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pètent leur quatre coups, les unes après les autres, elle songe.
— Qu'est-ce que j'attends ici, aujourd'hui, demain et dans la suite des semaines?
Alors, elle regarde la rue muette, les maisons prêtes à s'endormir, le bâillement des couloirs; les cheminées sans respiration et la ligne des pignons en bonnet de nuit.
La ville stagne ; une pesanteur tombe du ciel de bure, et le noir clocher, ensoutané, médite sur la mort étendue à son ombre, le cimetière, et plus loin, les marais crevés d'eau immobile. A ce moment le venl amène jusqu'à Marguerite la vibration d'un crescendo musical et les sons, affaiblis par la distance, évoquent des sanglots de troupeaux, le soir, au dernier soleil.
Bientôt les promeneurs rentrent ; ils poussent devant eux leurs enfants tristes qui perpétueront l'ennui.
Un peu avant le crépuscule, les dernières boutiques closent leurs volets et Ton entend les verrous et les serrures de fer enfermer la vie.
C'est l'instant où le garçon de salle du café républicain monte sur une chaise et allume la suspension ; puis il range les chaises, jette de la sciure de bois sur le plancher et pose les crachoirs à portée des fumeurs. Ce garçon a servi dans une grande ville et porte un smoking d'alpaga.
Il indique aux consommateurs les noms des boissons à la mode et donne des conseils aux joueurs de cartes. Les hommes de la bourgeoisie achèvent de tuer là leur dimanche. Leurs femmes dorment.
Cette nuit, Marguerite violemment passionnée, lit le « Docteur Pascal, » de Zola.
Ainsi c'est vrai, à côté de cette tombe silencieuse où s'égoutte son cœur, Marguerite aperçoit une existence vibrante, animée, pleine de promesses et d'aventures. Et du livre de Zola il lui reste l'odeur puissante de la vie. Sans doute elle ne comprend pas tout, mais il demeure en elle une admirable apothéose de cris, de baisers et de soleil. La raison d'être se résume dans le grand élan de vérité et d'amour, et les songes de Marguerite se peuplent de gestes larges, d'étreintes puissantes et d'appels victorieux comme des fanfares. Elle a soif d'air, soif d'espace, soif de lumière.
Alors elle entraîne Marie-Julienne, très loin, dans la campagne, au hasard. Elle voudrait marcher assez vite pour atteindre d'autres villes, pour aborder d'autres espoirs... mais la ser-
vante impitoyable la ramène à Kermoëlan.
Sitôt qu'elles approchent delà ville morte, les demeures se présentent à l'esprit de Marguerite sous l'aspect de mausolées et les gens ne lui semblent vivre assez que pour ne point mourir tout à fait. Les artisans, sur leurs seuils, ralentissent leurs mouvements pourvoir passer la demoiselle et des casseurs de bois essuient leurs fronts, durs comme des coins; les tricoteuses détirent leurs bras et par-ci, par-là, des vieux assis sur des marches achèvent de sécher comme des mousses.
Au retour de ces expéditions, Marguerite, très lasse, tombe sur son lit et de brusques alternatives de froid ou de fièvre glacent ou enflamment son visage. M m ° Charière la surprend monologuant à voix haute pendant une crise.
Elle est effrayée, mais la jeune fille la rassure,
Marguerite continue secrètement de puiser des émotions violentes à la bibliothèque de son père. Sa candeur la préserve : elle ne comprend pas encore cette sensualité dont débordent quelques romans, seulement une admiration prodigieuse lui vient de cette passion où se fondent toutes les aspirations, toutes les espérances. Et si elle considère la vie de chaque héros, elle juge qu'il atteint son point culminant dans l'amour, et gu'après cela, c'est pour lui la chute irrémédiable ou le maintien glorieux sur des sommets infinis.
Marguerite souiïre de ne pouvoir s'échanger en de libres conversations. Elle voit bien deux amies de pension ; la première,Jeanne Roncier, est enfermée dans uneétroite dévotion et peuple ses minutes d'images pieuses et d'oraisons jaculatoires. La piété lui devient un instinct et parfois un tic force la longue fille à d'insolites génuflexions dans la rue, chez elle ou au milieu d'un repas. Lorsque Marguerite parle amour, elle répond :
— Amante du Christ, épouse de Dieu !
Elle interroge Marthe Domais, mariée depuis quelques mois. Celle-ci sourit béatement, lève des paupières endormies et soupire :
— Oh ! Marguerite, ma petite enfant !
Non encore une fois on ne la comprend pas.
Elle cherche de belles impressions, [la plénitude de la vie et l'expression d'un poème définitif.
Mais son amie, mariée et fière d'être enceinte, sort avec la placidité lourde d'une poulinière.
Chaque année, cette bonne mère donnera à son mari un fils comme une récolte attendue... et plus tard, vieillie, elle apprendra à connaître l'amour dans les livres choisis de la bibliothèque rose.
Si j'étais un garçon, réfléchit Marguerite, je partirais, car ici, ils sont trop bêtes.
Je voudrais vivre comme Paul !
L'été avance. Une chaleur molle tombe du ciel et l'air trouble remonte de la chaussée.
Kermoëlan sèche dans cette atmosphère de feu et les charpentes des maisons ont d'inquiétants craquements pendant la nuit. Le sommeil, plus profond, ferme ses volets sur la petite ville. Les voisines, qui cousent aux fenêtres, clignent les yeux sur leurs travaux et leurs mains ratatinées dorment sur les ouvrages. A midi, les journaliers, après manger, s'étendent sur le ventre dans des coins d'ombre. Des chiens avec langueur bâillent sur la rue, rarement troublés dans leur somme. Par contraste, les ouvertures des boutiques paraissent plus sombres sur les murs éclatants et les marchands, les coudes au comptoir, stagnent dans l'attente des clients. A cinq heures, Baptiste, le garçon du café républicain, arrose huit thuyas rangés en quinconce sur la terrasse, et de sa serviette, il- chasse les mouches collées au sirop de gomme.
Lorsque vient le crépuscule, les gens reposent devant leurs seuils, lassés de l'inactivité où les tient la canicule.
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l'adore, des scènes d'une beauté grandiose l'exaltent ; elle murmure d'une voix tremblante des noms écrits ; ensuite, les bras ouverts, elle attend l'impossible, peut-être Paul ! et cela se dénoue dans des crises de larmes intarissables... M me Charière et sa fille ne se comprennent plus et Marie-Julienne, qui, a élevé Marguerite, sent qu'elle lui échappe davantage chaque jour. Quelquefois la maîtresse et la servante, soucieuses, considèrent la jeune fille, et ouvrent de gros yeux fixes qui ne voient pas, qui n'ont jamais rien vu.
Les ecclésiastiques fréquentent la maison de M me Charière. Elle ne les attire pas, mais les reçoit avec plaisir. Ces prêtres savent ainsi un certain nombre de demeures où leur présence met des consolations et leurs paroles apportent des espoirs.
Ces hommes, veufs de la vie qu'ils auront côtoyée sans l'épouser, aiment les salons des femmes veuves.
Ils s'y sentent à l'aise, dans une atmosphère
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homme apporte à ses pénitentes de légers feuillets pour des dévotions nouvelles ou perfectionnées. Les prières sont imprimées ; il suffit de les lire deux fois le jour, en bissant certains passages, le matin en se levant, et le soir en se couchant.
Il enquête aussi sur le nombre des rosaires récités et collationne le général des chapelets pour l'annoncer en chaire.
— Il faudra battre le record du mois dernier, et toutes les lèvres ne seront pas inutiles pour atteindre à ce beau progrès, dit-il, en empruntant un langage sportif.
Pensez donc, mes chères filles, la France languit sous des dévotions imparfaites. Arrachons au bon Dieu, par la force des prières, le salut du pays.
Il se réjouirait de voir ses fidèles rivaliser d'ardeur, clamer à pleine voix leurs Pater et leurs Ave et prier si haut qu'ils seraient entendus de la très Sainte Vierge et de son divin fils.
Complaisamment renversé sur le meilleur fauteuil de M me Charière, M. Grapin énonce ce beau programme, tandis qu'agenouillée devant un feu de bois, la bouche priante et les mains onctueuses, la bonne dame surveille les rôties et prépare le thé.
— A propos, fait M. Grapin, je ne vois guère votre fille Marguerite. Dieu me pardonne, elle n'a pas communié le premier vendredi du
mois, pour le Sacré-Cœur, et vous savez pourtant les intentions pressantes de Monseigneur à ce sujet?
— La pauvre petite était souffrante !
— Bien ! Bien ! mais aujourd'hui ?
— Marie-Julienne, commande M me Charière, allez chercher Mademoiselle.
Lorsque Marguerite aperçoit le prêtre, elle lui sourit avec effort et se tient raide dans sa robe unie.
Par le droit que lui confèrent les ordres, M. Grapin explore le cœur de la jeune fille, ouvre à deux battants l'armoire secrète où Marguerite cache, avec les convictions qui lui sont propres, ses réflexions, et déjà le petit trésor dont elle enrichit sa personnalité.
Habitué aux faciles perquisitions d'âmes fabriquées à la douzaine par la main des bonnes mères et des directeurs spirituels, M. Grapin ne saurait soupçonner un apport nouveau dans une conscience, et il n'imagine guère qu'une jeune fille chrétienne puisse posséder des sentiments originaux et des idées.
Une adolescente élevée suivant la bonne formule ne doit se distinguer en rien de ses sœurs, puisque tout ce qu'elle contient de science, de bonté ou de sottise, lui a été minutieusement débité > puis disposé dans un intérieur dont la clef appartient au confesseur.
Où Marguerite aurait-elle puisé l'esprit de
présomption et d'orgueil qui permet à l'âme de s'évader des dogmes matricules, dont l'ensemble compose la somme de connaissances suffisantes pour une femme dévote? Le large chanoine sent qu'il bute contre une énergie déjà disciplinée et consciente de son avenir. Cette constatation Fétonne au plus haut point. En quoi l'éducation des religieuses de Saint- Gildas et celle de M me Gharière laisseraient-elles place à des révoltes?
Ah ! s'il avait su l'influence des livres, M. Grapin eût crié d'une voix tonnante contre les auteurs qui ne pensaient pas comme lui et avec quelle joie il eût brûlé les romans à défaut des écrivains ! La mauvaise presse 1 lorsqu'il en parlait il la foudroyait de ses anathèmes et il était heureux d'avoir baptisé lui-môme, de bonne presse, ce qu'il recommandait, les larmes aux yeux. Devant cette enfant rebelle il n'eut qu'une réflexion : elle s'ennuie, et il lui promit le prêt de plusieurs brochures sur sainte Agnès et sainte Scolastique dont la lecture est toujours d'une actualité brûlante. 11 avait aussi composé un manuel du sanctuaire intérieur à l'usage des jeunes personnes.
Soudain, avec une vivacité charmante chez un si gros homme, il lui pince le menton de deux doigts mous comme des bâtons de guimauve fraîche, et dit avec enjouement :
— Qu'est-ce qui portera la bannière de sainte
Brigitte à la procession du quinze août? Eh bien, ma petite enfant, ce sera vous !
... Et le curé soulève, d'un han ! puissant, son corps enfoncé dans le fauteuil et laisse M me et M lle Charière sous le coup de cette impressionnante nouvelle.
En s'en retournant au presbytère, il sourit de son habileté et pense que la révolte de Marguerite s'amollira par un tel exercice de piété.
Tenir la hampe de sainte Brigitte, dans ses deux mains, quel moyen plus efficace pour édulcorer un cœur endurci?
En ce jour, la petite ville noire devient une cité blanche.
Les draps déroulent leurs nappes de lumière des croisées jusqu'aux pavés; et les portes, les couloirs creux, les trous d'ombre sont comblés par ces rideaux de blancheur.
Entre ces deux murailles de linge frais, les habitants affairés disposent des guirlandes, festonnent la toile de fleurs en papier, jettent sur la chaussée des verdures.
Le soleil d'août tourne dans ces blancs corri-
dors et réfléchit des fusions d'argent, et le ciel plafonne de bleu les corniches. Les gens trottent dans une fournaise de craie et d'azur, posant parfois leurs pieds dans des pénombres violettes et brûlantes.
En ce jour, la petite ville noire devient uue cité de lumière et les cloches réveillées s'envolent à tire-d'aile avec des oiseaux sombres, troublés dans leur sommeil.
A la sortie des vêpres, sur la place Notre- Dame, le cortège s'organise. Les vicaires étroits, montés sur leurs grandes jambes, se multiplient comme des chiens de berger autour du troupeau, et les religieuses de la Sagesse, les frères quatre-bras, le bedaud et le suisse disposent les enfants de l'école en deux paquets, mâles et femelles, étages par rang de taille.
M me Gharière regagne sa maison. Depuis quelque temps ses jambes ne lui permettent plus les longues stations. Elle décide de considérer la procession de ses fenêtres, ainsi elle verra mieux Marguerite et la bannière de sainte Brigitte. La tante Balsamie l'accompagne et son rire, en cri de poulie, dit toute la joiequ'elle éprouve de cet événement considérable.
Le grand œil farouche du soleil fulmine sur Kermoëlan écrasé de chaleur. Les habitants congestionnés suivent le cortège et les rues désertées voient passer seulement sur leurs chaussées des chiens excités, langues pendantes.
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