqu'à 1 ame, la
jeune fille verse de l'eau sur sa nuque d or, ses seins de rose ; et le cristal fluide, en rafraîchissant ses hanches, les fait frissonner.
Voici bien la première fois que, rompant avec l'hypocrisie enseignée au couvent, Marguerite baigne son corps entier; chatouillé par l'eau dont chaque goutte luit en perle, il s'éclaircit, paraît un marbre veiné d'azur.
Habillée, elle descend l'escalier de chêne.
L'œil de beuf étincelle ; une voielactée tombe aux marches miroitantes, merveilleusement polies.
La cuisine est ouverte, ruisselante d'or, féerique, à cette minute où la baie frappée de soleil, les cuivres projettent des comètes jusqu'au plafond.
Des cascades de rires jaillissent des casseroles; les bassines, en métal rouge et plissées de cabosses, éclatent de mille scintillements et le brasier des tourtières, des bassinoires, des lèchefrites, des écumoires et des poêlons, incendient jusqu'aux extrêmes angles de la boîte à charbon.
Dedans cette atmosphère tout en or, une vestale maigre et soumise, cuite aux flammes d'incalculables vaisselles, verse du lait à la louche et prépare le chocolat.
Depuis vingt ans déjà, Marie-Julienne sert béatement les Charière, et il semble vraiment que cette personne, aux gestes en rond ou en
long* suivant qu elle tourne une sauce ou cire le parquet, ne puisse être autre chose qu'une pauvre servante.
— Vite ! Vite ! Marie-Julienne, prends ton panier ! Je veux sortir avec toi,
La cuisinière s'empresse parmi les casseroles, et ses seaux frottés ont leur huit reflets cQmme des chapeaux de soie. Les yeux brillants, curieux et rieurs des moules à gâteaux, du tourne-broche, des lardoires en flèches de Gupidon, dès écumoires, des grils en persiennes closes, des moines pansus aux ventres d'or,.
et bons à bassiner les draps, ardent autour de Marie-Julienne en caracot garance et bonnet d'indienne bleue. Tournillante, essoufflée et satisfaite, elle assiste à leur bonne apothéose. Les pommettes incarnadines, et les doigts émaillés de vermillon, elle jouit délicieusement de sa belle cuisine vibrante, papillonnante, la pièce dévie et detumulte où sonnent les heurts des poêlons, les tintements des chandeliers et le cliquetis guerrier des broches.
Illuminée de bonheur, Marie-Julienne se retourne vers le couloir obscur et Marguerite comprend l'ivresse de cette bonne femme et comment cette domestique sans regrets a trouvé son jardin des Hespérid es au milieu des astres sonores, accrochés à sa destinée.
Au seuil du logis, la curiosité de la jeune fille s'éparpille. Des ondes lumineuses baignent
à la cime les pignons de la rue Nationale et Ton croirait à deux atmosphères, la plus élevée, chaude et dorée, et l'air de la chaussée, ténébreux, ennuyé, moisi.
Un panier campagnard à chaque bras*, de ces paniers renforcés de fer-blanc aux anses, Marie-Julienne semble un bidet bâté, et son bonnet hoche à chacun de ses pas. La jeune fille sautille à la manière des pierrots et son besoin de course époumonne la bonne vieille.
Place du Commerce, chaque vendredi, quelques poignées de métayères composent un petit marché. Les vendeuses de beurré côtoient l'estaminet de la Boule-d'Or ; les jardiniers, aux peaux rougeâtres, comme saturées d'argile, étalent leurs verdures paisibles sur les marches de la mairie. Les adjoints, lorsqu'ils montent à la salle du conseil, marchandent les choux et les poireaux et la bonne odeur des carottes fraîches et des laitues emplissent leurs délibérations de rusticité. Quelques sauniers, vêtus de toile bise, presque de la couleur du sel qu'ils débitent à la petite mesure d'étain, donnent soif aux paysans rien qu'à les regarder ; aussi les uns et les autres, leurs denrées vendues, assaisonnent d'eau-de-vie leurs bolées de cidre. Les fermiers, habillés de drap bleu et de velours, s'attablent en façade d'une auberge gothique, grise de la poudre des siècles, et ces travailleurs à la sueur de leur front renouvel-
lent des doléances résignées, les mêmes depuis qu'un homme peina sur la terre.
Puis, un peu ivres et abrutis, ils rejoignent leurs coultres et ce roc, si dur,qu'il faut pleurer pour l'attendrir un peu.
Leur marché terminé dans l'attention pointue de quelques bourgeoises, qui épient,les yeux d'angle, pour ne rien perdre de côté et de face aux physionomies des groupes, la jeune fille et la bonne s'acheminent vers l'épicerie Rouillasse.
Sur leur passage, des gens saluent.
Des marchandes, en savates et tablier, avancent à molles enjambées du fond de leurs boutiques, et familièrement prononcent :
— Gomme te voilà grandie, ma Marguerite?
Puis, après un temps accordé à cette nouveauté, elles vont tasser leurs gros reins derrière leurs comptoirs, et jusqu'au soir et les semaines à venir, elles attendront que les clients, attirés par le sucre ou le miel, les viennent déranger en leur petite rue sombre, au fond du cul-de-sac de leurs magasins ténébreux.
Marguerite est chagrine.
Et dans sa pensée de bizarres associations se forment; les marchandises achèvent de se corrompre, de racornir : — ainsi les gens se ratatinent, invendus, comme ces objets restés
50 LA CITÉ DE MORT v
sur place et que la vie dédaigneuse oublié sur l'étagère.
A la prière de la servante, M lle Bouillasse,l'épicière, garde lespanierschargés, et lajeune fille entraîne sa bonne en dehors de la ville,
La venelle aux Minimes, dégouttelante de larmes vertes, est vivement franchie ; Marguerite passe la vieille poterne enlierrée et le bois spongieux du pont bave sous ses semelles.
Aussitôt, c'est la route dure et bleue, et les plans de clivage du schiste tracent des barres transversales, retentissantes aux sabots des chevaux. Au nord, les marais s'étalent, troués de mares gluantes ; mais vers les collines, une lande, magnifiquement pauvre, avec un vêtement de mendiant espagnol, troué et rutilant, jaune de genêts fleuris, rose de bruyères, pourpre de digitales, mauve d'asphodèles et qu'éclaboussent les vagues violettes des rocs ardoisés vous laisse à jamais charmé de cette stérilité, la plus sublime, la plus variée, la plus berçante des espaces de la terre. Ce sol granitique, le plus vieux du monde, émergé des premiers océans, restitue les couleurs éclatantes des mers primaires
Retournée vers Kermoëlan, l'exaltation de la jeune fille tombe. La cendre, la rouille et les moisissures souillent la cité accablée. On dirait d'une housse de chagrin posée des faîtages aux pavés, afin que rien ne remue en cette ville
nostalgique. Non, ce n'est point l'aspect d'une ville vivante*dont la force des habitants semble mouvoir jusqu'aux demeures.
Les cités comme les hommes onÇeur naissance, leur jeunesse ; puis, arrivés à leur âge de vieillesse, perdues, effondrées, appuyées de • bâtons ou de contreforts à l'exemple des vieillards, elles meurent lentement dans de la pluie et de la nuit. Atterrée, Marguerite conçoit le pourquoi de ce silence effrayant. Les rues sans mouvement [avec leur ruisseau médian et leurs pavés osseux se traînent comme des vertèbres parmi les squelettes dépecés de vieilles masures, qu'on laisse agoniser doucement, au fil des eaux, aux heurts des vents.
Au sommet de la colline, et par dessus la ville, la jeune fille retrouve la bande verte des champs et les horizons fumeux qui s'évaporent au ciel de lilas.
Une tour rectangulaire, énorme, dominatrice, une tour dont la pierre a le luisant d'une vieille soutane, atteint aux frises du firmament-
Son horloge, en voix de chantre, annonce impérieusement dix heures.
— Ah ! Mademoiselle, appelle Marie-Julienne, et notre déjeuner ?
Elles rentrent.
D'abord la joie de la liberté recouvrée et des règlements abolis enchante Marguerite.
Chaque matin, les membres encore inéveillés, mais la pensée rafraîchie de sommeil, elle goûte délicieusement la tiédeur câline de ce grand vieux logis chargé de souvenirs, où chaque objet garde en sa couleur et sa forme un parfum suranné delà tendresse des ancêtres . Les vieux meubles ont l'indulgente bonté des vieillards et Ton se sent le petit-fils de ces fauteuils à grands bras doux qui accueillent.
Alanguie aux draps fins, il est agréable à cette indolente d'écouter les bruits familiers de la demeure. Le pas mesuré de sa mère tictaque dans la chambre contiguë, si admirablement régulier, qu'il paraît le battement d'une horloge ; en bas, la cuisine d'or retentit aux conversations éclatantes des cuivres.
De temps à autre, l'allure précipitée d'un piéton sonne aux pavés ; son roulement éloigné, une sonnerie marque le temps qui fuit.
Enfin vêtue, Marguerite court la maison, descend à la cour dallée, considère les créneaux encore mal peignés, leurs plantes embrouillées
sur le front; quelquefois elle stationne devant le fourneau et, amusée, déclare :
— Ah bien, Marie-Julienne, tu riais au moins avec tes chaudrons, ce matin. Quel tapage !
— Est-ce possible, Mademoiselle ? j'y veillerai.
Leur petit déjeuner pris en commun à l'office, une pièce intermédiaire et obscure, jadis réceptacle des dossiers inutiles de l'étude, Marguerite suit sa mère.
Quotidiennement, M me Gharière remet en place des potiches et d'innombrables petits bibelots, statuettes, bouddhas mafflus, confucius chauves, crapauds de porcelaine, dragonnets risibles, qu'elle reçut de son père, un marin,
Marguerite réfléchit au sort étrange de ces images lointaines, grouillantes encore de mouvements torturés, de vivantes laideurs, et, devant ces figurines jaunes, aux yeux aiguisés d'ironie, elle conçoit mieux l'immensité différente du monde, et comme ici, à Kermoëlan, -tout est immobile, maisons dormantes sur landiers horizontaux éternellement ensommeillés. Le désœuvrement de la jeune fille recherche les puériles distractions; du doigt elle taquine un bonhomme hiver,blanc de grésil et dont la tête, embrochée d'un fil d'archal, balance et semble dire : Hélas ! Je suis vieux, vieux ! Puis elle regagne sa chambrette et demeure les mains inactives mais le cerveau plein de visions. Quel-
quefois elle se lève avec une grande envie de courir, de chanter, de rire, puisque cela est permis maintenant, — et sans qu'elle sache au juste pourquoi, elle n'essaye rien, ne poursuit aucune chanson, et, calmée, gagne la fenêtre, s'accoude sur la rampe de fer. Elle trouve un grand charme à suivre les fumées exhalées par les vieilles cheminées et elle détaille complaisamment les formes des toitures et des girouettes. Enfin les yeux mi-clos, elle s'oublie jusqu'à l'heure du déjeuner.
Dans la salle à manger, trop grande pour- sa mère et elle, il semble à Marguerite qu'il faut lutter contre le silence qui tombe des tapisseries et réchauffer l'air de cette pièce glaciale où les mots se congèlent, changent presque de signification.
— Tu ne dis rien, fillette, interroge M me Charière.
Alors elle veut causer, mais soudain, sur une phrase, leur conversation s'arrête et l'on n'entend plus que l'égouttement de la cafetière.
Une fois la semaine, une vieille tante prend placé à leur table.
Née à Kermoëlan, Balsamie Monacre achève
de s'y consumer. — Depuis soixante années, la
vieille fille partage ses loisirs entre les soins de
l'église et l'amitié amoureuse de sa domestique,
Jophie. Ces deux célibataires, à leur déclin,
LA CITÉ DE MQftT 55
s'aiment presque d'homme à femme et les lèvres moustachues de la cuisinière gourmandent parfois sa maîtresse, docile aux soins qu'on veut bien lui offrir.
Par ailleurs, ses besoins de cœur trouvent encore leur épanchement dans le culte des curés successifs et l'entretien d'un chat héréditaire.
Balsamie préside, en outre, l'archiconfrérie de la Sainte-Enfance et discourt excellemment sur la maternité et la .politique des rois bibliques, ces toujours vivants exemples de bon gouvernement.
— J'ai connu ta taftte belle et fraîche, affirme un jour M me Charière.
Effondrée dans une bergère basse qu'elle affectionne, la vieille fille offre, à l'examen de sa nièce, un crâne ovoïde, aux gros cheveux d'ocre, divisés en deux plates-bandes. Les paupières, avancées en auvent, voilent les regards jusqu'aux prunelles claires et dansantes, de vrais yeux de moineau franc, enfermés dans la cage des cils poussiéreux.
Et là s'indique une nature déviée de sa direction par le fatalisme des circonstances. Ses lèvres sont rapetassées de rides, qu'on dirait cousues de fil noir aux commissures, comme pour arrêter la largeur progressive de ses bavardages.
Et la bonne vieille interroge la jeune fille ou bien l'emmène à la cour-jardin ; et son échine
déviée donne à Balsamie une allure de chatte qui aurait attrapé un mauvais coup.
Ainsi, par une lente désagrégation d'ellemême, la femme d'autrefois, saine et , belle, est devenue la ruine branlante d'aujourd'hui.
Pourtant il n'y a pas usure chez elle, mais seulement une abominable atrophie des membres toujours inoccupés. Ses mouvements sont resserrés à n'être plus que des ébauches de gestes, comme ses pensées sont rétrécies à un petit nombre de faits, qu'elle émet sans cesse avec volubilité. La médisance et ces nouvelles faciles, racontées sur les voisines, intéressent son existence. Gela devient le piment et le romanesque de jours trop semblables.
Chaque semaine, au cours du déjeuner, elle ne manque pas de vider son sac de vétilles empoisonnées.
Le repas achevé, elle recommence sa kyrielle à la cuisine, et Marie-Julienne, soumise mais travailleuse, l'écoute, tandis qu'avec ses mouvements en rond et en long, elle récure la marmite ou polit les couteaux.
Lorsque Balsamie, maladroite, cogne un chaudron, mille grognements s'élèvent parmi les casseroles.
Attristée de ces laideurs, Marguerite remonte à sa fenêtre, et le soir la surprend en des contemplations infinies et vagues. L'horizon semble n couvercle de boîte de Chine, laqué de vieil
or, d'étneraude tendre et de vermillon. Elle le voudrait soulever pour y découvrir l'inconnu, la vie du lendemain.
... Le sommeil lasurprend enfin dans l'ombre.
— Maman, le facteur sonne. C'est une lettre.
Apporte-là vite, Miirie-Julienne.
— En effet, on nous écrit de Paris. Ah ! mon Dieu 1
— Maman, vous m'effrayez !
— Devine un peu ce qui nous arrive?
— Est-ce un malheur?
— Non, pas tout à fait ! Ton cousin Paul passe ! la journée de demain à Kermoëlan.
— Mais il est très gentil !
— Tu trouves cela, toi ! Après tout, ce pauvre garçon est le survivant de la famille Lionel, nos oncles et tantes. Mais quelles gens! Quelles gens!
— Qu'ont-ils donc d'extraordinaire, maman?
Je ne les ai pas connus, vous savez bien.
— Ce qu'ils ont fait ? Des absurdités, dçs niaiseries ! Ces sots pouvaient vivre heureux, tran- • q uilles à Bois-Charmé, leur belle propriété.
D'abord, ton arrière grand-oncle, Arsène
Lionel, an voltairien, un esprit faible, donne deux fermes à ses paysans qui en ont assez ri, les gueux ! Son fils Louis, autre imbécile, apprend un métier. C'était une honte pour la famille de le voir passer, enbourgeron, la rue Nationale. Le neveu de cet ouvrier, Pierre Lionel, vend son étude d'avoué qui lui rapportait un argent merveilleux, et réclame une place d'instituteur gratuit. Le jour, il apprenait le calcul et le dessin à des petits voyous ; le soir, il courait les maisons, et, sous couleur d'instruire les artisans, Dieu lui pardonne ses mauvais conseils! Jean Lionel, le père de Paul, menait la charrue aux champs, comme un paysan, et prétendait enseigner aux laboureurs* des cultures et des engrais nouveaux. Aussi un jour, irrités, ils ont démoli les fameuses mécaniques qui devaient remplacer les journaliers, et brûlé ses granges pleines d'engrais puants.
Quant aux mères de ces Lionel, des païennes, des ignorantes qui ne savaient même pas leur Ave Maria ! Ah ! oui, il a été élevé dans de jolis principes ton cousin et je suis curieuse de voir la tête de ce galopin, lâché si jeune dans leur Paris !
— Le pauvre orphelin, plaint Marguerite.
— Orphelin ! Tant que tu voudras I Ce coureur, cet écervelé pouvait se créer une bonne famille spirituelle chez les Pères de la Sainte- Croix, de braves gens qui ne demandaient qu'à
le guider. Un Lionel converti, cela eût racheté cette lignée d^ déséquilibrés, car, vois-tu, ma petite enfant, pour vivre heureux, il faut croire et pratiquer.
— Marie-Julienne ! appelle la vieille dame, tu vas monter un lit de fer, le plus solide que tu trouveras.
...Et tout ce jour elles préparent une réception à cet hôte, un peu redouté, mais qui, après tout, représente un accident important dans le terre à terre des semaines.
Le lendemain, pendant le petit déjeuner du matin, un terrible coup de sonnette ravage le corridor silencieux, puis les tintements dansent sur un air connu.
— Le Fou, soupire M mo Gharière.
— Faut-il lui ouvrir, Madame, demande la vieille servante ? Mais déjà Marguerite au bas de l'escalier accueille un garçon brun, trop mince pour sa baute taille et qui, cavalièrement, embrasse sa cousine et s'écrie :
— Bonjour tante ! Bonjour tout le monde ! sort, et ramène vivement deux roues caoutchoutées qu'il pose contre la tapisserie. Puis il saute sur la vieille dame, la baise au front et demande :
— Vous permettez que je la laisse ici ?
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Ma bicyclette ?
— Tu vas là-dessus, toi aussi?
— Mais oui, ma tante, et en bonne compagnie je vous assure. On roule, on roule I
— Eh bien, neveu, ce n'est pas à Kermoëlan que tu trouveras des personnes comme il faut à Raccompagner.
— Mais si, j'aimerais cela,affirme Marguerite.
— Ah ! vous voyez, tante, j'ai déjà une élève. Bravo, cousine, fait-il en l'embrassant sur les deux joues.
— Viens donc déjeuner, mauvais sujet, intervient M mo Charière, car elle commence à trouver que le cousin embrasse facilement.
Lorsqu'il est assis, en tête-à-tête avec six grandes tartines, sa tante l'interroge avec inquiétude.
— Voyons, d'où viens-tu? que fais-tu? Habiteras-tu Bois-Charmé, tes études terminées?
— Certes non ! On s'ennuie trop à Kermoëlan, rit-il. Moi, vous savez, il me faut du mouvement, des foules, des amis, et que tout cela et d'autres idées encore roulent, roulent vite, vite, comme en bicyclette.
— Malheureux 1 tu te briseras les os à courir ainsi. Prends garde, enfant, termine avec un petit tremblement M me Charière, car elle pense aux autres, aux défunts Lionel brûlés prématurément.
— Oui, qu'est-ce que vous devenez à Paris, renouvelle Marguerite?
— Qu'est-ce que je deviens ?mais je travaille, je lis, je vois, j'écoute, je cause, je dispute, je me bats I
— Ah ! Malheureux !
— Pour des idées, tante, sourit-il de Pair navré de ses deux interlocutrices, et c'est bien la bataille la plus frémissante que vous puissiez imaginer.
Elle se l'imagine si peu, la bonne dame, qu'elle juge son neveu aussi fou que son père et ses oncles.
— Cela est fort bien, mais à quoi ces beaux travaux te mèneront-ils? On m'a dit que tu entrais dans l'enregistrement?
— Ah ! par exemple, me faire enregistrer, moi, éclate-t-il ! Non, non, tante, pas d'enregistrement, de contributions, d'hypothèques ou de tribunaux. Je veux vivre, tout simplement, en étant utile dans ma petite mesure, voilà !
— Ah ! le sot. Je t'attendais là ! Tu vas comme ton aïeul Arsène donner tes fermes ou comme l'oncle Pierre distribuer ton argent à des gens du peuple ; et pourquoi faire, mon Dieu?Sont-ils plus riches à présent. Et toi, tu es plus pauvre...
— En effet, je n'ai pas d'argent adonner, mais de la bonne volonté, ma tante.
— Qu'est-ce que cette monnaie-là, petit?
— C'est de la monnaie de singe, tante, termine le jeune homme avec une grimace co-
mique pour rompre les chiens, et il entraîne . j Marguerite dans le jardin.
— Vous, ma cousine, mettez-vous en face de moi, à la lumière, que je vous^ regarde. Dans votre maison, là-haut, on n'y voit guère. Oh! Oh ! Vous êtes charmante, mais vous serez encore plus jolie!.
— Moi jolie ? quelle plaisanterie !
— Voyez-vous cette grande fille modeste. Ah!
la bonne élève du couvent !
— Oh ! si Ton peut dire, j'avais même de mauvaises notes,
— A la bonne heure !
— Vous vous moquez, Paul.
— Non pas, petite cousine, bien au contraire, je suis très sérieux. Vraiment, cela fait plaisir de trouver de temps à autre une révoltée. Il y a trop de bons sujets dans l'existence et c'est de cela que nous souffrons. Je tenais de race, paraît-il, et je suis devenu mauvaise tête, comme d'autres marguilliers, ou conservateurs de musée. Nous sommes là-bas, à Paris, une troupe de ma sorte, faisant profession de ne croire à rien de ce qui vous est sacré. Hélas ! à trop marcher sur le pied de M. Tout-le-Monde, nous sommes mal notés, et je parie que ma tante...
— Pourquoi ne vous amendez-vous pas, propose Marguerite.
— Tenez ! Vous êtes trop gentille, rit l'étudiant
en posant par trois fois ses lèvres sur les joues de sa cousine.
— Voilà des manières bien communes, bougonne M me Gharière en accourant aussi vite que ses grosses petites jambes le lui permettent, et elle ajoute :
— Préparez-vous ; nous allons passer la journée à Coat-Bihan.
— Gomment, si loin, maman ! s'écrie Marguerite radieuse, en pensant aux neuf lieues qui séparent Kermoëlan de la côte.
— Bravo, tante, applaudit Paul.
Il semble à la bonne dame qu'en emmenant, très loin, sa fille et son neveu, elle calmera ses appréhensions. Elle évitera au moins les curiosités des voisins et de la tante Balsamie. Une voiture attend à la porte. Ils prennent place dans le breack mais pas assez vite pour ne point entendre M 1Ie Bouillasse, l'épicière, chuchoter à sa bonne :
— Ce doit être son promis, à la demoiselle?
Au passage, devant la pharmacie, M. Ana-
créon Morpain, ancien interne des hôpitaux, arrête de tourner un sirop et les suit d'un regard mélancolique.
Le cocher mène rondement ses deux bêtes; les remparts sont franchis, les talus bondissent de chaque côté des sièges. Après des kilomètres courus sur un sol stérile, les jeunes gens aperçoivent des champs roux, vert pâle ou vert
foncé ; des sillons fraîchement éventrés fument vers le ciel. De tous les côtés, la lande est combattue, terrassée, fouillée ; des outils, comme des armes, sont fichés en de larges blessures ; des charrues labourent et à l'horizon, des nuages moutonnent sur des feux d'herbes inutiles.
Paul, levé dans la voiture, montre les labourages et crie:
— Mon pauvre papa ! La voilà son œuvre !
— Ah ! mon cher ami, gourmande la. bonne dame, es-tu plus riche maintenant que ton enfant prodigue de père a gaspillé ses terres, donné ses fermes?
— Eh bien, tante, et cette population, tenez, regardez-les ! N'est-ce donc rien qu'ils vivent en joie et en prospérité !
Comme je l'admire, mon père, quand je vois tout cela !
— Oui, oui, Jean était un brave homme, reprend M mo Charière, n'empêche qu'il t'a ruiné, mon garçon !
— Bah ! ruiné, qu'est-ce cela? Allez, allez ! puisque je n'ai pas d'argent, ce n'est pas avec des sous que je remuerai le monde; et vous verrez, plus tard, les gens seront aussi beaux que la terre de mon père, quand nous les aurons bêchés et ensemencés !
— Là, là, le voilà qui déraisonne, ce LioneL
— Oui ! oui ! corne à tue-tête aux oreilles de
oe, non ire au Soleil 1
rmoolan, Luum !
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plutôt laraer. La voici qui pari chapelet et L'égrèûe. Àr- (6 de ta
cur < draperies
-cend i at plus la mer,
l du gol ira vers Us déni
mcrures d'une terre l
es surplom-
t, des points d'ôrg d'ormi leurs feuill
nt lô
trailles de la nuit vers ce firmament si beau et contre cette mer vivante. Enfin, tout autour de l'horizon, des montagnes irisées projettent sur les flots leurs murailles violettes et roses.
C'est tout un paradis de lumière et de couleur. Là-bas, les barques charruent les sillons mobiles ; ici, les socs lourds taillent des vagues fécondes. Il y a là-dedans du travail et du mouvement, toute la raison d'être : Tunique !
La vieille dame s'est endormie dans le break arrêté ; les cousins mettent joyeusement pied à terre, tandis que le cocher lève son chapeau à galons de velours agités par l'air, et crie : Goat- Bihan !
Une ferme, ancienne gentilhommière, dresse un large cintre, une porte triomphale et deux tourelles à pigeonniers sur des assises granitiques. La pierre des vieux bâtiments, d'un gris tendre, mouchetés de lichens en vieil or, luit doucement sous les arceaux des chênes.
Un homme, de race antique, s'en vient lentement, avec la gravité que donne, un passé de plusieurs milliers d'années et invite les maîtres à prendre collation à la ferme.
Ils vont, amusés, s'asseoir sur les bancs, dans la vaste salle où tant de générations naquirent, vécurent, expirèrent. Les lits, mis en place, depuis des siècles, ont vu tout ce cycle sur leurs couches, et cela donne une effrayante grandeur à cette maison d'humanité.
Paul et Marguerite beurrent du pain noir, de ce pain non civilisé, comme le four campagnard le produit, et le fermier sourit de cette belle santé goulue qui met en' appétit pour les choses petites et grandes.
Puis les jeunes gens descendent sur la grève. La splendeur fauve des falaises les écrase, et devenus des insectes fragiles, au milieu de cette nature énorme, faite de rochers aux profils de bêtes préhistoriques et d'une mer dont l'infini laisse supposer une étendue d'eau à noyer tous les mondes, Marguerite baisse la tête, prise de terreur sacrée, et sur l'interrogation de Paul, elle avoue :
— Devant la mer, Je me crois toujours à l'Elévation !
— Et moi, pieuse cousine, cela me rend fou d'immensité. Je passerais ici des jours et des ans à tracer, sur ces espaces que ma raison ne peut limiter, des dessins si beaux, si majestueux, qu'ils m'enchanteraient !
— Remontons cette falaise, la plus haute, voulez-vous ?
— Oui, la plus haute des plus hautes, sourit vaillamment Marguerite, et son cousin l'aide dans cette folle ascension où, comme des mouches au plafond, ils s'accrochent des genoux et des ongles aux aiguilles de pierre, se hissent, bondissent et rampent jusqu'à ce triomphe de sentir sous leurs pieds la montée vaincue.
pètent leur quatre coups, les unes après les autres, elle songe.
— Qu'est-ce que j'attends ici, aujourd'hui, demain et dans la suite des semaines ?
Alors, elle regarde la rue muette, les maisons prêtes à s'endormir, le bâillement des couloirs ; les cheminées sans respiration et la ligne des pignons en bonnet de nuit.
La ville stagne ; une pesanteur tombe du ciel de bure, et le noir clocher, ensoutané, médite sur la mort étendue à son ombre, le cimetière, et plus loin, les marais crevés d'eau immobile. A ce moment le vent amène jusqu'à Marguerite la vibration d'un crescendo musical et tessons, affaiblis par la distance, évoquent des sanglots de troupeaux, le soir, au dernier soleil.
Bientôt les promeneurs rentrent ; ils poussent devant eux leurs enfants tristes qui perpétueront l'ennui.
Un peu avant le crépuscule, les dernières boutiques closent leurs volets et Ton entend les verrous et les serrures de fer enfermer la vie.
C'est l'instant où le garçon de salle du café républicain monte sur une chaise et allume la suspension ; puis il range les chaises, jette de la sciure de bois sur le plancher et pose les crachoirs à portée des fumeurs. Ce garçon a servi dans une grande ville et porte un smoking d'alpaga.
II ii s noms
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Irait ndrûd'àu très vil:
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pètent leur quatre coups, les unes après les autres, elle songe.
— Qu'est-ce que j'attends ici, aujourd'hui, demain et dans la suite des semaines ?
Alors, elle regarde la rue muette, les maisons prêtes à s'endormir, le bâillement des couloirs; les cheminées sans respiration et la ligne des pignons en bonnet de nuit.
La ville stagne ; une pesanteur tombe du ciel de bure, et le noir clocher, ensoutané, médite sur la mort étendue à son ombre, le cimetière, et plus loin, les marais crevés d'eau immobile. A ce moment le venl amène jusqu'à Marguerite la vibration d'un crescendo musical et les sons, affaiblis par la distance, évoquent des sanglots de troupeaux, le soir, au dernier soleil.
Bientôt les promeneurs rentrent ; ils poussent devant eux leurs enfants tristes qui perpétueront l'ennui.
Un peu avant le crépuscule, les dernières boutiques closent leurs volets et l on entend les verrous et les serrures de fer enfermer la vie.
C'est l'instant où le garçon de salle du café républicain monte sur une chaise et allume la suspension ; puis il range les chaises, jette de la sciure de bois sur le plancher et pose les crachoirs à portée des fumeurs. Ce garçon a servi dans une grande ville et porte un smoking d'alpaga.