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Ils portent des oriflammes pontificaux d'an jaune effrayant ou des mousselines imprimées d'images dévotes : le mystère douloureux, la couronne d'épines, le mystère glorieux, la résurrection 1
Mais leurs tailles augmentent; les pantalons succèdent aux culottes et les plus grands des écoliers brandissent des bannières multicolores, illustrées de scènes mémorables. C'est Jean- Baptiste de la Salle enseignant les enfants sur un fond violet. Une percale jaune avec un cœur rouge porte en gros caractères : Aimé soit partout le Sacré-Cœur de Jésus !
Des jeunes garçons de campagne, en vestes minuscules et cravates rose vif, piquées de bleu, penchent leurs visages mouchetés de rousseurs sur des paroissiens.
Parfois, tous ces enfants, sur un cliquetis de raquette, chantent des cantiques, dolentes supplications par lesquelles ces pauvres cohortes célèbrent un Dieu trop haut sur son trône de feu!
Un prêtre en surplis commande une troupe légère d angelots, fillettes et garçonnets vêtus de mousselines qui les font ressembler à des roses mousseuses et l'on voit ces grosses fleurs jeter en l'air de toutes petites fleurs.
Sous leurs auvents d'ombre, des religieuses aux pâles visages de plantes de la nuit, glissent doucement, emboîtées les unes dans les autres
LÀ CITÉ DE MORT fi7
et le bruit de leur marche est un susurrement. Parfois Tune des sœurs replie les pétales de sa cornette et son visage disparaît.
Au centre du cortège apparaissent les filles de la confrérie de la Sainte Vierge, parmi lesquelles les trois demoiselles du receveur, l'aînée avec ses quarante-quatre ans, et d'autres personnes virginales de soixante années, enrobes blanches barrées d'azur.
Une pauvre femme machurée, ses épaules étroites supportant mal une grosse tête grêlée, promène une bannière avec cette inscription : Jésus m'a aimée !
— VoUi Marguerite, rit Balsamie,et M me Charière reconnaît la jeune fille, rougie de chaleur, et les deux mains crispées sur la hampe. Autour d'elle des enfants de Marie, des saints anges et des petits Jésus tiennent les cordons de soie. Sur des brancards, des statuettes de plâtre, petites idoles gonflées d'or et d'argent, saints et saintes aux expressions nices, Vierge gâteau en biscuit, mesquins oriflammes jaune de soufre, étendards ornementés de chromos collés sur le tissu, cierges fondant de chaleur et s'inclinant en courbettes, défilent entre les deux murailles éblouissantes.
En arrière-garde, le hurlement grave des chantres précède la masse pesante des recteurs des paroisses voisines et du curé-doyen, M. Grapin, en rochet ajouré et camail liseré de violet.
Le bon prêtre esl serti comme un joyau truculent dans une monture de paroissiens endimanchés.
Leur troupeau bêlant avance en masse brune et, sur ce champ mouvant, couleur de terre, les têtes paraissent des potirons jaunes ou rouges, choux frisés ou betteraves suivant la forme des crânes ou le ton des peaux.
Les femmes, humbles/sont groupées derrière la statue de la Vierge. Au-dessus de leurs châles noirs, leurs coiffes en cocottes de papier blanc palpitent ; elles sont les plus ferventes et, les yeux clos, les paupières cuites, elles accompagneraient le clergé en enfer, s'il prenait fantaisie aux messieurs prêtres de les mener en cet endroit.
M me Charière et tante Balsamie regardent encore... et le dernier processionnant a tourné la rue Nationale.
Les chants, en s'éloignant, prennent une si-* gnification lamentable. Dépouillés de ce qui était encore de la foi et de l'espérance, ils paraissent ce qu'ils sont vraiment, une supplication désespérée pour attenter au repos de ce Dieu trop immense qu'ils voudraient troubler en sa sérénité pour lui crier : .
— Vois donc comme nous mourons dans chaque seconde et combien la courte joie ne paie pas la somme de douleur.
La clameur fatale de ces pauvres gens tourne
dans les grands corridors blancs que traversent parfois des ombres violettes, et Marguerite, épuisée de fatigue, et les enfants de Marie, les saints anges et les petits Jésus trébuchent sur les feuillages écrasés, inconscients de ce qu'on exige d'eux et entraînés par cette grande machine religieuse qui commence à la croix processionnelle pour finir aux épaules puissantes de M. Grapin.
Et les cantiques succèdent aux cantiques :
Je suis chrétien, voilà ma gloire, Mon espérance et mon soutien, Mon chant d'amour et de victoire.
Je suis chrétien ! Je suis chrétien 1
répètent sans élan les enfants et les parents.
Ils chantent ainsi ces vieilles choses ; elles ne leur inspirent plus que de grands sanglots sans l'allégresse formidable qui soulevait les premiers et les vrais chrétiens, alors qu'aucune Eglise n'avait encore canalisé le lyrisme de la foi.
Maintenant la procession côtoie les vieux remparts. Son serpent bleu, rose, jaune, sur lequel les bannières forment des crête?, diminue de toute l'immensité de la campagne, et les monts écrasent cette pieuse manifestation de la splendeur de leur masse.
Les cris des fidèles ne sont plus que des
chants grêles d'oiseaux, et leur foule se confond avec les cailloux des sentiers.
Le ciel est profond, magnifié de lumière et si largement étendu sur la ville qu'il semble plus large, plus inaccessible que de coutume. 11 vêt l'espace infini, développe sa courbe par delà les montagnes et les rochers en silhouettes, sont prosternés devant l'occident tout en or.
La procession remonte par un sentier creux et les ronciers accrochent les mousselines.
La croix atteint au cimetière ; les enfants et les fidèles passent la grande allée des tombes et s'enfournent dans la nef.
A cet instant même, la diligence de Kermoëlan quitte l'hôtel delà Boule-d'Or et (fans un bruit de grelots fêlés, cet équipage roule vers la gare et l'inconnu.
Marguerite dépose sainte Brigitte. Le sacristain ferme le porche et l'on recommence d'implorer»
Kermoëlan s'abandonne sous sa roble blanche qui, dans le soir, se teint d'or jaune et d'or rouge.
L'occident trempe les linges frais dans sa grande cuve de pourpre et tandis que la bénédiction tombe sur les têtes des habitants, on dirait qu'un carnage a barbouillé de sang les murailles; les corbeaux, chassés par les cloches, tourbillonnent dans le ciel écarlate avant de rentrer aux trous des flèches.
Alors Baptiste, le garçon du café républicain, passe la tête à travers les draps et commence de les rouler.
Des domestiques et des petites gens décrochent leur linge.
Le pharmacien allume ses lampes derrière les boules de couleur.
Comme c'est dimanche, la dame de Phuissier fait grelotter son piano et, sur la place du commerce, les trois demoiselles du receveur se promènent de long en large, flanquées de leur père et du jeune homme des contributions indirectes.
— Maman, dit Marguerite, après souper, je ne porterai plus jamais la bannière, c'est trop triste !
— Gomment ça, sursaute M me Charière?
— De mon temps, nous acceptions cela comme une grande réjouissance, crie tante Balsamie. Quelle singulière enfant es-tu donc?
Les coudes aux appuis de bois de la fenêtre et ses petites mains liées à se tordre, la jeune fille regarde les volets clos des maisons de la grande rue. Leurs raies noires forment des barreaux inexpugnables à son désir.
Depuis une semaine, M me Charière prépare un voyage à Vannes que huit lieues séparent de Kermoëlan. Marguerite surprend d'étranges conciliabules. Tante Balsamie et un vieil oncle, rarement entrevu, multiplient leurs visites à sa mère. Quand la jeune fille approche, ils la regardent avidement comme s'ils la voyaient pour la première fois.
Le matin du départ, fante Balsamie veille sur la toilette de sa nièce, et ses vieux doigts en osselets craquent à serrer des nœuds de ruban. Une laide et prétentieuse robe déguise la jeune fille; mais sa jeunesse souple lutte contre la coupe guindée de son vêtement, et ses beaux yeux intelligents font oublier le style baroque de sa coiffure. Pour une fois, M me Charière abandonne le veuvage et se pare d'une étoffe écossaise ; à son chapeau, des prunes, qui paraissent avoir été conservées à l'eau-de-vie, sont posées sur une litière de verdure.
Le vieil oncle et Balsamie embrassent avec effusion les voyageuses, multiplient les recommandations et les châles, pressent le cocher d'exhortations contradictoires :
— Soyez prudent 1 Marchez vite !... et la voiture démarre.
La route blanche traverse des talus couverts de ronces, et des chênes, souvent émondés en forme de gros bâtons noueux, indiquent la ligne de haies.
Par derrière, Marguerite entrevoit les champs divisés en damiers désespérément uniformes.
Une résigation passive monte de cette pauvre terre trop travaillée. Parfois, au roulement de l'équipage, des paysans s'immobilisent dans des postures courbées et leurs têtes virent lentement pour suivre des yeux les passants.
A Vannes, ces dames descendent chez des amis, les Guignaudot.
Ils vivent ensemble, le père, la mère, un vieux médecin, sa femme plus âgée que lui et le fils sans âge, rouge et bourgeonné.
Pendantles repos que lui laisse l'asthme dont il souffre, M. Guignaudot père professe l'antisémitisme. 11 a vu rarement des juifs mais il exerce néanmoins de confiance sa verve. 11 lit Drumont et se crée toute une atmosphère de combats, à lutter imaginairement dans son cabinet de travail, contre l'envahissement de la juiverie. Le soir, il ferme soigneusement ses portes et pour rien au monde il n'ouvrirait à un homme orné d'un grand nez.
Dans ce milieu de braves gens, Marguerite sommeille, ressassant dans son souvenir le der-
nier livre parcouru. Pendantce temps, M me Gharière aide la famille Guignaudot à renverser le gouvernement athée. Ils s'emparent précisément du pouvoir quand le voiturier vient chercher Marguerite et sa mère.
Après des adieux, un peu trop expansifs pour la bonhomie somnolente de cette journée, ces dames disent au cocher : Allez !
Dans un coup de fouet sonore ils partent.
— Eh bien , Marguerite, comment trouves-tu M. Albert?
— Lui ! maman, je ne le trouve pas, je l'ai si peu regardé !
: — Ah ! sais-tu qu'il vient d'être reçu médecin et que son intention est de s'établir à Kermoëlan?
— Non, maman.
— Et sans doute il se mariera, fillette 1
— Pourquoi pas, maman ?
— Voyons, Marguerite, te plairait-il?
— Lui, maman!.,, lui!... et la jeune fille rit de tout son cœur.
— Mais enfin, explique-toi, grande enfant?
— Il est laid et rouge l
— Parce qu'il est fort et d'une belle santé.
- — Il a l'air bête.
— Oh ! par exemple, Marguerite, un docteur, peux-tu dire, mon enfant.
— Enfin, il n'est ni joli, ni intelligent comme Paull
— Qu'est-ce que tu veux dire? T'imagines-tu que ce Lionel t'épousera ? Un polisson qui parle publiquement contre notre sainte religion. Oui, oui ! la Croix du Morbihan le marquait encore samedi dernier^!
Les mois succèdent aux mois et la petite ville continue de sommeiller. De temps à autre un mur se lézarde, des pierres échappent d'une corniche, et, aussi, l'on porte en terre un être dont la vie falote s'est tarie, goutte à goutte, au fond d'une de ces maisons obscures. Après l'enterrement, la demeure du mort paraît plus creuse, vouée à l'effritement, à la dissolution dans l'eau de pluie.
Marguerite, avec angoisse, voit les années marquer des tombes dans les rues: Kermoëlan devient un cercle dont le rayon rétrécit chaque jour par la mort et la décrépitude.
... Ce soir-là, après le dîner, Balsamie et M me Charière livrent un suprême assaut en faveur d'Albert Guignaudot. Depuis l'an dernier on presse vivement Marguerite d'accepter le médecin.
D'abondantes larmes répondent pour elle, et,
retirée dans sa chambre, un désespoir sans borne l'écrase de douleur et de honte.
Oh ! tous ces beaux héros et cette vie magnifique dont son imagination lui trace l'apothéose, toute cette lumière vibrante, toute cette passion et ces enlacements surhumains dans des paysages de rêve, sombreraient-ils dans la médiocrité de cette union ?
Un monde de cris d'amour, un univers de baisers et de beaux gestes chantent dans sa mémoire. Et il lui faudrait donner cela et livrer son^ corps à cet homme rouge et épais?
Puis, soudain, l'image exécrable de Balsamie se présente à son esprit.
— Quoi! Elle pourrait devenir cela — plus tard ?
Et la phrase de sa mère revient à sa mémoire.
— J'ai connu ta tante fraîcheet belle femme. . .
— M me Guignaudot, s'il vous plaît?
— C'est là-bas, cette maison avec un perron.
La laitière se dirige vers la porte et demande
à parler à Madame? Marguerite descend et la bonne femme offre son lait. Chaque matin elle l'apportera et Madame sera contente.
Puis le boulanger, l'épicier, le boucher proposent leurs services et elle accepte. Maintenant il lui faut s'occuper des détails ménagers, veiller à la table, au service, discuter, marchander.
...Elle est mariée. Ce grand acte de sa transformation de vierge en femme s'est fait si simplement, que maintenant elle est étonnée. Eh ! quoi, le mariage est cette chose vulgaire, naturelle, dont elle s'effrayait autrefois?
Elle n'aimera jamais Albert. Elle essaye seulement de s'accoutumer à son teint rouge, à ses manières lourdes. Le médecin jouit de la bonhomie des grands buveurs et gros mangeurs ; il a Thumeur égale.
Le surlendemain de son mariage, après déjeuner, il lui demande la permission d'allumer sa pipe. Pendant qu'il fume, sans rien dire, en la regardant avec des yeux satisfaits, elle roule delà miede pain entre sesdoigts. Ils n'échangent rien entre eux que de très banal : la vie de la maison, des remarques sur le jardin ; ils règlent les notes à payer.
Parfois, dans les premiers temps, il retire sa pipe et les lèvres encore fumantes, il veut l'embrasser.
— Non, non ! s'écrie-t-elle, pas maintenant, ce soir.
— Oh ! Marguerite, proteste-t-il pour 1$ forme et il remet goulûment son tuyau dans sa
bouche, puis, les mains aux poches, et le dos rond il sort prendre l'air.
Sans doute il l'aime sagement, à sa manière.
11 s'était ainsi exprimé sur l'amour avec ses amis de café :
— Pour s'amuser, une bonne fille facile et qui ajoute le ragoût de ses mots aux caresses grossières ; mais la femme légitime, c'est du sérieux cela ! Et il la respecte ainsi, soumis à ses volontés, s'offrant quand elle veut bien de lui.
Assez vite, Marguerite domine son mari. Il l'écoute docilement, conscient de son intelligence. La clientèle commence de venir trouver Albert et il part souvent en voiture pour la journée. Marguerite demeure chez elle occupée à des travaux manuels : elle installe sa chaise auprès de la croisée ouverte avec, en vis-à-vis, sur l'autre côté de la rue, l'épicerie Bouillasse.; un peu à droite, le café républicain, et, très proche, la maison de sa mère. Dans les moments où ses doigts fatiguent à tirer l'aiguille, elle lève la tête et la devanture de la boutique s'opiniâtre à ses regards. De chaque côté de la réclame du chocolat, elle connaît bientôt par cœur les pyramides de savon, les boîtes de conserves, de cirage, les épices et lès paquets de chandelles, de café et de tapioca. Tout cela est rangé symétriquemeut, suivant certaines formes conventionnelles et immuables. On ne vend jamais
rien pour ne pas déranger ce bel étalage. La marchande prend de l'âge, derrière son moulin à poivre, et elle n'aime pas se lever ni servir le client.
Une fois Marguerite désira un flacon de tomates qui surmontait une tour de boîtes de thon, mais l'épicière, sans se déranger, répondit:
— Espérez un peu, ma pauvre dame Guignaudot, je ne peux pas vous donner ces tomates-là, parce que, voyez-vous, elles servent à la devanture mais j'en ferai venir un autre pot.
Et Marguerite s'amuse de ce magasin pour rire avec son décor d'épiceries qu'on ne doit pas manger. 11 "vieillit aussi Baptiste, le garçon en smoking d'alpaga, du café républicain. Quand il arrose ses thuyas, la jeune femme aperçoit son crâne, nu émergeant d'une couronne de cheveux jaunes. 11 a un tic des lèvres et de l'œil gauche, qui se rapprochent sans cesse, en grimaçant. Baptiste l'a vu faire, voilà bien long temps, par le -comique d'un café-concert.
D'abord il s'est complu à reproduire la grimace, puis elle s'est gravée sur son masque de pauvre vieux et cela lui donne un air inéluctablement fin, lorsqu'il verse un mêlé-cassis ou un byrrcuraçao.
...Et pendant tout le jour, l'horloge de Kermoëlan sonne les heures, les demies, les quarts.
— Madame ! répète pour la troisième fois la servante, le dîner est prêt...
Albert rentre, très échauffé, égayé à l'idée de reposer enfin.
Oh ! il n'a pas faim, seulement une soif du diable.
— Tu comprends, par cette chaleur.. .altéré... langue plus sèche qu'une râpe... hé! la fille, commande-t-il à la bonne en la frappant du plat de la main sur les reins, vite du cidre et du frais !
Marguerite soupire et les larmes affleurent ses cils..
Albert commence à boire.
Marguerite n'est pas assez pieuse pour trouver dans la religion une diversion à sa douleur. Elle a cette croyance honnête qui permet, une fois Tan, l'accomplissement du devoir pascal, mais les livres de piété lui indiffèrent et son intelligence répugne aux longs marmonnements.
Elle reprend ses romans et s'intéresse aux événements de Paris. Chaque courrier lui apporte des journaux où elle puise la vie du cœur et de l'esprit. Quelquefois ses admirations
Tétouffent et elle s'en épanche avec son mari, à défaut d'autre être qui vive autour d'elle.
— Bon ! bon ! répond Albert. Ah ! ah ! quand j'étais étudiant à Nantes,commence-t-il... et il rattache le présent à ses aventures de brasserie et d'école.
Il s'étonne du goût forcené de sa femme pour la lecture et déclare que les bouquins c'est bon pour passer des examens. Aussi vit-il sur ses pauvres connaissances acquises, oubliées de plus en plus, et comme il ne répare pas ses pertes, il devient un vrai docteur de campagne, ignorant et discoureur.
Les gens du peuple l'aiment, parce qu'il n'est pas fier. Souvent il donne ses consultations au cabaret, ensuite il trinque à la santé de ses clients.
Quand Albert revient de ces agapes, son haleine pue l'alcool et Marguerite frissonne de dégoût. Bientôt elle le décide à faire chambre à part. Le mari ouvre de gros yeux, mais s'incline devant cette volonté formelle.
Maintenant ils déjeunent silencieusement et la maison semble agrandie du désaccord qui plane sur eux.
Marguerite recommence ses longues stations à la fenêtre, partagée entre les travaux de couture et ses livres, et si d'aventure elle lève les yeux, son regard s'arrête sur l'inévitable garçonnet du chocolat Guérin-Boutron et
le rictus du gamin grimace ironiquement.
L'horloge de la mairie sonne les heures, les demies, les quarts.
Elle ferme sa croisée : un jour encore a passé.
Chaque année, l'av ant-veille delà Saint-Jean les paysans de l'arrondissement, réunis à Kermoëlan, vendent leurs bestiaux et gagent des valets et des chambrières.
Au chant du coq, ils quittent leurs lointaines métairies, ramassent dans de grands coups de fouet leurs moutons et leurs vaches et frappent le sol de leurs bottes charretières. De tous les coins de l'horizon, leurs groupes de bêtes et de gens convergent vers la petite ville qu'ils vont éveiller du tapage de leurs clameurs et de leurs beuglements.
Des chars-à-bancs, remplis de femmes et de volailles, des voitures à ridelles, lourdes de cochons, ébranlent de leurs ferrailles sonnantes les carreaux, et les habitants, en linge du matin et cheveux épars, regardent peureusement dans la rue.
Dans l'air frais les mufles fument, le poil des
chevaux se nuage de vapeur, l'odeur des étables imprègne les ruelles ; le cri de la terre conquiert le silence des choses : maisons inclinées, muettes murailles, places creuses.
Et par tas sautillants, par paquets trottants, par hordes piétinantes, les campagnards et leurs troupeaux emplissent les carrefours.
Un coup de sonnette carillonne dans l'escalier du médecin et, la porte ouverte, la voix du receveur de l'enregistrement crie :
— Madame Guignaudot, nous venons vous chercher.
— Dépêchez-vous, Madame, répètent ensemble Marie, Ursule et Noémie.
— Ahl c'est juste, pense Marguerite, j'allais oublier, et vite attifée elle rejoint les trois demoiselles et leur père.
D'autres familles de la société cheminent vers le champ de foire. On se salue avant de se retrouver, tout à l'heure,en contemplation devant les bestiaux.
Le break de M me et M. de Boisvieux, hobereaux du voisinage, traverse au pas les rassemblements et Ton chuchote :
— Avez-vous remarqué ; ils sont venus aujourd'hui. On ne les voyait plus depuis longtemps. Ils n'ont pourtant pas coutume de se déranger inutilement.
Et de déduction à raisonnement, il en rejaillit une grande considération sur le marché.
— Oui, Monsieur, mon mari reste à la maison à cause des clients, répond M mc Guignaudot,au juge de paix, M. Norbert ; et celui-ci est bientôt accaparé par Marie, Ursule et Noémie.
C'est un homme, après tout, pas très jeune peut-être ! L'on cause avec lui du nouveau commis des contributions indirectes.
— Il n'a que vingt-deux ans, voyez-vous cela, Mesdemoiselles?
Gomment donc, si elles le voient, ces pauvres filles, et charitablement elles le coiffent d'une quinzaine d'années supplémentaires ; ainsi il serait très convenable, mais pour laquelle?
Leur petit groupe continue d'avancer vers les croupes et les mufles.
Sur la place du Commerce, les arrivants doivent longer les murailles de l'hôtel de la Boule-d'Or ; les bêtes encombrent jusqu'au trottoir; le receveur pense même reculer. La curiosité de Marie, d'Ursule et de Noémie l'emporte sur les récriminations de leur père et l'on côtoie les flancs, les cornes et les arrière-trains.
Parfois des queues se lèven^ tes droites, et leurs mèches fouettent lj ^es pas-
sants, il .u
Sous les murs chaulés de i C*ces bèteset grande flambée rousse des h éblouit uaii*
le soleil, et des flammes fauves, des flammes rouges courent sur les reins des bêtes. Des hommes aux visages de poterie et aux petits
yeux incendiés de lumière, crient, jurent, braillent en levant de grosses mains emmanchées de fouets ou d'aiguillons, et la basse profonde des taureaux accompagne en sourdine leurs aigres glapissements. — Des fermiers s'abordent avec fureur et claquent dans leurs paumes, à grand tour de bras — puis, lassés de leur marchandage gesticulant, ils courent boire aux auberges.
M. Norbert convie ces dames à considérer ce spectacle de la justice de paix, au premier étage de la mairie.
Ursule manque tomber sous un couple enjougué ; Marie s'effraie de ces queues volantes et Noémie laisse aux dents d'une génisse un chou vert dont elle ornait son chapeau. Le receveur rit beaucoup et Marguerite suit craintivement le juge.
La bonne société de Kermoëlan est réunie, comme par hasard, dans les salles et aux fenêtres de la mairie. Toutes ces vies grouillantes, ces tas de chairs respirantes étalées sous les yeux de c petits bourgeois blêmes, les dégoûtent tarent.
*.<.*> i ace, les maisons caduques sufl'rérie des ';'. fette animalité grouillant devant leurs foi. -ions mortes; les volets sont clos et les croisées fermées pour arrêter l'odeur victorieuse, saine et grossière de cette mer bestiale.
Là-bas, dans les rues voisines, le fracas des carrioles continue de verser des paysans sur le pavé graissé par la bonne terre ; après la solitude des champs, le besoin de hurler de tous ces gens se satisfait dans des cris.
Voyez donc ! là-bas, M. Albert, signale Ursule dont les yeux aigus et serrés contre le nez perceraient des cailloux.
Marguerite aperçoit enfin son mari flanqué de deux cultivateurs ; ils sortent d'un cabaret. Ils se séparent et M. Guignaudot, le chapeau à la main, et son grand front luisant comme une boule, rentre dans l'ombre de la rue Nationale.
— Sans doute, ses malades l'ont attiré en cet endroit, pense la jeune femme.
— Moi, je propose un tour au Champ-Dolent, décide le juge de paix au milieu des éclats de rire.
— Oui, allons voir les petits porcs, applaudissent ces demoiselles.
— Venez-vous avec nous, monsieur le Maire, offre le receveur à un vieil homme dressé contre la fenêtre.
Non ! non! il ne peut pas ; il faut qu'il demeure là, attaché à son poste d'honneur et de responsabilité, planant au-dessus de ces bêtes et de ces fermiers.
— Qui sait ! fait-il d'un geste vague en désignant Kermoëlan.
Et ces dames le quittent, émues, en songeant
que peut-être elles trouveraient des bœufs dans leurs chambres, en rentrant chez elles, ou des choses plus horribles encore, si M. le Maire ne veillait pas.
Mais les vagissements des cochons de lait dissipent l'angoisse de ces réflexions et M m# Gui* gnaudot, elle-même, sourit doucement.
Dans l'enceinte pensive du Champ-Dolent et sous les ombres projetées par les avancées des vieux toits d'ardoises, des cochonnets comme de gros fromages blancs, et des porcs jaunes comme des moches de beurre, grouinent, la hure en terre.
En passant, les acheteurs remuent ces lards flasques semés de brosses rudes. Soudain debout et pris d'une ardeur fébrile, un énorme animal entraîne, à sa queue, son propriétaire bondissant et hurlant. Tous deux poussent des cris affreux et les fromages blancs et les moches de beurre répondent. Le Champ-Dolentetses bonnes maisons en poutrelles hourdées geignent à ce tapage, et les gorges sonores des couloirs propagent le son jusqu'aux étages. Dans leurs chambres,de vieillesdemoiselles, dont on aperçoit les bonnets et les rubans noirs de la confrérie des âmes du purgatoire, tournent des chapelets, terrorisées.
A l'enseigne du « Gui-d'Argent », eiï recul d'une cour encombrée de volailles, Ursule revoit M. Guignaudot la mine fleurie et portant
des santés au milieu d'une grande tablée de métavers et de femmes. -
Au bas du marché aux porcs commence la grande allée du mail, terminée par une chapelle désaffectée et servant de remise aux balais desdeux vieillards chargés de la voirie publique. Sur la petite porte, de côté, on a inscrit : poste de police, et Grochard, l'agent commissaire, s asseoit là, sur une chaise, lorsqu'il est de retour de ses tournées dans les rues.
Entre les deux files de tilleuls, des grappes de moutons et des ronds de brebis sont disposés dans l'ombre ; et, aux pieds des arbres,attachés en faisceaux, des veaux louchent et bavent.
M. Norbert, dont la profession n'exclut pas la gaîté, imite à merveille la plainte des pauvres bêtes, ce qu'il apprit, ajoute-t-il, avec les plaideurs de sa justice de paix. Ces demoiselles déclarent n'avoir jamais tant ri et elles entraînent M me Guignaudot vers les campements de toile où l'on sert à boire et à manger. Là, sous de longs tunnels transparents, fermés au fond par des pyramides de barriques et un tonnelet d'eau-de-vie sur le faîte, des buveurs s'emplissent de cidre entre leurs marchandages.
Leurs grosses faces d'argile cuite absorbent ces rivières de boisson, sans qu'il paraisse rien au dehors,qu'un peu de stupeur dans leurs regards et de rougeur sur leurs peaux.
Puis ils quittent ces guinguettes en claquant
du fouet et ils vont se fondre, là-bas, parmi les croupes fumeuses des bœufs, et les vaches aux panses haletantes.
Le braillement de la terre atteint son paroxysme. Maintenant, la foire paraît un champ de fumier roux remué par des pelles formidables, et dans le soleil, parmi toute cette fièvre de chairs échauffées, de poils suants et de mains moites ; au milieu de ces flots d animalité entassée pour la vente avant les crochets saignants des étalages, une grande horreur et un enthousiasme bouleversent ensemble Marguerite.
Elle a compris l'holocauste admirable de la bonne terre, produisant ces montagnes fauves et ces fleuves sanglants pour entretenir d'autres vies supérieures. Et à cette heure où son regard embrasse l'envahissement de Kermoëtan par la chair triomphante, elle voit que la mort est à la base de l'existence et qu'il ne se produit rien de vivant qui ne soit accompagné d'un charnier abominable et superbe, épandant ses magnificences de soleil rouge pour féconder des jours nouveaux,
— M. le chanoine et ses vicaires, remarque Noémie.
En effet, M. Grapin et les abbés, en prolongement l'un de l'autre, et si fort emboîtés qu'ils semblent un insecte à six pattes, apparaissent au tournant du Champ-Dolent. Ils soulèvent
d'un geste bénin leurs chapeaux. Parmi les visages soudainement adoucis et au milieu des queues en chasse des mouches, le large curé et ses assesseurs aux mentons avancés sous de grands nez, s'en viennent,comme l'esprit parmi toute cette matière. Les ivrognes calmés cessent de crier. Partout où ils passent un apaisement se produit. Leurs trois nuages noirs promènent quelques instants parmi la fapve cuvée des mufles et des trognes, puis, ils s'évanouissent derrière les ronds des blanches brebis, comme de bons pasteurs.
Les promeneurs passent devant une buvette de toile, lorsqu'un gros homme réjoui les salue.
—^ Ma parole d'honneur, je vous cherchais, Marguerite, affirme Albert en sortant de la tente ; et il éponge ses joues enflées de boissons.
— Eh ! bien, docteur, êtes-vous satisfait de votre clientèle, interroge le receveur?
— Qu'est-ce que vous avez là? demande froidement M me Guignaudot ; elle désigne à la boutonnière de la jaquette une de ces épingles à tête bleue dont les filles de campagne assujettissent leurs châles.
— Hein ! sursaute le médecin. Ah ! oui, une épingle pour donner à la fillette du vieux Taboureux; tu sais bien, le vieux client aux rhumatismes, termine-t-il en arrachant l'objet.
— Mais pourquoi jetez- vous votre cadeau dans la boue ?
— Tiens ! Tiens ! au fait, vous avez raison, répond le malheureux sut le crâne duquel des gouttes froides pleurent.
Les cinq paires d'yeux des amis de Marguerite fusillent M. et M mo Guignaudot à bout portant, et le médecin et sa femme regagnent leur logis.
Dans le courant de l'après-midi, la débâcle de la foire commence ; le gros tas disloqué, des bandes coulent le long des rues. Grevés de chaleur, sur les places torrides, les grands bœufs titubent avec leurs conducteurs ; une griserie énorme tournoie sous. les crânes des bêtes et des gens.et ils vont, roulant de droite et de gauche, à travers la chaussée.
Les derniers hurlements se noient de glouglous de bouteilles, et remplis jusqu'aux yeux, ballonnés de cidre, les paysans, genoux ployés et reins lourds, se laissent traîner parles cordes liées aux cornes de leurs bestiaux.
Comme le roulement de dix mille tambours et cymbales, les roues ferrées et les essieux sonores crépitent à la pointe des pavés,entraînant à folle allure des femmes et des volailles, des porcs et des veaux dont les gros yeux blancs tournent dans la tête renversée.
Dans un coin d'ombre triangulaire, projetée d'un toit pointu par le dernier soleil, des campagnards achèvent de débattre entre eux une vache, si vieille, si creuse, si flasque qu'elle
semble avoir engendré toute la foire en marche ; les deux compères tiraillent chacun de leur bord cette pauvre épave. Enfin, dans un claquement suprême, la bête est adjugée, et le plus petit des paysans traîne après lui ces mamelles ridées et ces reins aigus.
La rue Nationale retrouve son immobilité songeuse ; Kermoëlan récupère son silence; les cheminées achèvent de cracher les odeurs des fermes. Un instant, comme soulevés, les volets closent définitivement leurs paupières ; des femmes lavent les traces des boites sur les seuils ; la nuit achève de rendre à son sommeil la ville.
Demain matin, il ne restera d'autre souvenir du jut de laterre vivante que les places, souillées de bouses.
Quelquefois l'on prie M. et M me Guignaudot pour une soirée de musique et de poésie, attraction rare dans l'existence de la petite ville. Ces jours-là, Albert ajoute à sa toilette des bretelles et un col droit, et jusqu'au soir, les soins de son haut-de-forme l'occupent à l'exclusion des malades, qu'il renvoie au lendemain. L'habillage des grandes circonstances prend une impor-
tance extraordinaire à Kermoëlan, et de longues heures, avant une cérémonie, les mains s'empressent aux naïvetés des coiffures surannées, des habits démodés, et de ces détails où la puérilité ignorante des provinciaux affiche des colifichets, des fleurs outrancières, des rubans et des pomponnages tumultueux.
Albert fait neiger la poudre sur Marguerite ; enfin ils sortent, elle trop blanche, lui rouge et le visage verni par son eau de toilette.
Dans le salon du receveur, maladroitement assises sur leurs sièges, les jambes serrées et les coudes en ailes sur les appuis, quelques dames d'âges divers et des jeunes filles d'expression soumise, attendent. Les hommes, debout, cherchent des attitudes pour leurs mains qu'ils font descendre, remonter au gilet ou courir de chaque côté des poches sans pouvoir leur assurer une pose agréable.
D'entre les bougies rares, les faces incertaines des invités les plus reculés se noient d'ombre, et tous semblent prévoir quelque événement redoutable. Enfin, une pauvre vieille forme coiffe le tabouret de piano de ses reins débordants et le receveur annonce une ouverture par M lle Eva, la maîtresse de musique. Les exécutants se succèdent et des élèves angéliques, dont les doigts semblent marcher sur les touches comme des pieds dans la boue, développent des astragales de notes aux applau-
dissements de ces Messieurs. Le juge de paix miaule un chant pastoral ; mais déjà des jeunes gens se joignent à Ursule, Marie et Noémie pour entonner un hymne. La pauvre vieille forme les accompagne et son ventre remonte jusqu'à sa poitrine, tandis que ses mains enivrées dansent la sarabande d'un bout à l'autre du cla* vier.
Après l'épuisement d'un tel exercice, le conducteur des ponts et chaussées secoue l'assistance en déclamant des vers. Ce fonctionnaire a pétri tous les nobles sentiments acceptés dans une pâte de mots à rimes martelantes et, tour à tour, il verse sur son auditoire du sang, des épées, des drapeaux, des soutanes, des revanches, et vomit des ennemis par les yeux et la bouche. Fatigués de cette explosion, les assistants reposent. De temps en temps, un être falot recule d'entre les bougies rares, noircit dans l'entrebâillement de la porte et plonge dans l'obscurité pour sortir.
N'entendant plus rien, Albert quitte le fumoir et complimente chaudement le receveur de sa charmante soirée. Il traîne à son bras Marguerite et se couche très égayé. 11 est bon, déclaret-il, d'aller un peu dans le monde. Tandis que le bloc épais de son corps se carre dans le sommeil, un tumulte d'idées et d'images énerve la jeune femme dans sa chambre.
— Eh ! quoi, après la faillite de l'amour, l'art
ferait-il banqueroute quand on rapprocherait de trop près?
Marguerite a souvenir de musique balbutiée par elle et dont elle sortait ravie encore que son exécution fût imparfaite. Mais par delà la faiblesse de son interprétation, elle pressentait des beautés extasiantes, des sanglots, des cieux larges, des mers illimitées et voici que, ce soir, ces maîtres qu'elle chérissait lui sont apparus monstrueusement rétrécis, formulés, disséqués, devenus les vils artisans d'un métier.
Qù donc est-elle la magie prenante par laquelle elle avait pleuré, rêvé, chanté ? Rien n'existe donc de grandiose, de surhumain et faut-il que sous les doigts maudits de la réalité, la belle fleur de son rêve et les héros, magnifiés de toute l'humanité qu'ils résument, s'effeuillent et s'évanouissent ?
Marguerite est-elle donc seule à comprendre ainsi ? Elle paraît une démente parmi ces gens rassis qui font de l'art une fonction bienséante, à laquelle tout le monde est admis,comme à une frairie. Les yeux de Marguerite, largement dilatés dans la nuit, ressuscitent les visages des chanteuses, des joueurs de comédie et du poète patriotique. Ils grandissent, deviennent presque des symboles ! Une hébétude énorme est inscrite sur leurs faces. Sans doute, pour avoir trop vécu dans le vide d'un air sans pensée, ils ne sont plus des hommes mais seulement des
apparences d'êtres que rien ne vivifie/ et leur sang, leur cœur, leurs entrailles stagnent, mare dormante qu'habitent les crapauds et les bêtes de l'ombre éternelle.
Leur peau est une enveloppe fermée ; leurs sens sont murés aux délires, aux enthousiasmes, à la douleur comme au rire, à toutes ces explosions de la force nerveuse par où la vie palpitante d'aujourd'hui crie son épouvante ou son espoir à l'infini et à l'éternité.
Des génies se sont levés d'entre la tourbe anonyme des peuples, ces masses fluentes au gré des vents et des eaux, et ces génies sont allés cueillir au zénith les étoiles qui guident. Combien parmi les hommes peuvent comprendre ces titans assez osés pour attenter au ciel et par leur effort secouer, sur le monde, la pluie bienfaisante des lumières et des volontés intelligentes ?
Non, non, les habitants de Kermoëlan ne comprendront jamais l'art et la vie qui est de l'art dans un baiser, une attitude, une grimace, un geste, un cri !
Et de la pitié vient à Marguerite de savoir la lâcheté qui enchaîne ces malheureux au pavé de leur petite ville et qu'ils s'y consument, fonctionnaires dans la nécessité d'un pain parcimonieusement distribué ; rentiers, dans la triste sottise d'y grignoter chichement leurs reve~ nus. Aucun d'entre eux n'a la virilité de s'éva-
«1er de cette prison subie, où corps et esprit sempoussièrent, stupéfiés de ne concevoir d'autre horizon que leur faim quotidienne et leur repos.
Marguerite dort, mais le rêve continue.
Voici qu'un bouleversement rompt à sa base Kermoëlan et tous les autres Kermoëlan de la terre. Un tourbillon formidable mêle les peuples et les villes du monde. Les vivants s'entre-choquent aux vivants et d'entre les tombes soulevées, les cendres des morts s'allient aux cendres des autres morts :
La fusion gigantesque amalgame les hommes et les bêtes, les travaux et les ruines. Au ciel, les étoiles accourues, sont associées en de prodigieuses significations. L'Univers entier, déraciné, hurle dans un chaos énorme.
Après un certain temps, il naît d'entre les glèbes confondues de merveilleuses essences, Jont l'air est embaumé,et les hommes nouveaux éclos de toutes les races et de toutes les traditions, féconds de toutes les pensées, germent dans une gloire nouvelle. L'orient enlumine le nord, et les pôles, en rafraîchissant les déserts, produisent une vie intense sur la surface renouvelée du globe. Au-dessus des Kermoëlan croules aux entrailles de la matière, des cités neuves, où fraternisent toutes les intelligences, * 'nt érigées. Et il n'y a plus de prison, plus de ces frontières odieuses, propriétés closes, mu-
railles de patries où la haine et la bêtise s'embusquent,|ivresde servilité et d'holocaustes. Les visages fraternels sont beaux puisque libérés, comme les corps semblent des arbres droits que rien ne courbera plus.
Soudain, Marguerite se réveille dans la réalité atroce. Alors elle tombe dans un gouffre de désespérance d'où elle jette Tanathème à ce monde, enraciné dans ses traditions, enraciné sur sa glèbe stérile, enraciné sous une poussière d'ossements et de corruption ; terre si vieille que pas une parcelle virginale ne survit au désastre des consomptions.
Le jour du mardi gras, deux masques courent la rue Nationale ; ils boivent au café républicain en levant les jambes à hauteur de table, puis ils traversent la place du Commerce, et devant la mairie disent tous deux : zut ! en montrant leur dos au beffroi.
Des curieux suivent et Crochard est averti du scandale. 11 accourt au pas de charge, mais devant le nombre des délinquants, ils sont deux et ui est seul, il en réfère à M. le Maire. Dans la
crainte d'une lutte possible, le commissaire et l'édile conviennent d'observer seulement les manifestants et d'aviser au besoin la gendarmerie. Lorsque Crochard redescend, on lui affirme que les perburbateurs ont gagné le Champ-Dolent, suivis d'une foule de plus en plus nombreuse ; mais, sans doute, ils se sont cachés avec la population, car on ne voit et n'entend rien. Pourtant cet incident inusité, même un jour de mardi-gras, cause une .émotion aussi grosse qu'on peut la souhaiter d'une petite ville. M. Norbert, un esprit fort, n'est pas éloigné de penser que les masques ne sont autres que les deux vicaires, jaloux de venger, devant le monument municipal, le refus d'augmentation de leur traitement. Mais il y a dans cette supposition un côté odieux et invraisemblable, les buveurs du café républicain ayant montré, sur la table, des mollets plus gros qu'on ne peut les imaginer raisonnablement sur des jambes de vicaire.
Le mercredi se lève avec de la cendre au front. Une aube blême tout enlinceuillée d'une vaste toile d'araignée qui monte lentement du sud, recouvre assez vite l'éclaircie et obscurcit Kermoëlan de sa poudre triste et glacée.
Les premières sonneries grelottent aux clochers. Dans l'étoffe grise du matin, des femmes en châles noirs, aux pointes effrangées, qu'elles
100 LA cité :e mort
tiennent écartées de leurs corps comme les ailes ébréchées de vieux oiseaux, clopinent vers l'église, et le porche les boit. D'autres fidèles arrivent à petits pas mous sur des chaussons, avec cette familiarité que donne la fréquentation des saints lieux aux bedeaux, aux sacristines et aux associées des confréries*
L'ennui, un invincible ennui, pousse Marguerite dans les bas-côtés de Notre-Dame. Autant consumer là qu'en la solitude de sa chambre, l'heure qui va s'écouler. Quelques personnes pensent comme elle ; ainsi ce M. Norbert, sans croyances d'aucune sorte, pot vide et bavard qui vient s'emplir de potins et d'observations pour les répandre ensuite dans les maisons qu'il fréquente. Des causes obscures amènent aussi, dans les angles des chapelles, des gens sans piété rituelle. Le boulanger Rozno, hâve comme sa farine, est remonté de sa cave pour considérer M me Guignaudot. Sans qu'il sache rien de l'état de son âme malade, ce malheureux, enfermé dans le cercle de ses pétrins et de s.on four, sort de sa douleur, une fois la semaine, pour se repaître du visage de la jeune femme. Amour de ver de terre pour une fleur, humblement il contemple sa beauté, puis il s'enfonce dans son trou. M me Guignaudot a-t-elle conscience de la passion profonde dont ce misérable nourrit tout ce qu'il y a de bonté dans sa chair veule, pâte à pain qui hâvit à son
propre feu avant d'être mangée un jour?
A travers l'ajourageldu Jubé.Jes paroissiens aperçoivent les célébrants. Comme un sanglot monotone, ceux-ci psalmodient les oraisons: • ,
« Dieu, qui ne voulez pas la mort des pécheurs mais leur conversion, jetez un regard de bonté sur la fragilité de notre nature et daignez bénir les cendres qui vont être imposées sur nos têtes comme une figure de l'humilité de nos
cœurs. »
A ces mots, les fidèles ploient sur les dossiers à rebord des chaises. C'est un peuple vaincu, gui se rend à merci, dans la nef gothique, écrasante de trop de hauteur. Par les vitraux, le jour du dehors décompose les visages en vert et en bleu ; des touches livides luisent sur des fronts ; de vieilles mains nouées se tordent en avant des profils ombreux et la jérémiade recommence,
lugubre. • '
« Dieu qui vous laissez fléchir par l'humilité et apaiser par la pénitence, prêtez à nos prières une oreille miséricordieuse et répandez votre bénédiction sur vos serviteurs dont le front va recevoir les cendres ! »
Un silence plein d'épouvante plane sur l'assemblée. Des crânes sont choqués contre les dalles ; des sanglots exaltés sont étouffés.
Dehors, sur Kermoëlan lamentable, les premières miettes de neige tombent du grand
suaire et. le bourdon sonne la demie de huit heures.
Les mains blanches et tendues vers les voûtes ogivales, le prêtre reprend avec ardeur:
« Dieu tout-puissant et éternel qui avez accordé la rémission de leurs péchés aux Ninivites qui firent pénitence dans la cendre et le cilice, faites que, marchant sur leurs traces, nous obtenions comme eux le pardon».
... Oh ! rémission ! rémission ! chuchotent les dévotes des archiconfréries en labourant leurs seins secs de leurs ongles. Pitié et pardon, mon Dieu ! Cendre et cilice sur nous et les nôtres, pardon, mon Dieu !
JSt la foule abattue s'offre à toutes les expiations qu'il plaira à Javeh d'ordonner. Les mains sont tombées sur le pavé et rampent comme des coupables. Une contagion d'abaissement prosterne toutes ces pauvres faces pour bien mériter Dieu.
Une froideur mortelle coule entre les épaules de Marguerite et quoiqu'elle veuille résister, elle est à genoux sur la pierre, exaltée,et souhaitant un anéantissement si secourable qu'elle dorme, oh! oui, qu'elle repose éternellement dans la cendre.
Au parvis de l'église, la neige en floche commence de vêtir la pierre et la terre.
Dans l'ouate de l'atmosphère, le beffroi tinte les trois quarts et le célébrant commence d'im-
poser les cendres sur la tête des assistants.
Comme un troupeau plaintif, ils approchent de la sainte table et le prêtre, avec un geste qui semble ramasser toute la poussière des ruines, tache les fronts des jeunes gens, après avoir marqué du symbole terrible des vieillards, et crié à tous:
« Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. »
Et Marguerite, dressée contre un pilier, voit devant elle une assemblée de cadavres venant demander à leur religion de mort le viatique pour se liquéfier, se dissocier et devenir des grains de poudre brassés au gré .des vents rageurs. Et tout croule devant elle, rien ne surgit dans cette piété rampante de fronts bas, devant des dominations et des milices farouches qui tournoient autour du trône d'un Dieu sauvage, enorgueilli des crânes de ses ennemis, massacrés en un instant, sur un signe de son doigt foudroyant.
Quand elle sort de l'église, les yeux illuminés du boulanger la suivent et les sourcils de cet homme sont abondamment salis des cendres de toutes les fournées dont il nourrit les gens. Sa face grise va s'abattre,un peu plus loin, dans sa cave.
La neige soyeuse forme peluche sur le sol. *
Les vieilles femmes étendent autour d'elles, comme des ailes protectrices, leurs châles ef-
frangés, puis ces oiseaux lugubres volètent jusqu'à leurs nids. Les pas des fidèles sont vite comblés. Des portes sont refermées. Des trous d'un silence affreux stagnent, dans ce jour des cendres, entre les demies, les quarts et les heures ; puis, à la nuit, des étoiles paraissent et leurs lumières étrangement limpides se mirent dans la neige.
Par la lande immense où gît la ville, Kermoëlan paraît une grande carcasse abandonnée dans un Sahara de sable blanc. La neige recommence à tomber et les floches font un suaire au morne squelette.
Pendant le carême, trois fois la semaine, M me Guignaudot avance les repas du soir afin d'assister aux offices et au sermon.
Dans les familles pieuses on ne mange guère et Ton jeûne à limitation des habitants de Sion et de Ninive, suivant les prescriptions du prophète Joël.
Pourquoi se trop bien nourrir lorsqu'on n'a aucune œuvre à accomplir, que de se laisser glisser doucement, avec aussi peu de mouvements et de pensées que possible ?
Albert, cependant, déclare tout net qu'un médecin a besoin de se soutenir et il mange abondamment et très gras, tandis que tant de dévots se contentent d'os pieux. Sa femme n'a garde de le taquiner sur un chapitre dont la puérilité lui apparaît clairement et après un repas baigné de larges rasades, M. Guignaudot, posant ses deux lourdes mains à plat, sur la table, déclare :
— Vous comprenez, Marguerite, un docteur.,, heu 1 heu ! Oui, un docteur après des études scientifiques... Enfin, la religion, je n'y crois guère. Seulement voilà, pas de messe, pas de clientèle. Tous ces gens-là courraient chez cet imbécile de Rougeoie mon confrère. J'irai donc au sermon.
La jeune femme, encore que son mari lui indiffère chaque jour davantage, s'attriste à la pensée de le voir suivre assidûment des offices dont il sourit.
— Au moins, pense-t-elle, s'il croyait autant que moi ! car enfin, je crois ! Pourquoi ne croirais-je pas?
Et comme elle remue le fond de sa croyance, elle ouvre de grands yeux et soupire profondément. Sa foi lui échapperait-elîe aussi ? grand Dieu ! Mais ce serait horrible. Alors rien, rien ne demeurerait en elle. Quel sépulcre vide serait-elle donc, Seigneur?
Et elle descend la rue Nationale au. bras de
son mari. Malgré l'abîme qui les sépare, la malveillance des jaloux les réunit au dehors et ils font face aux yeux aiguisés des voisins. Ils pénètrent dans Notre-Dame assombrie, et le vaisseau leur paraît plus immense. L'autel grandit prodigieusement dans le chœur, et la croix centrale s'évapore^ dans la nuit des ogives.
Des larves murmurantes sont répandues dans les travées, au hasard des chaises. — Près des lampadaires et contre les herses flambantes des chapelles, des visages se précisent et des groupes connus, le receveur de l'enregistrement et ses filles, le maire, le juge de paix, et dans un angle, les yeux calcinés du boulanger Rozno sont remarqués. Bien en face de la chaire à prêcher, des dames, vieilles ou jeunes, viennent s'électriser à la parole du prédicateur, et dans le secret de leurs cœurs, elles versent sur les pieds du bel homme, tout le miel et le sucre d'affections qui n'ont pu s'épancher.
Enfin, le missionnaire monte l'escalier à vis, sourit à droite et à gauche et ramène ses cheveux bouclés derrière ses oreilles. Il est jeune ; il est fort ; il porte beau ; et sa large barbe en éventail d'or est disposée harmonieusement sur le surplis.
Quelques éternuements hâtifs explosent ; on se mouche vite.
Le missionnaire va parler ; il embrasse cir-
culairement Pauditoire, quand un nez ronfle dans un mouchoir. Il sourit encore, et trace un large signe de croix qui touche les quatre points cardinaux.
11 cause d r abQndance, avec un organe énorme dont le cuivre vibre sur les r. En ce sermon annonciateur, il dit la beauté de croire et de s'humilier pendant cette période de quarante jours, qui doivent être un retour sur nous-mêmes, une rentrée en notre âme.
Ah! s'humilier, faire pénitence, proclame-t-il d'un air glorieux, tout est là, et voilà le salut du monde. Je ne vous dirai pas, mes frères, de déchirer vos vêtements et de labourer vos poitrines, non, parce que le Seigneur, votre Dieu, est bon, prodigue de miséricorde et touché de notre misère, déclare-t-il en frappant sa large poitrine, fleurie de bien-être :
« Je ne dirai pas non plus, mes chers amis, comme le prophète : sonnez de la trompette dans Kermoëlan, réunissez le peuple, assemblez les vieillards, les enfants, même ceux qui sont à la mamelle ; ordonnez un jeûne public et pleurez ! Non,non,je ne dirai rien de tout cela, mais m'inspirant de la parole de Jésus, notre Sauveur, je m'écrierai avec force : ce Lorsque vous jeûnez, lorsque vous mortifiez en vous la chair par le cilice et la cendre, ne prenez pas un air triste comme les hypocrites ; lorsque vous jeûnez, parfumez-vous la tête, lavez votre visage,
soyez gais et joyeux devant les hommes afin que les hommes ne voient pas que vous vous humiliez, mais Dieu qui est dans ciel ! Ainsi, mes frères, pendant ce carême, soyons publiquement tout au bonheur de bien servir le Seigneur tout-puissant ; gardons pour Pintimité de nos maisons nos humilités et nos prières, mais ici, dans cette maison de Dieu, dans les rues et dans vos relations avec les hommes, je . veux lire la joie sur vos visages... »
a: Amen », termine-t-il dans un signe de croix où il circonscrit l'assemblée des fidèles, la nef et le ciel, puis, d'un pas royal, il descend l'escalier à vis et court étaler son bel éventail d'or et sa tonsure en rose blanche au pied du grand autel.
Les dames demeurent saisies à ce prêche imprévu et l'amour commence de fermenter dans leurs cœurs pour cet homme de Dieu. Seules, les vieilles demoiselles de Tarchiconfrérie des âmes du purgatoire sont outrées, car elles ne savent guère comment accommoder leurs museaux rébarbatifs à ce nouvel état de joie dont le prédicateur fait si grand effet.
— De la joie, des sourires, il en parle à son aise ; mais autant prêcher à des aveugles d'y voir clair, pense le sarcastique juge de paix en introduisant, par un tic déraisonnable, l'extrémité de sa moustache dans ses narines.
Mais déjà l'assemblée, sous la direction du
chanoine Grapin, comme chef de chœur, clame des cantiques et les deux vicaires tapent de leurs pieds plats et scandent la mesure, dans les bas-côtés, trop éloignés pour aperce voir leur curé.
Le visage dans ses mains et isolée dans sa pensée, Marguerite ressasse les paroles du missionnaire : serait-ce l'éclair de Dieu illuminant ses ténèbres?
Oh ! comme elle a besoin de croiçe en quelqu'un, en quelque chose et quel héros il serait ce prédicateur au Verbe inspiré s'il pouvait lui dispenser de la joie et de la vérité, quand le monde entier et toutes les formes de la vie s'effondrent sous ses pieds.
Albert dort ; elle le réveille. Ils rentrent dans leur vieux logis. Toute cette nuit elle rêve du sermon, et comme des fleurs, les paroles tombent du bel éventail d'or : « Parfumez votre tête, lavez votre visage : soyez tout à la joie ! » "
Avec quelle impatience elle attend le soir du surlendemain. Cette fois elle arrache au gros docteur son flacon de cognac afin d'arriver assez tôt pour s'asseoir en face de la chaire à prêcher.
Il murmure, mais il obéit. Depuis quelques semaines, M me Guignaudot remarque les singulières condescendances de son mari et cela l'inquiète sourdement. Autrefois cet être grossier se butait en d'inextricables refus.
...Voici le missionnaire et sa cataracte d'or. Il monte Pesealier à vis, sourit à droite et à gauche, ramène ses cheveux bouclés derrière ses oreilles et trace un large signe de croix.
Le prédicateur lance d'une voix éclatante :
ce Aux yeux de l'Univers, mes frères, éclate le mystère de la croix.
« L'auteur de la vie a souffert la mort et par sa mort nous a donné la vie. »
Ensuite, >en termes enflammés, levant sa belle face vers le glabre crucifié, l'orateur atteste le ciel que depuis la mort du Juste, il faut vivre et bien vivre avec son temps. Ce qui a manqué à notre société moderne, c'est l'esprit de direction universelle, donné pat» le catholicisme, source de tout bonheur et de toute paix.
Ses phrases crépitent dans l'air comme des fusillades ; il fait tomber avec ses périodes toutes les murailles d'afflictions qui empêchent le libre bonheur des hommes, réconciliés dans la vérité.
...Les jours suivants, ses sermons tonnent victorieusement. Les éclats de ses évocations et les heurts de ses poings fermés, ébranlent les bords de la chaire et frappent d'épouvante et d'allégresse.
Ah ! quel anathème il lance à la piété de Kermoëlan, rétrécie à des pratiques minutieuses, à des dévolions locales. « Non l non ! il faut élargir les frontières. Notre sainte mère
l'Eglise embrasse l'univers entier. Vivez en communion avec les chrétiens de tous les pays. Intéressez-vous à l'existence de Rome, à l'existence de vos frères disséminés des pôles jusqu'à la ceinture de feu des tropiques. Elargissez votre vision pour comprendre l'universalité de la croix plantée en plein globe et indéracinable quand bien même la terre éclaterait dans l'atmosphère. Vivez en Notre Seigneur, mes chers amis; Soyez actifs, levez-vous à la voix du monarque, car son étendard est déployé à travers les mondes. Et quand bien même, dans cette force d'expansion qui soulèverait les chrétiens vers des"~~destinées nouvelles, le sang et l'eau des plaies devraient couler, vous seriez heureux d'être la rançon du monde. Il faut à toutes les grandes époques des martyrs pour que leur sang enseigne les nations. Peut-être, avant longtemps, verrons-nous de grandes effusions sanglantes, car les peuples modernes sont mauvais, incroyants et athées.
«La chair coupable est ennemiedeDieu mais il aime le sang. Le ciel ne peut être apaisé que par le sang. Il faut des victimes expiatoires aux crimes. Vous souffrez ! Vous vous mourez de consomption en votre ville abandonnée du monde.
«Ah ! mes frères, comme il serait doux de se dévouer, de se substituer aux criminels, de payer pour eux, d'atténuer par cette rédemp-
tion le châtiment dont vous souffrez tous, hommes, femmes, enfants et vieillards, car, avouez-le, vous avez des souffrances multiples, morales et physiques dont la tenaillé vous mord au cœur et ne lâchera prise que Dieu ne soit apaisé. Oui, oui, les nations peuvent se racheter par la substitution des souffrances expiatoires.
« temps admirables des premiers chrétiens,
« Alors la terre continuellement imbibée de sang n'était qu'un autel immense où tout ce qui vivait devait être immolé jusqu'à l'extinction du mal.
a Oh ! mes amis et mes frères, je voudrais vous inspirer à tous des dévouements sublimes parce que là, seulement, vous trouverez la source de toute joie.
«Amen », finit le beau prêtre en signant le sermon de son paraphe crucial.
Albert sommeille épaissement ; d'un coup brusque, la jeune femme le réveille puis elle emporte ses merveilleuses images dans le silence de sa chambre pour les mieux feuilleter, les revoir, les parcourir, s'enivrer enfin de toute cette musique effroyable de meurtre et de sacrifice joyeux !
Elle sent en son âme de femme délaissée, incomprise, agonisante parmi cette poussière de ruines et de gens, germer des besoins immédiats d'holocauste. Oh ! se dévouer, avoir foi en quelque chose, en quelqu'un, donner sa chair
et son cœur en pâture pourvu que les morsures fassent crier, hurler, vivre enfin !
La voilà donc la grande cause par laquelle Kermoëlan sombre au vide, au néant, aux vers des corps et à la rouille des choses.
Une malédiction, plane sur la médiocre cité.
Elle est isolée dans son égoïsme obstiné et elle crève de stérilité pour refuser d'entrer dans l'existence des autres villes et des autres sacrifices.
Après une nuit illuminée de ce beau sang vermeil, cher au divin fanatisme, de ce sang qui s'égoutte de la barbe d'or et rougit les lèvres et les joues de leur glorieux évocateur, Marguerite blême et troublée court à l'église retrouver dans le confessionnal le puissant sermonneur.
D'autres femmes et des vieilles filles, quelques vieillards du cercle des vétérans des armées de terre et de mer entourent le meuble grillagé. Le cœur battant, les doigts fondus, la plante des pieds brûlant le pavé, la jeune femme pleure des larmes d'espérance et d'effroi.
Quoi donc, c'est elle ici, dans ce lieu, dans cette foule hallucinée, et pour cet objet? Que lui dira-t-elle à ce prêtre? Et de son discours laborieusement éçhafaudé dans la nuit, il ne lui reste plus rien au seuil redoutable du confessionnal. S'en ira-t-elle sans lui parler ? Non ! non 1 Il faut qu'elle le voie, qu'elle lui dise tout! Tout! Mais qu'est-ce que ce tout? Des vapeurs noires
114 LAl cité de mort
et la désillusion habituelle des femmes se ruant à l'assaut du confesseur. Alors il la jugera folle, il la jettera hors le prie-Dieu avec des mots durs.
Seigneur ! Seigneur ! Il faut cependant qu'elle explique et essaie d'exprimer le lot des douleurs amassées, et sa déception, son incroyance en la vie telle qu'on la lui fait. Il est beau, il est intelligent; il comprendra une femme. Son tour est venu. Elle tombe à genoux et trop haut, tout de suite, elle crie :
— mon père, mon père ! Faites-moi croire !
Je veux croire ! me dévouer ! Me sacrifier, puisque là se trouve la source de toute joie. Je veux un peu de bonheur, dans la souffrance, mon père ! Mais au moins sortez-moi de la stupeur qui rôde autour de moi et en dedans de moi. Je ne sais comment dire ; comprenez-moi!
— Plus bas ! ma fille, plus bas, fait le missionnaire étonné devant l'exaltation de cette pécheresse ; puis l'ayant calmée avec des mots qui ronronnent comme une bouillotte sur les tisons, il Tendort, puis la pousse à nouveau dans la voie des confidences, jouant à ce jeu délicieux de tenir à merci une victime. Elle raconte son passé, son présent ; elle expose son avenir mais elle est étonnée de trouver de la tiédeur dans ce grand buveur de sang expiatoire, et la barbe fauve, rétrécie dans la main qui la serre, ne lui paraît plus qu'un éventail fermé.
Ne s'enflerait-il donc en beaux mots qu'à la tribune, et le canon de sa voix, et ses violences, ses fusillades, ses imprécations, ses supplica» tions, ses appels, ses grands coups d'épée, Iranchant toutes les têtes d'Israël pour réjouir Dieu, ne seraient-ils que des gestes oratoires?
Lui, tapi dans sa cage, la devine et il s'échauffe devant cette belle dolente, déjà vaincue par son existence maudite avant que d'avoir combattu, et soudain il se jette sur sa grille et lui souffle un mysticisme brûlant. Elle doit réagir, étrangler tout ce noir qui l'envahit, voir la vie en Dieu seul qui est lumière et il lui offre des formules de sacrifice, la convie à des grands élans de foi par lesquels, en convertissant son mari, ses amis et les pauvres, elle préparerait une renaissance admirable et des félicités certaines.
Oh! combien elle voudrait se laisser convaincre, s'abandonner, elle toute raidie depuis sa prime jeunesse dans des dogmes de fer.
Et voilà que ce missionnaire amollit et échauffe pour elle une religion toute nouvelle où l'on vivrait, où l'on s'aimerait les uns et les autres, où Ton serait heureux !
— Ah ! mon père ! mon père, sanglote-t-elle, je veux croire, avoir de la foi, une foi immense pour m'emplir les yeux d'étoiles et ne rien voir de laid !
... 11 la sent bien à lui ; il jouit un instant de son pouvoir terrible de confident. Comme il les
connaît ces confessions. Mais sa volupté toute cérébrale étant satisfaite, et comme il est un brave homme, il la renvoie à sa maison.
Elle revient, un voile dans le regard, n'entendant plus, ne sentant plus et en passant devant le café républicain elle ne remarque pas Baptiste qui, la serviette levée, court vers la demeure du médecin, pousse un ah ! de dépit et s'en revient murmurant: Il est trop tard 1
Elle gravit lentement les cinq marches du perron, trouve la porte légèrement ouverte, est frappée.par le bruit d'un rire gras, et, soudainement curieuse, avance jusqu'au fond du vestibule et regarde par la partie supérieure de l'imposte vitrée éclairant la cuisine.
Une fille est assise sur les genoux d'Albert, il la renverse sur sa poitrine et boit goulûment dans son verre.
M m# Guignaudot donne un seul et effrayant coup de pied dans la porte. Les carreaux sont brisés; le médecin perd l'équilibre sur sa chaise; les misérables roulent dans la place.
Marguerite monte rapidement dans sa chambre et mord son oreiller à grands sanglots. Cette brute, son mari, la trompait avec un souillon de cuisine. Déjà elle avait pressenti cette humiliation mais devant la réalité ignoble, elle s'abat en tournoyant dans un grand trou de chagrin, grossissant sa peine de toutes ses tristesses passées et présentes, et ces ruines noires
qui s'écroulent avec elle dans ce puits d'effroyable désespérance, éveillent des échos, rouvrent des plaies.
Où est-elle donc sa foi de tout à l'heure ; cette foi qui commandait des sacrifices expiatoires, et n'est-ce pas en vérité, mieux que du sang, ce pus qui se dégage de son cœur blessé à mort.
« Oh ! mes amis, ah ! mes frères ! clamait le missionnaire ; alors la terre continuellement imbibée de sang n'était qu'uu autel immense où tout ce qui vivait devait être immolé ! »
Eh bien, réjouis-toi, Kermoëlan monstrueux, enrage Marguerite dans des flots de pleurs enfiellés,réjouis-toi,cité pourrie, car on m'a immolée et cela ne finira que dans la mort de toute vie.
Comme une belle statue s'abat de son piédestal, la jeune femme tombe, et le sang s'étant retiré d'elle, la sculpte en marbre inanimé.
Son front orgueilleux, son nez que cisèle la douleur, ses lèvres tendres, son menton volontaire et la sombre inquiétude qui gîte à l'ombre des arcades sourcilières, paraissent entrés dans l'immortalité.
Combien de quarts, de demies et d'heures râles par le triste clocher?
A la nuit, Albert monte, en se traînant sur les genoux; il jette de l'eau à la face de l'évanouie, la ranime, murmure : pardon ! pardon ! puis toujours rampant, il s'enfuit.
Une fois qu'elle songe à sa croisée, les yeux fixes et plantés dans le petit garçon-réclame du chocolat Boutron, une expression ^qu'elle recherchait passionément, s'anime sur la chromolithographie. Oui, c'est bien la physionomie niaise mais prodigieusement heureuse de son mari, lorsqu'elle l'avait surpris avec cette maîtresse d'occasion. Leur rire à tous d'eux sonnait la joie, le bonheur de vivre. Maintenant elle envisage cette scène froidement,comme un tableau, vli quelque part, et dont on examine dans la couleur et le dessin l'intention du peintre.
Heureux ! Ils pouvaient donc être heureux, au moins en ce moment de l'ivresse des sens.
Ainsi dans cette ville étendue à ses pieds, parmi toutes ces consomptions et dans les ventres de ces maisons lugubres, il pouvait exister du plaisir et des gens satisfaits.
Incroyable découverte dont elle demeure si surprise que l'épicière, derrière son moulin à poivre, en lui voyant des yeux durs, pense qu'elle affole et en avertit sa bonne qui le crie
par la cour intérieure à la vieille dame du premier, leur locataire.
...Des gens heureux, ici, répète Marguerite la main étendue sur Kermoëlan ! Le bonheur n'est donc qu'un état tout relatif d'ambiances et de fréquentations, de désirs et de réalisations. Des êtres médiocres peuvent vivre apaisés dans la médiocrité, et comme l'alcool répugne à d'aucuns, il enivre les autres !
Pas un mot, pas un geste, pas une ligne, pas une couleur, pas une idée n'ont la même signification pour deux hommes. Ils se meuvent tous, plus ou moins, dans l'espace ou l'objet, la pensée ou le but, l'esprit ou la matière» l'avenir ou le présent avec des sens inégaux. En bas, les porcs n'ont souci que de grossir et louchent sur les eaux de vaisselle; mais à mesure qu'on raffine, l'inassouvissement commence et le désir est exacerbé jusqu'à la souffrance.
Peut-être les plus grands génies ont-ils connu les plus grandes douleurs, parce qu'ils ont trop compris quelle gamme infinie il faut parcourir pour atteindre à l'absolu.
La bête peut être heureuse; l'homme jamais. Du moins il faut à chacun trouver son paysage,pour qu'il repose complaisamment parmi des gens et des formes appariés à sa mentalité. 11 faut une beauté proportionnelle à l'intelligence pour qu'on soit heureux ; qu'Albert et cette fille
trouvent des satisfactions à leur mesure dans cette ville, je le veux bien.
Cinq coups sonnent au beffroi et leurs voix tristes semblent chanter :
— Il faut façonner ses apparences extérieures et son esprit à la mesure des lignes et des sentiments qui vous enserrent; mimétisme abominable par lequel les petites rues,* pourries d'ombre, vêtent d'obscure stupidité les habitants de la ville.
— Quelle horreur! répond-elle à sa propre pensée et le front orgueilleux, les lèvres tendres, une sombre inquiétude dans l'ombre des yeux, elle descend l'escalier.
Dehors une giboulée crève sur Kermoëlan immobile et absurde.
Le plus maudit parmi les jours de la semaine, le dimanche. D'abord à Kermoëlan il représente la fin hebdomadaire de choses qui n'ont presque pas existé ; une fin avec un renouveau pareil au passé ; quelque chose d'abominable comme un décès qui ne serait pas tout à fait un décès et qui se recommencerait dans chaque minute écoulée ; en un mot une agonie prolongée avec
un faux trépas dominical dans les hoquets des cloches et puis, dès le lendemain lundi, la continuation de cette maladie mortelle qui s'appelle : la vie des petites villes.
Le dimanche matin, les hommes en bras de chemise rasent leurs joues, et les femmes, en camisole, peignent et arrangent leurs cheveux suivant des formes compliquées. Cela dure jusqu'à la grand'messe.. Alors mâles et femelles, empanachés comme des corbillards, lourds et étoffés comme des catafalques, descendent les rues. Des voisins, qui passent le jour et les années à s'épier de fenêtre à croisée, se saluent avec des transports de feinte surprise. Les familles amies, rassemblées, déambulent le long des trottoirs jusqu'aux bancs d'église gravés à leurs noms. Dés chiens, toujours les mêmes, tournent des rondes sur la place du Commerce.
A son balcon, l'employé des contributions indirectes bâille. Il ne s'amuse pas dans cette ville, ce jeune homme, et il le signale éloquemment. Les derniers tintements se distillent, au clocher ; le bedeau ferme le porche. Tout dort. Les gens, restés dans les maisons, entendent au loin comme un gros chat qui ronronne en mesure. Les chiens ont cessé de tourner ; ils se pour- -".îiventà la queue leu leu, bien sages, sans abois. Kn attendant l'heure du déjeuner, des ouvriers, levant leurs tables, reposent sur leurs bras en
ercle et les ménagères modèrent leur feu pour
qu'il atteigne midt Dans les fossés des remparts et sur des talus, quelques douzaines de journaliers sont allongés sur le ventre, la face rentrée dans Therbe.
Au haut des escaliers et dominant le faubourg, un grand homme semble regarder les fumées qui montent toutes droites, élargies en corolle. Il se retourne; c'est un aveugle.
Les chemins de campagne autour de la vieille cité sont blancs et muets.
Enfin les cloches sonnent la sortie de la grand' messe et les fidèles rentrent à leurs demeures.
Le déjeuner terminé, les yeux des plus vaillants clignent et se ferment ; les têtes s'inclinent.
D'autres personnes, généralement des pères et mères encombrés de famille, réfléchissent sur ce quïl convient d'essayer.
Voyons, qu'est-ce nous allons faire aujourd'hui?
N'ayant rien trouvé, ils décident la coutumière promenade sur la route et, poussant devant eux leur troupeau inégal, ils remuent les jambes pour avancer vers quelque chose qui sera le retour à la maison. Et ceci étant accompli, ils mangent et dorment.
— Marguerite, soupire Albert en étirant ses bras, je m'ennuie.
Il affecte depuis des semaines un repentir si-
lencieux, dans la maison, et refuse les visites trop éloignées pour mieux marquer la servitude qu'il s'impose. Sa face poupine de vieil écolier naïf a désarmé sa femme. Ils continuent de cohabiter l'un avec l'autre, presque sans mots ; lui, attentionné; elle, lointaine.
Marguerite laisse tomber son livre. A quoi bon vivre dans la fiction quand le néant vous enveloppe. 11 y a dans l'atmosphère de ces dimanches comme une glu qui vous colle corps et âme, et vaincue d'avance, inerte, n'osant remuer, Marguerite sommeille.
Après la chute du jour, un peu éveillée, elle pose son flambeau sur la croisée et toute blanche dans son peignoir, comme un spectre qui regarderait les autres morts, elle songe que pas une, parmi ces bêtes humaines vautrées dans l'oubli total, n'a conscience de cette abomination qu'est un repos trop long, ce voleur qui nous tue par seconde et nous étrangle à chaque heure de la nuit. Puis elle calcule qu'un homme de cinquante fuis aura peut-être vécu vingt ans, en retranchant le sommeil et les années végétatives de l'enfance.
Dong ! Dong ! Dong ! martèle le beffroi.
Trois heures, répète à haute voix Marguerite.
Depuis quelques semaines, pour se donner un peu de crédit auprès des paysans, Albert couvre sa tête avec un chapeau de campagne à larges bords et rubans de velours.
11 est un Monsieur, sans façon,qui serre toutes les mains. On l'aime mieux que sa dame qu'on accuse de fierté.
Ce matin, Marguerite aperçoit son mari à l'extrémité de la rue. Campé sur la chaussée, il cause avec des gens qu'elle ne distingue pas derrière les thuyas du café républicain. Ensuite, il continue sa route, saluant de droite et de gauche, envoyant de petits bonjours avec sa main jusqu'aux étages.
A mesure qu'il avance, elle reconnaît sa grosse face nourrie de viande et de vin, ses yeux satisfaits à fleur de peau, et son rire jovial qui conquiert les cœurs simples.
M. Guignaudot, quelque part qu'il aille, porte en lui-même un contentement intense.
Là où il vit, il emporte son bagage d'idées courtes, et l'angoisse, l'inquiétude demeurent portes closes pour ce robuste corps.
La démarche du médecin exprime l'allégresse
et il n'attend pas de monter le perron pour crier à sa femme :
— Vous savez, Marguerite, les troupes arrivent à Kermoëlan, jeudi, quelle fête !
Un frisson traverse la jeune femme.
Les troupes ! mot prestigieux qui éveille de son silence la petite ville.
Les troupes, c'est-à-dire du mouvement, du tapage, du nouveau.
, Les troupes sont aussi de la gloire, de beaux hommes, des chants, une cavalcade sonnante de bêtes, de gens et d'équipages.
Les troupes, ce sont des couleurs, des formes, des sons peuplant le vide ; un millier d'êtres pas encore vus et sur les faces desquels on apaisera sa curiosité.
Les troupes sont de l'histoire en mouvement, de la force en action, un jaillissement du connu en marche vers de l'inconnu ; des aventures possibles, des récits, des souvenirs.
Les troupes sont encore des sentiments matérialisés et le pays déversant, pour un jour, sa sève sur le bourg qui se meurt de vieillesse.
Les troupes sonnent la fanfare dans les cœurs chauvins, exaltent les vertus ataviques de la race, énervent les sensibilités, provoquent des délires et des enthousiasmes, des élans de force brutale et affirmée.
Enfin les troupes ressusciteront la petite ville
par ses jeune gens qui rempliront d'abondance les rues et les places.
... Dès la veille, les premiers sous-officiers préposés aux logements s'en viennent par la grande route. Arrivés au haut de la côte par laquelle on aborde Kermoëlan, ils se dressent sur leurs étriers et d'un coup d'œil prennent possession de la ville.
Ils avancent et saluent militairement un drapeau neuf, arboré sur la gendarmerie.
Aux fenêtres et sur le seuil, de pauvres vieux gendarmes du pays, qui depuis longtemps ne voient guère de soldats, répondent d'un air joyeux. Lorsqu'ils atteignent la place du Commerce, les sous-officiers arrêtent leurs montures dans un rassemblement. Leurs statues équestres émergent du tas et leurs gestes désignent, tour à tour, l'hôtel de la Boule-d'Or, la mairie et le bureau de tabac.
Les pensées de la foule demeurent suspendues aux doigts indicateurs des militaires et les yeux se tournent vers les maisons choisies comme si, du fait de leur désignation, il en pouvait sortir quelque événement extraordinaire.
De boutique en boutique, la nouvelle se répand dans les rez-de-chaussée, le long des gouttières et jusqu'aux lucarnes.
De vieilles gens, qui n'étaient jamais sorties, ouvrent leurs fenêtres pour voir passer les cavaliers et quand d'aventure un avertissement
à loger leur est communiqué, ils le regardent avec autant d'inquiétude que de plaisir.
A six heures du matin, le jeudi, des fanfares lointaines volent à la cime des arbres et entrent par les croisées.
Un joli rayonnement d'or s'épanouit en éventail à l'orient et "déverse, par delà les toitures bleuies de la ville, son mur fluide de roses et de capucines. Kermoëlan, sur l'horizon qui s'éveille, forme un bloc endormi avec des promontoires déjà envahis de lumière.
La population descend vers les soldats. Des familles, en grappes, suivent les trottoirs pour jouir du spectacle.
Les cabaretiers lavent à grande eau leurs débits. Derrière des rideaux soulevés, des femmes enlèvent leurs derniers bigoudis et des hommes se rasent, quoique ce ne soit pas le dimanche.
La place du Commerce donne à penser.
L'hôtel de la Boule-d'Or, stores baissés, semble dormir encore, mais ne vous fiez pas au volcan qui sommeille.
A la mairie, les derniers préparatifs sont poussés avec vigueur et un écusson tricolore, enguirlandé des draperies aux couleurs nationales, est assujetti au balcon de la salle des délibérations.
L'école communale est remplie de foin ; on
convertit les classes en dortoirs sommaires.
Au bureau de tabac, la buraliste, encore en bonnet de nuit, ouvre des boîtes de cigares qu'elle répartit dans leurs cases.
Le receveur de l'enregistrement s'entretient avec l'adjoint, tandis que ses trois filles, sans plus attendre, avancent sur la route.
Maintenant il ne reste plus dans les logis que les vieillards, les domestiques etjes marchands qui, en prévision d'un assaut, qu'ils espèrent terrible, se tiennent arc-boutés derrière leurs comptoirs.
... Les fanfares frissonnent dans les feuillées 1 et leur jet vibre dans les tympans.
L'avant-garde passe la maison d'octroi et cinquante trompettes à cheval suivent en lançant vers les toits leur hosannah.
Cette musique guerrière exalte les Kermoëlannais et il sort des étincelles de leurs yeux et des cris de leurs bouches. Ils se sentent arrachés de leur nuit et projetés vers la lumière. Inconscients de ce qu'ils éprouvent, ils grandissent sur leurs semelles en suivant les cavaliers.
Albert et Marguerite, reculés sur un talus, regardent défiler la force triomphale.
Les batteries d'artillerie roulent dans des tonnerres et de grands nuages dorés s'illuminent d'éclairs bleus.
Canons, caissons et sabres ; uniformes projetés
et poussés par la gigantesque impulsion des douze cents chevaux liés par un trot commun ; visages entrevus dans la poudre qui remue, tournoie, précède et suit ; roues virant sur leurs moyeux de cuivre ; bandes rouges des pantalons ; basanes aux cassures luisantes ; bottes et éperons en traits de feu ; poitrails blancs d'écume en dentelle ; harnais palpitants aux croupes; bouches de commandements retournées vers les soldats ; houle énorme de crânes, de bêtes et d'hommes; confusion des sabots entrechoqués ; grondement crescendo des affûts métalliques écrasés];, secousses et jurements, rires et appels, voilà le régiment. Il sort du royaume du silence, cette vaste campagne, et éclabousse des mouvements, des bruits, des couleurs ; les rayons qui jtombent sur les lames et les poignées des sabres, ces paratonnerres du soleil, dessinent des éclairs brisés.
... Marguerite, énervée, pense que la ville va éclater sous la poussée des batteries et que ces douze cents mâles jeunes vont ensemencer de vie nouvelle la cité qui s'abandonne.
Albert, amusé par le vacarme, retire son chapeau à larges bords et essuie son front immense, verni par la sueur. Il a reconnu deux camarades de régiment et, tout à l'heure, il les retrouvera au café National..
— Ah! fait simplement Marguerite. Elle regrette que son mari l'abandonne seule au
milieu de cette révolution ; mais un impérieux besoin talonne le médecin, son apéritif, ce médicament devenu sa raison d'être et qu'il recherche avec la passion d'un fumeur son tabac.
— Adieu, ma chère, je rentrerai pour le déjeuner. Nous avons deux officiers, n'oubliez pas.
M me Guignaudot traverse le parc d'artillerie installé dans une vaste prairie en façade de la ville. Les canons et les caissons forment un assemblage monstrueux et la poudre des routes a tissé sur eux sa toile d'araignée. Il y a de la mort, là-dedans, à écraser toute la vie qui est autour d'eux, mais les gueules des canons sont muselées de cuir et des soldats montent la garde devant les munitions.
Harassés et empoussiérés, quelques-uns saignant aux flancs ou aux genoux, les chevaux sont réunis en bandes symétriques à des cordes assujetties aux caissons.
Intercalés dans leurs rangs, les soldats les frappent à grands plats de main sur les reins à l'endroit des selles, pour leur éviter les plaies; ces claques sonores évoquent une prodigieuse réunion de blanchisseuses frappant leur linge humide.
Des cris, des commandements, des sonneries, des galopades d'officiers se croisent et s'interpellent dans les allées du parc.
Les hommes revêtent à la hâte leurs bourgerons blancs et leurs bonnets de police ; les harnachements sont entassés en bordure des faisceaux de lattes ; des soldats courent, des seaux de toile au poing et reviennent répandant le liquide. Quelques troupiers, agenouillés dans une posture d'adoration, boivent !
Par la route, en arrière-garde, arrivent les servants à pied. Leur cohorte forme bloc et leurs jambes chaussées de brodequins à hautes tiges semblent les bielles d'une mécanique puissante.
Une neige grise s'est versée sur leurs barbes et leurs cils ; leurs nez et leurs joues de cuivre rouge transparaissent sous Pombre des visières.
Maintenant, dans la grande prairie,roulent les tonnerres des fourgons et des voitures à viandes, colossaux garde-manger mouvants ; les voitures régimentaires portent des pièces de rechange, des outils, des pelles encore enduites de vernis noir ; des tonneaux d'eaux crachent et semblent digérer à gros glouglous ; des ambulances attelées de quatre mulets grêles voient leurs drapeaux à croix de Genève papilloter nerveusement. La poussière s'attache aux roulements des équipages et tourne en cercle autour des essieux, puis se disperse, forme nuage et il pleut de la poudre aussitôt rebrassée, retournée par les pieds des chevaux.
Une trompette sonne au rapport.
Marguerite voit accourir, dans le coin qu'elle s'est choisi, les Dfficiers en dolmans bien coupés, aux culottes bouffantes pincées par les bottes.
Déjà brossés et cirés par leurs ordonnances, ils marchent comme à la parade, lissent leurs cheveux ou redressent d'un doigt ganté leur col de fantaisie. Leurs semelles fines ploient et font entendre le froissement heureux des cuirs neufs.
Au milieu d'eux, le colonel assure son képi sur ses cheveux blancs, et d'une voix de récitation de catéchisme, le fourrier lit les ordres.
Un lieutenant regarde M me Guignaudot et le pouce et l'index sur l'extrémité effilée de sa moustache, la tête inclinée et les yeux fins, il fixe la jolie femme dont le corps souple paraît ganté dans son costume tailleur. Marguerite rougit et se détourne.
Encore qu'elle ne soit pas instruite dans le manège de la provocation, elle devine l'insolence de l'officier et s'en revient irritée et charmée.
Kermoclan n'est plus Kermoèlan.
11 semble que des bâtons ont chassé de leurs demeures les habitants effarés, et ils tournent, marchent, causent, vont, reviennent, tandis qu'au fond de leurs maisons des chants, des jurons résonnent, des soldats bleus ou blancs
apparaissent aux seuils, aux croisées, aux lucarnes. Partout ils coucheront, ils mangeront, ils se réuniront.
Un immense étonnement tombe des toits penchés, et les cheminées, les girouettes, les faîtages, demeurés hors de ce bruit prodigieux, en appellent au ciel. La cité morne est violée par tous ces barbares qui, les armes aux flancs et dans un rut sauvage,soûlent de mouvements, de cris, de force, les murs rechignes et les portes closes, et font entrer dans la tombe des intérieurs, de la lumière, accrochée aux poignées brillantes de leurs sabres et de l'air plein leurs poumons.
Des odeurs d'hommes, des relents d'animalité et de vin, de nourriture, d'équipements, empuantissent la froide atmosphère de la ville et grisent les cerveaux. Cela fleure une vie luxuriante et grossière. On dirait des plantes aromatiques sur un fumier généreux, toutes senteurs bonnes et mauvaises mêlées. Les pianos muets de Kermoëlan retrouvent des voix et les filles du percepteur et du receveur se vengent de leur contrainte passée dans des fureurs de notes.
La tôte de Marguerite lui tourne dans sa chambre et elle se recueille, le front renversé, les oreilles bourdonnantes.
Dehors, la poussée des jeunes hommes continue de bruire parmi les vieilles gens blanchies,
iSi LA CITÉ DE MORT
les maisons caduques, les ruines grognons, et les places crèvent de trop de bêtes et d'humains.
— Quand vous voudrez, Marguerite, appelle Albert ?
— Comment, déjà, îe déjeuner? Et les convives attendus, mon Dieu !
La jeune femme se coiffe de lourds bandeaux avec un chignon bas, revêt un corsage qui dégage le cou et les poignets, et ainsi elle paraît une de ces madones songeuses que n'a pas encore éveillées la vie, mais qui portent en elles toutes les pensées de l'avenir. Par un dernier artifice de toilette elle se poudre, mettant ainsi une coquetterie villageoise à blanchir son beau teint mat et elle descend au salon, le cœur battant.
Pourquoi est-elle émue ? Ces hôtes de passage lui indiffèrent,après tout.
Albert lui présente les officiers. Elle reconnaît le lieutenant insolent. De part et d'autre leur politesse est embarrassée mais il a l'audace de lui offrir son bras pour passer dans la saïleà-manger. Le médecin les^gi priés à déjeuner.
— Vous savez, les hôtels seront pleins, acceptez sans façon ; et ils sont venus.
Pendant le repas, la jeune femme observe les lieutenants, deux garçons roux, la poitrine cambrée sur de hautes jambes. L'âge n'a pas encore durci leurs teints blonds et l'absinthe a respecté leurs cous.
Ils mangent fort, boivent gaîment, apportent en leurs gestes une souple robustesse qui ravit le médecin.
— Parions, Madame, que vous nous maudissez, commence avec une rondeur militaire le lieutenant oseur.
— Et pourquoi cela, Monsieur?
— Pourquoi ? mais en vérité, Madame, parce que notre horde s'est abattue sur votre cité tranquille et que nos troupiers ont apporté chez vous leur tapage et leurs jurements.
— Enchanté, au contraire, cher Monsieur, intervient Albert. Moi j'adore la foule, mais Madame que voici aime mieux ses livres et ses contemplations.
— Ah ! vraiment, approuve Uofficier, vivement intéressé, en se tournant vers Marguerite qu'il conquiert de ses yeux bleus et de sa stature rousse. Pourtant, leurs regards s'étant croisés, la jeune femme sourit de la fatuité de ce grand militaire musclé, peu porté sur les choses de l'esprit et plus apte à combiner un enlèvement qu'à comprendre une âme.
Par une complicité latente, son camarade accapare le docteur et ils boivent coup sur coup plusieurs verres de cognac à des intentions honorables. Le front immense d'Albert reluit comme un phare et il émane de son nez des rougeurs qui emplissent tout son verre quand il goûte l'alcool.
A ce moment la servante prévient M. le Docteur qu'on le réclame.
Le médecin suit la fille ; ce sont ses camarades, deux sous-officiers rengagés. Ils venaient Tinviter pour le remercier de ses gracieusetés du matin. Partagé entre le t désir de boire avec de nouveaux visages et l'ennui de quitter ses hôtes, M. Guignaudot annonce aux lieutenants qu'une affaire urgente exige sa présence. Un médecin n'est-il pas à la disposition de tous? Il laisse sa femme avec ces Messieurs.
Les officiers déclarent qu'ils se retirent»
Albert, gêné de se trouver en leur présence avec des maréchaux-des-logis, disparaît.
Négligemment, le lieutenant impertinent tire sa montre et déclare à son ami que le service ne les réclame pas avant quatre heures, cependant ils vont prendre congé et remercier leur gracieuse hôtesse. A cet instant, des sonneries éclatent au parc d'artillerie, les chevaux qu'on mène à la rivière passent, les lourdes basanes des cavaliers craquent, la foule suit en discutant; des gamins jettent leurs cris d'hirondelle et volent par devant et derrière les cavalcadants ; la rumeur profonde de la ville, chargée d'existences, monte 'aux fenêtres et l'odeur qui trouble emplit la pièce.
— Vous me ferez plaisir en demeurant, insiste Marguerite, et elle ouvre la porte du salon.
Maintenant elle sait le nom de l'officier
effronté, Jean Oauville. Avec la liberté grossière des garçons aimés des femmes, le lieutenant s'assied sur le canapé proche la jeune femme; son ami, sur une console d'angle, tourne les feuillets d'un copieux album.
La conversation roule de lieux communs en ornières, mais n'est-ce pa^ainsi que la force d'amour se vêt de loques pour les mieux déchirer quand l'heure de la victoire a sonné ? Au reste, Jean n'estpas un rêveur,ni un de ces amoureux idéologues qui prêtent à leur passion le charme des associations d'images et de mots.
C'est un désireifr cru et nu. La force domine son esprit asservi à ses muscles roides ; ses yeux et ses mains, en dehors de lui-même, paraissent projetés vers un but de satisfaction. Il devine le mal de Marguerite et il pense guérir cette femme dolente avec des violences creuses dont il ne reste rien que de la cendre et des remords.
Une triste comparaison s'impose,malgré tout, à l'esprit de M me Guignaudot devant ce géant superbe, débordant de jeunesse. La fatigue n'a pas altéré en lui la beauté et sa chaire dorée paraît du pur métal. Hélas ! elle revoit l'autre, ce médecin de lâches tissus, tout empli de boisson, cet énorme et épais mari qu'elle a subi contre son orgueil et sa raison.
Et les héros fictifs de son imagination, les êtres supra-humains matérialisés par la plume
des maîtres, elle les associe intensément en ce Jean Dauville, résumé de vigueur à soulever le monde, de muscles harmonieux à l'emplir de beauté et dispensateur de la jeune vie qui coule en ses flancs.
La pâle Marguerite ferme les yeux et Jean, subitement, ose un baiser.
Pouah ! le contact sent son soudard et rien autre de cet incertain délicieux rêvé des femmes n'accompagne cette caresse. Dauville a mis tout son vouloir dans cet acte, attaquant aux sens une jeune femme qui ne vibrera qu'à la véritée révélée.
Or, Facte de stupre est-il de la vie ou bien de la cendre?
L'instinct que rien n'accompagne est-il une cime ou un abîme?
Les amants du spasme s'élèvent-ils sur un piédestal ou roulent-ils dans la fosse commune?
Sont-ce des cris glorieux ou des hoquets?
Marguerite est trop inhabile à démêler le chaos de ses pensées mais une seule chose demeure, la colère où Ta laissée le baiser de cet athlète.
Elle se lève et leur donne congé avec un froid salut.
La journée se précipite avec tous les événements qui se déroulent en elle. Kermoëlan ré-
sonne comme un gong sonore. Le vide qui était en lui devient la caisse vibrante.
Des quartiers éloignés, le bourdonnement des moucherons humains .tourne et vire, apporté dans le vent qui passe. Parfois des éclats de voix brisent le ronflement profond où se condense la volonté agissante de ces rçiilliers d'individus. Des bandes de soldats, enchaînés les uns aux autres, passent, et leur tumulte se rue aux guinguettes, emplit à les déborder les salles basses, vomit jusqu'aux marches des buveurs et des crieurs.
Avec le soir, les diapasons montent ; les gestes s'élargissent, le débordement d'action qui est en tous ces jeunes hommes se dépense en puérilités tapageuses, chants hurlés, poursuites, coups de poings sur les tables et dans les volets, plaisanteries pétries de plomb, énormes gaîtés qui jaillissent à pleine gueule. Kermoëlan violenté, pris d'assaut, étourdi, muet quand même dans ses maisons et ses habitants,subit cette tempête d'humanité avec la passivité d'une tombe qui verrait passer un peuple sur ses dalles.
Le bleu de la nuit descend sur le pavé enfin déserté. Les toits penchés rechignent, les girouettes jettent un dernier cri ; le grondement delà mer descendante s'apaise au loin, et sur ce sommeil prodigieux de la force étendue, Marguerite, penchée, essuie, avec son mouchoir de baptiste, le baiser du lieutenant.
Les troupes sont parties.
Evanoui l'orage! Dispersé ce jeune sang!
Epars la campagne, ces appétits redoutables qu'entraîne la destinée.
Kermoëlan demeure stérile et pas une chose, pas un être n'est fécondé, pavés maigres, murs rêches ou gens falots.
La force de vie qui était en eux s'en est allée dans les jambes des soldats, et quand le dernier homme et le dernier cheval se furent effacés de la grande muraille du ciel où s'inscrivent toutes les apparences de l'existence, Kermoëlan, la cité morte, continua son songe creux.
Marguerite est accablée de concevoir qu'il ne reste rien de cette explosion d'humanité.
Pas un rire, un éclat de voix ne bruissera dans les vieilles pierres! Les empreintes de toutes ces mains frémissantes se sont-elles évaporées déjà ? Les traces de ces milliers de pas en labourant le sol ne feront-ils pas germer des moissons prochaines?
Les peuples passent-ils sur les routes de la terre, aussitôt oubliés que disparus du regard. Toutes les réalités que nos yeux transcrivent
dans nos cerveaux ne seraient-elles que des nuages aussi vite déformés qu'envisagés, et leur beauté, leur expression ne seraient-elles que la transfiguration que nous apportons à nos visions?
La jeune femme se débat au milieu de ces incertitudes et elle désespère à la pensée d'avoir peut-être approché le bonheur et de l'avoir refusé.
Oui, pourquoi avait elle tressailli d'horreur à la caresse de l'homme luxuriant dont l'étreinte aurait pu lui révéler ce qu'elle cherche, ce qu'elle attend, à travers les certitudes promises parles héros romanesques ?
Après tout, de quel droit sa mère l'aurait-elle liée inexorablement à ce mari vulgaire dont toute l'énergie se résout en ivrogneries grossières et en amours d'auberge? Quoi donc, lui faudrait-il faire l'abandon irrémédiable de sa jeunesse pour conserver à cet homme saris honneur une foi jamais consentie ?
Maintenant d'ailleurs, ils vivent séparés, plus étrangers dans leur maison que les passants de la rue.
Il en serait donc toujours ainsi pour elle!
Quelle fatalité l'avait marquée? Sa mère, pourtant vivante, demeurait lointaine dans son esprit et s'effaçait peu à peu de sa mémoire comme une image rongée par le soleil.
Par moment, elle haïssait ses livres qui, en
lui ouvrant les portes du savoir, l'avaient exhaussée par delà ces petites gens qui continuaient d'exister autour d'elle en menus gestes, en manies et en travaux ridicules, pieuses mômeries, soins de ménage, et qui ne voyaient l'avenir qu'à travers de bonnes révoltes, des fermages assurés, des héritages supputés ou des parents disséqués, avant d'avoir rendu leur sorte d'âme à la bonne dame de plâtre azuré dont ils avaient fait leur idéal.
Qu'attendre de ces gens d'esprit trotte-menu? Qu'espérer d'un époux, chaque jour plus saturé d'alcool et épaissi jusqu'aux moelles?
Que croire? La réalité vécue ou bien la beauté entrevue et prophétisée par de grands esprits ? Peut-être leurs fictions mentaient-elles dans un besoin ardent de consoler les êtres désespérés de vulgarité et de laideur?
...Ces jours-là, Marguerite jetait sur le soi les philosophes et les poètes et cherchait l'illusoire repos des livres pieux. Elle lisait de longues prières, naïvement formulées, cherchait des pensées dans la métaphysique, et de la raison dans les dogmes ; s'endormait au son de sa voix et oubliait dans le sommeil son but qui était de trouver une certitude. D'autres fois, les adjurations de se soumettre à un Dieu fait de contradictions la remplissait de fureur car elle Tentait toute la lâcheté de s'abandonner au fil de l'eau, quand le naute était un Albert et l'équi-
page ces pauvres têtes creuses dont le sort avait composé sa famille.
Le vieux ctyé-doyen de Kermoëlan, en ses visites chez le médecin, avait bien tenté d'aviver la croyance de cette enfant malade, comme il l'appelait, mais ses explications pénétraient de surprise Marguerite ; elle ne pouvait concevoir tant de cheveux d'argent et tant de candeur, et elle lui déclarait tout net qu'elle n'était plusune petite oie blanche ; les légendes l'amusaient sans la convaincre.
Le prêtre prédisait des malheurs à cette superbe qui refusait de croire au bon Dieu de tout le monde, et M m9 Charière se soulageait du nouveau chagrin qui l'atteignait, en tournant six douzaines de chapelets aux intentions de la propagation de la foi.
Dans la rue, les boules de couleur du pharmacien, prunelles gigantesques et stupides, continuaient de regarder les mêmes maisons ; la petite épicerie voyait son échafaudage de savon à la Vierge couronné par une figurine à ressort d'acier qui tirait la langue et louchait, réclame artistique du chocolat Boutron ; les panonceaux du notaire demeuraient dans la position de cymbales qui ne claqueraient point pour n'éveiller personne, et Baptiste arrosait les thuyas avec une mine infernale, qui pouvait signifier : Vous allez voir, tout àPheure... !
Quelquefois un étranger traversait la grande
rue. On discutait sa taille, son encolurerla couleur de son poil, la forme de ses hahits, et par tout cela, on établissait des probabilités sur ses goûts, l'endroit d'où il venait, Ponjet de son séjour et s'il était marié. Peu de jours après, un chien que personne ne connaissait, ayant une queue comme ça et des oreilles de cette façon, avait passionné la ville et fait manquer un mariage des suites de la discussion.
De temps à autre, un arrêté du maire soulevait des cas de conscience. Il attentait à la liberté des volailles sur la voie publique et peu s'en fallut que trois dames ne se présentassent au conseil municipal pour réclamer contre Grochard, lequel avait pris avec un filet à papillons un coq et deux poules.
De cela, et d'autre menue monnaie,se composaient les incidents du jojir que tante Balsamie déversait avec d abondantes circonlocutions.
Un après-midi, la servante frappe à la porte de la chambre de Margueriteet la fille essoufflée balbutie:
— Il y a un Monsieur qui demande Madame.
— Quel Monsieur ? Vous lui avez demandé son nom?
— Je ne le connais pas, Madame.
Qui est-ce, pense la jeune femme? Mon mari n'est pas là, je parie pour un client.
Elle descend au salon.
-s- Vous, dit-elle ! Vous avez eu l'audace !
-- Oui, Madame, de vous présenter mes hommages en passant, répond Dauville.
Le beau garçon a quitté son uniforme pour une jaquette qui ne l'avantage guère. Son cou d'homme roux déborde du collet ras et les revers bombent sur le thorax puissant. La grande bête humaine, qui est en lui semble traquée dans ce vêtement, et rien ne transparaît de sa force souple et de ses gestes en dehors, dans cette gaine d'homme sage. Marguerite jouit de son embarras et Jean lit dans les yeux de la jeune femme la moquerie. Pouvait-il agir autrement? 11 est venu à la hâte, en civil, avant de rejoindre son corps à Nantes.
— Que venez- vous faire ici, vous savez bien que je suis mariée?
— Eh bien, divorcez, rit-il, je fournirai le prétexte !
— Mais je ne veux pas de vous, allez-vous-en !
— Vous ne m'avez pas pardonné mon audace, Madame? Absolvez-moi, finit-il, en mettant un genou à terre, dans une attitude mi-respectueuse, mi-souriante.
— Relevez- vous! relevez-vous! ce que vous faites est infâme. Vous avez guetté le départ de mon mari.
— Sur l'honneur, je l'ignorais.
— Ne mentez pas. Vous cherchiez à me voir seule.
suffit, quittons-nous, Monsieur »
- I ar pitié, Marguerite, renvoyez-moi mai*
Je vous défends de m'aDDeler n»- „„ Qui n'appartient qu'à mon 2S ^ UQ D ° m
dit^-fe- m C o°i rd ;n Madame ' malS e ' nCOre «» foi, trMri.V * 8a , 18 -J eco »PaWe d'avoir cru àvo tre tristesse après avoir admiré votre beauté
digTéï m?,, 1 V 8 Ue - t - elle ' deS mots ^p P o. aiguës, mon lieutenant. Tenez r*,'™,* •
croire, en vous voyant devança™ ™Z que vous n'êtes plus cet officier Trnl^t que nous avons reçu. '«pertinent
— Alors, c'est le pardon eom D let n„; bhons ]e n tenant poup pe ^ï'j^Z ville que voici, repentant et espérant
- Mais qu attendez-vous, mon Dieu!
vo^la 2otlZ°Z ^ " Sai3 *** **
- Justement, je suis un rêveur positif
- Je ne comprends plus.
- Laissez-moi vous expliquer, j'entends nar fa, un homme qui rêve de réalités, un sonseur de choses possibles ; et J ean , respectueuse^ £ -mnience de lui exposer une vLon *%££
Il fait luire devant les yeux de la jeune femrae
avec une splendeur brutale, son existence mouvante, les chevauchées gaillardes où toute la vigueur qui est dans l'espace, les grands arbres et la terre se déverse dans leurs poumons, jusqu'à leur cœur.
Là-bas, dans la grande ville remplie de sonneries et de rires, ils sont les jeunes triomphateurs vers les bras de qui tendent tous les désirs, car ils portent en eux la santé robuste, cette promesse de bonheur. Conducteurs d'hommes, maîtres de volontés asservies, ils sont les rois véritables d'un peuple qui s'est lié à leurs éperons pour qu'ils le défendent. Ils sont l'honneur et le refuge des vertus chevaleresques. La nation acclame en eux l'élite de son sang,et quand ils passent, toutes les femmes les espèrent. Eux seuls, dans la civilisation croupissante des bureaux, représentent la joie dans l'action ; et les bruits glorieux, les tambourinades les accompagnent par ce qu'ils réalisent de courage avec des gestes.
Oui, vraiment, une femme serait heureuse délier son sort au destin d'un bon géant, d'un maître fort qui saurait aimer avec une puissante douceur, conquérir ce qui se refuse et garder ce que le droit de conquête lui a donné.
...Etourdie par ce tourbillon de phrases et ce cliquetis de mots qui sonnent comme des trompettes cavalières, M m0 Guignaudotse mord au poing pour savoir si elle rêve.
Est-ce folie de crier à la vie. quand le ver rongeur vous consume?
Est-on coupable d'un coup de désir lorsqu'on se meurt dans la tombe el qu'on aspire au libre ciel?
Et sa chair, cette fleur magnifique qui s'effeuille dans la cave aux bêtes puantes, défaille devant les promesses.
Oh! du soleil et des caresses! Des désirs et des réalisations! S'user au moins avant de vieillir et dans une démence énorme vouer son corps à l'amour.
Marguerite grandie d'angoisse, s'exclame :
— Mon Dieu, ce rêve est-il dans cette vie ?
Déjà Jean lui noue ses bras d'athlète à la
taille et la plie sous son ardeur de grande créature jouisseuse.
Elle crie ! Ses petites mains étranglent cette bête conquérante et elle échappe pâmée et furieuse.
Suffoqué, le lieutenant ramasse son chapeau sur le tapis et après avoir repris sa respiration, il gronde :
— C'est une folle.
La porte s'ouvre; Albert rentre.
— Ah ! ravi de vous revoir.
— Enchanté, Monsieur le docteur.
— x\cceptez à dîner sans façon ?
— Mille fois merci, je prends le train, mais
je n'ai pas voulu passer à Kermoëlan sans vous serrer la main.
— Je vous prends dans ma voiture. J'ai précisément un malade à la station.
Chaque jour, sur les coups mélancoliques de quatre heures, en pleine fournaise Tété, au crépuscule l'hiver, la diligence de l'hôtel de la « Boule- d'Or » s'arrête devant la poste, une maison reculée dé la rue. au fond d'une cour verdie de mousse.
Un fil de fer relie le toit au reste du monde, fil plein d'éloquence et qui laisse à méditer ! Les premiers jours qu'on l'installa, les bonnes gens hochèrent la tête, on en jasa dans les salons de compagnie et les jeunes filles, en le regardant, attendirent de lui des harmonies ou des paroles.
Or, le fil demeure muet et la défiance des habitants s'accroît pour cette invention mystérieuse. D'ailleurs, personne ne veut l'utiliser et la demoiselle de la poste, Sidonie Pinceriez, approuve cette abstention.
...Linot,le voiturier,descend de son siège pour prendre le courrier scellé dans un sac de toile.
Pieusement il l'étend dans le coffrent soulevant au-dessus de son nez fleuri sçn képi orné d'une boule dorée, il prend congé de la receveuse. Sa voiture stationne ensuite devant l'hôtel, et si, d'aventure, un ou plusieurs voyageurs montent dans le coupé, la mauvaise humeur du brave garçon est touchante.
Il taquine ses deux haridelles et après quelques secousses en tous sens, c'est merveille de voir comment la diligence est entraînée par le pauvre petit timon râpé et encoche qui relie les bêtes à l'avant-train. Au son rocailleux de l'équipage, les rideaux des fenêtres sont tirés par le bas et des faces, pleines d'inquiétude, se collent aux vitres. Le voyageur sent lui tomber sur les épaules ces yeux remplis de pitié ; si par hasard il réfléchit, il pense qu'il doit risquer tout au moins son existence et cela l'attendrit sur lui-même et sur les siens.
Linot, d'un geste spasmodique, secoue ses guides et Boulot et Grisette le comprennent, modèrent aux descentes, montent au pas les côtes, demeurent sur place aux auberges de la route.
Linotdort-il surle siège, les deux bonnes bêtes agitent leurs colliers à grelots jusqu'à ce que le conducteur saute le marchepied, pour aller boire.
Le cidre attend sur la table du cabaret, dans le même bol et l'anse tournée vers la main de
rarrivant.il semble, lorsque le voiturier découragé le verse dans sa gorge, qu'il subisse quelque punition terrible.
Les voyageurs remplis d'affliction, autant par leur séparation de Kermoëlan que par ce qu'ils voient, ferment les paupières et rêvent qu'ils accomplissent leur dernier voyage.
La diligence repart, emmenant vers l'audelà ce convoi dolent.
— Hop ! hop là! crie Albert, et il dépasse rapidement lé courrier.
11 est enchanté de conduire dans son panier léger le jeune officier, et du fouet et de îa voix il salue les paysans de sa connaissance. Il est aimé et il jouit de cette estime publique. Au retour, il descendra dans les maisons connues de lui, serrer les mains et porter des santés. Les sept kilomètres sont vivement courus et ils aperçoivent la gare au milieu d'une lande immense, pailletée de fleurs. La voie trace un arc prodigieux et le soleil accroche aux rails deux traits de vif argent. La station fait un point bleu sur le rayonnement jaune de la campagne, tout en genêts et en ajoncs aigus.
La terre se vallonné à l'ouest en molles ondulations ; au sud un puissant renflement pousse vers le ciel la toison romantique des chênes. Kermoëlan, dans le ciel glacé du nord, se dessine en traits d'encre violette sur la page blanche de l'horizon.
Soudain, dans cette plaine colossale délaissée des hommes, une bête emplit l'espace de son rugissement, fume vers le ciel, arrive en coup de foudre et le train express brûle la station, diminue dans le lointain vert et jaune pour n'être plus qu'un soupir mêlé au bercement du vent dans la forêt. La petite gare ne retient que les convois omnibus, peu pressés, flânant de halte en halte avec leur grosse locomotive de cuivre poussive et enrhumée.
Par manière de distraction, Marguerite estallée plusieurs fois assister au passage des trains rapides, les plus impressionnants, parce qu'ils fuient comme un rêve ébauché, ne laissant aux yeux que des sensations de visages devinés et d'histoires incomplètes.
Comme elle envie ces heureuses gens qu'une vitesse exorbitante emporte vers d'autres destinées et d'autres paysages. Le noir panache de fumée paraît à la jeune femme du chagrin exhalé et consumé. Les vents d'oubli le balaieront du ciel, et quand les voyageurs descendront dans des terres neuves, ils apporteront des confiances nouvelles pour la bataille.
•..Parfois des vœux plus étranges hantent Marguerite. Des trains ont rompu leurs rails et s'élancent librement à travers la campagne.
Leurs ^sifflets violent le silence; les voitures volent et tourbillonnent, gonflées de voyageurs étrangers; le dragon ébranle le soi trop immo-
bile, renverse des silhouettes d'arbres tragiques, bondit jusqu'à Kermoëlan, fonce sur sa ceinture de murailles, la culbute, éventre des ruelles obscures et laisse un sillage de feu, de purification, de lumière et de santé.
Enfin, il explose, en ébranlant jusqu'aux fondations, la cité du sommeil, et les voyageurs étrangers reconstruisent une ville blanche, sur les ruines sombres, une cité de clarté, de bonheur et de liberté.
Ainsi la pauvre rêveuse édifie un avenir heureux pour oublier son inexorable stationnement.
Jean Dauville remercie Albert et saute dans un compartiment.
Ce train lent emmène vers la foire des paysans pensifs; bonnes vieilles femmes emmanchées de paniers, empêtrées de volailles et de légumes ; maquignons écarlatesdans desblouses bleues. Dans les fourgons de queue, des bestiaux bêlent ou mugissent et leurs mufles humides bavent aux ouvertures.
Une grande tristesse émane de ces bêtes transportées des prés vers Tétai et leurs cris sanglottent, tandis qu'à l'avant, la locomotive hoqueté et tressaille.
Une dernière fois le lieutenant serre la main d'Albert et le médecin, soudainement sérieux, regarde de ses yeux troubles cet homme jeune
et fort qu'attend une existence pleine d'aventures.
Assez maussade, M. Guignaudot visite son malade, un homme d'équipe blessé par une malle.
Les pluies grises vêtent pendant de longues semaines hivernales Kermoëlan, et leur crêpe met un brassard de deuil aux murs de la cité.
Quand on les regarde parles étroites fenêtres, les longs fils de la pluie tricotent un voile lourd, qui clôt la ville au reste du monde.
Pendant ces jours noirs, Marguerite, penchée sur ses livres, gravit l'univers lumineux où les voix des grands esprits se mêlent au fracas des tonnerres. En vain l'obscurité froide tombe des murailles; éblouie de beauté elle ferme les yeux sur des visions que le génie ressuscite à son angoisse. Il est là, son universels reposent sur des étagères : romanciers, philosophes, rêveurs, et par eux elle s'évade de la terre de mort pour monter vers la vie où leurs talents convergent en un élan unique.
Les moments où elle songe, Marguerite revoit les habitants de Kermoëlan rencognés dans leurs âtres ; ils réchauffent des corps où Pâme
n'existe presque plus et ils semblent vraiment des veilleuses crépitant dans une huile épuisée.
Les pieds aux chenets, la pipe en bouche, les makis dans les poches, Albert regarde la flamme qui danse ou bien l'orgue de son ronflement se mêle aux douleurs du vent. Alors les gorges des cheminées exhalent des soupirs presque humains et leur chagrin résume l'existence morose des familles peureusement serrées aux foyers.
L'hiver des petites villes, dans la brume visqueuse qui poisse aux murailles, paraît une agonie sifflante, soupirante, et Ton entend parfois des cliquetis d'osselets sur les vieux toits.
Le jour luit à peine dans la lividité malsaine du ciel, puis son œil gris cligne et c'est déjà la nuit! Les papillons jaunesdes chandelles cirent les chairs, creusent les orbites, durcissent les rides ; les larmes grasses coulent le long des flambeaux et leur lueur incertaine évoque des veillées dernières.
Alors, dans les chambres closes, le tic-tac de la pendule prend une importance terrible.
Quand Albert ouvre les yeux, sa pensée oscille au balancier de l'horloge, ou bien il parcourt le Chasseur français et son rêve grossier imagine, dans les plaines glacées, des tueries de lièvres suivies de franches lippées. Il entretient Marguerite de ses projets et la jeune femme approuve docilement.
Plusieurs fois dans la journée, Albert entr'ouvre un cabaret de bois sculpté et il mélange des alcools pour les essayer sur sa langue, mais jamais il ne trouve la liqueur définitive qu'il poursuit par des expériences nombreuses.
— Marguerite, insiste-t-il, une petite goutte, une larme seulement, machérie...
Et voici qu'elle détourne la tête pour verser cette larme amère qu'on lui offre. Son époux s'enivre avec bonhomie et sa sagesse d'homme prudent l'arrête avant les propos déments.
Après dîner, le docteur chemine vers le « café républicain ». Chaque jour, avec une régularité fatale, les dix ou douze hommes, qu'on appelle, à Kermoëlan, les Messieurs de la société, se réunissent dans la salle de l'estaminet; et le juge, le receveur, le notaire, le percepteur, le médecin, le vétérinaire, le pharmacien, . le maire, l'agent voyer, le maître d'école et quelques petits rentiers terreux se stupéfient dans des manilles, des écartés, des réussites, ou s'ennuagent avec la fumée de leurs pipes.
Certains soirs d'ivresse les convient aux épanchements.
Albert les entretient de sa femme et des bouquins dont elle encombre sa maison.
M. Morpain, le pharmacien, déclare qu'elle sait pas s'occuper, et les petits rentiers ajout:
— Est-ce possible! quand on a un ménage à tenir !
Baptiste, en versant un mazagran, opine avec son tic grivois :
— Ah ! voilà, ménage sans enfants !
Et ces mots ouvrent des horizons imprévus à la curiosité des habitués.
— En effet, pourquoi diable le médecin n'at-il pas d'enfants?
Devant la hardiesse libertine de tous ces yeux qui le déshabillent, Albert proteste par des : Permettez, Messieurs ! qui les allument et les excitent. Et, comme ils vont trottinant dans la nuit, les rentiers rappellent des turpitudes de jeunesse avec des cuisinières, et leurs sales amours se circonscrivent dans l'envolement des jupes avec le sexe pour zénith.
Mais l'huissier, maître Pagohu, hoche une tête en cloche,où le battant de la langue donne des sons :
— Concevez-vous un docteur sans enfants ?
profère-t-il.
Et ils se couchent avec cette idée, qu'ils voudraient licencieuse, car ils rêvent d'orgie à l'instar des grandes villes.
Les longs fils de la pluie cousent le ciel à la terre ; les gorges des cheminées soupirent. Làhaut, sur les pignons, des cliquetis d'osselets tintent aux girouettes.
... Pourtant Marguerite écrase son visage aux vitres pour refroidir son front qui brûle ; parfois il lui semble qu'elle seule, dans ce Kermoëlan effrayant, possède un cœur qui saigne.
Elle mêle aux gouttes embuant les carreaux, . les perles acres de sa désespérance, à trop rêver la vie dans la tombe nuptiale où l'a poussée sa mère.
— Qu'est-ce que c'est ? crie la bonne par la fenêtre.
— Hola! Vite! ouvrez-nous, répondent plusieurs voixqui montent de l'obscurité.
Marguerite, réveillée par le bruit, jette un grand cri et à peine vêtue descend les marches; son pressentiment l'avertit d'un malheur.
D'une carriole on sort le blessé.
Albert a reçu un coup de feu, quelque part, là-bas, dans la campagne. Voilà ce que l'on sait 1 Quand le médecin est porté dans son lit, il divague. Ce n'est pas le délire de la fièvre mais un reste d'ivresse.
La main gauche, crispée sur sa blessure, il chante des refrains, monologue ou demande à boire.
La lumière des bougies enflamme son teint que la perte du sang ne décolore pas. Chaque fois que Marguerite approche de lui, il essaye de la saisir par ses jupes et il hoqueté :
— Eh ! Joseph»., ine... ! Viens... t'en donc !.... ma Jo... séphine!
Le lendemain, quand il recouvre sa raison, une pâleur mortelle transfigure cet homme sanguin.
Ses yeux s'étant ouverts, il aperçoit Marguerite penchée pitoyablement sur lui; alors, honteux, il se retourne sur sa couche et regarde fixement le mur.
On a mandé son confrère Rougeoir, l'autre docteur de Kermoëlan, un vieil homme maigre et jaune, qu'une maladie de foie dévore. Après un examen prolongé, celui-ci tourne brusquement le dos et, les bras croisés, déclare :
— Rien à faire!... et la tête baissée, les yeux mis-clos, il calcule rapidement le profit que pourra lui valoir la mort de ce collègue qui, en somme, par son arrivée dans la ville, a coupé la poire en deux.
... Depuis trois jours Albert épuise doucement la force de son gros corps. La balle a bercé le poumon et sortie par le dos laisse une porte ou- , verte par où suinte la vie. Le prêtre vient et Albert est plaintif. De grosses larmes coulent surson visage devenu soudainementintéressant dans les affres de l'agonie.
A minuit, il soupire profondément et demande sa femme :
— Pardon, fait-il, puis retourné contre le mur, il expire quelques instants après.
Marguerite lui ferme les yeux.
Ce n'était pas un mauvais homme.
Quand Marguerite, sous ses vêtements de deuil, traverse la grand'rue, les rideaux des fenêtres sont soulevés curieusement et les gens étudient sur son visage le changement qu'a pu y apporter le veuvage.
L'épicière, par manière de condoléance, crie du fond de sa boutique :
— Salut, ma petite dame !
Et Baptiste, le garçon du «Républicain », en souvenir du mari, incline la serviette jusqu'à terre. Dans la salle de l'estaminet, M. Norbert, juge de paix, a hérité de la queue de billard du défunt et maintenant il gagne toujours, aussi déclare-t-il qu'il le vengera et iljure de trouver l'assassin. Il y renonce devant l'hostilité de la famille d'Albert qui ne veut pas remuer des histoires troubles. Le médecin courait les filles ;
mais lequel ou lesquels des amants de cette Joséphine a commis le meurtre ?
Le rédacteur du Phare de Kermoëlcui, journal hebdomadaire des annonces légales, entreprend un roman-feuilleton sur cette dramatique!
histoire, embrouillée soigneusement par l'écrivain, pour maintenir un succès de curiosité.
Puis l'oubli couvre cet événement de sa poudre.
M me Charière est revenue achever chez sa fille un reste tremblant d'existence. Marie-Julienne l'accompagne, mais la vieille servante radote jusqu'à tremper son chapelet dans le bouillon.
Devant ces deux femmes âgées qui hantent les coins obscurs et demeurent hagardes, l'âme déjà toute évaporée, Marguerite attristée rentre dans sa chambre.
Des problèmes angoissants obsèdent son esprit. Elle n'a pas assez aimé sa mère, mais si loin qu'elle recule dans sa vie, elle ne se rappelle pas lui avoir préféré quelqu'un par amitié ou par amour. Paul a traversé trop vite son souvenir. Sans doute, elle est sa mère cette vieille dame qu'elle a toujours connue ainsi, vieillie avant l'âge et dont le cœur lui paraît enveloppé de toiles d'araignée. Non, elle ne se rappelle pas d'une caresse ou d'un mot tendre, mais elle a eu en elle une maîtresse indulgente,sinon intelligente.
La cruauté cle son jugement la torture.
De son mari il ne lui reste que la remembrance de sa première curiosité sensuelle et son dégoût, bien vite !
Et les autres, les amies d'enfance, les religieuses du couvent, leurs pauvres figures déteintes et leurs gestes rétrécis lui apparaissent uniformes et sans relief.
Mais aussi, faut-il des circonstances et des milieux appropriés pour aimer, et peut-être les petites villes annihilent les esprits prêts à s'éveiller ? Oh ! cela ne se doit pas accomplir en un jour mais plutôt par la succession effroyable des heures, des nuits, des années pareilles, toujours pareilles — et fatalement médiocres. Se sentir diminuer peu à peu, invinciblement, et pâle d'épouvante, respirer cet air que jamais le rayon d'une pensée ne vivifie ; oui, respirer cet air forcément, inéluctablement et à chaque gorgée y puiser du sommeil, du néant !.
Mourir sans avoir vécu... sans avoir donné sa fleur, sans avoir donné son fruit !
Marguerite, dans ses vêtements noirs, traverse le mail et longe le parvis Notre-Dame. On chante les vêpres à l'église. Elle s'assied.sur un . banc de la promenade et laisse ses pensées fuir en déroute. Aussi loin qu'elle tourne ses regards elle ne voit qu'un paysage inanimé. L'allée d'arbres parait plus grande de l'absence de tout promeneur et les volets des maisons, en bordure de la place, bâillent d'ennui. Les girouettes se tau sent ; les chiens, ces extraordinaires chiens dé petites villes, à gros ventres etyeux ennuyés sous le poil, dorment, l'arc des reins largement ouvert. Par instant, le mugissement de l'orgue s'enfle dans la nef et arrive aux oreilles de la jeune femme, mélancolique, comme une plainte énorme... Elle se laisse aussi bercer par les appels de tous ces gens renfermés qui, chaque dimanche, avec leurs voix grêles, graves ou cassées, prient ainsi, invariablement, aux mêmes heures, à chaque fin de semaine. Un peu de grandeur et aussi beaucoup de stupeur naissent d'un tel état d'âme. Marguerite ne peut les imiter, elle répugne à ces longs offices qui ne représentent que de copieuses tiédeurs formalistes.
Son cœur l'inciterait davantage aux ferveurs extraordinaires où, d'un bond, la foi comme l'amour produisent des résultats immenses.
Pourtant les célébrants et les fidèles chantent, et le déroulement des notes ascendantes et décroissantes lui paraît un bercement du vent, un gémissement profond de la terre et des hommes.
Soudain les chants se heurtent, la nef tremble devant le maître évoqué ; le voici: il vient, il est présent.
Entendez-vous ?
« Les montagnes bondissent comme le bélier et les collines comme l'agneau parce que la terre est émue à la présence du Seigneur de Jacob. »
Et les fidèles sentent leur vie dans les mains du Jaloux.
Dans le chœur,les chantres clament :
« Le Seigneur commencera la ruine de ses ennemis, il brisera la tête à celui qui a dominé la terre ? »
L'épouvante de la faux fléchit comme des épis mûrs les paroissiens, et le grand orgue maintient un soupir effrayant. Les prêtres, dressés, vocifèrent les châtiments inscrits dans les psaumes :
« Son nom est saint et terrible. La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse .
« Heureux l'homme qui craint le Seigneur et qui met ses délices à accomplir sa loi ! »
... Ainsi le Verbe de Dieu prophétise l'anéan-
Là GITE DE MORT 165
tissement de toute volonté et de toute raison,
Àh Î.Kermoëlan, tu es bien la cité du Seigneur, profère la veuve douloureuse en contemplant, tout autour d'elle, la ville morte, ses maisons ployées avec leurs toits honteux sur leurs fenêtrages clos, et ses rues, qu'on dirait vidées par la peste de leurs habitants.
Elle se représente les pâles ilotes, verrouillés par la tradition, la nuit de leur conscience et leur ignorance. Sur l'instant, dans l'église gorgée, les officiants annoncent :
« L'impie s'irritera ; il grincera des dents ; il séchera de rage ; le désir des impies périra. »
... Ali ! ah ! ricane Marguerite, deviendrais-je le Diable ?
Alors elle marche et son spectre noir va et vient devant le parvis de Notre-Dame et elle écoute dans la haute caverne le cri des esclaves.
Ils chantent ! Ils clament ! Leurs cris rythmés éteignent en eux le remords et leurs deux mains, jointes à hauteur de leurs yeux, font l'obscurité.
Maintenant ils psalmodient; leurs voix sont submergées parles vagues du grand orgue. Il semble à la jeune femme voir s'envoler avec les sons des volutes de fumées, où leurs âmes carbonisées se traduiraient en nuages.
Ils chantent ! Ils clament ! Moucherons éphémères ils bourdonnent désespérément autour
du grand tabernacle d'or où Ton n'entre pas !
Marguerite gémit, car elle vient de comprendre la définitive signification de cette musique d'église. Il y a là-dedans les voix de l'air, de l'eau et de la terre, captées et asservies.
C'est le cri des saisons, ce fatal almanach de l'existence du monde. Le printemps espère; l'été vit ; l'automne prie ; l'hiver meurt, et ce grand hurlement de l'orgue, des prêtres, des chantres et des fidèles, annonce Tacte final en criant à travers les espoirs, les jouissances et les recueillements :
— Renoncez ! Renoncez ! car tout est vain !...
— Est-ce possible ? frémit la veuve, et son désespoir ferme sur elle ses grands voiles de crêpe, voiles immenses qui descendent de lét ville, tombent de l'église, du chagrin de l'air, de l'espace et du temps sur ses épaules frêles ; voiles dont la formidable couronne vient se nouer sur cet être, le seul encore qui ne soit pas tout à fait inanimé dans la cité.
Et des sources de la vie, une colère superbe gronde dans Marguerite contre ce mensonge des résignations.
Non ! non I elle luttera. Elle se battra encore contre Kermoëlan, sa famille, ses amis ; elle se défendra avec les ))eaux héros dont elle a peuplé sa tête. C'est sa religion à elle; elle communie en pensée avec ces génies, hélas ! aussi
impalpables et immatériels que peuvent l'être les anges.
Elle implore ses héros fictifs comme d autres leurs saints de bois. Ne viendraient-ils pas davantage au secours de leur orante?
Tout n'est donc qu'illusion et mensonge dans le ciel et sur la terre.
Pourquoi donc la souffrance, cette abominable souffrance des os, des moelles et du cœur, cette poulpe aux mille tentacules pompant le cerveau et le sang ! Oui, pourquoi la souffrance s'il n'y a pas quelque compensation qui nous fasse mieux souffrir ensuite.
misérable Créateur de toutes nos douleurs quelle malédiction hurle contre toi !
Entends-tu dans les temps infinis ces milliards d'agonies. Vois-tu ces peuples de poings tendus vers ta face jalouse ? Regardes-tu les océans de sang,fumant en ton honneur, et sar ces flots coagulés Jes escadres de cadavres offerts à ta faim, Dieu cruel ! Non, tu ne vois rien ! Tu n'entends rien ! Tu ne regardes rien ! Et ton œil universel est crevé. Grand Dieu fantôme, soufflé par les hommeslCarThomme créa Dieu àsonimage ! Ils n'avaientpasassezdemaîtresdurssurlaterre ;ils en inventèrent un autre qui les condensait tous.
... Un dernier cri s'élève dans l'église et l'officiant annonce.
« Divinum auxilium maneat semper vobiscum. Amen. »
Or, tandis que ces sentiments se meuvent avec rage dans l'esprit de Marguerite, son beau visage demeure de pierr6. Maître Pagohu l'huissier descend lentement la place. Il juge la veuve consolée sur ce repos inscrit à son front orgueilleux, ses lèvres tendres et ses yeux mi-clos, et il rêve, jusqu'au soir, qu'il pourrait être l'époux de cette veuve.
Tl pleut jusqu'au déjeuner. Les fils de la pluie vibrent du ciel au sol noir et les maisons n'apparaissent qu'à travers un treillis mouvant qui encage la ville.
Pour éviter les projections de l'eau, les volets sont ramenés, les portes verrouillées et les profils des rues semblent des blocs rectangulaires, cruels et compacts, où rien n'avance, ne s'offre, ne tend vers la curiosité ouïe désir. • Ce sont des murs bordés de défiance, encapuchonnés de grandes visières. Les toits pleurent sur le ruisseau médian des venelles.
Il n'est d'autre bruit que le sifflement des gouttes et lorsque la pluie s'exaspère, son grésillement de friture remplit Kermoëlan.
Les nuages violets se résolvent et leur mine
de plomb enfume l'atmosphère. Enfin les fils de fer se rompent, se ressoudent, tombent diagonalement par bouts brisés dans un tapage métallique, et les crachements des gargouilles, les borborygmes des gouttières bruissent; l'eau vive gifle les obstacles et les cascatelle3 chantonnent.
Comme la domestique apporte le rôti, une flèche de soleil frappe l'argenterie et Marguerite mire sa fourchette dans le rayon. Le trident d'or, coupé d'ombre par les montants de bois des carreaux enlumine les faïences fleuries et épanouit un rire sur la nappe blanche, les carafes, et un vase gracile piqué de roses,
La vieille M me Charière recule son fauteuil et, le dos tourné aux rideaux, elle commande à la servante de fermer les persiennes. Elle ne com-r prend pas l'entêtement, de sa fille à tenir ouvertes Ibs baies de leur logis. Son salon de compagnie fane au jour et il entre un air ridicule dont on prend froid.
D'ailleurs pourquoi se singulariser par ce manque de tenue ? Leurs amis ouvrent-ils leurs volets sans nécessité ? qu'elle en prenne note, et elle verra bien que les portes et les fenêtres ne servent que pour les seuls besoins d'entrée et de sortie, et que ce (Jésordre est aussi regrettable qu'un corsage déboutonné ou tout autre partie débraillée d'un costume.
Sur une seconde injonction, la fille de service
attire brutalement les persiennes et le déjeuner Continue dans la presque obscurité d'une cave, la vieille dame cherchant les morceaux à hauteur de nez et la jeune veuve, sans appétit, les mains nouées contre la table.
Leur repas terminé, Marguerite court dans sa chambre et, éblouie, hésite un instant, sourit au ciel rafraîchi, considère dans la glace son visage plus pâle au contraste de sa robe noire et décide de se promener sans retard, jusqu'aax collines en exergue de la ville. Une bonne odeur de félicité lui vient des sombres demeures, baignées d'eau neuve. Elle dispose ses voiles sur ses bandeaux, les yeux plantés en face de son image réapparue dans le miroir, lorsque subitement, elle ôte cette coiffure de deuil et vite dévêtue, elle prend à sa garde-robe une toilette blanche et unie comme un beau jour sans nuages et place un simple chapeau * de paille et de velours sur les ailes ondées de sa chevelure.
Voici dix mois que ce pauvre homme succomba. Les veuves de Kermoëlan conservent, il est vrai, de longues années, leurs tours flottantes de crêpes, et béates, insensibles, continuent de transporter partout avec une sorte de fierté ostentatoire, ces emblèmes lamentables. Elles n'ont aimé leurs maris ou leurs parents que comme des objets mobiliers auxquels le droit de propriété vous attache, mais ensuite,
l'habitude du deuilles retient sous leurs robes noires.
... Les pavés ont séché ; le ruisseau n'entraîne plus que des résidus.
La jeune femme craque son ombrelle au seuil de la vieille maison et fuit, légère et comme délivrée d'une angoisse.
M. Morpain tournait une spatule dans un sirop laxatif; il recule d'un pas, puis avance de trois enjambées et la cuiller abandonnée, l'œil préoccupé, il la regarde sans comprendre.
D'autres boutiquiers, une marchande de faïences et M lle Bouillasse, l'épicière, s'interpellent. Le clerc de maître Pagohu va porter la nouvelle et Baptiste arrose les thuyas avec des : Hé ! Hé ! d'un effet incalculable.
La place du Commerce, vide et hostile sous tous ses volets clos, est traversée ; la rue du Vieux-Bourg/creuse et jaune, presque courue; et les premiers champs hayés d'éclats d'ardoises, dépassés.
Marguerite, d'un geste coquet, relève sa jupe sur les ruisselets et sous la tension, l'étoffe dessine ses hanches courbes et découvre ses fines chevilles. Elle saute les premiers rochers de la colline par une sente encore luisante d'humidité, et gravit, blanche et rajeunie, la montée qui mène au ciel lumineux.
Là, sur ce plateau d'ajoncs en or et de mauves bruyères, elle jouit suavement de l'allégement
qui est en elle, sur son corps et dans son cœur. Ses vêtements noirs lui fermaient les portes de l'avenir. Saurait-on concevoir des espérances lorsque cette forteresse de mort se dresse sans cesse aux regards épouvantés ?
Jadis, des peuples vivants chantaient aux funérailles et pleuraient la vertu dans la lumière de leurs blanches toges ; puis ils reprenaient leur marche en ceignant de fleurs les tombes.
A la nuit, l'eau grise recommence de rider la ville et la campagne, mais Marguerite jette au foyer ses crêpes.
De ce jour, elle continue de porter de claires toilettes parmi les crachements des reproches et les éructations haineuses, des habitants de Kermoëlan, gargouilles du chagrin éternel !
Une voix d'homme se mêle à la conversation de M me Charière et comme Marguerite entre au salon, un grand garçon pâle la salue du titre de cousine.
— Paul Lionel ! s'écrie-t-elle stupéfaite.
— En vérité, à votre ton, cousine, je jurerais
que vous pensez voir un revenant ! Aussi, que de temps écoulé depuis mon dernier voyage, que de choses et de gens disparus ! murmuret— il tristement.
— Et vous voulez habiter Bois-Gharmé, demande la vieille dame?
— Pourquoi pas, ma tante, la maison est vieille mais plus solide que moi !
— Pouvez-vous dire ! Moi je vous trouve très bien, affirme M mo Charière en hochant comiquement la tête.
— Et vous, Marguerite, qu'en pensez-vous, finit-il en toussant ?
— Seriez-vous vraiment malade ?
— Voyons cousine, rappelez-vous un peu le jeune étudiant de mine radieuse et de santé exubérante que vous avez connu et jugez quel homme est le Paul Lionel d'aujourd'hui !
— Mais non, vous exagérez et avec de bons soins empressés vous guérirez !
— Quelle est votre maladie, interroge naïvement M Be Charière ?
— Ma maladie, tante, est bien simple ; je meurs d'avoir trop vécu. Il y en a beaucoup, dans les grandes villes, qu'emporte ce mal effrayant.
On sent, là, du feu qui vous brûle; l'on voudrait vivre mille existences... et cela consume...
— Je ne vous comprends pas beaucoup, radote la vieille dame; ici je n'ai pas vu vos fameux feux, si ce ne sont ceux du diable toutefois, termine-t-elle en observant avec inquiétude son neveu.
— Allons donc, sourit Paul ; tenez, ma tante, regardez maintenant les yeux de ma cousine, les deux belles lumières l
— Vous plaisantez, rougit la jeune femme.
— Oui, la pauvre enfant est parfois un peu exaltée !
— Je vous en prie, maman, proteste Marguerite.
— C'est-à-dire, corrige M* Charière, qu'elle n'est pas comme tout le monde !
— Voyez-vous cela, ponctue Paul, cette cousine qui ne veut pas être comme tout le monde I Combien vous avez dû lutter, finitil en indiquant de la main les toits avancés inondant d'une ombre épaisse le pavé de la ville.
— Peut-être, dit-elle laconiquement.
— Moi, cousine, j'ai toujours détesté cette grande tombe natale, qu'on appelle : ma petite ville.
— Quel besoin vous pousse au retour?
— Bah ! c'est excellent pour mourir.
— Quelle horreur I s'écrie-t-elle.
— Naître ici, vivre partout ailleurs dans la grande existence du monde, dormir chez soi 1 n'est-ce pas raison ?
— Mais c'est folie, crie-t-elle pleine d'angoisse ; on ne vient pas voir les gens pour leur dire : Vous savez, je viens mourir chez vous ! Non ! Non ! Taisez-vous, nous vous sauverons l Vous toussez et nous vous guérirons!
Vous avez trop vécu, dit-elle la voix vibrante ; eh bien, vous oublierez tout et vous redeviendrez une souche robuste, un corps dormant où la santé physique affluera.
Vous verrez comme c'est bon d'être une[plante grasse de nos vieux murs, rit-elle avec amertume.
— Ma tante, prononce Paul avec une émotion qu'il voudrait cacher, ma cousine est délicieuse, et toutes deux vous êtes bien bonnes l Permettez-moi de revenir souvent et nous causerons du passé, voulez-vous, Marguerite?
Elle repartit vivement :
— Nous parlerons d'avenir, mon cousin.
— Vraiment, cela vous intéresse encore, faitil en la regardant attentivement.
Elle baisse ses yeux d'ombre où l'inquiétude gîte et lui tend la main.
Paul presse cette main brûlante entre ses doigts déjà glacés, et, hors de la présence des deux femmes, il murmure:
— Voilà une pauvre petite cousine qui ne demandait qu'à s'éveiller.
Il regagne son hôtel à travers les rues dor-
mantes et les trottoirs muets où ses pieds mènent un tapage insolite; il flâne un instant sur la place du Commerce, aux boutiques déjà fermées. Sur l'autre côté, un homme siffle son chien, puis, l'homme, le chien et Paul vident la place de leur présence, et il ne reste plus qu'un carré de sol gris entre quatre murailles abandonnées.
Jusqu'au soir M me Charière entretient, au premier étage sa fille, et au rez-de-chaussée sa bonne, du jeune homme inopinément réapparu à Kermoëlan.
— Ah ! bien sûr, s'il était resté ici il ne serait pas malade. Et on raconte des choses de lui!
Pourquoi ne s'est-il pas marié ? Une vie régulière, chez soi, sans courir ces grandes mauvaises villes, voilà la paix, la santé et le bonheur.
La nuit surprend la mère et la fille à converser. Biles rêvent de Paul Lionel — différemment. Le jeune homme ne dort pas.
Pendant les répits que lui laisse sa toux, il s'occupe mentalement d'organiser sa nouvelle existence quand déjà, après un jour seulement, le silence trop profond de la petite ville et le repos de la chaussée jamais troublée l'angoissent presque.
11 ouvre sa croisée, respire cet air vierge de senteurs vivantes, vierge d'idées, comme
LA crrÉ DE MORT 177
si le vent se détournait de cette cité pour ne rien remuer du néant sacré de l'atmosphère.
Sa rêverie le conduit jusqu'au matin et lorsqu'il voit au ciel les étoiles pâlir dans la rose de l'Orient, il cherche laquelle peut bien être la sienne, expirante et s'effaçant à tout jamais.
Paul garde de sa vie parisienne un goût très vif pour Télégance. Chacun se doit à l'embellissement de la vie. Une femme laidement accoutrée l'offusque comme un vice étalé. Et voici, qu'au cours de ses sorties dans Kermoëlan, un sentiment de gêne lui vient de son dépaysement.
Sa sensation raffine jusqu'à la douleur et il comprend, pour la première fois, l'étroit rapport entre les êtres et les choses. Les teints des habitants et leurs habits semblent pétris de la pâte des murailles.
Ailleurs, dans les cités blanches, la coquetterie des femmes devient la germination spontanée des maisons claires.
A Kermoëlan, des fenêtres rares s'ouvrent aux
façades et les cils épais des croisillons voilent ces regards insuffisants. Jamais l'air ni la lumière ne pénètrent ces crânes de granit.
Sa songerie quitte Paul, aux huis que sa main heurte. 11 visite de vieux parents. Après quelque» instants égouttés en leur compagnie, un peu de tristesse est ajoutée à la mélancolie des intérieurs entrevus.
Des apparences de fauteuils sont coiffés de housses, des tables gisent sous des tapis éteints et les sièges, nostalgiquement tournés vers le foyer sans feu, devisent comme des spectres.
L'immutabilité a figé les êtres et les objets. Paul conçoit la distance prodigieuse qui empêche leurs pensées différentes de se joindre.
Peut-il donc y avoir entre hommes, issus d'un même sang, des inégalités *si effroyables. Des existences, diversement orientées, causentelles donc des séparations aussi totales que la mort peut l'être de la vie?
Au retour de ce triste pèlerinage, le jeune homme, malade, sent peser sur lui l'emprise de la cité dormante et derrière l'inconnu des murailles qu'il longe, il devine une douleur nouvelle. Il est bien isolé parmi ces hommes qui ne comprennent pas son langage. Dans ce pays de sa naissance, parmi ces gens de sa race et de sa substance, il est lelointain étranger 1
Déjà il réfléchit à quelque exode vers la terre accueillante qui sera sa vraie patrie, car en sa
mémoire chante cette vérité que la patrie c'est lamour de qui nous aime, quand, au détour de la ruelle, il croise Marguerite.
Il se porte vers elle avec l'élan d'un être dont la vie naufrage et elle échange avec lui des mots consolateurs.
Alors elle résume pour lui toute la douceur des ancêtres réapparus.
Exilé de la grande ville mouvante, un bonheur attend Paul dans ce Kermoëlan revêche, le retour à la vieille maison paternelle et au beau parc qui l'entoure.
— Dans quelques jours, aussitôt d'indispensables réparation^ terminées, j'habiterai Bois- Charmé, a-t-il dit à Marguerite.
Voulez-vous aujourd'hui revoir cette propriété où nous avons tous deux essayé nos premiers pas ?
— Je vous suis, acquiesce M mo Charière.
— Oh! ma tante, fatiguée comme vous l'êtes!
proteste Paul.
— C'est juste, soupire la vieille dame, mais comprenez-moi, mes enfants, j'ai crainte qu'on ne jase.
— Laissez dire, ma tante !...
Et, sans plus attendre, Marguerite accepte le bras de Paul.
En façade d'un chemin creux bordé par la ferronnerie précieusement ouvrée des ronciers, un porche cintré,accolé de deux huis bas et bordés de gros clous, donne passage dans l'enclos.
Les jeunes gens poussent la porte à chatière. Une allée les accueille. Elle s'évase jusqu'à un massif portant encore des débris de plantes emmêlées.
Un peu derrière, un escalier double, flanqué de rampes à colonnades massives, conduit à la porte principale du logis.
La maison se dresse d'un jet, sévère castel Louis XIII, vêtu de la barbe grise des lichens et des mousses. De graves et hautes fenêtres à carrelets ouvrent dans la façade de granit.et le toit •bleu, roussi par endroit, est terminé par d'orgueilleuses chimères empalées dans les girouettes.
Il émane de cette simple maison, posée dans le paysage de son parc surmonté de collines violettes, un repos infini qui ferme les yeux et délie l'esprit.
— Là, je ferai mon cabinet de travail! Ici sera ma chambre, celle dont je suis sorti pour courir ma bonne aventure, sourit Paul, et voici que je rentre à la demeure qu'avait fermée la nort de mes parents.
Ne croyez-vous pas, Marguerite, que les murs se souviennent? Le soir, ils me parleront tout bas de ce qui est vécu, et ce sera ma jeunesse réapparue dans les pierres, mon enfance avec ses pleurs sans causes et la divine spontanéité de ses rires.
Cela est curieux, mais il me semble que maintenant je suis devenu l'homme qu'il faut à ce castel : petit enfant, il me faisait peur comme un visage de parent austère ; aujourd'hui, je l'aime dans sa gravité songeuse.
Je m'installerai de mon mieux et il faudra que vous me fassiez l'aumône de votre présence, ma cousine, pour que je peuple de beauté et de bonté mon logis, trop sonore, à cause de ceux qui ne sont plus.
— Promenons, voulez-vous, intervient la jeune femme, devant la mélancolie de son cousin.
... Les premiers jours de mars chantent la mort de l'hiver.
L'annoncialion du printemps frémit aux bourgeons et les premières feuilles verdissent.
Des primevères font éclater des mottes de terre et leurs yeux injectés de sang regardent le ciel, chaque jour plus bleu.
Les jeunes gens descendent vers l'étang. Les bouleaux et les peupliers argentés paraissent des arbres en métal et ils se réfléchissent sur l'eau dormante.
Le prodigieux faisceau des essences, réunies par les cimes, forme une cathédrale mystérieuse dont les branches nouées seraient les clefs de voûte et les troncs courbés les ogives.
Le petit lac paraît le sol prodigieusement uni du vaisseau, et le soleil de pourpre et de safran peint d'éblouissantes verrières sur les hautes croisées des arbres.
Dans cette basilique, les premiers chants , d'oiseaux officient. Un bateau est retenu aux piliers de cette église colossale.
Marguerite et Paul embarquent et ils glissent insensiblement sous l'entrelacement des colonnes.
Une paix religieuse émane de cet édifice merveilleux, surgi de terre pour adorer dans le ciel. Chaque tronc tend cent bras vers le firmament ; chaque bras ouvre mille doigts pour qu'il tombe d'en haut de la félicité et des espérances.
Les arbres ne sont-ils pas de vivants poèmes, symboliques de toute la force d'expansion qui cuve dans le ventre de la terre ? Ils sont aussi les naturels édifices jaillis de la nature en enfantement et leur association forme la magique cathédrale que parcourent ces jeunes gens, si proches de l'amour qui tombe des voûtes, rampe sur les troncs, sourd dans les veines des brindilles et balbutie aux bourgeons.
Sur leurs têtes, des étreintes se nouent, des
LA. CITÉ DE MORT lt<3
caresses sont prodiguées; les lierres serrent à la taille les noyers et les chênes.
L'esquif atteint au milieu de l'église végétale et, soudain, ils croient voir un autel embrase flamboyer dans le chœur. Des arbrisseaux, légèrement ouvragés, paraissent des orfèvreries précieuses et leurs trochées, des chandeliers a branches multiples; ils épandent des flammes par leurs tiges et l'éblouissement du ciel transparaît à travers les taillis tourmentés, émailles d'or rouge, d'or jaune et d'or vert.
Les plus fines brindilles s'irisent, les lianes se nacrent et leurs torsades semblent des colonnettes de fer forgé.
Au centre, un trou d'ombre, constelle de rais brillants, éclate comme une apothéose, et devient le tabernacle de la cathédrale naturelle. Plus loin, leur navigation rencontre des baies d'eau quiète qui forment des chapelles latérales, dédiées à quelque chêne paterne et moussu.
Paul aborde à l'orée du bois, et, comme il tend la main à Marguerite, une explosion de joie chante aux voûtes : les oiseaux s'égosillent en roulades, ils sonnent à plein bec la saison clémente. ~ .„ .
Dressés sur leurs pattes et leurs corps douillets tendus dans un suprême élan, ils clament au soleil l'approche de leurs amours.
Feuilles, poussez pour cacher le mystère des baisers! Fleurs, épanouissez-vous! Parfums, en-
censez les amants ! Arbres, rayonnez par-dessus les étreintes ! Terre, herbes et plantes, troublez de vos arômes les amoureux ! Qu'ils se pâment et résument dans la gloire d'aimer l'universel jaillissement de tout ce qui palpite, se lève, court, souffre et jouit.
Voici ce que les chanteurs de la cathédrale crient aux jeunes gens.
Paul et Marguerite reprennent leur promenade et suivent une allée de tilleuls qui tourne sur elle-même, dessinant l'image d'un cloître.
Leurs pieds froissent des feuilles mortes que l'hiver n'a pas encore consumées ; des croassements craquent dans les hautes frondaisons de ces tilleuls ébréehés, certains ossifiés et tragiques, les derniers penchés ou écrasés par l'ouragan, spectacle de désolation où ces arbres défunts s'apparient à des fûts de colonnes brisées. A l'extrémité de l'allée commence le verger.
Une extraordinaire activité bruit dans son sol plantureux. Ses herbes disposent leurs aigrettes et leurs panaches fraîchement nés. Une rivalité jalouse anime ce monde de graminées. Au-dessus d'eux, les pommiers noueux étalent les arêtes de leurs parasols. La gomme suinte aux cerisiers et leur écorce luit de santé. Des pruniers grêles dandinent sur leur pied haut. Les pyramides des poiriers se gonflent de sève.
Partout il y a des espoirs et des promesses en réalisation. En bordure du verger, des châtai-
gners immenses échaFaudent leurs étages et des noyers projettent dans le ciel leur forêt de serpents.
Des arbres graves, aux feuillages éternels, dressent leur muraille sombre sur la ville et séparent le parc de Kermoëlan.
Ces géants tristes, arbres énormes, cèdres et cupressus mélancoliques, écartent de leurs bras les toits en bonnets de nuit, enfoncés jusqu'aux yeux des maisons, et leur transition, entre le verger vivant et la ville morte, prend une signification fatale. Leur manteau persistant garde Bois-Charmé de la cité et les amants détournent leurs pensées de ce rideau funèbre pour sourire des peupliers d'Italie, jouets de bergerie, piqués sur des pieds étroits auxquels manqueraient seulement des rondelles pour les maintenir en équilibre. Arrêté au haut de la prairie, sur les schistes qui préludent au départ vers les collines, un pin abrité sous sa vaste ombrelle embrasse d'un regard la descente de l'enclos.
Derrière ce visiteur élégant, des sapins paysans, en cotte brune, se rangent respectueusement et leurs barbes roussies par l'hiver sont fauchées parle vent.
Tout en haut, vers l'ouest, et face aux tempêtes, un faisceau d'ormeaux malheureux, aux visages labourés par la griffe des temps et leurs cheveux rebroussés par les orages, luttent quand
même, sur cette brèche, pour couvrir une petite touffe de mimosas frileux et de balisiers craintifs.
— Allons au vieux couvent, voulez-vous, Paul, réclame Marguerite.
Ils marchent vers la vieille construction dont la masse harmonieuse domine le verger, le parc et la ville. Autrefois des Glarisses habitaient la demeure gothique dont il ne reste plus qu'une tour ajourée, pierre transparente que les oiseaux et le vent traversent en chantant. Une vieille cloche, oubliée dans la galerie, sonne sous l'effort de la tempête et cela seul vit encore,et donne de la voix dans les angoisse» des jours noirs.
Devant la prairie verte, éternellement rajeunie, le monument désemparé laisse à penser la mortalité de l'homme, de ceux qui édifièrent et de ceux qui contemplent.
Les herbes montent à l'assaut de cette colline de pierre intelligente, déjà conquise par les mousses et les infiniment petits; elle croulera demain dans la glèbe mobile, cette tombe toujours ouverte aux tentations des Prométhées.
D'un côté, l'énergie servie par la pen'sée tend d'un effort universel à se surélever, à créer des montagnes, des pyramides, des cathédrales, des mâts ou des tours ; à cette prodigieuse tension du génie, la nature égalitaire répond par le nivellement des collines, des monuments, la chute
des arbres trop hauts et des flèches trop hardies. Ainsi ce vieux couvent qu'égrènent les doigts patients du temps ; poussière par poussière, il renvoie en détail ce que l'effort érigea par masse.
Le pré déferle contre les piliers d'un promenoir ; demain, la marée verte recouvrira la tour.
— Cela est triste, prononce la jeune veuve,
— N'admirez- vous pas cependant, cousine, comment, dans cette dévastation, la chair est plus forte que la pierre. C'est elle qui conçut cet édifice et cette tour ! C'est elle qui usa le dur granit pour l'asservir h sa fantaisie, le creusa, le sculpta, en forma ces assises et ces colonnades. Et si ce couvent tombe, c'est que la chair s'est retirée de lui pour se porter où l'appelaient des espoirs nouveaux.
Encore aujourd'hui, si les hommes protégeaient les murailles, ils les arrêteraient dans leur chute, les lieraient solidement, vaincraient les herbes et feraient reculer la mort menaçante qui est dans l'eau, le froid et la glace. Vraiment, il n'aurait tenu qu'à nos volontés de perpétuer jusqu'à nos jours les balbutiements de la pierre et les essais d'érection d'autels pour des dieux, quels qu'ils fussent.
Mais les peuples se sont détournés des architectures ostentatoires et chacun de nous veut être aujourd'hui le bon ouvrier de sa
maison. Voyez-vous, Marguerite, ces idées me poignent toujours dans ces séjours de mort triomphale et sonnante que sont les couvents ruinés. Je voudrais tant que les hommes futurs soient des constructeurs féconds, que je redoute ces retours en arrière par lesquels tant d'êtres existent la tête tournée vers le passé, eux qui ne devraient avoir qu'un but sublime, vivre toute leur existence comme on la doit vivre dans la minute qui s'écoule.
— Puisque vous parlez ainsi, Paul, comprenez-vous l'angoisse d'un être vivant qui désire de toutes ses forces l'épanouissement auquel il a droit, et que son sort enchaîne parmi les hiboux et dans une ville du passé, sans aucun présent?
— Quoi, vraiment, vous auriez souffert affreusement?
D'un signe, la jeune femme acquiesce et Paul serre plus fortement son bras contre le sien. Ils marchent avec rythme, méditativement, et ainsi ils forment bloc contre le mauvais destin.
Les jeunes gens suivent une allée de chênes romantiques ; leur armature puissante attend les feuillées. Plus loin, un pré étend son tapis vert. Au midi, un mur s'étale, envahi d'espaliers. Des sapins bleus et des pins du nord dressent leurs cônes chevelus; des cognassiers, tourmentés et des amandiers sveltes, inclinés sur
leurs jambes d'antilopes, semblent prêts à bondir ; enfin, sur le décor orangé du couchant, par delà les murailles du parc, l'église lourde, entourée des panaches noirs des cyprès, devient un énorme catafalque voguant vers le dernier repos.
Les jeunes gens détournent la tête et remontent vers la maison, recueillie sous ses hautes persiennes. Ils ouvrent une fenêtre à l'étage, regardent la cité accroupie dans sa vallée, écoutent les rares bruits que dispensent les habitants engourdis.
L'horloge traîne ses coups plaintifs dans l'atmosphère et Paul, découragé, Marguerite, heureuse, voient le crépuscule descendre les pentes du firmament, les toitures bleuir doucement, les frondaisons se réunir par les cimes, les ruelles creuser des abîmes et les derniers bourdonnements des êtres fuser dans la grande nef des cieux et des terres confondues, où se relient le sommeil et la mort.
Tout à coup, un jardinier paraît sous les arbres de l'étang. Il laisse tomber de son épaule, jusqu'à terre, ses bêches et sa pioche. Le métal bruit comme un gong et, réveillées de leur assoupissement, toutes les nichées pépient. Les brindilles semblent autant de voix. Les massifs sont animés de tous ces petits corps chauds aux cœurs rapides. L'explosion vibre autour de l'étang et d'un bord à l'autre des murs.
C'est Bois-Charmé qui chante la bonne nouvelle et les oiseaux sonnent à plein bec :
Feuilles, poussez pour cacher nos baisers 1 Fleurs, épanouissez-vous ! Parfums, encensez les amants ! Arbres, rayonnez par-dessus les étreintes ! Terre, herbes et plantes, troublez de vos arômes les amoureux, qu'ils se pâment et résument dans la gloire d'aimer l'universel jaillissement de tout ce qui palpite, court, vole, souffre et jouit.
— Rentrons vite, prie Marguerite troublée, et le charme où leurs mains s'étaient nouées est rompu.
Ils descendent et closent la porte cintrée. La jeune femme cueille rapidement sur le talus unefleur,la première marguerite du printemps. Elle l'offre à son cousin, et Paul, en recevant la fleurette, ne remercie pas avec des mots, mais «on sourire épanouit dans la nuit un rais de soleil.
Les nuages ont de ces fantaisies. Un dragon colossal, tout enflé de vapeurs, pose ses pattes griffues sur les toitures de Kermoëlan et s'avance lentement, soufflé par le vent. Lui parti, c'est le jour.
Les sonneries argentines du couvent tintent cinq heures du matin.
Dans cet éveil, la religion empreint l'espace et les premiers éveillés parmi les hommes cheminent sur les routes avec des pas muets. Plus tard, ils causeront, ils se plaindront ou danseront, mais l'aube les recueille dans un acte d'adoration. Appuyé au chambranle de sa croisée, Paul regarde le soleil baiser au front la ville, et respire.
L'air jeune du matin est bon à sa poitrine.
C'est une renaissance !
Il se rappelle que l'existence d'un être n'est qu'une succession de trépas avec des réveils merveilleux qui l'aident à marcher. Le chemin de vie est un damier noir et blanc, nuit et jour , et l'on avance, tandis que des voix crient : Dormez I Eveillez-vous ! arrêtant ainsi l'essor vertigineux que serait une vie d'homme, avec un jour éternel, où les yeux finiraient par voir la vérité.
Devant le doux rayonnement de l'orient, Paul savoure les prémices de l'espoir, la fleurette de Bois-Charmé montée jusqu'aux lèvres.
L'airaerait-il déjà, Marguerite, où Tavait-il toujours aimée depuis cet embrassement à Goat-Bihan, dans le point d'orgue des noirs massifs de chênes?
Des désirs exaspérés d'amour viennent parfois aux jeunes mourants, tant cela paraît mons-
trueusement ironique, mourir en pleine jeunesse avec une âme brûlante d'avenir !
L'après-midi de ce jour, Paul et Marguerite se promènent dans le parc. Un instinct les pousse vers la nef végétale, et, sous les voûtes aux branches flamboyantes, ils détachent le frêle esquif.
En pleine eau et séparés du monde, Us causent, échangent leurs pensées, leurs souffrances, leurs désirs. Quels mots rendront jamais toute la force d'expansion de deux idées maltraitées par la vie et qui se rencontrent presque à leur déclin?
Paul lit au visage de Marguerite tout ce que la douleur a inscrit et la jeune femme comprend enfin l'altruisme prodigieux des Lionel dans cet homme, le dernier de leur race, qui adonné son cœur et sa santé à défaut de terre ou d'argent.
Alors devant leur chagrin pareil, la belle santé physique d<3 Marguerite se penche sur la beauté morale de Paul et ils s'aiment, sans aveux, sans gestes, forcément, inéluctablement.
Et lui qui sait tant d'étreintes et elle presque vierge, encore que veuve, se laissent couler sans résistance à cette délicieuse béatitude.
Leur barque aborde au grand autel d'argent des bouleaux, au son des mille trompettes cristallines des pierrots, des merles, des bouvreuils *t des rossignols.
Paul puise une vie nouvelle dans son cœur ranimé et la jeune femme triomphe, une gloire la soulève et, puissance de l'amour, les mots, les mêmes, communs et très employés mais assemblés maintenant par la bouche de son cousin, la galvanisent et la brûlent.
La petite ville morte est comme transfigurée et animée déformes et de couleurs insoupçonnées. Des significations nouvelles s'éveillent à l'esprit de Marguerite qui porte maintenant en elle la source de toute vie. Ah ! Kermoëlan peut bien dormir quand son âme lui dispense superbement les visions passionnées, que son cœur crie la joie, que ses veines charrient un sang enflammé, plein d'étincelles.
Quand elle sort, Marguerite sent des allégresses la soulever à contempler toutes ces choses déjà vues et abhorrées hier encore. Une infinie mansuétude l'enveloppe et la bonté découle de ses gestes.
Elle éprouve des envies d'embrasser des petits enfants qui, la veille, lui indifféraient, et elle s'arrête pour causer à de sottes gens.
La jeune femme veut recommencer cette pro-
menade, la première qu'elle accomplit avec Marie-Julienne lorsque, fraîche sortie du couvent, son rêve voulait aborder d'autres villes, d'autres espoirs. Dressée sur la colline, elle embrasse d'un regard Kermoëlan où se résume maintenant sa raison d'être.
Lui, Paul, il est là, quelque part, dedans l'une de ces maisons grises. Et sa pensée cherche à deviner son occupation présente et s'il pense à elle.
Comme il l'a bien prise ce grand garçon malade, prise tour à tour avec des phrases tristes et des mots de feu. Il se dégage de lui une harmonie troublante de vie exubérante et de douleur. Oh ! comme il a aimé la vie pour ellemême,, pour la vivre et s'y dépenser corps et âme ! Et quand il la raconte, sa parole évoqué de grands mouvements de foulé, des élans irrésistibles, des bruits énormes et toute une épopée exaspérante de cris, d'efforts et d'énergies coordonnés et reliés entre eux par les lois suprêmes de la nature, les saisons, le soleil et l'ombre. La lumière, il l'adore comme un Grec antique. Il a aussi aimé les femmes en qui il a symbolisé l'élan impétueux des races immortalisant leur descendance. >
Oh ! aimer, se donner, vivre, s'échanger glorieusement, être un rouage de cette grande horlogerie du monde, sonnante, vibrante et tournante; ne jamais regarder derrière soi, mais
LA CITÉ I»E MOBT 195
s*élancer vers les temps nouveaux, applaudir à la jeunesse, aux baisers, à la fécondité qui renouvelle les rires jeunes et les yeux d'eau claire.... Paul malade et consumé l'évoque dans des phrases radieuses. Et cela est beau de voir ce jeune mourant acclamer d'enthousiasme la terre éternelle et les printemps futurs....
Marguerite, à l'appel de cette voix, est sortie du désert et elle rayonne de la vie enfin révélée.
— Gomment vous portez-vous ce matin ?
— Je ne souffre pas, mais j'ai toussé cette nuit.
Elle prend place à côté de sa chaise longue et tous d'eux s'attendrissent dans un regard plus poignant qu'une caresse, ensuite, chastement, il lalmise au front.
— Donnez-moi un miroir, demande-t-il ?
— Pourquoi cette demande, ami ?
— Je vous en prie, insiste-t-il?
Elle lui tend une petite glace et Paul mire j tristement son visage. 1
— Oh ! comme je change, ne trouvez-vous \ pas? Quelle blancheur de teint et quelle mai-
greur. — Je suis laid ! — Vous ne m'aimerez plus !
Marguerite proteste avec violence.
Rentrée chez elle, un abîme soudain s'ouvre en son esprit.
— Mais Paul ! Paul meurt! Oui, elle n'y songe plus —elle n'y avait jamais pensé sérieusement. Paul est perdu, il est le condamné qui attend chaque jour l'exécution fatale.
Ainsi l'homme adoré, dont l'âme ardente exubère, peut mourir. Quelle ironie atroce! Etre le semeur qui féconde et s'éteindre avant d'avoir vu germer le bon grain.
Eh quoi ! l'on dispenserait la foi en l'existence et l'orgueil de vivre chez les autres et l'on disparaîtrait misérablement, démenti par la nature railleuse.
Marguerite revit ses jours passés avant qu'elle ne connût Paul : elle se voit, le corps prospère, mais l'âme moribonde ; — ils sont tous ainsi, ses parents et ses amis, des demeures qu'ont désertées leurs habitants ; ils transportent partout des enveloppes vides et inutiles.
Ah! comme elle arracherait volontiers du sang et de la chair à ces gens qui laissent ces richesses inemployées. Oui, ils lui paraissent des avares thésaurisant des muscles et de l'embonpoint pour n'en savoir que faire.
Un jour qu'il se sentait bien las, Paul lui avait dit:
— Chaque être est une plante qui donne un certain nombre de fleurs si Ton soigne la tige. J'ai donné le parfum qui était en moi, maintenant ma tige est consumée.
Elle n'y croyait pas, alors, à cette prédiction sinistre, tant elle le transfigurait comme les amants ont coutume de le faire pour ceux qu'ils aiment. Sa parole lui tenait lieu de geste et Paul évoquait des images si puissantes, des étreintes si exaspérées que l'imagination violentée de Marguerite en recevait des commotions presque palpables.
Ainsi quand elle respire enfin, qu'elle voit, qu'elle entend, que son cœur bat et que ses sens crient vers la volupté, toute la vie va lui échapper encore.
Paul se meurt ! Paul se meurt ! Cela seul reste au seuil de la félicité.
Il s'appuie contre elle avec une grâce frileuse de convalescent et Marguerite guide ses pas.
Mai chante Thosanna de leurs espérances et la sève s'épanouit en beauté chez la jeune femme et en vigueur retrouvée chez le malade.
il*
Ils poussent la large porte en façade du parc et toute la nuit d'hiver,demeurée dans les coins des chambres et parmi les potions, est balayée par la grande flamme bleue et jaune des verdures et du ciel.
Ils descendent l'escalier tournant à grosses colonnades ; leurs pieds enfoncent dans les herbes du pré; Paul ravi embrasse d'un regard la terre renouvelée.
— Ah ! mon Dieu, dit Marguerite, voyez donc l'étrange fleur dans ce massif !...
Parmi les pétales écarlates des géraniums, la face cramoisie d'Orion, le jardinier, sourit aux jeunes gens, puis, sa grosse main montre le ciel et les plantes et il crie :
— L'année sera belle, Monsieur!
— Oui! oui ! Orion, vous dites vrai, répond la jeune femme en adorant d'un même regard Paul et le jardin divin.
L'église d'arbres, surl'étang,s'est couverte de feuilles, et des lianes souples festonnent entre les ogives comme la décoration rustique d'une fête carillonnée. L'eau ombrée se fait plus religieuse et la petite barque, fraîchement peinte en blanc, paraît être le cygne de Lohengrin dormant avant le voyage vers le Graal.
— Quand je serai fort comme cet arbre, fait le convalescent en frappant de sa canne un maronnier enivré de trop de fleurs, nous irons tous deux revoir la mer à Coat-Bihan.
LA CITÉ DE MORT l99
Une émotion profonde met sa rosée dans les yeux fleuris de Marguerite. Elle ne répond rien tant la joie l'accable de concevoir que, chassant l'hiver de sa vie, le printemps est assez fort pour renouer leur jeune embrassement dans l'orgue des chênes, à l'existence merveilleuse qu'elle inaugure.
Ils partent dans un carillon de clochettes.
Paul conduit et leur voiture roule dans des volutes de poussière.
Rue Nationale, ils aperçoivent le receveur et ses filles, M. Norbert, M. Pagohu, d'autres visages connus encore. Ces amis d'autrefois affectent de montrer leur dos aux jeunes gens et témoignent ainsi de la réprobation que leur inspire la conduite de Marguerite.
M 11 * Bouillasse ricane et M. Morpain, ancien interne des hôpitaux, leur jette un regard d'un froid de bocal.
Toute la haine qui est dans les vieux toits tombe sur leurs épaules et les pavés haussent leurs bosses pour faire trébucher et couronner leurs chevaux. Plus loin, les murailles des ruelles se rapprochent; des appentis se met-
tenl en travers de leur équipage, des ferronneries crochues se penchent pour les embrocher. Enfin, ils courent d'un train de foudre une descente vertigineuse, traversent une zone de mort, grands champs crevés de sécheresse, landes osseuses, talus maigres aux herbes rares, fossés pourris.
Le chemin tourne, des arbres se dressent, des verdures soulevées sur leurs tiges grasses étalent leurs parasels, la glèbe de chair saignante, et des outils brillants, réjouissent les voyageurs.
Les laboureurs saluent de leurs vastes chapeaux le jeune homme.
— Ah ! les braves gens, répond celui-ci, ils se souviennent de mon père. -
Le voici donc ce désert qu'il a fécondé ! Oui, d'abord, les parents de ces jeunes travailleurs ont brûlé les machines et les engrais qu'on leur offrait, mais leurs fils ont mieux compris et ils sont heureux.
La belle œuvre, mon Dieu ! s'exclame Paul émerveillé, tandis que son poignet nerveux enlève les deux chevaux et qu'ils roulent, roulent, vite, vite, comme il le voulait cette première fois qu'il était apparu à Kermoëlan.
— Nous allons verser, s'apeure Marguerite.
— Laissez donc, petite cousine, répondit-il, pour reprendre son langage d'étudiant. Plus
Lk CITE DE MORT 201
fort, encore plus fort ! toujours ! rit-il en poussant ses bêtes d'une voix sonore.
Les roues jettent des éclairs et les fers des étincelles ; les crinières sont des panaches et le voile de la jeune femme un étendard. Des passants crient des mots perdus dans la vitesse; le galop des animaux atteint à l'emballement, les yeux de Paul brillent de plaisir de sentir leurs deux destinées entre ses mains, dans les guides.
Kermoëlan est effacé de l'horizon comme une tache; maintenant, surgissent des courbes de la terre des profils nouveaux, des lignes d'arbres, des rochers, des vallons, des collines, des villages.* Le sol bombe en mamelons roses, verts, jaunes ; des carrés de verdure forment damier sur la pente des collines ; des sapins font une clôture ajourée vers Test, et de temps à autre, un massif de frondaisons sertit le tranquille poème d'une métairie aux fumées nonchalantes, aux grands bestiaux effondrés sur leurs poitrails roux et ruminant des rêves de prairies.
Un choc enlève la voiture des quatre roues et elles retombent sur du granit. Maintenant, du sol, dardent des aiguilles de schiste, sabres lie de vin sur lesquels aurait séché du sang. La nature se fait rageuse : des perspectives convulsées de roches, d'argile, de sable, de cailloux succèdent à l'uniformité truculente des cultures. Le terrain est tordu nerveusement et se
couvre d'écaillés, de quartiers de quartz ; des essences nouvelles, chardons bleus, plantes de combat constellées de griffes et de couteaux ouverts, remplacent les réserves potagères laissées dans la campagne profonde. Tout parle éloquemment de bataille, de lutte contre l'éternel ennemi.
— La mer, la mer ! annonce Marguerite, le bras tendu vers l'ouest.
Les jeunes gens regardent ce bleu en bas, ce bleu en haut, ce ciel renversé qui mire l'autre ; ce firmament profond dans Péloignement duquel les voiles blanches mettent des étoiles, mobiles comme les autres.
Bientôt leur équipage vole en plein azur sur un promontoire fiché dans les flots qu'il partage; mais les tempêtes projettent parfois Peau jusqu'au faîte de cette étrave, dans un bond à submerger des cathédrales.
Derrière eux, la ferme de Coat-Bihan, d'un gris tendre moucheté de lichens en vieil or, luit opiniâtrement sous les arceaux des arbres et lèvent joue des gammes chromatiques dans les chênes.
Le vieux métayer aperçoit les jeunes gens ; il accourt gravement, un peu plus lentement qu'autrefois, avec son même visage sculpté, et il appelle Marguerite : notre maîtresse. Une fois Tan, il porte à Kermoëlan le prix de son fermage, pauvre grand homme peinant dans la terre et
dans l'eau pour entretenir l'existence de la vieille dame inutile. Sans étonnement de retrouver la jeune femme après tant d'années, le lent vieillard emmène les chevaux et les jeunes gens demeurent seuls.
Religieusement émus, leur adolescence remonte à leur âme comme la sève dans les trônes au printemps des arbres. Hier s'enchaîne à aujourd'hui, par l'effort dans la douleur.
— Descendons jusqu'à ce fauteuil de pierre, propose Marguerite, et ils reposent sous le baldaquin d'une roche en surplomb. Là, protégés du vent, des embruns et de la curiosité, calmes infiniment au milieu des vagues et des herbes agitées, ils retournent naturellement aux sources de leur amitié, tant il y a de douceur dans les gestes morts. Ils remontent aussi leur vallée de larmes avec cette secrète volupté, toujours éprouvée, à remuer le chagrin qui n'est plus.
— Voyons, petite cousine, racontez-moi ce que vous fîtes le lendemain de mon départ.
— Le lendemain de votre départ, Paul, il commença à pleuvoir du noir sur moi ! Jusqu'alors j'étais restée petite fille, presque encore une pensionnaire de couvent, mais votre baiser me fut une si vive lumière que je compris ensuite dans quelle ombre j'existais. Je crois qu'elles souffrent peu,celies qui, comme mamère et ma tante, ont toujours vécu à Kermoëlan, résignées,mieuxque résignées,inconscientes de
tout autre genre de vie, même hostiles à des existences nouvelles par les milieux et la forme : ainsi la vôtre ! C'est pourquoi elles vivent, sinon heureuses, du moins quiètes comme nos vieilles maisons. C'est leur état,aux unes et aux autres, de durer dans les crépuscules pour lesquels elles ont été créées.
— Mais vous, Marguerite, avez-vous jamais connu d'autres villes.
— Oh ! moi, je n'ai jamais été que par mon corps à Kermoëlan, mais ma pensée s'était évadée à votre suite, et puis partout où je soupçonnais de la beauté et de la vérité. Voyez-vous, ce qui en moi était végétatif, ma plante enfin, restait dans les ruines, mais ma fleur rayonnait avec les beaux héros de mes livres. Comme j'ai lu pour apaiser en moi la soif désespérée d'une vraie vie!... Et de cela naquit mon tourment, car à mesure que grandissait l'idéal par lequel je voulais juger les êtres qui m entouraient, ceux-ci semblaient diminuer de toute la hauteur où j'aspirais. Peut-être, partout ailleurs, aurais-je trouvé les gens médiocres, tant il me manquait cette pondération nécessaire à tous les enthousiasmes, vivre par soi-même au lieu de n'exister que par les récits.
Alors je cherchais à utiliser les ressources mises à ma disposition. Je voulus' être pieuse, puisque Kermoëlan ne m'offrait que des offices et des sons de cloches. Déjà, toute petite écolière,
je m'étais brûlée avec une épingle rougle pour grandir par le sacrifice. Je m'étais aussi mordue afin de mieux souffrira la mort de mon père.
Cette fois je portais à l'autel l'effroyable faisceau de mes chagrins, mon mariage misérable, la solitude où j'étais, plus absolue que celle des ermites au désert! Le désespoir enfin, puisque tout m'échappait : oui, mais un désespoir avec des rages qui me soulevèrent par-dessus une piété où je pouvais sombrer, car alors j'eusse été semblable à toutes ces larves que je voyais dans la nef. Bientôt je quittais mes voiles de deuil et jusqu'à mes vêtements noirs, quand je compris de quelle jouissance ils étaient pour d'autres veuves, que je voyais s'emmurer derrière leurs crêpes pour mieux repousser égoïstement de nouvelles douleurs. Oui, elles jouissaient de leur veuvage derrière ces murs et cela les dispensait d'agir, de souffrir encore, de penser, d'espérer.
Audacieusement, les premiers mois de deuil expirés, je portais des toilettes claires avec, au fond de la poitrine, un tombeau, quand vous êtes réapparu.
Tandis que la jeune femme épanche les larges ondes de sa souffrance, Paul silencieux, adossé au granit, regarde la mer avec cette soif inextinguible que donne aux hommes la contemplation des espaces infinis.
En bas, les vagues roulent les galets dans un
bruit tumultuaire ; derrière eux des pastours étalent leurs troupeaux avec des cinglements de fouet, et des escadres de charrues naviguent dans les sillons ; sur l'Océan, des barques labourent le champ d'eau illimitée ; partout du travail et du mouvement, toute la raison d'être et Tunique ! La force de la vie rayonne 1 Tout criel Tout geint! *Tout ahène ! Tout chante I Tout va vers le but définitif de son espèce.
Et les jeunes gens, comme la pensée parmi toute cette matière en grossesse d'avenir, réfléchissent.
La tête de Paul incline sous le poids de son front et de la tristesse se répand sur son visage comme la brume dans l'air pur.
— Qu'avez-vous, ami?
— Je vous trouve presque heureuse, petite cousine, d'avoir remporté la victoire. Tant d'hommes eussent été vaincus à votre place, tandis que je vous retrouve belle et radieuse.
— Et vous, Paul, vous renaissez !
— Oh ! moi, à l'heure où je suis presque à mon déclin, je me demande quelle lutte a été la mienne et si la belle exaltation que je tenais des Lionel, mes ancêtres, n'a pas dévié en utopie. Qu'est-ce que j'apporte aujourd'hui dans mes mains et mon esprit, et si l'on me demandait : Voyons votre œuvre ? elle s'évanouirait en mots, en gestes, en coups frappés dans le vide.
Gomme mon père défrichait ses landes, j'ai
voulu nharruer les cerveaux, ensemencer des têtes, chercher à réaliser un avenir meilleur que le présent. J'ai donné le peu de trésors que la vie de mes aïeux et ma propre existence avaient amassés en moi ; j'ai dispersé sans compter ; j'ai répandu tout ce que je possédais, et un jour, au milieu des clameurs, je me suis trouvé pauvre de santé, ayant donné le bon sang de ma pensée comme d'autres de l'argent.
Je partis pour Bois-Charmé.
Ce me fut une grande douceur de penser mourir parmi la terre dont je suis issu, près des miens, sous les chers grands arbres de mon enfance, dans une paix qui est une vraie mort : Kermoëlan I
Mais quel prodige ! voici que nous nous sommes retrouvés, vaincus, et de nos deux défaites nous avons fait une victoire, car j'en suis certain, vous comme moi nous serions prêts à renouveler des batailles s'il fallait encore combattre pour cette chimère : Vivre mieux une belle vie !
— Ah ! certes ! avoue Marguerite qu'une fierté illumine, car elle pense soudain que Paul ne l'aimerait pas si elle était toute semblable à ces femmes de sa petite cité, des âmes obsoures s'égouttant sans résistance, et peut-être sans souffrance au fil des ans.
Souffrir pour la vérité, quand bien même le
triomphe ne récompense pas la douleur, n'estpas l'action la plus grande, la plus universelle?
— Marguerite !
— Paul !
Ils se nomment et leurs seuls petits noms évoqués les dégagent de tous les mensonges de la famille et de la société. Ils ne sont plus que Paul et Marguerite, deux êtres encore beaux et espérants, après l'orage effrayant où leurs santés physiques et morales pouvaient sombrer.
— Oui, le missionnaire à la barbe en éventail d'or voulait me convertir, sourit Marguerite l Il me conseillait d'ailleurs de m'en remettre à ma mère et à ma tante pour les choses de l'ordre spirituel.
— Et moi, figurez-vous que les bons pères de Padoue m'offraient la rédaction de la Sainte- Croix, à charge de renoncer à mes erreurs ! Ils avaient reconnu en moi un feu qu'on pouvait utiliser pour la bonne cause.
— Où est-il ce jour où je portais la bannière de sainte Brigite !
— Et moi cette soirée où un bon apôtre m'affirmait avoir été averti spécialement, par un message du purgatoire, de la douloureuse situation de mon pauvre père. Quant à mes oncles, ils brûlaient le plus tranquillement du monde.
— Chaque dimanche, au prône, M. Grapin
lisait une liste des défunts de la paroisse, ceux du paradis naturellement, et tous mes parents et amis décédés défilaient sur le papier, soupire Marguerite.
— Voilà un honneur qui n'a jamais été rendu aux Lionel, raille Paul.
— Oh ! ne parlons plus de mort ; songez que je sors à peine de mes ténèbres. J'ai crié, j'ai lutté, j'ai pleuré, j'ai secoué les portes de ma misère ; enfin, j'ai revu la lumière quand vous m'avez été rendu.
— Oui, ne parlons plus de mort, car j'espère encore, clame à haute voix Paul ranimé et tout debout, pour mieux regarder en face sa compagne. Oh ! vivre ! vivre ! ma chère, ma très chère !
Et ils se prennent les mains.
Les galets bruissent, les flots jouent, courent, se dépassent ; la terre halète.
L'existence du monde est sous leurs talons et par-dessus leurs têtes.
Comme la première fois, un désir enfantin les entraîne vers la plus haute des falaises, un piton d'argile saignante dans le soleil. Parfois des éboulis de glaise tombent dans la mer et elle en est empourprée comme d'un meurtre.
Le vent court des crêtes des vagues jusqu'à cette cime et les jeunes gens sojit ployés comme des tiges souples. Ils luttent, heureux de vaincre cette résistance.
Là, ils éprouvent la certitude d'être le cœur de cette immensité, car l'énorme panorama accourt de l'horizon pour se condenser dans leurs yeux. Ils respirent, et l'air, la terre, l'eau, les villages, les hommes et les bêtes entrent dans leurs poitrines. Ils portent en eux la destinée universelle. Ils sont Dieux!
Attentifs comme des divinités, ils écoutent le son énorme que rendent les joies etles peines, les efforts et les abandons, le souffle du monde, en fécondation, les forêts et les mers accouplées pour produire de la vie nouvelle.
C'est printemps ! printemps! printemps!
Paul baise aux lèvres son amie. Elle ne lui résiste pas.
Ils retournent vers la ferme. Le vieil homme sculpté leur apporte à dîner, et derrière lui, ses fils et ses filles, avec leurs yeux d'eau claire dans leurs faces de terre, regardent comment des maîtres peuvent manger.
Des beuglements s'élèvent comme des sanglots vers le soleil déclinant ; les paysans poussent les bestiaux aux étables ; Goat-Bihan s'endort doucement sous les arceaux des chênes.
Avec le soir, il ne demeure plus, dans l'atmosphère de vermeil, que les volées criantes des hirondelles.
A l'orient, l'étoile du berger ouvre son clair regard.
Les amis remontent enlacés vers une double rangée de pommiers blancs de fleurs laiteuses, et la nuit, en bleuissant les lointains, exalte la neige de leurs frondaisons. >
Sous ce dais, les jeunes dieux s'agenouillent dans une élévation d'eux-mêmes et du monde qu'ils portent en eux.
La mer respire, son cœur bat tous les rivages; les champs soupirent ; le grand orgue de la forêt chante la religion de l'espace et de l'éternité.
Comme la lampe du sanctuaire, le croissant d'argent monte au cintre des cieux.
Il pleut des pétales sur les amants.
Quand les fleurs s'épanouissent, un souffle les détache.
Les roses pourpres de leurs lèvres tendent l'une vers l'autre.
Leurs corps s'abandonnent comme ces lianes que la nuit amollit et qui s'étendent, nouées entre elles.
Soudain, accourus des autres bords de l'océan, des terres de laves et d'arômes violents, le vent grandit, et sa soufflerie s'exaspère dans l'orgue des chênes.
La prodigieuse musique chante l'universel besoin d'union et d'abîme.
Clore ses yeux pour enfermer un monde de radieuses visions sous ses paupières.
Les bouches écrasées, ne plus pouvoir parler
avec des syllabes, mais s'exprimer en langage de sens, subtil, rayonnant et complexe.
Corps d'amants serrés l'un contre l'autre de toute leur surface étroitement jointe I spectacle le plus beau où l'être atteint à la divinité dans la création, geste le plus adorant, acte le plus spontané, le plus infini, le plus splendide et d'où ressort un monde nouveau de grâce et de fraîcheur, prêt à la marche nouvelle I
Marguerite et Paul le goûtent pleinement, soulevés dans un élan définitif.
Et s'il est d'odieuses concupiscences, l'acte d'amour, cime de vie, est le dieu pur, comme les sexes sont les vases sacrés de la célébration du mystère de la chair qui souffre ou s'extasie, se dissout, s'empoussière et renaît de ses cendres.
Déjà une hostilité muette forme le vide autour des amants.
Il tombe des reproches des vieux toits et les cris aigus des girouettes les poursuivent dans leurs promenades.
Paul craint qu'un jour les poches de fiel ne ^crèvent sur leurs têtes en les éclaboussant d'im-
retés. 11 sait l'envie, sœur de la médiocrité,
LA GITfi DE MORT 213
et il n'Ignore pas qae la morale des ministres d'un homme de divine bonté ameute sur le libre bonheur un torrent de haine stupide.
Ainsi, projetés hors la société, les amoureux sont poussés dans les bras de la nuit clémente* Aussitôt que Vénus brille au firmament, les théories d'amants, sortis de tous les lieux du monde et réunis par rombre,échangent des baisers que les yeux féroces de la foule ne compteront pas.
Le soleil s'est évaporé dans un brouillard de feu ; de gigantesques balafres saignent sur l'occident ; puis, expirante et lassée, la terre semble s'étendre pour dormir; les grands arbres appuient leurs fronts songeurs ; les bêtes et les gens couchés assouvissent en eux le besoin de n'être plus que des cadavres essoufflés.
Haussée par delà les murailles, la lune côtoie les maisons, demeure un instant posée sur une cheminée et la lumineuse hostie évolue parmi les astres.
C'est l'instant où Marguerite rejoint Paul au parc dont ils ont fait leur jardin d'amour.
Tandis qu'elle court le long des ruelles, la cloche énorme de son cœur bat dans sa poitrine dilatée, et la jeune femme songe, qu'à cette heure, par les sentiers de tous les pays, les amants reprennent courage dans les étreintes.
Formidable élan d'amour. Douceur inépui-
sable, lèvres désirantes à baiser la surface de la terre et les cieux !
Paul l'attend à la petite porte et elle glisse de la nuit dans les bras pleins de lumière de son amant.
Il l'embrasse et le jour se fait.
Ensuite ils coulent le long du cloître des tilleuls et leur marche harmonieuse transparaît à travers les colonnades.
Au fond du verger, le vieux couvent luit. Des rayons verts montent le long des arcades et la tour fuse dans le firmament pailleté d'argent. La paix plane dans l'insondable et descend sur les formes des choses.
Marguerite arrache une feuille. On dirait que des mains coquettes ont poudré à frimas le jardin, les arbres et les feuilles. v.
Les couleurs offrent à leurs yeux d'artistes des raffinements.
Marguerite, en sa robe blanche, paraît une fée verte sortie des eaux. Les allées prennent de l'ampleur; la majesté des arbres croît en mystère, et sur le ciel, les collines offrent un chemin adorable où les pieds tiendraient au sol tandis que la tête voguerait en pleins astres.
Parfois ils s'échappent du parc et montent de l'ombre vers les cimes d'allégresse. Là, surgis hors de ce Kermoëlan détestable, ils participent à la vie des nuits.
Tandis que certains amoureux comme cer-
tains oiseaux enferment leurs têtes sous leurs ailes dans les moments qu'ils concentrent en eux toute leur force d'affection, Paul chérit Marguerite dans la dispersion de leur amour.
11 l'amplifie de tout le besoin d'expansion qui .est en lui, et en cueillant aux lèvres de l'aimée un baiser, il l'adore dans l'espace gigantesque et l'éternité.
L'amour chez eux devient un rayonnement qui embrasse la matière et l'idée, une vigueur de projection dont ils voudraient améliorer la nature sensible.
Debout, sur les collines violettes, leurs ombres déroulées devant eux, les yeux perdus en .adorations infinies pour ce qu'ils conçoivent et ce qu'ils devinent, Paul et Marguerite s'aiment en communion avec la terre et les planètes, ces autres terres d'amants.
Ils rentrent au parc et remontent vers le castel limpide dans le clair de lune.
Ils ouvrent très larges les fenêtres, et le firmament forme, entre les chambranles, des rideaux d'étoiles diaphanes.
Aimer avec de l'air tout autour de soi, baigner son corps dans le fluide qui émane de Tanit.
Se dévêtir dans des raies suaves, voir le beau corps de sa maîtresse se renfler et s'amincir et paraître un vase d'albâtre avec des reflets de nacre bleu.
Aimer la fleur superbe et toute blanche qui resplendit dans une tenture d'astres.
Adorer le jaillissement adorable de cette statue et croire que Phœbé lui a prêté le pouvoir de dispenser de la lumière à son tour et de paraître une chair qu'éclaire un astre intérieur.
Coucher ce lys svelte sur un brocart qu'illuminent des couleurs précieuses.
S'émerveiller aux souplesses de ce corps poli comme un albe marbre.
Concentrer sur la belle statue sa volonté éperdue de luxure, d'oubli, d'extase, de force, d'avenir.
Se ruer sur ce marbre froidi par l'astre mort, ce faux soleil qui est au vrai ce que notre ombre esta notre chair, croire que vos lèvres vont se glacer et sentir du feu, des flammes, de la lave !
réveil merveilleux !
— Ah ! Monsieur, Monsieur, je suis joliment content. Venez voir les roses, des géantes, de vraies géantes et fournies comme des choux pommés!
— Bravo, Orion ! voyons cela. Oui, ton ouvrage est superbe, la belle flambée !
— Et de ce côté, ces bordures de crocus, des | coupes de cristal, n'est-ce pas, Monsieur? Oh !
il n'y aura pas seulement réjouissance pour les yeux mais pour la bouche.
— Voyez- vous ce gourmand !
— Hein ! nos espaliers de pêchers et de poiriers, promettenWls ?
— Tues une fée, Orion. Je ne vois plus les murs sous le ruissellement des fleurs.
— Sans compter, Monsieur, qu'il faudra des tuteurs aux pommiers. Regardez-les ! ça paraît bouillir au bout des branches comme la mousse du bon cidre. Mais il faut voir les serres 1
La jeune dame sera contente, je vous le promets.
Tenez, la voici, elle vient vous parler.
Paul ébauche un geste de surprise, tant il , prévoit peu sa visite après le tourment dont ils ' ont payé leur divine promenade.
La mince silhouette passe lentement derrière les troncs de tilleuls du cloître puis, lorsqu'elle aperçoit Paul, elle se hâte et lui serre les mains, presque courante.
— Qu'avez-vous?
— Rentrons au vieux couvent, pour ce que j'ai à vous dire, dit-elle en regardant le jardinier, plié dans une belle révérence qu'il balance à l'ancienne mode.
— Soit, accepte-t-il en lui prenant le bras et
ils remontent vers les ruines et la grande tour toute verdie de lierre et d'herbe.
Ils pénètrent dans la vaste salle aux arceaux gothiques. Une paix profonde descend des voûtes.
Ils éprouvent la sensation d'une délivrance.
Kermoëlan n'est plus. Eux seuls demeurent.
Assis sur une pierre cornière, tombée des murailles, le jeune homme regarde en souriant sa maîtresse et muettement l'interroge.
L'émotion soulève à grands flots la gorge de Marguerite et brusquement elle avoue :
— Voulez-vous de moi tout entière,et pour toujours, Paul?
— Ah ! chère 1 chère amie ! ce que je prévoyais arrive. Gela est mieux ainsi et j'aime votre bravoure. Vous êtes ici, chez vous, ma femme, termine-t-il en la baisant au front.
— Gomme à vous, reprend-elle, cette existence partagée me répugnait. Au sortir du Bois- Charmé, regagner cette odieuse rue et cette maison, avec pour horizon, l'épicerie Bouillasse, la pharmacie Morpain et le café de Baptiste, quelle horreur ! Et pourtant j'auraissubi cet enfer pour mériter votre ciel, si la guerre, une guerre éclatante, ne m'avait poussée au départ.
Ah ! je vous le jure, la mort se rue contre la vie, mon ami, quelque part que celle-ci se manifeste. Ils m'attaquèrent tous, parents, amis, et jusqu'à Ursule, Marie, Noémie, leur père,
les vicaires, des inconnus ; il en sortait des pavés et ils m'assommèrent d'épouvantables raisons. Je perdais l'estime du monde, la leur, le repos ! Je me préparais des remords éternels et le châtiment. Les premiers jours, j'ai subi ces troubles averses mais quand j'ai senti qu'ils allaient m'enlizer sous leurs pauvres arguments, j'ai répondu, avec quelle violence, hélas! impardonnable. Je leur ai ouvert les portes de ma pensée et ils ont été effrayés de se considérer tels que je les imaginais. Leur estime, leur bonheur ne pouvaient être les miens. Leur foi, leurs remords, leur châtiment, je n'y croyais pas, mais j'avais des espérances magiques en cette vie et je les leur criais.
Ensuite, je m'enfuis. Me voici !
— Vous ne pouviez pas agir autrement et je me réjouis de vous garder. Notre vie en partie double, maintenant que nous nous sommes librement donnés, avait quelque chose de honteux. Nous aurions contribué au mensonge général des unions libres qui n'osent encore s'avouer devant l'immoralité des mariages, presque tous contractés en dehors de la sincérité. Mais sortons. Je veux que Bois-Charmé vous accueille toute, depuis l'église végétale de nos fiançailles, le verger, le cloître d'arbres, le grand pré, le jardin des fleurs et jusqu'au castel gris qui se fera très doux pour nous deux.
Venez 1 Venez donc l'habiter et l'emplir de beauté et d'amour.
— Comme je suis heureuse, murmure avec ravissement Marguerite en se laissant entraîner.
— Maman ! vous ici !
— Oui, ta mère, fille ingrate, sur qui je pleure le jour et la nuit 1
— Oh I pauvre maman !
— Réponds-moi vite ! Paul Lionel est-il dans cette maison ? Je ne saurais le voir !
— Non, entrez sans crainte. Pourquoi tremblez-vous, cette demeure tranquille et gaie accueille avec joie. Soyez la bienvenue, mère!
— Gomment oses-tu parler ainsi, malheureuse, bégaiela vieille dame en levant ses mains ridées jusqu'à sa tête branlante. Oublies-tu que tu es chez cet homme qui est... oh! je n'ose dire l'horrible mot!
— Mon amant! En effet, il est cela, maman.
Pourquoi rougirais-je? Ne suis-je pas libre?
— Libre ! Libre ! Mais ta famille que tu plonges dans la honte, infortunée, et toi, qui te mets au ban des femmes. La belle liberté, celle qui permet le vice !
— Ah ! ma pauvre mère, de quel vice parlezvous ? De celui par lequel j'étais autorisée à dormir dans les bras d'Albert ivre et souillé?
— Tais-toi ! Tais-toi, je ne veux pas entendre tes déraisons. Ce que je sais, ce que nous savons tous, tes oncles, tes tantes et les amis qui pour toi avaient de l'affection, c'est que ta conduite est condamnable et le jugement contre toi est unanime à Kermoëlan.
— Je le savais. Si des voix en ma faveur avaient pu s'élever, j'aurais été troublée. Maintenant je suis bien calme. Vous me condamnez tous, je dois avoir raison.
— Oh ! folle tête révoltée, qui, depuis ton enfance, fus la proie des mauvais livres, des mauvaises pensées ! Oui, folle ! folle! qui n'acceptes pas la sagesse commune et préfères les divagations de ta cervelle et de ce mauvais homme.
Voyons, ma fille, ma pauvre fille, raisonne un peu ! Vois le bien ! repousse le mal !
— J'ai raisonné depuis l'instant où je suis sortie du couvent et j'ai repoussé le mal, qui est aussi le malheur, pour désirer le bien, qui est surtout le bonheur.
— Peux-tu donc penser, insensée, crie la vieille dame, pleine de colère, que toi seule possèdes la raison contre nous tous ensemble et notre religion et nos prêtres !
— Par pitié, maman, calmez-vous. Toujours je vous ai respectée, soignée, gardée ; tenez, au-
jourd'hui encore, je me mets à vop pieds mais ne me forcez pas de me mentir à moi-même.
— Ah ! fille sans croyances, fille sans foi, voilà ta perte 1
— Moi sans croyances ! Ah ! maman, si vous saviez quelle belle foi naturelle et brûlante est la mienne !
— Ne blasphème pas : de la foi, tes dévergondages ! de la foi, tes pensées coupables ! Manière facile de s'affranchir de ce qui vous gêne. En vérité, cela est commode de croire à sa fantaisie, sans règles pour contenir, sans guide pour diriger. Jeté dis que tu es folle, folle, folle ! et, avoue-le donc, tu ne crois à rien ?
— Soit, acquiesce Marguerite, triste jusqu'à la mort, en voyant l'effroyable montagne qui peut séparer une mère de sa fille ; et elle pense que le sang n'est rien, la famille rien, l'éducation rien, lorsque surgit le problème de la vraie vie devant toutes les défaillances des religions, des traditions, des préjugés.
— Soit, répète-t-elle, nous ne nous comprenons plus, nous ne nous sommes jamais comprises. Il vaut mieux continuer d'exister l'une à côté de l'autre comme nous avons fait depuis le jour que nous nous sommes reconnues différentes — vous, dans la maison de mon père, moi ici.
— Tu vas me suivre, ordonne M me Charière avec une résolution tremblante»
— Maman, je ne suis plus une fillette mais presque une femme âgée, répond Marguerite.
Je m'appartiens, je reste.
— Je serai ta mère jusqu'à ce que je sois morte! Je te commande de rentrer chez nous :
Viens !
— Non, non! cela est impossible. Pourquoi voudriez-vous que je sanglote encore jusqu'à mon dernier jour, moi qui ai tant pleuré !
— C'est le devoir, ma petite enfant, fait M" e Charière le visage illuminé.
— Ah ! pauvre chère mère, prononce Marguerite en tombant à ses genoux, comme vous êtes grande et belle en parlant ainsi! Mais je n'y crois plus à votre exécrable devoir, ce devoir préjugé qui cause plus de souffrances, à lui seul, que tous les autres maux.
— Marguerite, tu ne comprends même plus la beauté du sacrifice.
— Allons donc, mère, ne l'ai— je pas pratiqué douloureusement pendant les années où j'étais l'épouse de cet homme grossier.
— Alors, ma chère fille, suis ta mère. Elle est une honnête femme ! Elle ne te montrera jamais le mauvais chemin. Plus tard, tu comprendras mieux ta faute.
— Rentrer, là-bas! crie la jeune femme en tendant son poing vers les toitures en éteignoir, soulevées derrière les murs du parc ; rentrer là-dedans après la certitude où je suis de la
vraie vie dans la lumière, jamais! Adieu, ma mère. J'irai seulement vous trouver quelquefois si vous voulez me le permettre.
— Eh bien moi, je te défends ma porte, femme perdue, mauvaise créature, clame la vieille dame fanatisée en repoussant l'embrassement de Marguerite.
Reste donc ! Moi je vais mourir de honte et de chagrin!
— Oh ! mon Dieu, je ne puis pourtant la suivre, gémit Marguerite, quelle douleur ! Pauvre mère ! Séparation totale, plus absolue que ne l'accomplit la mort de mon père, séparation déchirante de deux êtres vivants. Lui, du moins, il demeure calme et bon dans ma mémoire.
L'horloge sonne onze coups au befiroi de l'hôtel de ville.
— Voici longtemps que je n'entendais plus ces sons maudits^ Mes oreilles écoutaient d'autre musique. Oh ! Paul ! Paul ! s'écrie-t-elle en se jetant dans les bras de son amant accouru, si tu savais!
Kermoëlan fermente. De vieilles filles ont répandu, dans les huit cents maisons, la nouvelle du scandale. Il est déclaré officiellement.
Des gen3 réunis à l'ombre des portes cochères distillent d'oreille à oreille leur venin contre ces gens qui ont l'audace de vivre heureux et libres. Bois-Charmé, ses amants et ses fleurs, paraît un grand vase parfumé au milieu d'un océan empoisonné.
La haine bat les murailles du parc et parfois une tête se hausse jusqu'à leur crête, pour observer à la dérobée [comment des êtres jeunes et beaux peuvent aimer. On les épie. On jette des pierres. M. le chanoine Grapin, monté à la galerie du clocher, les examine sournoisement parla coulée du grand pré. Après lui, les vicaires considèrent les amants quand un enlacement les rapproche bouche à bouche, parmi la volupté montante des corbeilles fleuries : et leurs poings craquent.
La rage afflue jusqu'à cet Eden.
Il semble à chaque habitant qu'il soulagera sa propre peine en vomissant des injures sur ces titans assez audacieux pour briser la cangue de mensonge où leur vie agonisait.
Il ne vient à l'esprit d'aucun qu'ils pourraient s'évader du bagne où les domestications religieuses et sociales les tiennent verrouillés. Us continuent de tourner leur manège; piétinent en cercle le même sol, éternellement, les uns derrière les autres, yeux crevés, oreilles bouchées, cerveau sali, sens aveulis. Ils ne ruent même pas dans leur brancard et n'essaient pas
de courir vers ces larges champs,jamais foulés, toujours accueillants à qui les sait aborder. Alors, d'un côté, il y a des cités abominables où Ton ne connaît l'herbe qu'en fumier ; et de l'autre, une galopée merveilleuse s'offre aux élus, dans des espaces illimités, presque vierges, où leur science essaie de comprendre dans la joie !
Une fois qu'elle regarde d'un belvédère, établi par Paul comme une tourelle avancée sur la rue de l'église, Marguerite compte jusqu'à dix petits bonnets noirs du Tiers-Ordre de Saint- Dominique, une association d'une piété vigilante, spécialement vouée au rachat des pécheurs. Ces pauvres femmes joignent deux sacristines, trois enfants de Marie et l'abbé Pruneau, président de la confrérie. Elles vont décider des mesures à prendre pour préserver de la contagion de l'exemple les jeunes filles de la ville.
La discussion entasse des Ossas d'injures sur des Pelions d'acrimonies, puis l'assemblée, soulagée de la haine qu'elle nourrit pour les besoins du culte et la propagation de la foi, se rallie à la proposition des sacristines. 11 faut envoyer une députation au couvent. Les Dames auxiliatrices ne refuseront pas d'aider, sinon à sauver les coupables, du moins à les améliorer par exemple, en les séparant.
C'est là une bonne idée dont il ne faut pas retarder l'exécution.
Les Dames auxiliatrices réparent les péchés, petits et grands, des vivants et des morts. Elles communiquent régulièrement avec/les âmes du purgatoire et en obtiennent de salutaires révélations. Il n'est pas de doute que l'intervention des esprits purgés ne soit d'une puissante aide dans cette occasion désespérée.
La mère Supérieure promet, non seulement la séparation, mais encore elle et ses sœurs s'emploieront si bien, elles feront agir de telles influences que le bon Dieu remettra le pardon des coupables.
— Nous n'en exigeons pas tant, répondent les vieilles filles. Séparez-les toujours, nous verrons ensuite !
Et le soir, le bruit se répand de la rue Nationale à la Place du Commerce, et jusqu'au Champ-Dolent,que les bonnes mères du couvent travaillent à ce grand œuvre.
Maître Pagohu l'huissier,examinela chapelle éclairée, dans l'espérance qu'il en sortira quelque chose de foudroyant pour cette femme, à laquelle il a songé un instant.
— Ah 1 merci ! Sainte Vierge, s'écrie-t-il ; vous m'avez sauvé d'elle, et les hommes regardent avec intérêt cet habitant de Kermoëlan, miraculeusement échappé à ce danger : la vie !
On devait encore livrer un assaut au jeune homme. Il avait été un peu souffrant la nuit; sa toux, presque oubliée, était inopinément réapparue.
Paul repose dans le parc contre la muraille bise, envahie d'espaliers. L'armature puissante des chênes, maintenant feuilles, l'abrite contre le vent du nord, tandis qu'à l'angle du grand pré, les sapins bleus barrent de leurs pieds treillages la vue des toitures de la ville.
Par-dessus le mur, l'église dépasse seule, entourée des panaches noirs des cyprès, et Ténorme catafalque semble voguer vers le dernier repos.
Le malade savoure la^quiétude du ciel où les pendentifs des branches mettent des palmes.
Plus au loin, les collines violettes où les ajoncs d'or poudroient, sont fondues par en haut dans le rayonnement rose du matin et elles encensent l'horizon.
Sous l'arceau d'une tonnelle, la robe claire de sa maîtresse trace la ligne ondée de sa gorge et de ses hanches et, encore qu'il se soit grisé bien
des fois à la fermeté de cette chair admirable, il en emplit ses yeux, ravi de marier sa passion à la grandeur du paysage.
Marguerite s'empresse gentiment autour de lui, lorsqu'en se retournant elle aperçoit le curé.
La prudence dicte les pas de M. Grapin. Il n'est jamais venu chez Paul ; sa soutane bien remplie, hésite. Il voit la jeune femme et sa surprise marque un pli ennuyé sur son front- Marguerite s'efface dans un salut et disparaît dans l'allée romantique des chênes.
Avec simplicité, le recteur explique sa visile : sa place est au chevet de tous les souffrants et il est venu en voisin, en ami, serrer la main d'un convalescent bientôt guéri. La jeunesse de Paul triomphera du mal physique, comme plus tard, il le verra, il ose l'indiquer, lui un vieil homme qui a beaucoup vu et un peu retenu, son esprit s'orientera vers un autre idéal, le vrai, le seul.
Eh ! mon Dieu oui, lajeunesse lettrée, intelligente, préfère d'abord une morale facile, appropriée aux circonstances. Mais ensuite, et c'est la beauté de l'Eglise, elle accueille avec plus de joie ces enfants prodigues dont le passé témoigne de qualités généreuses jusqu'à l'excès, utopiques jusqu'à la candeur !
Ah ! si M. Lionel veut, et il le voudra certainement, il viendra goûter le pain de vie, ce
pain quotidien chanté dans la divine prière.
A ce moment, une émotion poind le vieux curé, et il continue :
— Oui, monsieur Lionel fera au bon Dieu le sacrifice de son existence condamnable. Son salut éternel et celui de M m * Guignaudot exigent une séparation nécessaire.
Paul " écoute attentivement le prêtre : ensuite il étend son bras vers la colline violette, fondue par en haut, dans l'horizon qu'elle encense, et il répond :
— Croyez-vous, monsieur le Curé, que notre amour attente à l'harmonie de ce paysage? Ne pensez-vous pa«s plutôt que les vrais amants honorent le Dieu vivant et qu'ils portent en eux une religion adorante et pure.
A ces mots, le chanoine ouvre de grands yeux étonnés.
— Mon Dieu, mon cher enfant, vous parlez peut-être en artiste, mais moi, en pasteur, je vous réponds : Cessez de troubler nos ouailles. Régularisez votre situation. Voyons ! une promenade à la mairie, une messe dans notre vieille église, c'est si simple !
— En effet, monsieur le Curé. Mais croyezvous que ces simples démarches suffisent à apaiser le trouble et à nous valoir subitement l'estime de Kermoëlan.
— Ah! cela, mon cher enfant, je m'en porte
garant. On vous aimera. On vous fêtera. Laissezvous faire. La raison parle en vous.
— Oui, je pense qu'elle parle en moi et je lui obéirai. Nous n'irons pas à la mairie car noussavons qu'un mariage, seulement civil, exciterait plus de rage contre nous que d'apaisement ; et pourquoi voulez-vous que j'aille sanctifier notre union dans une église à laquelle je ne crois pas. Pensez-vous que ma conscience, à moi, serait en paix et dois-je me parjurer devant moi-même pour sacrifier à la religion des autres. Comprenez-vous, monsieur le Curé, tout ce qu'il y a de laideur dans les incroyants, qui lâchement sacrifient aux convictions du vulgaire, en méprisant au fond de leur cœur ce qu'ils semblent adorer.
— Ah ! mon cher enfant, quelles tristes paroles sont les vôtres et combien vous faites saigner mon cœur de prêtre. Si je ne savais pas être 'le possesseur de la vraie et de Tunique bonne parole, viendrais-je ainsi livrer l'assaut à votre erreur.
— Hélas ! qui de nous se trompe, monsieur le Chanoine?
— Vous, mon enfant, vous qui abjurerez un jour, plus tard. Vous avez trop d'intelligence pour demeurer longtemps dans les ténèbres.
...Un triste sourire nuage le visage de Paul et, doucement, il serre la grosse main du recteur.
— Voilà ce qui nous sépare, dit-il, lentement ; nous sommes deux entêtés. Nous croyons chacun posséder la seule vérité, et le tourment du monde est là-dedans,toutentier.Les aveugles crient qu'ils voient et comme ils sont les plus nombreux, leurs appels font tapage. Ils sont comme ce renard à la queue coupée, ils nous invitent à l'imiter. Moi je veux rester moi-même, tant que mes yeux seront sensibles aux quelques ravissements que donne la terre.
Le séminaire ni la scholastique n'ont préparé le vieux prêtre à comprendre ces paroles. Il va se fâcher? non, il supplie Paul d'abandonner sa maîtresse, de scier sa chair frémissante, de lacérer son cœur, de crever ses prunelles, de fermer ses oreilles.
— Mon fils ! mon fils ! C'est un bon père qui vous parle, prie-t-il, laissez-moi au moins vous instruire un peu chaque jour dans notre sainte religion, celle du seul Dieu. Je le vois bien, vous péchez seulement par ignorance.
— Croyez-vous donc, monsieur Grapin, riposte Paul, dont la voix tremble un peu, croyezvous que je puisse oublier aujourd'hui vingt années d'inquiétudes à la recherche delà vérité, et qu'un homme atteigne à la stabilité mentale sans un travail et une lutte où il déchire beaucoup de fibres de son âme, beaucoup d'illusions consolantes, beaucoup de mensonges bërceurs.
Do quel côté sont les ignorants ? Sont-ce ceux qui saignent pour voir clair? Qui pensent, qui lisent, qui raisonnent, qui souffrent enfin; ou bien sont-elles éclairées et instruites vos bonnes femmes de confrérie ?
— Oui ! oui I mille fois oui ! Et bienheureux les simples d'esprit, gronde le prêtre dont la colère monte ! Votre orgueil vous perdra. Mon pauvre ami, je souris de vos prétentions d'avoir raison du monde entier, car vous le mettez en cause, ne le niez pas. Nous sommes le nombre, Dieu merci, et il se trouve chez nous des gens assez distingués pour nous consoler des quelques égarés qui grinceront des dents quand viendra leur dernière heure.
— Voudriez-vous me voir presque mort, monsieur le Curé?
— A Dieu ne plaise, mon pauvre ami, et pourtant méditez ces paroles terribles de nos saints livres : « Jour de colère ! Jour où l'univers sera réduit en cendres selon les oracles de David et les prédictions de la Sibylle !
« Quelle terreur lorsque le souverain juge paraîtra pour examiner toutes les consciences suivant la rigueur de sa justice ! »
— Ma conscience est aussi pure qu'on peut l'attendre d'un homme faible, monsieur le Chanoine.
— Vous n'êtes pas difficile, mon enfant. A votre place, je tremblerais. Ecoutez encore :
a Malheureux pécheur, que dirai-je alors ?
Quel protecteur implorer auprès d'un juge devant qui le juste même conservera à peine quelque sécurité? »
— Alors à quoi bon, riposte Paul? votre Dieu est trop sévère.
— Non ! Non ! Il n'est pas sévère ; il est juste ; et voici devant vous, mon cher enfant, le protecteur cherché, celui qui vous sauvera en vers et malgré vous.
Lorsque la nature et la mort seront dans l'épouvante, lorsque les hommes ressusciteront pour répondre à leur juge, votre vieux pasteur sera là et dira : « Seigneur, celui-ci s'est amendé. Il vous a rendu justice. Accordez-lui la grâce du pardon avant l'heure du jugement. »
— Hélas, monsieur le Curé, je ne répondrai pas à la trompette de vos anges. Je dormirai toujours, bien tranquille, car je serai de la terre dans la terre.
— Malheureux, seriez-vous matérialiste? Ne croyez-vous donc à rien ? Ah ! l'abomination,, gémit le vieillard en reculant! Eh quoi, vous ne criez pas :
« Dieu, qui que vous soyez, ne me vouez pas au feu éternel ! »
Ah! misérable enfant, répondez-moi donc?
— Marguerite I Marguerite ! appelle Paul, et, la jeune femme accourue, il l'étreint dans ses
Le prêtre fuit en levant les poings ; il se retourne et il voit leur groupe surgir sur l'horizon et leurs corps en harmonie adorent dans le rayonnement doux des collines.
On ne convertit pas les insensés. Sa bonne le lui a bien répété : Ils sont fous 1
Du soleil !
Il s'éclabousse sur le lit des deux amants et déferle jusqu'à leurs visages.
Ils regardent les vitres ardentes, les rideaux trempés de lumière, le drap blanchi jusqu'à la fusion, leurs bras où la chair s'illumine.
Ils demeurent étreints dans l'immense bienêtre qui les pénètre, et, sans qu'ils bougent, ils respirent du bonheur avec la lumière.
La poussière vibre dans les jets incandescents et chaque fois qu'une mouche traverse la zone merveilleuse, son cri mirlitonne éperdument. Légers et souriants les amants approchent de la fenêtre ouverte, et le sol, les herbes, les murs, les champs, les fleurs du parc montent à leurs yeux ravis. Les verts se sont éclaircis, les jaunes virent à l'or,et les bleus, les lilas, les
rouges éblouissent. Trempés d'eau fraîche puis vivement vêtus et couverts de larges chapeaux d'un apaisement profond, ils s'élancent dans les allées, avec le seul désir de recueillir en eux la plus grande somme possible de lumière,
L'éblouissement monte et descend, l'air chaud est trouble sur les prés ; des girations de flammes tournent sur les eaux; les horizons brûlent. Paul aspire au soleil, la tête levée vers le zénith et les paupières closes, il voit rouge, du rouge partout, comme un feu universel où se calcinerait l'Univers.
Son amante cache son visage dans ses mains et la courbe de ses bras nus dans la mousseline, forme deux anses d'un galbe exquis sur l'amphore de son corps renflé, puis aminci.
Ils avancent dans les allées de sable doré ; une félicité les soulève, la joie des amours victorieuses.
Une odeur d'épine blanche flotte dans la douceur de l'air.
Devant eux, la glorieuse poussée des plantes grimpantes monte à l'assaut des murs du vieux couvent.
Une vie nouvelle jaillit de terre jusqu'aux toitures et les volubilis maniérés, les capucines aux yeux de tigre, les petits chapeaux de bergère des liserons vêtent les murailles ; les cestres orangés, ces fleurs de la belle au bois dormant sommeillent sur les ruines.
Les amants admirent et Marguerite s'enlierre autour du corps de Paul. Un moment, au pied du couvent, ils demeurent étreints comme des lianes souples.
Mais une curiosité les pousse en avant. Ils veulent connaître le miracle accompli par le soleil et combien de rayons il a détachés de sa couronne pour les dispenser aux parterres.
Derrière des halliers, aux feuillages de métal cisaillé, monte la flambée des jonquilles et des narcisses. Plus loin, des véroniques couleur d'azur mettent des coins d'eau claire sur le lac assombri des pensées, aux yeux violets, gravement ouverts sur l'infini.
Marguerite passe sous les acacias et les boules de neige, et Paul secoue sur ses bandeaux la pluie fluide des pétales.
Tous deux, amusés, courent vers une maison de jardinier, un chalet dressé dans les verdures jaunes, bleues et rousses. Des frondaisons extravaguent, bondissent, déferlent sur son pignon.
Les fenêtres, le perron, les portes luttent contre les grappes des clématites, et les vagues courtes ou gigantesques des herbes et des arbres, lèchent les marches, sautent sur l'escalier, atteignent aux volets, débordent les toits.
L'humidité verdit les crépis; des mousses collent aux tuiles roses; des plantes torturées
sont nichées aux coins des cheminées. Dans les gouttières terreuses, cactées avec leurs sabres aiguisés et leurs fleurs trempées de sang ; hérissons barbelés d'épines d'où resplendit un bouquet d'or ; monstrueuses stapélias aux fleurs semblables à des sexes hideux, bataillent pour l'existence.
Le jeune homme frappe au seuil, mais Orion, le jardinier, ne répond pas. Alors ils entrent dans ce logis rustique où la senteur de la terre est mêlée aux effluves troublantes des pollens et aux arômes des calices.
A travers les vitres, des flèches de'lumière viennent accrocher des pierreries sur des pétales et Marguerite dans sa robe de simple blancheur, grand lys voluptueux, se verse sur l'épaule de son amant, cherchant sa bouche,
— Puisque Orion ne vient pas, veux-tu que nous allions aux serres?
— Oh ! oui, seuls, toujours seuls, répond la jeune femme, en l'embrassant de toute sa force.
Ils gagnent le jardin au milieu des tapisseries merveilleuses des fleurs, vieux Gobelins fanés ou tapis d'Orient éclatants : les verveines avec leurs yeux poudrés de courtisanes côtoient des pivoines en flammes ; les encensoirs des iris se balancent sur leurs tiges molles auprès du troupeau naïf des petites coiffes de paysannes à cinq ailes, cyclamens aux pétales fraîchement blanchis.
La sarabande des grandes dames en soiries gorge-de-pigeon les précède : amaryllis en robes traînantes ; des gentianes violettes offrent à ces princesses,leurs bouquets,sertisdans des gaines de velours vert.
Ici la troupe des petits maîtres s'empresse autour d'elles : œillets mignardises, galonnés de liserés écarlates, chapeautés de feutres crénelés de pourpre ; œillets d'argent fleurant bon des senteurs d'alcôves.
Dominant les courtisanes, des lys d'or, les rois ; des lys blancs, les reines, inclinent noblement leurs têtes.
— Quel miracle as-tu fait pour me plaire et quelle surprise, sourit Marguerite ! Tu sais mon adoration pour les fleurs et tuas dépassé tous mes espoirs !
— Je ne t'aimerais plus si tu ne chérissais ces joyeuses moissons, enluminées comme des pages de missel, répond Paul. Toutes les femmes doivent aimer les fleurs d'où sont sorties, à travers les âges, leurs toilettes exquises. Les corolles ont la brièveté de la vie mais elles en possèdent l'immortalité, car d'entre les fleurs fanées, n'est-il pas vrai que les fleurs nouvelles renaisent?
...Troublée et ravie par le ramage des floraisons et les paroles de Paul, la jeune femme se suspend à son cou et comme des pétales frôlent des pétales, lèvres contre lèvres, ils se goûtent.
Ensuite, elle cueille un gardénia luxueux et l'attache à la boutonnière du jeune homme.
Des fleurs, encore des fleurs ruissellent, sous leurs pieds légers. Ils voilt à travers des anémones aux yeux d'or, et les trompettes à larges pavillons desgloxinias semblent prêtes à sonner des charges. Déjà les hyacinthes guerrières ouvrent des gueules de dragons dont les lippes seraient jaunes, la gorge sanglante et les dents d'onyx. Les narcisses chevelus fuient devant eux en secouant leurs crinières, tandis qu'aux jolies tourelles des campanules, le tocsin résonne dans les clochetons bleus et blancs.
Là-bas une scène mystique. Des anigosantês, tout en or, comme des idoles, puisent avec leurs calices d'émail blanc dans les coupes de marbre rose des pétunias, et une foule recueillie de calcéolaires en petits souliers à bouffettes et en pourpoints zébrés, carrelés, pointillés, assiste à l'office.
Après le ciel : l'enfer ! Les sorcières passiflores entrelacent leurs couronnes de serpents tordus; leurs vases maléficieux mijotent des poisons. Une troupe de diablotins à raies rouges, les cinéraires, tournille autour des bacchantes.
Plus loin, un vol de papillons atroces repose sur les manchettes ensanglantées des bégonias.
Aux portes du diable, naturellement, la
cohorte des courtisanes en toilettes de flammes, incrustées de broderies. Ces filles élégantes protègent la rose de leur teint avec les parasols minuscules de leurs anthères. Et jusqu'en enfer, elles traînent derrière elles leurs richesses et leurs valets, fuchsias en bonnet de colon blanc et tablier rouge.
La vaisselle somptueuse des hydroténies, décorées sur leurs pétales contournés, de mouchetures, de ponctuations, de compositions savantes, jonche le parterre. Leurs corolles paraissent des porcelaines précieuses et leur couvert splendide attend les convives.
Les voici, ils s'approchent : phlox en habits amaranthes, pélargonium drapé de velours violet et grenat, azalées hautaines en vêtements de poupre et d'argent.
— Gomme l'on dînerait bien parmi toutes ces fleurs, allongés comme des antiques sur ces couches extasiantes, pense à haute voix la jeune femme. Mais Paul l'entraîne vers la serre où ses goûts d'amateur enthousiaste multiplient les orchidées prodigieuses.
Depuis qu'il habite Kermoëlan, il a renouvelé l'admirable collection de son père ; et son amour et les fleurs forment en son âme un harmonieux et inséparable mélange...
A l'approche des serres, des haleines voluptueuses leur soufflent au visage, et, quand on entre dans la salle vitrée, le vertige les prend et
la chaleur moite pose des baisers de parfums sur leur peau.
Un spectacle féerique convie les amants.
Les fleurs vivantes, dévorantes, jouissantes, respirent, s'offrent, captivent, répugnent, attirent. Les orchidées de proie qui mangent de la chair, sucent les grands troncs des arbres et gobent des mouches, ouvrent leurs gueules altérées. Ici les cattleyas, énormes ovaires lilacés, luxurieux et morbides. Là des fleurs de cauchemar, songes fantomatiques où des cornettes de religieuses enfermeraient des cœurs sanglants étreints par des bras velus* Ailleurs des fleurs imitent les pelages zébrés des fauves. En avant, en arrière, les fusées de feu d'artifice d'un odontoglossum dont la gerbe lumineuse s'épanouit au bout des tiges courbes.
Là des barkeries, hideux masques japonais armés de dents aiguës, troués d'yeux sanguinolents et décorés sur la crête, de cinq plumes fichées en diadème sauvage.
— Regarde, Marguerite, ce vol de frelons, brassies mouchetées à corps étranglés et pistils cruels ! Vois ces libellules posées sur cette oasis de renanthères.
Plus loin, ailleurs, partout, des fleurs lascives avec des faces fardées de courtisanes et des yeux brûlant de lucibrité, se nourrissent aux dépens de leurs amants, arbres ou souches.
Et les orchidées ondulent avec des grâces inassouvies, ont des frôlements suspects, des contacts impurs et adultérins, se marient entre frère et sœur, père et fille, et produisent des monstres splendides, d'or, de sang, de ciel, de mer qui fleurent des poisons suaves dont on meurt avec extase.
Le génie de l'homme guette ces accouplements, et de ces unions libertines il haït des fleurs d'une beauté torpide, riches de trop de couleur, malades et affinées jusqu'à la mort.
D'un coup d'œil les jeunes gens embrassent la serre, ce temple de la luxure, où les orchidées triomphent dans des baisers démentiels et s'unissent des tiges, des feuilles et des corolles ; vaste fournaise d'amour où Vénus fleurie voit son culte célébré par ce grand champ multicolore de filles fardées et de mâles aromatiques, soûls de volupté et grisés par l'odeur de tous les stupres, de toutes les caresses, de tous les assouvissements.
Un coup de vent agite ce peuple débauché et aussitôt les corolles, les pistils, les anthères s'énervent, se pâment, s'abandonnent, mêlent leurs semences.
Et cela est d'une grandeur troublante, cette fête du spasme par des êtres tous beaux, magnifiquement parés mais éphémères, car demain leurs lèvres seront flétries, leurs jouissances oubliées.
Qu'importe, si d'entre les fleurs fanées, les fleurs nouvelles renaissent !
Les amants fuient ce temple d'ivresse, et de vie et de mort. Troublés profondément, leurs yeux voient danser des flammes vertes, rouges, jaunes, et leurs cerveaux demeurent empreints de cette bacchanale.
Dans le grand air, au souffle libre du vent, sous des trembles aux feuillages sensibles, et entourés de blancs peupliers d'Espagne portant jusqu'à la nue leurs panaches d'Hidalgos, ils reprennent conscience et évoluent parmi la beauté altière des roses.
Des floraisons merveilleuses, des incendies empourprés, safranés, écarlates ou oranges, flamboient au sommet des rosiers ; ailleurs on croirait des grenades en feu, prêtes à éclater.
Toutes les roses, les tendres et les violentes, les blanches et celles qu'on croirait de sang caillé, les jaunes d'or et les panachées, rutilent comme un foyer de braises où des cendres côtoieraient des bûches rougies.
Par en dessous, les mains griffues des rosiers soutiennent les roses avec des rages de ne pouvoir s'élever assez haut pour les protéger d'épines crochues et les garder contre les envies.
Au delà du parterre des rosiers, les jeunes gens découvrent le porche gigantesque de Téglise végétale. L'été a vêtu de feuilles la colossale armature des branches et l'ombre re-
cueillie de la grande nef célèbre le grand office d'amour.
Les oiseaux taisent leurs chants dansPattente glorieuse des couvées.
Ils s'aiment avec des caresses muettes, tandis que la sève monte de la terre vers le firmament des frondaisons, imprégnant toute cette cathédrale de félicité.
La volupté rampe dans les troncs, exulte aux mille veines desbrindilles,éclate aux bourgeons, rapproche les couples des chanteurs et l'œuvre universel s'accomplit; mille baisers s'échangent; les lierres étreignent à la taille les corps nerveux des arbres. Sur la tête des amants il plane des espérances,et les créatures, divinisées par l'acte, adorent dans le soupir heureux des vastes feuillées.
Alors, dans ce silence d'angoisse délicieuse, devant l'autel brûlé du soleil, baignés par les clartés vertes et rousses des verrières végétales, bénis par les bras des chênes, des frênes et des saules, Paul et Marguerite tombés sur l'herbe, s'abîment en là possession d'eux-mêmes.
Et voici qu'en échangeant la force de leurs deux vies, ils viennent à posséder les arbres, les plantes, les fleurs, les bêtes et le monde. Leur immense victoire conquiert l'univers et quand, dans un cri triomphal, ils atteignent à la suprême félicité qui est la fusion de leur matière avec toute l'Idée qui est dans le ciel, la
terre, la vie et l'espace, le soleil entre en eux, le soleil tout entier, et ils rayonnent !
Qui saurait écrire l'histoire des amants heureux ! Les baisers les plus exquis ne se racontent pas,et tandis que la bonne nature met une volupté nouvelle, en chacun d'eux, pour exalter Télan des sexes, les termes demeurent semblables et les gestes identiques paraissent ces notes toujours les mêmes et dont l'humanité ravie berce et bercera son songe.
Après un été passé dans l'enceinte du grand parc, les jeunes gens retrouvent le monde en dehors des murs fleuris de Bôîs-Charmé et ils aspirent à marcher dans d'autres sites, tant le besoin d'exode agite les cœurs les plus satisfaits.
Ils iront loin de la cité détestée, vers une coulée entre les collines qui barrent à Kermoëlan, la vie.
Là-bas une large route conduit de Vannes à Redon et ce chemin, battu des pieds, roulé des carrioles, attire parfois les habitants, les derniers qu'intéresse l'avenir des autres villes et des autres hommes.
Un départ d'amants n'est pas une marche
ordinaire: c'est de la joie en mouvement. Un grand jeune homme penché sur sa maltresse ; une femme que la haute taille de son ami force à lever les yeux comme en prière, et ce ne sont plus les mêmes pas, mais une allure coulante comme une mélodie; les hanches frôlent, le bras enlace une ceinture qui ploie ; c'est toute l'ivresse et la force de deux êtres conscients du plaisir qu'ils se sont donnés et qu'ils se promettent de surpasser.
Deé amants en marche partent comme s'ils ne devaient jamais arriver au but, puisque leur but recule dans la volupté et s'éloigne sans cesse» Plus heureux que les autres hommes, ils n'atteignent à rien, mais ils vont toujours aimant, toujours enlaçant.
Ainsi Paul soutientMarguerite, etils marchent sur la pointe des pieds, avec cet élan joyeux qui soulève.
Un croisement de chemin élargit un carrefour ombré par des arbres. Un vieux calvaire, à la mode du pays, tout fleuri.de statuettes, monte dans les ramées. Leur gerbe sainte s'unifie en haut dans le Christ aux bras étendus sur la souffrance comme les ailes courbes du firmament. Lassés de leur promenade, les jeunes gens se reposent sur les marches, adossés au granit.
La grand'route mène au chef-lieu, à travers une lande fruste.
Sur la sauvage perspective, le mur du ciel forme un décor d'or et de verdures où s'éclabousse du sang.
Cela est simple : une ligne, le landier sans fin ; un barrage, le couchant.
Des chars-à-bancs, des ouvriers ou des paysans passent.
Assez loin, sur la route, on entend les bruits de galets remués d'une carrière de schiste. Des chevaux hennissent dans un champ ; quand on donne uncoup de fouet, la mèche semble cingler toute cette portion de la terre. *
On ne regarde jamais si bien que le corps las.
Accolés sur les marches et serrés l'un contre l'autre, les deux amis jouissent des dernières heures du jour, les plus magnifiquement parées.
A ce moment, les hommes s'abandonnent, ils deviennent plus vraiment eux-mêmes et dans la fatigue du soir ils se montrent ce qu'ils- sont à travers l'existence et l'espace. A contre-jour, sur le rayonnement atténué de l'occident, il ne reste des gens que leurs silhouettes. Ils ne sont plus que des synthèses d'êtres à gestes primitifs. Getéclairage, en rendantlumineux leur seul contour, les dégage de toute convention et les traduit puissamment.
Un ouvrier sort de la lande et traverse la route : carrier vêtu d'une blouse bleue, em-
poussière d'ardolsebleue, il tire son feutre au calvaire ; mais s'étant un peu éloigné, il arrache de son bissac une gourde, la rapprochede sa bouche comme un amant les lèvres de sa maîtresse, et s'y désaltère, pâmé de bonheur. Enfin le flacon est renversé verticalement, sur le ciel rouge, et par son attitude et sa main crispée au goulot, l'homme paraît sonner une fanfare dans cette étrange trompette.
La lassitude donne de ces soifs d'anéantissement.
Le chant éperdu se termine dans l'ivresse ; le carrier chemine à grands cris et sa démence atteint au lyrisme. Il braille au soleil, attente au ciel avec sa fiole brandie, bave sur la terre que ses pas désordonnés asservissent à sa fantaisie d'ivrogne.
— Quelle laideur ! ne peut s'empêcher de dire Marguerite.
Les chevaux,qui hennissaient dans le champ en bordure de la route, se rapprochent des fossés. A côté d'eux, largement fendu des jambes, et les bras écartés en balanciers dont les poings seraient les contrepoids, un paysan les guide. Il salue peureusement le calvaire et tout à coup gémit, saute le talus et ramasse, dans la poussière du chemin, une motte de terre tombée de son champ. Avaricieusement il la cueille et la dépose avec ses sœurs. Entre ses doigts elle devient un corps vivant. Et le laboureur
caresse son champ de ses mains avides, prend des pincées de terre, les égrène dans sa paume et reverse cette fortune parmi les lingots de la glèbe. /
Le paysan retourné à son attelage, on entend deux appels étouffés et deux ombres glissent derrière les halliers pour sa joindre:
— Comme ils m'ont effrayée, frissonne la jeune femme blottie plus étroitement contre son ami.
— Ah ! l'enfant, rit Paul ! Aurais-tu peur d'autres nous-mêmes ? Ce sont de pauvres amants qui se retrouvent après le travail du jour.
... On devine leur élan derrière les mûriers. Ils se suspendent aux lèvres l'un de Pautre.
Leurs corps pressés halètent. Leur sublime impudicité se dénude sous le vaste ciel et le soleil les vêt d'or et d'écarlate et de tissus variés, plus chauds et plus pénétrants que les étoffes tramées par les mains des tisseurs. Ils raidissent leurs pâmoisons sur un orient de tapis somptueux, tombés de la rouge muraille.
L'homme, un journalier; la femme, une fille de ferme, s'abîment dans l'échange rythmé de leurs voluptés.
La passion meurtrit leurs faces, enfonce leurs yeux dans des caviiés d'ombre où la sensualité les aspire.
^ Enfin ils se relèvent, leurs silhouettes amollies
de contours versent encore l'une sur l'autre dans une dernière frénésie parce qu'ils doivent rentrer, le journalier chez son maître et la fille dans sa métairie.
Demain et les jours d'après, leurs sens jouiront encore dans ce formidable appel de la luxure.
Toute leur volonté d'être se rue dans un élan fort comme la vie. Leur existence est circonscrite par le gouffre béant de la chair où ils tournent, yeux clos, mains serrées, corps tordus, tombant de hauteurs incalculables ou ascènsionnant les cimes vertigineuses du plaisir.
— A demain, crie l'homme dressé sur un monticule de lande, et la domestique envoie un maladroit mais robuste baiser à son ami.
Marguerite désigne déjà de vieux mendiants jaunes, qui semblent vêtus de feuilles mortes et porter sur eux tous les automnes. Ils marchent dans les fossés. Soudain ils sortent de l'ombre des talus pour entrer dans la clarté et leurs haillons promenés sur la muraille de pourpre paraissent des drapeaux déchiquetés par cent victoires. Les gueux drapent du soleil, deviennent tout en vermeil, et, immobiles devant la croix, leurs statues noires sur le rouge du couchant, saluent enfin le crucifié. ^
Leur prière marmottée, ils mendient. P leur donne et ils cachent les sous avec du p
et d'autres choses volées tout, à l'heure. Ensuite, les vieillards descendent les talus et rentrés dans l'ombre continuent d'aller un peu plus loin.
Le sifflet à vapeur des carrières stride à travers le landier. Le troupeau des ouvriers déboule dans un sentier creux et leur torrent, répandu en nappe,coule sur la grande route vers la paix des villages.
Des hommes et des femmes, des mères et des filles surgissent sur l'horizon; des adolescents côtoient de vieux artisans. Tous marquent, par leurs échines courbes, le poids d'un jour de labeur et ils aspirent au repos de leurs chaumières. Beaucoup boivent, quelques-uns comptent de l'argent, des mâles tournent autour des femelles ; des colères grondent dans un groupe; presque tous portent en eux le stigmate d'un vice qui les aide à vivre dans la peine, un vice qui est comme un espoir, tandis que la vertu, c'est le présent grave et triste.
Les traînards de cette horde musent aux haies, cueillent des mûres, regardent le zénith ou butent aux cailloux, écrasés de ne pouvoir comprendre pourquoi,chaquematin,ils rentrent dans la carrière, et chaque soir ils remontent à leurs pauvres maisons, presque des étables, où ils mangeront et coucheront pour mieux réparer l'effort de leurs reins.
La vue de ce grand chagrin en marche attriste les amants. Ils reprennent le chemin de Bois-Charmé.
Paul penché sur sa maîtresse parle, et Marguerite, que la haute taille de son ami force à lever les yeux, écoute comme en prière.
11 lui dit:
— Comprends-tu maintenant pourquoi l'ivrogne asservit la terre à la fantaisie de ses pas déments?
Le paysan, avare de sa terre, adore ses champs dont il nourrit son rêve, et il pourrait avouer :
— Je n'aime la vie que pour la possession de cette chair brune. Le pauvre journalier râle de plaisir, et ce qui l'aide à supporter la vie, c'est sa luxure.
Les mendiants pillards, qu'un vent éternel pousse de fossés en ornières, aiment l'existence pour la vivre sur ses miettes, rongeurs et voraces, rejetés et repoussés, toujours roulant et culbutant en quête de vols ou d'aumônes.
Or, des apôtres ont voulu retirer à l'ivrogne son ivresse, au débauché ses maîtresses, à l'avare son or, au mendiant sa paresse, à tous, les vices par lesquels la vie leur était moins mauvaise.
Mais le carrier ivre brandit son flacon comme une trompette et sa fanfare clame : « Laissezmoi l'ivresse qui conquiert le monde. » Le jour-/ nalier court à la volupté en criant : « Qu'importi
256 LA CITÉ DE MOnT
et, lentement, ils montent parmi les clochettes des bruyères, les paillettes des ajoncs et les ossements des rocs éboulés. Sur l'arête des deux versants, comme une forteresse guettant la ville, les pierres gigantesques crénèlent sur le ciel. L'un l'autre s'entr'aidant, les amants atteignent le château-fort et, allongés sur la plate-forme d'une tour naturelle, regardent au fond de la vallée, Kermoëlan tassé dans le sommeil, et ses ruelles croupies à l'ombre des toitures.
Erigés sur cette apothéose de roches, les jeunes gens effeuillent les unes après les autres les heures, car la journée, pour des amants, n'est-ce pas une pâquerette dont ils sèmeraient tour à tour les pétales d'aube, de midi ou d'étoiles ?
Combien de temps écoulés en baisers, en mots toujours les mêmes, en contemplations devant leurs visages, soudainement renouvelés, semblerait-il ?
Des chansons grossières montent tout à coup de la cité, et des êtres, que la distance délaie les uns dans les autres pour ne plus former qu'une bande à contours mêlés, braillent sur le Champ- Dolent. Ce sont des paysans des hameaux voisins, venus à la ville pour boire ensemble. Ils chantent à leur manière triste et forte. Beaucoup de stupeur naît de ces chants sans joie. Paul médite.
— Vois-tu, Marguerites le bruit parfois n'est pas de la vie.
— Certes, sourit-elle, et elle cueille aux lèvres de son ami un baiser muet.
Le silence est en eux et autour d'eux, dan3 la fleur mauve du ciel où plane leur sérénité.
Les clartés attendries de leurs yeux les relient l'un à l'autre. Leurs sourires laissent évaporer l'encens de leurs pensées et ils comprennent, dans cette minute adorante, que là où les mots ne peuvent plus exprimer la vie qui est en nous, l'esprit revêt les visages d'expressions harmonieuses.
Ces plis discrets effleurent les figures aimées pour expliquer tout l'inconnu, tout l'infini insondable de l'amour et de la pensée, et ils sont aussi les surfaces de ces pays mystérieux, tentateurs et désespérants, parce qu'insaisissables, où notre soif d'idéal cherche un apaisement sublime.
Et tandis que leurs yeux d'amants se prodiguent des tendresses, ils entendent résonner en eux d'étranges inquiétudes et l'angoisse d'hier, de demain, du pourquoi? Des questions effroyables dont l'obscurité coiffe l'humanité comme un éteignoir un cierge, tourbillonnent en désordre. Des cruautés sont évoquées ! La vie met des désirs de lutte dans les cœurs les plus amoureux.
On s'adore, mais la haine est proche de
et, lentement, ils montent parmi les clochettes des bruyères, les paillettes des ajoncs et les ossements des rocs éboulés. Sur l'arête des deux versants, comme une forteresse guettant la ville, les pierres gigantesques crénèlent sur le ciel. L'un l'autre s'entr'aidant, les amants atteignent le château-fort et, allongés sur la plate-forme d'une tour naturelle, regardent au fond de la vallée, Kermoëlan tassé dans le sommeil, et ses ruelles croupies à l'ombre des toitures.
Erigés sur cette apothéose de roches, les jeunes gens effeuillent les unes après les autres les heures, car la journée, pour des amants, n'est-ce pas une pâquerette dont ils sèmeraient tour à tour les pétales d'aube, de midi ou d'étoiles ?
Combien de temps écoulés en baisers, en mots toujours les mêmes, en contemplations devant leurs visages, soudainement renouvelés, semblerait-il ?
Des chansons grossières montent tout à coup de la cité, et des êtres, que la distance délaie les uns dans les autres pour ne plus former qu'une bande à contours mêlés, braillent sur le Champ- Dolent. Ce sont des paysans des hameaux voisins, venus à la ville pour boire ensemble. Us chantent à leur manière triste et forte. Beaucoup de stupeur naît de ces chants sans joie. Paul médite.
— Vois-tu, Marguerite, le bruit parfois n'est pas de la vie.
— Certes, sourit-elle, et elle cueille aux lèvres de son ami un baiser muet.
Le silence est en eux et autour d'eux, dan3 la fleur mauve du ciel où plane leur sérénité.
Les clartés attendries de leurs yeux les relient l'un à l'autre. Leurs sourires laissent évaporer l'encens de leurs pensées et ils comprennent, dans cette minute adorante, que là où les mots ne peuvent plus exprimer la vie qui est en nous, l'esprit revêt les visages d'expressions harmonieuses.
Ces plis discrets effleurent les figures aimées pour expliquer tout l'inconnu, tout l'infini insondable de l'amour et de la pensée, et ils sont aussi les surfaces de ces pays mystérieux, tentateurs et désespérants, parce qu'insaisissables, où notre soif d'idéal cherche un apaisement sublime.
Et tandis que leurs yeux d'amants se prodiguent des tendresses, ils entendent résonner en eux d'étranges inquiétudes et l'angoisse d'hier, de demain, du pourquoi? Des questions effroyables dont l'obscurité coiffe l'humanité comme un éteignoir un cierge, tourbillonnent en désordre. Des cruautés sont évoquées ! La vie met des désirs de lutte dans les cœurs les plus amoureux.
On s'adore, mais la haine est proche de
l'amour comme le génie de la démence. Soudain Ja voix de Paul les délivre du silence et il avoue accablé et heureux :
— As-tu compris combien les baisers muets peuvent être des tumultes, le repos des corps une action violente et la contemplation, une révolution où Ton s'aime jusqu'à la haine dans un désir exaspéré d'anéantissement.
— Tu as raison ; j'ai senti en moi une existence frémissante qui me dévorait.
Or, ils avaient plané dans la sérénité du ciel mauve sans qu'aucune parole eût jeté son caillou sonore dans le jardin de leurs pensées.
A ce moment, sur la place du Commerce, les chants grossiers recommencent d'exhaler comme une odeur de table vineuse. Appesantis, les paysans descendent les marches de la « Boule-d'or ».
Dans les rues de Kermoëlan, les habitants rentrent à leurs maisons. Après vêpres, les familles lentes poussent devant eux leurs petits et tournent les remparts jusqu'au mail.
L'heure du repas les ramène au logis : ouvriers gardant l'allure de leur profession, leurs poings lourds s'emmanchant à d'imaginaires outils ; boutiquiers flasques à dos arrondis ; petits rentiers raides et secs comme leurs économies, et, de-ci de-là, des paquets indécis de femmes et d'hommes d'états divers.
Chacun sent peser sur lui le fardeau des ha-
blindes et si quelque archange sonnait soudain la libération merveilleuse, combien d'entre ces serfs s'en retourneraient passivement dans les brancards et sous les œillères de la routine, inaptes à comprendre l'existence sans entraves.
...Ah! les airs malheureux des promeneurs du dimanche dans les petites villes, quand leur lassitude ennuyée essuie les pleurs des vieilles demeures, les jours où le ciel rechigne sur les pavés !
Après dîner, le spectacle du Kermoëlan dominical attriste l'esprit des amants. Les gens sont renfermés chez eux pour y goûter d'obscures béatitudes. De rares fenêtres luisent. Les venelles enfoncent dans l'encre des impasses, et par en haut, les maisons rabattent leurs toits sur leurs yeux pour mieux dormir. L'oreille des cheminées n'entend rien que le brame des champs éventés, et en bas, l'eau s'arrête pour former des mares stagnantes. Quelquefois une pluie, si fine qu'elle paraît de l'air résolu en gouttelettes, descend du gouffre des cieux, et l'on a cette sensation mélancolique que donne la pluie dans les petites cités, car les habitants, en la regardant, savent qu'elle durera des semaines, des mois, comme une chose qui se continue pour avoir commencé.
Le lendemain de la Toussaint et dans ce sentiment de piété qui,àPàques,Ieur avait fait relire la Vie de Jésus par Renan comme une histoire exquise pour tous les hommes, ils montent au cimetière.
Deux saints de pierre moussue accueillent à rentrée. Ils poussent la barrière et se promènent par les allées. Au passage, devant l'ancien ossuaire, Jean Durand, le sacristain, les salue. Il semble fort excité et le visage retourné vers l'Intérieur de son logis, il parle à grands éclats.
Ils habitent dans le reliquaire transformé en demeure, lui, sa femme, ses enfants, Leur vie couche et se meut dans ce charnier des trépassés (1).
... Le crépuscule roussit déjà.
En cette saison de|langueur,le ciel se recueille, longtemps avant la nuit,pour dire ses prières et les dernières heures du jour sont colorées comme des pages de missel.
Les nuages épandent des clartés jaunes et violettes ; des rivières de garance viennent couler dans des lacs d'or et à mesure que le soleil
1) À Landerneau, un ossuaire sert de débit de tabac et ^ncran, un reliquaire est utilisé comme demeure.
décline derrière les grands transparents des nuages, le ciel paraît un rêve, un pastel effacé, et Ton ne sait plus si Ton voit avec ses yeux ou bien si l'on se rappelle?
Oui, l'automne se souvient et voilà la raison de son nostalgique mariage avec la Toussaint et la mort.
Un cimetière,vu par un grand soleil d'été,avec les tombes cruellement blanches, est horrible. Il faut la poésie de novembre et ses teintes nuancées, vieux roses et safrans pâlis pour vêtir les sépulcres de repos. Ils aiment la douceur des clairs-obscurs.
— Entends-tu, Paul, interroge Marguerite en lui serrant le bras ?
Ils écoutent. L'intérieur de l'ossuaire retentit d'exclamations et Jean Durand reparaît sur son seuil, le visage enflammé de colère.
Les amants détournent leurs regards de ce spectacle et silencieusement parcourent la nécropole.
L'escadre des croix, toutes branches déployées, paraît vouloir voguer, mais les morts, comme des ancres, demeurent au fond.
Paul découvre sa tête. Marguerite agenouillée reconnaît l'enclos familial et le nom de son père. Un peu plus en retrait de l'avenue, contre unmurqueles herbes libresontrenduchampêtre, les trois Lionel, sans qu'un signe marque leur trépas, allongent leurs grands corps sous trois ^ fc
262 LA CÎTÉ 08 sont
dalles. Au souvenir do passé, In jeune femme
souffre. Paul, paisible comme une statue du recueillement, évoque sans douleur ceux qui marquèrent avant lui sa race. L'immense douceur de croire en leur beauté le noie d'attendrissement et il incline plus bas son front.
Un doute affreux angoisse Marguerite car elle ne sait plus quelle parole il faut dire, lorsqu'on ne croit plus aux illusions de la religion.
— Ne pleure pas, amie, console le jeune homme, la mort n'est pas triste, car elle est l'achèvement naturel de la vie. C'est peut-être aussi une veillée obscure où Ton ne meurt pas tout entier. Nos ancêtres reparaissent en nous dans leur pensée et leur matière. Vivants, nous ne sommes faits que d'ossements et de chairs mille et mille fois consumées et renaissantes des cendres du cimetière. Vois-tu, ici, sous ces tombes, s'élabore la vie de demain. 11 n'est pas sur la terre une parcelle qui n'ait été employée déjà à la formation de pierres, de végétaux ou de chairs. Bientôt la résurrection des morts s'opère dans la germination et les herbes reforment notre sang et notre cerveau ; virement incessant de la mort à la vie, aussi certain que peut l'être le mouvement des astres.
Non, non, il n'y a pas de mort absolue car la mort serait l'immobilité éternelle et rien n'existe qui ne soit mouvant. • *^.. A la manière des très anciennes petites
cités, des maisons en cercle autour du cimetière, regardent dans les tombes. Les vitrages des croisées mirent les perspectives funèbres. Derrière ces carreaux, des gens sont nés qui lentement vieillissent sur leur étagère, en regardant les croix. Des femmes tricotent ; les moments où leurs yeux quittent la laine et les aiguilles, ils s'emplissent du fatal paysage. Quand elles reprennent leur ouvrage, ces ouvrières travaillent moins, pensent peu , remuent à peine : on entendrait leur respiration.
Les jeunes gens avancent parmi les défunts.
Comme les grands amoureux de la vie, une secrète attraction les penche sur la mort. Comprendre la fin des êtres, c'est mieux apprécier l'existence à sa valeur.
Mais leurs épaules se haussent devant la sottise des survivants.
— Ah ! si les trépassés composaient leurs épitaphes, ajoute Paul en désignant les lamentables inscriptions où l'incompréhension du grand repos est marquée stupidement... Pas de vaines phrases, une pierre lisse ; des fleurs ; pas de mots. Oui, la simplicité d'un drap uni sur du sommeil.
— Allons-nous-en, conseille-t-il, lassé, et ils marchent vers le calvaire.
Sa gerbe de pierre, s'unifie en haut, dans le Christ aux bras immenses étendus sur la souffrance comme les ailes courbes du firmament.
Devant lui, la route rectiligne, barrée par le mur du couchant, voit passer tout ce qui vît à Kermoèlan,
Derrière lui, les morte.
Sur les marches, un vieillard chantonne et frappe de son bâton la pierre.
— Bon temps pour se promener, les jeunes gens, s'écrie-t-il ! Moi je chauffe mes vieilles mains.
Et il lève ses deux paumes vers l'occident où des braises rougissent encore.
— N'êtes-vous pas le père d'Orion?
— Ah ! c'est vous, monsieur Paul ! Attendez donc que je vous reconnaisse. Je vous ai gardé, haut comme mon bâton, et pas même, ma foi !
Si ça me connaît, Bois-Gharmé ! Mais je l'ai bêché de bout en bout plus de cent fois. Ça fatigue cet exercice et, vous voyez, je me repose. L'an prochain, au printemps, j'aurai repris quelque force et j'aiderai mon fils, si vous voulez !
— Comment donc, mon vieil Orion, si je veux!
— Et tenez, Monsieur, il parait que vous aimez les fleurs comme votre père les beaux froments ! Eh bien ! je sais des secrets là-dessus, vous m'en direz des nouvelles, plus tard, oui, plus tard, quand je marcherai mieux.
— Je compte sur vous, remercie Paul en toussant; au printemps prochain n'est-ce pas?
Le carillon du couvent clôt leur conversation. Marguerite attristée regarde le mur du cloître. Le fenêtrage du lugubre bâtiment est barré de fers de lances. Une terrasse étroite domine la nécropole. Là, parfois, des nonnes viennent méditer. Les battements reprennent au cœur du clocher grêle et les jeunes gens voient une très vieille sœur, et une religieuse, presque une enfant, appuyées au mur et regardant, vaguement, avec des yeux blancs comme leurs cornettes.
Hier, elles ont célébré la Toussaint !
En cette saison de langueur, le ciel se recueille avant la nuit pour dire ses prières ; le couchant paraît une page de missel et Ton ne sait plus si Ton voit, ou si Ton se rappelle.
A la sortie, entre les deux saints de pierre qui accueillent, Paul chuchote :
— Amie, offre-moi tes lèvres. Il me semble qu'une éternité s'est écoulée depuis notre dernier baiser.
— Plus loin, Paul, pas en ce lieu !
— Non, te dis-je, cela n'est pas sacrilège d'aimer proche cette enceinte, car la mort est a sœur de l'amour.
... Vivons, ma chère âme, car demain n'est plus à nous.
Les premiers jours de décembre luisent nets et froids. Après plusieurs semaines fondues en eau, les gelées mettent leur dentelle sur la terre. Les arbres dénudés jaillissent comme des tours et leurs armatures de fer préparent les comhats hivernaux. Leurs gros bras entre-choquent des épées ; le ciel est attaqué et la nue menace.
Faible et lassé, sa haute taille pliée sur le bras de sa maîtresse, Paul descend le parc.
Sur une chaise longue, il a passé de mortelles journées et un peu de joie et de force courent dans ses vertèbres et raniment son corps, à la pensée de'parcourirencoreunefoisBois-Charmé.
Mais il ne retrouve plus son parc accueillant et chantant. On dirait une veillée d'armes :
toutes les lances aiguës des frondaisons pointent dans les airs. Un homme inspecte les massifs, les mains aux poches.
— Ah ! Monsieur ! Monsieur 1 que je suis heureux de vous revoir ! crie Orion, et sa bonne face fendue d'un sourire en croissant de lune, il ajoute en désignant le verger :
— Ils ont cargué toutes leurs voiles pour mieux résister à la tempête. Gomme cela ils vous
ont des airs méchants. Au fond, voyez-vous, ce sont de braves gens d'arbres. Ils ont donné leurs fleurs et leurs fruits ; ils reposent, c'est bien juste après un bon travail. En avril prochain tout ce monde-là ressuscitera comme des bons Dieux !
— Tu dis la vérité, Orion, les arbres sont immortels.
Un secret aimant attire les jeunes gens vers Téglise végétale de l'étang. En ce moment leur cathédrale semble déconstruite et sa prodigieuse carcasse, dont les branches nouées sont les clefs de voûte, et les troncs courbes, les ogives, a perdu ses murailles de verdure pour ne garder que ses sveltes colonnes. Son château en ruines est dressé sur l'eau ; les derniers chanteurs officiants sont partis.
Devant la triste surprise de son amie, Paul murmure.
— Avril, le bon architecte, réédifiera avec des matériaux neufs. Je n'aime pas ces essences vivaces, les pins et les cyprès, tous ces feuillages noirs qui, pour durer l'hiver, empruntent au chagrin des cieux. Ne crois-tu pas, amie, qu'il vaut bien mieux mourir pour renaître rafraîchi dans des pousses nouvelles?
— Oh ! l'affreuse question, répond Marguerite en entourant expressivement des lianes souples de ses bras, le malade. Et chez elle, dans ce geste instinctif de femme attachée à son arbre pour
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mourir avec lui, les résurrections possibles importent peu.
Leur étreinte se prolonge. A côté d'eux, leurs ombres s'effilent, très longues sur le sol, car le soleil exténué de décembre est sans force pour monter au zénith. Les amants considèrent ces apparences d'eux-mêmes,tracées sur le sable.
— Voici l'un de mes premiers étonnements de petit enfant, Marguerite. Un jour, quel âge avais-je? quatre ans, cinq ans, j'aperçois cette ombre qui me donne la main. Je cours en criant. Elle me suit ; j'ai peur et me sauve de toute la force de mes jambes. Je rentre au castel, je ferme la porte et je regarde derrière moi. Dieu merci, le vilain garçon noir qui m'accompagnait avait perdu ma trace. 11 m'a rattrapé depuis, et plus tard il a grandi avec moi, il s'est attaché à mes pieds comme s'il craignait qu'un jour, m'érigeant vers des sphères plus hautes, je n'atteignisse à l'immortalité.
Tranquillise-toi, inséparable prolongement de moi-même, spectre bleu, un jour viendra où de deux nous ne serons plus qu'un et ta fatigue cessera de courir les chemins!
— Qu'as-tu Paul! quel sombre délire te torture et moi plus encore que toi? Tu souffres! Avoue-le?
— Non ! non ! je t'assure, Marguerite. Je me sens mieux dans cette bonne lumière, trop lointaine, hélas ! Vraiment, des fois, j'ai pensé que
mon sort était lié au destin du soleil. Quelle folie ou quelle raison ? Je ne sais au juste ! Mais lorsque j'étais étudiant et qu'il rayonnait, je sentais des caresses palpables sur mes joues, mes lèvres, mon front et j'exultais. Quelque chose aussi me soulevait, me donnait un élan merveilleux pour tout ce que j'étudiais ou entreprenais.
Mes livres, je les lisais en plein soleil pour les mieux comprendre. J'écrivais au feu deTété, sans aucune ombre, comme si ma pensée eût gagné dans la clarté qu'elle recevait. Partout, toujours, mon humeur s'appariait au temps.
... Je rêve tout haut quand je vois un beau ciel, sourit-il. Veux-tu que je radote une fois encore?
— Si je veux t'entendre I soupire Marguerite en s'attachant plus étroitement à lui, etelle suit du regard l'occident qu'il indique.
— 11 me semble que là-bas est notre beau pays de gloire. Nous marchons tous deux enlacés avec de la lumière sur nous, autour de nous et en nous.
notre adorable pays de vie, notre pays sans ombre, nos beaux paysages radieux où la matière est de la clarté, les arbres des flambeaux, les fleurs des yeux et les yeux des pensées ! Vois, il surgit dans le soleil, notre pays de gloire ! J'ai toujours rêvé un voyage dans mon astre, le ferai-je quelque jour?
— Il faut rentrer, mon grand poète.
— Pourquoi mo dis-tu de rentrer, méchante* Ta prose m'interrompt comme j'allais peut-être produire mon premier poème.
— C'est bien dommage, sourit-elle, mais je suis la laide raison et je dis : le temps se rafraîchit, le vent commence de souffler, les tilleuls du cloître balancent.
— La petite femme sensible! reproche-t-il. Je ne m'apercevais de rien et j'aurais bien pu jusqu'à demain débiter les sornettes qui me pas saient sur la langue.
Allons, rentrons, puisque j'ai promis d'être sage comme une icône.
Comme les amants longent un massif de camélias, les mille sonnettes d'un vent aigre retentissent dans les arbustes et deux personnages imprévus leur barrent le chemia du castel.
Ils accourent. Les ailes noires de leurs vêtements volètent au-dessus d'eux.
— Ma mère !
— Le prêtre !
Que veulent-ils aujourd'hui? murmure Marguerite pleine d'angoisse, en regardant Paul dont la haute stature ploie sur son bras et dont la toux progressive hoqueté.
Les nuées courent rapidement dans le ciel et leurs voiles s'accumulent. Un crépuscule soudain noircit le parc.
Le chanoine et M mc Charière disent déjà des
mols.qu'ils ne comprennent pas, dans le bruissement des brindilles, et des feuilles traversent l'allée par chevelures embroussaillées.
La vieille dame saisit sa fille et M. Grapin convie M. Lionel à s'appuyer sur son épaule.
— Nous voulons vous entrenir en particulier, commandent-ils.
— A quoi bon? puisque notre vie est si partagée que l'un ne sait rien que l'autre n'ignore.
— Je vous en prie, insiste le chanoine.
— Ne me refuse pas, ma fille.
— Qu'avez-vous donc, tous les deux, pourquoi êtes-vous venus ensemble? Pourquoi tremblez-vous ?
— Nous ne tremblons pas et pour ce qui est de notre arrivée, elle s'explique par le fait qu'un prêtre et votre famille sont intéressés au sujet de notre entretien.
Un amer sourire joue sur les lèvres du malade.
Marguerite défaille en criant:
— Ma mère, pardonnez-moi ma colère, mais je vous dis : Allez-vous-en ! Allez- vous-en !
— Vous vous méprenez, mon enfant, parle doucement le vieux curé, nous ne venons pas vous enlever à M. Lionel, trop de temps s'est écoulé, hélas 1 mais le seul souci de vos âmes nous amène à cette heure décisive, termine-t-il sur un ton grave.
Pensez-vous donc qu'une conviction ardente
de prêtre puisse s'incliner devant une rebuffade?
Allons donc ! les obstacles nous excitent au bien et je ne sortirai pas d'ici que je n'aie une solution définitive.
— Je croyais m'être exprimé clairement làdessus, monsieur le Chanoine, répond Paul dans une rafale et sous les premières gouttes d'eau.
— Pour Dieu, rentrons au castel, insiste Marguerite.
— Nous ne passerons pas votre seuil que nous ne sachions si ma fille veut une réhabilitation éclatante, prononce M me Charière dont le visage rond est durci par la résolution.
— Nous serons conciliants, atténue la voix douce du prêtre,promettez-nous de nous écouter, ensemble, puisque vous refusez des entretiens séparés, pourtant préférables, mes chers enfants.
Je m'adresse d'abord à M. Lionel et je lui dis : Un peu de temps s'est écoulé depuis notre triste entrevue. Les froissements d'alors sont oubliés. Quant à moi, j'ai pardonné de grand cœur. Aujourd'hui^ ne m'adresse ni à un catholique,pas même à un chrétien. Ah ! cela m'est dur à dire, mon fils ; j'avertis un honnête homme qu'il faut songer que le bon Dieu seul est immortel. Notre nature est périssable, nous pouvons mourir dans l'instant de notre discussion. Du moins, si nous acceptons la responsabilité de notre faute, nous
n'avons pas le droit d'entraîner dans le mal et la damnation ceux qui nous sont chers.
Vous ne croyez pas, dites-vous? Eh bien moi, vieillard, je crois; M m * Charière croit; vos parents, vos amis croient ;M me Guignaudot croyait et croirait si elle était livrée à sa seule raison, clame le prêtre soulevé d'émotion. Aussi, puisqu'il faut conclure net et franc, monsieur Lionel, vous n'avez pas le droit de damner à jamais celle que vous appelez votre femme. Laissez-lui une porte de rentrée dans la religionet la société.
Voyons, mon cher ami, l'Eglise est indulgente. Elle ne vous demande pas l'impossible. Eh ! mon Dieu, je sais bien votre péché et je n'ai cure de vous entendre séparément. Demandezmoi seulement un billet de confession et je vous le donne sans hésiter.
— Que ferai-je de cette feuille ?
Un éclat de tonnerre troue les nuées rousses ; de grosses gouttes crachent.
— Rentrons au castel, supplie Marguerite en voyant les frissons de son amant.
— Toi, tu vas rester ici, gronde U m9 Charière en serrant violemment la main de la jeune femme.
— Vous demandez l'usage du billet d'absolution ? Mais vous n'avez donc pas compris, mon ami?
— Pas du tout, riposte froidement Paul.
— Nous vous marions,
— Encore cette mauvaise histoire I
— Personne n'en saura rien ;je vous en donne ma parole d'honneur, mon enTant Un jour vous gagnerez la mairie, la nuit d'après, s'il le faut, je vous marierai ici même.
— Vous nous offrez une union honteuse comme une maladie secrète, monsieur le Curé. Il faudrait ramper dans l'ombre, n'est-ce pas, pourobtenir le pardon de votre Kermoëlan ?
— Vous vous méprenez, monsieur Lionel 1 ou bien là, et ce serait splendide, mariez-vous en plein midi ! Ah ! la fête merveilleuse et comme le bon Dieu tuerait le veau gras en votre honneur! Est-ce dit?
— Voyez, je pleure, je supplie, songez que je mourrai bientôt, lamente M me Charière dont les mèches d'argent coulent sur les joues avec des larmes.
— Paul ! Maman ! souffrance affreuse, étouffe Marguerite.
— Je croyais vous avoir donné mes raisons, monsieur Grapin.
— Il n'en reste pas une seule debout, mon enfant, non, non, tout est fauché en cette heure suprême.
Mon fils, je jure devant Dieu que vous êtes dans Terreur et que je représente la raison. Je le jure, affirme le prêtre en élargissant son geste jusqu'aux voûtes crevant sur leurs têtes,
parmi le feu du ciel et les tourbillons de branches brisées.
— Nous vous sauverons de vous-mêmes, par la violence s'il le faut, crie avec exaltation la vieille dame. Prêtre du vrai Dieu, dites-leur cela ! C'est mon droit de mère; c'est votre droit de pasteur !
— A quoi bon, Madame? Ma croyance n'est pas la vôtre. La passion vous égare. Voyez comme je suis calme parmi la tempête du ciel et de la terre, répond Paul en redressant son buste élancé que secoue la rage des éléments.
— Malheureux, pensez plus tard à la situation probable de M œe Guignaudot, prévient le prêtre en saisissant aux deux mains le Malade !
— Allez-vous-en tous les deux, gémit Marguerite qui comprend.
— Ah! je t'arracherai d'ici, clame M me Charière dont la fureur ennoblit le visage. Marietoi, femme perdue !
— C'est la foudre, ne restez pas sous les ormeaux, crie à pleine gorge .Orion, apparu en haut de l'allée.
Soudain, en cette saison où les tempêtes sont rares dans le ciel, secs et nets, mille canons roulent et tonnent ensemble. L'air en est remué, les tours des arbres penchent ; leurs épées livrent bataille dans les frondaisons et leur folie les jette les uns sur les autres, bras écorchés.
— Une fois encore, répondez, Paul Lionnel .
Votre orgueil empêchera-t-il votre amie d'être heureuse dans l'éternité? Répondez?
— Entends-moi, ma fille, je te maudis si tu refuses la réparation.
— Q uel affreux assaut est le vôtre, faiblit Paul . Pourtant, plus impitoyable que vous, je pensais que tous, méchants hommes ou justes, un même oubli nous attend ; c'est le repos du mal et du bien.
— Sacrilège et folie ! tremble le prêtre, tandis que les grains d'eau tiraillent férocement dans le vacarme des massifs ébranlés et que des arbres déterrés donnent de la tête les uns contre les autres.
— Ah ! misérable hérétique, vous avez perdu ma pauvre fille, rugit M m ° Charière ! Démon ! Démon !
— Viens-t-en,Paul, ordonne sa maîtresse, qui, en cette minute suprême, ne voit qu'un sauvetage,celui de cecorpsadoré, dispensateur detoute vie. Viens-t-en, reprend-elle dans un effort qui la délivre de l'étreinte de sa mère et du prêtre.
— Pour la dernière fois, voulez-vous le ciel ou l'enfer? clame le chanoine en écartant les bras.
— Marguerite, sois libre de décider, offre Paul, retourne vers ta mère et si tu dis, je veux, j'accepte l'abominable humiliation.
• Eh bien moi, je refuse, fait la jeune femme
^mtne le tonnerre hurle et sous le crépitement la l*eau*
— Alors, c'est l'enfer 1 crie M ac Gharière dans l'épouvante,
— Maman! maman ! 11 n f est pas d'autre ciel [ne la vie et l'enfer pour moi, c'est la mort! Adieu!
— Maudite sois-tu quand tu brûleras, jette la vieille dame fanatisée. Maudite! maudite !
— Ils sont damnés, succombe le prêtre. Seigneur tout-puissant, rendez-moi justice» j'ai voulu les sauver 1
L'ouragan emporte le malade et son amie.
Ils fuient, poussés par la rafale qui les soulève aux reins, et jetterait bas le grand corps miné de Paul, si sa maîtresse, comme une liane de souple acier, ne menait cet arbre battu de la tempête jusqu'à l'abri.
Elle le hausse dans ses bras à travers l'escalier à grosses colonnades.
Dans leur dos, les milices du ciel et les cohortes des anges exterminateurs sous les ordres des Dominations, hurlent, et leurs escadrons lancent des éclairs de rage, foudroient, remplissent les airs de leur furie, sifflent du vent et écument de la boue.
D'un coup de pied, Marguerite ouvre les deux battants de la porte en façade du parc, ils entrent, et avec eux toute la nuit se rue et se tapit dans les coins des chambres pour y passer l'hiver.
Comme elle va fermer l'huis, un craquement formidable canonne l'ombre, puis un monstrueux déchirement sanglote ; un homme court, sans chapeau, et, la gorge serrée, lance :
— Ah I malheur, le grand chêne de l'étang est foudroyé. 11 tombe ! 11 est presque défunt déjà !
Puis, les deux bras dressés fatalement sur Bois-Charmé, Orion termine :
— Ah! l'hiver, c'est la mort du pauvre monde I ! !
Depuis combien de jours, combien de semaines,le chapelet pleurant s'égoutte-t-il sur le sol boueux? La tristesse éparse dans l'air semble retarder au clocher la marche des heures. Alors les quarts d'heure, les demiheures se font très longs car vraiment l'angoisse connaît des siècles dans des minutes.
Appesantis de toute cette stupeur mouillée, Paul et Marguerite demeurent sans paroles, vaincus parle chagrin des éléments.
Après le printemps, après l'été, l'automne étant écoulé, au seuil de l'hiver, dans unspame furieux, la nature se révolte de mourir.
Son grand corps privé de fraîcheur, dévêtu de sa robe fleurie de mille couleurs, se délaie horrible et souillé. Dans le vent rageur qui la mord au sein, elle dresse sur l'humidité fauve des couchants la protestation suprême de ses innombrables mains crochues, arbres dépouillés de la chair profonde de leurs frondaisons, et les forêts-cimetières laissent tomber des ossements.
La vie, qui est dans le grand tout des roches* des champs, des collines, des bois et des eaux, se débat sous la main prenante de l'agonie et, avant de finir, ils unissent leurs voix différentes en un cri déchirant, unanime, désespéré.
Pourquoi les espaces géants finiraient-ils autrement que la bestiole dont les fines pattes envoient au néant une malédiction convulsive?
Enfin, une nuit glacée, la terre meurt.
Une paix limpide tombe des régions stellaires.
Paul regarde ardemment le parc bleuir et les branches sèches des grands arbres se fleurir d'étoiles. Les épées des brindilles piquent des mondes à leurs pointes et d'autres planètes encore, forment des bouquets entre les trochées transparentes des arbrisseaux.
— Sortons, réclame-t-il !
— Quelle folie ! l'en dissuade son amie.
— Je t'assure, et le médecin l'affirme, ces froids nets sont excellents pour ma poitrine.
— Et moi, Paul, j'ai crainte de nous aventurer dans cette large nuit.
— Non! non! Je me sens fort ce soir, et je veux marcher. Voici longtemps que je stagne derrière les vitres et j'ai soif d'espace. Ne pas bouger, vois-tu, me semble une consomption et je rêve des temps prochains où nous nous mouvrons à travers la terre, emportés par des machines si rapides, que toutes les races et tous les pays pourront fusionner et se mêler les uns avec les autres.
— Gomme tu es grand ce soir, déclare Marguerite. Ta haute taille m'effraie un peu après tant de semaines où tu étais courbé tristement sur un siège,
— Oui, oui, sourit-il, j'ai toujours été plein de force pour les départs mais les arrivées me remplissent de chagrin.
Paul et Marguerite, associés des bras, passent la petite porte de Bois-Charmé, glissent le long de la ruelle de l'église, contournent le parvis ; puis ils prennent le sentier des collines dans le désir de se délivrer de Kermoëlan et de rétoufïementde ses toitures. Entre les murailles verticales de la grée (1), l'écho répercute le bruit de leurs pas et l'amplifie jusqu'à donner, au choc de leurs talons, un son prodigieux qui
(1) Grée, en patois galot, colline de schiste ardoisier.
vibre en chantant : Survivants parmi toute la vie ensommeillée, ils grandissent dans le silence, paraissent énormes, et le battement de leurs cœurs tinte comme des cloches dans la tour de leurs poitrines.
Sur une roche haute et câlinement enveloppés de leurs fourrures mêlées, ils s'arrêtent.
D'abord leurs lèvres fondent la froideur de leurs visages, puis les yeux fermés, ils s'étreignent dans cet irrésistible besoin qui pousse l'humanité à se clore devant les spectacles trop grands ou trop terribles.
Frileusement serrés, ils regardent la campagne et les spectres blanchis de Kermoëlan. Au zénith, les étoiles jaillissent des sources de Tinconnu. Il y en a tant et tant, et il en surgit toujours de si nouvelles que Marguerite comprend la signification de la bonne étoile, et d'entre ces mondes elle cherche la sienne, comme Paul, une aurore, avait vu son astre pâlir et s'effacer à tout jamais.
Astres, yeux tendres et expressifs, jouets de l'imagination qui nous apparaissez si menus, sans doute notre âme se pâmerait d'épouvante à vous concevoir immenses dans votre réalité. Astres innombrables, étourdissants, aucun mur ne vous arrête et toujours, toujours, nouvelles étoiles, vous peuplez un vide illimité !...
Ecrasante pensée dont les amants s'angoissent.
Etoiles, êtes-vous la vie d'hier ou la yie de demain?
Etoiles, seriez-vous la mort, et chacun de nous en expirant va-t-il d'un suprême soupir accrocher au firmament son cœur devenu lumière?
Ainsi, la nature fixerait aux espaces infinis de prodigieux diadèmes où chaque pierre précieuse serait un esprit.
Paul voit une consolation exquise à ce balancement d'âmes lumineuses.
N'est-elle pas jolie cette conception universelle par laquelle l'humanité s'est toujours tournée vers le ciel pour y tracer des jardins de paradis, réservant l'infini à l'espoir, comme les gouffres de la terre à l'enfer et à la désespérance? Toujours s'élever, jaillir, surgir, planer d'un vol éperdu dans cette mer illimitée, sillonnée de nacelles étincelantes, et savoir que l'harmonie préside à cette effrayante navigation de mondes qui roulent, disparaissent sans se rencontrer jamais; supplice des âmes lumières qui se voudraient baiser au passage.
Hélas ! hélas ! image réfléchie du firmament, il semblerait que les hommes aussi se meuvent, agissent, projettent leurs rayonnements sans pouvoir se joindre jamais, condamnés à un isolement fatal, enfermés dans leur pensée avec du
de tout autour, séparation abominable que les
pires violences et les efforts les plus sublimes ne sauraient vaincre.
Le vide, le vide ! comme il est bien la loi du monde !
Et devant l'inaccessible mystère où son front se heurte ; épuisé de vouloir la vérité et de ne découvrir que des mirages, Paul cache sa tête dans le sein de Marguerite et pleure des larmes de sang, car il vient de penser que, son étoile éteinte, sa planète retournerait à l'ombre. Et il baise désespérément aux lèvres son amante.
Une aube sale filtre au travers des nuages jaunes, jour fatigué, sorti mal éveillé d'une nuit brumeuse.
Dans son insomnie, Paul a perçu les abois du vent, le hurlement des vieilles cheminées et les cris torturants des girouettes.
Vers le matin, un affaissement se produit dans le ciel, et une voûte, lourde,encapuchonne les toits déchirés par la lutte nocturne.
Une lueur soufrée attriste le pavé et les murailles.
Le parc souillé pleure à grosses larmes de feuilles.
Bois-Charmé prépare son cimetière et des existences myriadaires, maintenant inertes, jonchent la grande tombe horizontale des terres.
Dans le cours de cette matinée, Paul ne peut soutenir le chagrin de ce spectacle, et d'un pas incertain, sa grande taille courbée et ses bras tombés comme des branches brisées, il va se blottir contre la fenêtre de la salle-à-manger, attiré, quand même, vers le peu de lumière et la vue de la ville.
Leur petite table est dressée entre les chambranles, et, rideaux levés, pour qu'il regarde mieux, Marguerite presse son appétit qui défaille.
Les mains décolorées de Paul effeuillent les pâles fleurs de l'hiver ; il ne peut manger et il distrait sa douleur avec le bouquet anémique piqué dans le surtout afin d'égayer leur déjeuner.
Des corolles menues jonchent bientôt son assiette et ce repas de fleurs agonisantes angoisse la jeune femme.
En vain, la maternité qui sommeille au cœur des amantes couve de sa protection'le malade ; en vain, elle l'exhorte à puiser des forces dans les mets pour que transmués ils agissent en vigueur et en beauté; Paul découragé respire les parfums défaillants.
Leur repas se termine à l'instant, où un
jeûne enfant sort d'une porte, balance ses bras courts et prend une extraordinaire importance dans ce cadre de pavés durs, de murs fermés et de toits désespérés.
Ensuite, de longues heures coulent, lugubrement sonnées, sans qu'une autre forme mouvante remue sur la chaussée. Fatalement, le malade regarde la rue, lorsqu'un bruit l'avertit d'un passage, et Marguerite souhaite des visages nouveaux, afin qu'ils occupent au moins l'imagination de son ami.
II ne cause pas ; il se souvient à peine ; il n'espère plus.
Un secret désir le tient chaque jour davantage dans cette pièce de la maison, la seule qui donne sur la ville haïe ; mais Bois-Gharmé l'effraie, maintenant, livide et osseux.
Orion s'est retiré dans sa maisonnette et gémit, avec le vent, de voir toute son œuvre de grâce et d'allégresse, ruinée.
Faut-il donc reconstruire à chaque printemps ce que les mois noirs détruisent. Quel fol effort il faut dépenser pour acquérir de fugitives joies.
Jardiniers du bonheur, combien tous nous peinons affreusement,et les tempêtes hivernales crient assez l'universelle désespérance. Elles ne sont si grosses que des soupirs et des malédictions.
Somme de douleurs, total de mort bien plus immenses que la brève jouissance.
Instinct formidable qui nouspousse à la défense de notre misère. Depuis l'aurore des temps, du sang gicla, à noyer les monts et remplir les mers, pour la conservation du sanglot des peuples.
D'abord un carrefour où débouchent trois venelles traversières continue par un évasement entre des demeures closes. Le ciel forme un décor mobile à cette vision immuable de Kermoëlan, celle que Paul lit comme la page d'un livre énigmatique, plein de significations prophétiques.
De sa chaise, en tournant la tête, il rencontre un pan de la mairie, bâtiment chaulé, à pierres de taille apparentes. Un campanile, en forme de parapluie, abrite une cloche et l'horloge.
Des barreaux protègent les ouvertures, et des araignées ont tissé sur les ferrures et la grande porte qu'on n'ouvre plus. Le maire et ses conseillers passent un seuil, dissimulé sur les derrières de l'immeuble, et cela est accepté des habitants comme une marque de commodité.
On n'entrebâille jamais la façade dans la crainte du bruit et de l'air : c'estencore unehahituderespectée. Aussi loin que Paul remonte dans son enfance, il ne se souvient pas d'un changement à la disposition de ce passage.
A l'angle de la mairie, une lanterne à huile
est placée trop haut sur sa potence, et la mèche n'éclaire jamais le sol, mais seulement l'étage supérieur. Une veuve, dans la maison voisine, profite aussi de cette flamme pour économiser sa bougie. Aussitôt après, un cigare rouge, couronné de lauriers verts, marque un bureau de tabac en face d'un sabot de hêtre, fixé par le pied au bout d'une tige droite. M. Norbert, le juge paix, est placé entre ce sabotier et un grand rasoir de bois, enseigne du coutelier. Un cône de sucre, en sapin blanc, indique l'épicerie centrale.
Balsamie Monacre habite l'étage en encorbellement et de sa canne tendue, elle pourrait toucher le plat à barbe du perruquier. Quelques maisons bourgeoises, hermétiquement fermées, terminent la rue, et les barreaux des persiennes marquent un treillis opiniâtre et désespérant.
Un dimanche qu'il observe, Paul voit un militaire ; ce simple soldat aux jambes arquées, le ceinturon bouclé sur un ventre plat et la figure naïve, avance avec mille précautions. Cherchet-il quelque parent ? un ami, peut-être ? Il vague dans ce désert de maisons muettes et, craintif, il abandonne Pombre projetée des auvents pour garder le milieu de la rue.
Plusieurs fois, il reparaît au carrefour, toujours plus inquiet et gêné de concevoir que lui seul bouge, parmi ces masses stagnantes.
Le soir de cette après-midi dominicale, le décor du couchant s'enlumine de stratus mauves barbouillés par de larges pinceaux.
Cinq heures tintent, et Paul réclame son dîner.
Ravie, la jeune femme agenouillée devant lui, porte à sa bouche les morceaux les meilleurs. De long intervalles espacent les dernières bouchées, et le mur liquide change avec la naissance de la nuit. Des balafres violettes montent dans le ciel d'or et leurs projections froides inondent le firmament.
En vérité, si Kermoëlan se modifiait à l'image des cieux, cela serait d'un prodigieux intérêt.
Avec l'hiver, les "passants deviennent assez rares pour décourager le besoin de mouvement qui survit encore dans Paul ; il se réfugie dans les nuances infinies de l'atmosphère. Il se promène parmi les nuées et leur prête toutes les formes de ses songes. Il édifie et invente des hommes nouveaux, tant son besoin de créer domine encore sa déchéance physique ; il ne voit plus que sa maîtresse et les mondes de sa pensée.
Chaque aube retrouve le malade, plus insensible à sa souffrance, et tout entier aspiré par l'horizon qu'il anime.
Marguerite, avec des cris de désespoir, sent qu'il lui échappe et qu'il s'évapore dans des rêves meilleurs.
Lui, jouit délicieusement de n'être plus qtp l'esprit qui conçoit sans peine. Brisé par ses actions passées, tout son beau sang rouge ayant été brûlé, il repose dans son àme^exsangue.
Les jours raccourcissent et noircissent. La nuit prend possession de l'espace. Un plafopd d'impénétrable suie tient la ville dans son deuil.
On ne remue plus aux demeures, et les ouvriers, arrêtés dans leurs besognes, croisent les bras.
Du feu est allumé et les corps sont tournés vers le foyer.
Une angoisse tord soudain le malade, car il vient de penser au malheur de Kermoëlan.
Depuis l'origine des hommes, des êtres embrasés de foi luttent vainement; ils luttent, ces éternels vaincus, sans pouvoir assurer le bonheur ; ils luttent et ils meurent sans certitude de justice,avec l'accablante conscience, qu'après le chagrin de cette vie, c'est le néant, la chair dissoute dans la terre meuble.
Et si le génie humain ne peut établir la vérité dans la vie, la mort ne venge pas les opprimés des oppresseurs et insulte à toute équité. C'est le repos solennel et définitif des grands bandits, capitaines sanglants, sorciers menteurs ; et c'est l'étouffement des révoltes généreuses alors qu'elles allaient peut-être produire des résultats prodigieux.
— Oh ! Marguerite, pleure-t-il, en montrant la cendre qui nivelle le ciel hivernal !
Oh ! mon aimée, quelle dérision, ma belle bataille de vie 1
Il doute et succombe, mais elle l'étréinl farouchement dans ses deux bras, ses deux ailes, et il se plaint d'être serré ainsi, et il remercie, il délire, avec des hoquets de reconnaissance et de désespoir.
Ils s'apaisent enfin et demeurent liés, front à front, tandis que des larmes lentes tracent des sillons sur leurs pensées décevantes.
La cendre plane, introuée, sur là nuit où les habitants dorment.
Paul et Marguerite veillent dans la douleur.
— Il pleut toujours?
— Oui!...
— Le ciel est noir toujours?
— Oui!.-
— Mon Dieu ! Mon Dieu !
— Veux-tu que j'allume la lampe? •
— Oh ! c'est du soleil que je demande, Marguerite. Approche-toi et que tes yeux me versent
e la lumière.
LA CITE DE MORT 29l
— Courage ! l'hiver passera et nous retrouverons le printemps de Tan dernier 1
— Oh ! comme il est long cet hiver et comme je suis las! Ne te semble-t-il pas, qu'aujourd'hui, les gouttes de pluie sont des larmes? On pleure à ma fenêtre, te dis-je ; on pleure dehors! on pleure partout ! Ah ! le ciel est triste !... Marguerite I Marguerite !
— Et que veux-tu mon bien-aimé ?
— Pose sur moi ta bouche car je n'ai plus la force d'aller jusqu'à toi... Ah ! comme ce baiser chaud fait du bien à mon visage glacé. Ecoute ! Ecoute ! et ne dis rien.
Qu'est-ce que murmure le vent aux vieilles maisons? Regarde, mais regarde donc... les dernières feuilles, les feuilles qu'on appelle mortes, le vent les jette sur ma croisée. Elles veulent entrer, ouvre la fenêtre. J'en veux voir par terre, jaunies et malades comme moi.
...Après un silence profond, quelques gouttes d'eau martèlent les vitres ; il reprend :
— Nous nous sommes bien aimés, n'est-ce pas ? Pourquoi cela? Le devais-je? Non, je n'en avais pas le droit car je vais te laisser seule, toute seule. Oh ! vois donc cette feuille si blanche et qui tourbillonne... elle a perdu les autres, et la voici cherchant les autres mortes... Cela est affreux de mourir seul !... Quand je serai dans le cimetière...
— Tais-toi, Paul, tu mens !
— ...Tu sèmeras sur moi des fleurs brillantes et de dessous la terre je les veillerai et j'enverrai vers elles le meilleur de moi... Rappelle-toi, je n'aime pas les pierres lourdes qui écrasent ; les pierres sont froides. J'aime les choses qui vivent, les herbes, les plantes,
— Galme-toi ! je t'en prie, mon cher aimé.
— Non, je ne délire pas. Prends-moi dans tes bras.,. Entends-tu comme Ton pleure dehors. Quel chagrin dans la nature. Quelledouleur dans mon coeur 1 Maïs il pleut sur moi, je suis mouillé... Oh ! Marguerite, ma chère âme, pourquoi t'affliger... l'hiver est venu... mais le printemps ressuscitera d'entre la mort. Nous nous aimerons encore, encore, dans d'autres formes I... Embrasse- moi, je t'en prie, plus fort, je me sens à peine et répète à mon oreille les mots d'autrefois, quand tu criais de plaisir sous mon étreinte.
Pleut-il encore?
Oui.
Le ciel est sombre?
Oui.
Ah ! Dieu ! cela ne peut être, Marguerite.
Il faut que je revoie le soleil... Combien de jours noirs depuis ma maladie ? Je n'ose compter.
Combien encore ? Par pitié, mon aimée, retiensmoi, j'allais tomber je ne sais où... dans un gouffre. Mon lit me semble trop haut sur le plancher si bas... Mais les rideaux s'illuminent, ô joie... C'est lui! Je l'appelle et il accourt. Ouvre largement la croisée et qu'il entre I
Comme la jeune femme s'empresse à réaliser ce désir, le soleil surgit entre deux nuages éclatés, et un triangle d'or embrase la chambre du moribond.
— La vie ! la vie ! Oh ! mais, regarde ! Il y a du sang sur mes mains, elles sont rouges. Ah ! Viens-t-en donc, soleil ! je t'attendais ; et Paul, dans un geste exaspéré, offre sa poitrine à la lumière.
Après quelques instants, il reprend sourdement:
— Quelle heure est-il, Marguerite ?
Avant que la jeune femme puisse répondre, la grosse horloge de Kermoëlan frappe trois coups.
— Oh ! se lamente Paul, je déteste ces sonne^ ries barbares que le silence des petites villes rend cruelles. Elles coupent notre existence en morceaux et cela est affreux de vivre par tranches, sans cesse rappelé au moment présent, qui vous pousse en avant; ou bien l'on reste plein d'angoisse devant la minute écoulée, qui
29i LA CITÉ DE MORT
vibre douloureusement. Non, il ne faut pas trop savoir l'heure qu'on respire... Ah ! j'étouffe I De l'air !... Ce n'est rien !
Quelle allégresse soudaine me guérit? Metstoi en face de moi : croisons nos mains ensemble et regarde-moi!... Pourquoi ces sanglots, ma chère âme? Oui, je t'ai aimée, je t'ai adorée. Oui je t'ai donné ma substance et ma pensée. Je suis usé ; je n'ai plus rien ! rien ! ne pleure pas, car mon achèvement est fatal, et la mort le dénouement naturel de la naissance.
Oh I il m'en souvient, je t'avais trouvée ignorante du bonheur et ta pauvre âme s'égouttait stérilement dans le vide de l'air... Alors je suis venu vers toi et je t'ai appris l'ivresse des baisers, la gloire des étreintes et toute cette existence de passion, les rires de la terre, des eaux et du ciel, le monde rajeuni par l'amour et chaque printemps, aussi frais, avec ses nouveau-nés. J'ai peuplé le monde creux où tes mains avant moi ne ramaient que du vent. Est-ce vrai, ma chère âme ? Or, tandis que je te révélais mon admiration, la mort se créait en moi. Ils mourront les grands arbres ; ils s'émietteront les rochers ; les monuments s'effaceront du sol ; les montagnes se délaieront à la mer, les ossements des hommes rejoindront les poussières des bêtes et ce ne sera plus qu'un monde de choses consumées,arrêtées dans leur course, sans couleurs, sans réveils et qu'unenuit perpétuelle enseveliraéternellement.
...Oui, j'ai bien aimé la vie. Cela résume tout, vivre 1 Mais quelle pitié de considérer que, chaque jour davantage, les hommes oublient l'existence pour la stupeur, et qu'ils se forgent des morts factices, pour échapper aux divins mouvements qui nous emportent. 'peuple de dormeurs ! Villes éteintes ! Couvents clos !
Oui, je t'ai aimée, Marguerite, au grand clair du jour, dans la pure splendeur des cieux, dessus l'herbe grisante, dans la bonne senteur de la terre... un printemps !
— ...Oh! mon cher amant, ressuscite pour me conserver la v^e, fait la jeune femme dans un suprême appel. Si tu meurs, nous mourrons deux ensemble... car la mort lente, affreuse, m'attend là-dedans I termine-t-elle en montrant la petite ville.
— Hélas! Marguerite, ce qui est consumé doit se dissoudre. Oh! mais cela est affreux 1 Regarde dans le ciel cette nuée sombre qui s'approche et qui occupe l'horizon tout entier.
Ah! l'horreur, si on ne l'arrête, elle va me voler le soleil. Arrête ! arrête ! j'ai froid, Marguerite. Mais avant qu'il s'en aille pour toujours, je veux sourire encore au soleil... Oh! vivre! vivre ! soupire le jeune homme.
...Un silence. — La nuit tombe.
— Pourquoi souris-tu encore, mon cher amant? L'ombre est venue! Paul, par pitié, réponds-moi ! Grâce, un mot... Rien ! Hélas ! tu
es mort et tu souris encore... Je t'adore, mon amant, mon maître, ma chair... et je meurs avec toi !... Tiens, vois, je me couche à tes côtés! Je te réchauffe de toute ma jeunesse ardente. Paul, pitié, grâce... ton rire tue... vois, je meurs.,.
Quatre heures mélancoliques tintèrent et les gouttes de pluie pleuraient aux carreaux.
Quand la jeune femme reprend conscience, les ailes courbes des ténèbres s'éploient sur le silence, et les longs filaments de la pluie s'échevèlent comme des pleureuses.
Les habitants de la ville sont étendus par le sommeil horizontal, si proche de l'attitude des cadavres.
Paul sourit-il toujours dans l'épouvante obscure? Une force d'amour presque sensuelle pousse, une fois encore, Marguerite vers l'amant, et ses doigts suivent les contours des draps moulés sur son corps. Elle jette un cri, car elle vient de frôler le visage. Quelle est donc cette horreur froide qui s'en dégage? Elle veut savoir. Elle veut voir.
Vite un flambeau pour éclairer sa conscience.
Maintenant elle verse sa douleur sur la couche et crie :
— Ah! misérable et fausse lumière, tu me trompes. Non ! cô n'est plus mon Paul adorable. Mort abominable, qu'as-tu fait de mon amant?
11 était là I je l'avais laissé reposer dans la douceur d'un sourire et voilà qu'on m'a enlevé jusqu'à son image pour la remplacer par ce ricanement.
Quel démon est entré en toi, Paul ? Quel autre a pris ta place ?
Délirante, Marguerite en appelle à l'ombre :
— Viens-t-en donc te réjouir de ton meurtre, nuit haïssable. Grand Dieu ! Il n'y aura donc personne du ciel ou de la terre pour ressusciter la chair de ma chair !
Tu te venges, Kermoëlan ! Tue-moi donc aussi. Hélas ! Hélas 1 J'ai connu mon amant debout, et il me disait : Tous les vivants sont dressés ! Tous les morts sont étendus ! Ah ! misère, il est couché et nulle voix ne parlera plus en lui. ! ma rage, si ta puissance galvanisait les morts, leur armée innombrable redressée, et leurs ossements étant leurs armes, me vengerait du mensonge de la vie.
Terre de cadavres ! Air vide ! Monde effroyable où l'on ne distingue pas les râlements d'amour des râles d'agonie, sur vous ma malé-
diction I A quoi bon vivre pour se résoudre en fumier? J'ai déchiré mon cœur, je me suis séparée des miens ; j'espérais une compensation éternelle et voici que j'aurai souffert des agonies pour consommer ma vie dans un éclair. Vous êtes donc fous, tous les hommes ? Oui, fous 1 fous I de courir vers ce but; l'inéluctable charnier. Ah ! Jean Durand de l'ossuaire, retire-toi de la maison, j'y veux déposer les os de mon amant et les miens !
Sous l'apostrophe de Marguerite, la cité
écrasée gît dans le cloaque ; les toits que l'ombre recourbe jusqu'à la chaussée ; les rues creusées comme des fosses ; les places où viennent parfois remuer les passants, croupissent dans l'eau, et la veuve ajoute :
— Etais-tu donc la sagesse éternelle, Kermoëlan, et vaut-il mieux se recueillir dans l'attente de la mort, plutôt que d'essayer, avec mille sanglots, une vie qui ment?
Oui, demeurer une larve dans une coque et se couvrir doucement de poussière ! Ma mer»] mes amis, seriez-vous dans la vérité? Ne pas souffrir, ne pas jouir ! Etre une de ces demeures inexpugnables, passives sous le soleil ou la tempête.
^-Malheureuse ! Si Paul m'entendait? S'il souffrait^core ? Le prêtre voudrait qu'il brûlât! mon anant, viens-t-en reprendre au grand voleur ce coqps par lequel je vivais. Relève-toi !
Vois! je t'aide, je soutiens ta tête, j'enlace ta poitrine, je t'aime.
Horreur ! tu croules sous mon étreinte et te voilà étendu comme une pierre. mon maître, il n'y a donc plus rien après la vie ?
....L'horloge de Kermoëlan assène lentement huit coups dans le chagrin noir.
Jointe de tout son corps à son Paul glacé, l'effroyable Marguerite rêve qu'elle est morte !
Nuit ! Nuit ! plus forte que la lumière.
Presque au pas de course, les croque-morts emmèhent et enterrent ce mort, rebelle aux cérémonies de l'Eglise. Et derrière leurs vitres, les habitants considèrent avec stupeur ce malheureux qu'attendent le feu et les tortures infinies.
Déjà, un juge courroucé interroge ce révolté, et le chasse aux enfers parce qu'il aima la vérité et la bonté.
Au passage de la bière, les dévots ne se signent pas et une joie secrète leur vient de penser que, peut-être, le bon Dieu frappa cet homme prématurément et l'arracha à ses coupables amours.
Oui, certes ! il y a une justice dans le ciel.
Vite 1 Très vite I on descend le jeune hou* m e dans le trou d'ocre jaune, et les mottes précipitées, lapident la châsse qui sonne aux cou j>s .
Dressée en sa douleur farouche, foHe devan t ce désastre irréparable, Marguerite aperçoit à ses côtés Orion, le jardinier, flétri et comme ayant perdu toute sève. Sur l'autre bord de l'abîme, une servante de Bois-Gharmé, et, encore plus loin, Anacréon Morpain, le pharmacien, avec des yeux verts et jaunes comme les boules de sa boutique, et le boulanger Rozno^ sa face de pâte blanche fondue de compassion.
Pourquoi ces deux hommes, que rien n'obli— geait à cette cérémonie funèbre, sont-ils là?
— Allons, Madame, rentrons, offre le pauvre Orion que des larmes orageuses criblent. Rentrons, s'obstine-t-il !
Au seuil du cimetière, une vieille dame embrasse Marguerite et lui souffle à l'oreille :
— Maintenant que tout est consommé, viens !
J'ai tout oublié !
— Vous êtes bonne, ma mère, mais c'est impossible. Je rentre, chez nous, et demain peutêtre, je partirai ; j'irai je ne sais où, loin d'ici !
....Et cependant, Paul! Je ne puis l'abandonner seul, au milieu de cette terre hostile et de ces gens odieux qui nous entourent ? Alors je vivrai à Bois-Charmé. Je veillerai mieux sur lui.
— Mais, pauvre enfant, ne sais-tu pas que les
autres héritiers de Paul Lionel, Balsamie et ses f rèrës, tes oncles, s'apprêtent à réclamer judiciairement sur le legs de ton cousin ? Tu éviteras ce scandale. Il ne faut point disputer les dépouilles d'un mort.
— Ah! Thorreur, gémit la jeune femme. U* le veulent déjà dépecer. S'il en est ainsi, j'abandonne mes droits.
— C'est bien ! C'est beau ! Ton honnête homme de père eût ainsi parlé. Et maintenant, chère enfant malheureuse, tu feras l'aumône à ta vieille mère de vivre avec elle. J'ai peur d'être seule, chaque jour davantage.
— Habiter notre maison et cette exécrable ru6 Nationale ! Que me demandez-vous,maman?
— Je te demande quelques mois de pitié, ma fille. J'ai soixante-dix ans, comprends-tu? Tu seras bientôt libre à jamais.
— Je réfléchis qu'il n'est plus pour moi de liberté utile, ma mère, aussi je vais vous suivre. Vivez encore de longues années ! Aujourd'hui, moi, je suis morte !
...Et le soir de ce jour, Marguerite, renfermée dans son immuable chambre, regarde autour d'elle les meubles qui l'accueillent froidement, de leur même physionomie fatale, et l'effroyable certitude qu'elle n'aura pas la force de sortir de ce cadre d'objets pour vivre plus tard, dans des murailles neuves et sous un ciel différent, s'impose à son esprit agonisant.
Un peu en retrait de Vallée centrale du cimetière, contre un mur que les herbes libres ont rendu champêtre, les quatre Lionel, sans qu'un signe marque leur trépas, allongent leurs grands corps. Trois dalles couvrent les ancêtres ; un drap de fleurs borde la couche de Paul.
Sous cette couverture parfumée, sa chair achève de fondre, se transmue en glèbe, s'évanouit.
— Paul! mon petit Paul! gémit la jeune femme d'une voix douce et plaintive, une plainte plutôt qu'un appel et son voile de veuve pleut sur la fosse comme une nuée noire.
Elle répète son cri, un cri d'oiseau blessé à mort:
— Paul ! mon petit Paul !
Saurait-on trouver d'autres phrases ? Un seul mot demeure : son nom !
Chaque jour elle vient sur la tombe de l'ami et elle mouille de pleurs chaque minute du passé.
Elle évoque les baisers défunts, lumineusement adorables, et surtout ces heures qui sui-
vaient les étreintes, où l'allégresse les soulevait d'un élan immense et vainqueur. Chaque baiser paraît une victoire. C'est triompher que d'aimer.
— Paul ! mon petit Paul ! répète-t-elle avec une voix de cœur, si menue, qu'on la dirait arrachée, fibre par fibre.
Or, des mois ont passé. M me Charière s'est éteinte sans bruit, a été enterrée sans éclat dans l'enclos familial, proche le notaire. La maison de granit, dont les murs blanchissent sous les lichens argentés, a déjà perdu le souvenir de la vieille femme.
Au-dessus de la porte cintrée, les touffes d'herbes forment plumet, et cela seul continue de remuer sur la grave façade.
Dans les chambres respectées, les anciennes petite choses sont couvertes lentement d'une fine poussière qui les égalise, fait l'oubli.
Un instant réveillée de sa grande douleur, Marguerite est étonnée de ne rien sentir de plus vif, de plus nouveau.
Elle accuse son égoïsme ou sa rancune, car enfin, elle perd sa mère, celle dont elle est issue.
Elle essaie de raisonner son chagrin. Non, la pauvre dame ne pouvait agir autrement qu'elle l'avait décidé, mais sa fille constate avec stupeur, que depuis longtemps, elle avait perdu
dans son cœur cette mère récemment défunte.
Encore un^ peu de temps et il ne lui restera plus que la vision d'une vieille personne dont l'ombre courait le long des mursj inutile et radoteuse.
Quelle femme est-elle donc, Marguerite, pour penser ainsi?
Sortie de ses entrailles comment pouvait-elle être séparée totalement de celle que, toute petite, elle appelait du doux nom de maman.
La voix du sang, quel mensonge !
Et ses oncles et sa tante Balsamie, des parents dont rien ne subsistait devant le froid examen de son cœur.
Non, ces gens-là n'étaient pas de son essence. Son frère, sa famille, son tout, elle l'avait trouvé résumé en Paul.
Il avait été l'initiateur merveilleux de son esprit et de sa chair. Il l'avait créée telle qu'elle était.
Son soleil avait épanoui sa fleur. Un soir, son astre avait disparu derrière un nuage qui prenait sa source dans la terre et montait toujours plus haut dans le ciel, et cette muraille d'ombre les séparait.
Lui, il est glorieux sur l'autre rive baignée de lumière et elle demeure hagarde dans son Kermoëlan.
Elle lui avait bien crié :
— Si tu meurs, nous mourrons deux ensemble ! Or, sa prédiction s'accomplit.
... Qu'est-ce, un bruit de baiser derrière elle, rêve-t-elle? Non!
Sur le seuil de l'ancien ossuaire, Jean Durand, heureux, baise aux joues sa jeune femme enceinte. Deux enfants amusent leurs mains avec des joujoux blancs, informes, des tibias.
Alors, Marguerite retournée vers la couche fleurie de son amant, crie de douleur, et son voile de veuve, comme une nuée noire, pleut à torrent sur la fosse.
— Paul ! mon petit Paul ! et sa plainte prend une signification de fatalité et d'éternel malheur!
A trois heures de l'après-midi, Marguerite allume sa lampe.
Une brume épaisse, qui semble de la poussière dissoute, jaunit les maisons.
La jeune femme lève les yeux vers cette voûte qui baisse et elle respire péniblement.
Le brouillard coule dans les rues et de grands fuseaux de vapeur tournent aux carrefours.
Les demoiselles du receveur, prêtes à sortir sur la place du commerce, découragées, retirent leurs chapeaux et croisent les bras derrière les carreaux. L'aînée approche des cinquante ans, la jeune dépasse quarante-quatre. On les appelle toujours les jeunes filles du receveur, et cela durera longtemps encore, par habitude.
... Pourtant Marguerite feuillette des pages coutumières. Elle continue de parcourir ce qu'elle a lu, mais elle n'achète plus de livres ; aussi point de surprise dans ces volumes trop connus. Est-ce cela ou toute autre cause, mais ils lui indiffèrent souvent.
Quelquefois, des regains d'intérêt l'enthousiasment; des chapitres admirables l'emportent par delà la brume; des grandes flammes la chauffent au cdeur ; et elle pleure.
L'hostilité de ses parents et de ses amis l'ont obligée à espacer ses visites au cimetière. Ils la guettaient et ces mots prononcés : « Elle va voir son amant » , la glaçaient de terreur.
Sa chair est froide et son esprit plus tiède. Elle conçoit mieux le crime social dont elle était complice.
Il était son amant. Quelle tristesse 1 Quel néant!
Le bonheur et le soleil, les beaux mirages !
Il n'y a qu'une vérité, ce brouillard dont les fuseaux de vapeur enfument Kermoëlan.
Oui, Marguerite éprouve une âpre jouissance à se prostrer, les coudes aux appuis de sa fenêtre et à regarder, dans la cendre qui tombe, Tépicerie Bouillasse avec sa marchande effondrée au comptoir, puis un peu à droite, les panonceaux du notaire, les boules du pharmacien, deux lunes brouillées par le halo et, derrière une rampe de pétrole, en retrait des thuyas encaissés, le café républicain avec son Baptiste si vieux, si cassé, qu'il ploie sous la serviette et grimace à la mort.
Dans la salle aux odalisques, ils s'amusent peut-être, les messieurs de la société, tandis que leurs dames attendent ou dorment.
La nuit avance et la brume épaissit.
Son étoffe ouate la chaussée et quand, d'aventure, un passant courageux traverse la rue, ses souliers battent le pavé comme des baguettes une caisse crevée.
Les maisons, dans la buée, s'empâtent, et leur masse gît- dans une mer de tristesse qui les noie du sommet à la base.
— Est-ce quelqu'un? On dirait qu'on parle, écoute, Marguerite.
Qui donc causerait dans son logis vide de sa mère, vide de Marie-Julienne, vide de vie?
Le castel du parc... là-bas ! Il crève sous la pluie, inhabité et troué au front.
La brume ici, la brume partout; ses mille
mains visqueuses poissent aux murailles, coulent aux visages.
La lampe grésille. L'huile n'atteindrait-elle plus la mèche charbonneuse? Le livre reste ouvert sous les yeux dépolis de Marguerite ; elle regarde, elle ne voit plus.
Pense-t-elle ? songe-t-elle ?
Le brouillard est entré dans ses oreilles, dans son crâne; il fuse jusqu'à son cœur et remplit sa poitrine de serpents froids.
Combien de temps demeure-t-elle ainsi?
Après la nuit, existe-t-il encore de la lumière?
Quand on voit sombrer le soleil dans le tombeau des terres, sait-on s'il ressuscitera jamais ?
Un coup de vent froid frappe la veuve aux cils.
Du vent, c'est de la vie qui court !
Elle regarde dans le ciel ; les nuées crèvent. La brume s'éclaircit, dévorée par un feu supérieur. Deux enfants sortent des maisons en criant. Marguerite les voit et sourit. Elle se retourne vers sa chambre embrumée et de la fureur luit sous ses paupières.
Dehors, on croirait un renouveau, ce pendant que sa maison l'enchâsse, elle, comme des os morts parmi des souvenirs défunts.
Cette demeure, comme elle la hait.
— Qui, c'est toi ! toi ! qui me tues ! maison funèbre! ' "~^
Elle se rappelle : elle sortait du couvent pleine de santé et de désirs, et aussitôt ces murs l'avaient tenaillée, serrée à la gorge, contrainte dans ses expansions.
— Murailles abominables, prisons où nos gorges râlent ! Demeures dont nous posons les fondations sur nos épaules pour qu'elles nous écrasent, tandis que nous* pourrions courir la bonne aventure.
Et vous! vous! objets familiers, souvenirs d'ancêtres, statuettes ridicules, bibelots dont Tâme est empoussiérée; apport monstrueux de laideurs, héritage d'obligations, combien je vous abhorre.
Meubles bêtes, lit sans joie, je vous broie, je me venge I
Et Marguerite^ sortant de la fenêtre lumineuse, se rue vers cette ombre mobilière, tenace dans les coins.
Des mains, des pieds, elle brise, elle rompt, elle renverse, elle émiette, et de tous ces éclats, elle pense voir jaillir du nouveau, ou du moins, guérir sa souffrance. La haine assouvie réjouit délicieusement.
D'un tour de bras, elle rafle les petits bonshommes-hiver de sa mère et ils tombent, pulvérisés, en criant.
Elle étoile d'odieux tableaux de piété, résignation bêtement imagée.
Alors la chambre s'élargit de cette destruc-
tion qu'elle pousse à coups de talons sur l'escalier. Elle arrache les rideaux : du jour tombe maintenant sur le plancher et rejaillit jusqu'au plafond,
A mort ! A mort ! tout ce passé pour qu'il en naisse de la joie.
Et démente, hagarde, elle jette à l'étage inférieur tous ces objets brumeux dont son esprit demeurait éternellement noirci. Puis, dans la vieille maison massacrée, elle arrache ses vêtements de deuil, reste un instant lumineuse en sa chemise et ses bras et sagorge désirables, et revêt une robe claire, qu'elle portait, l'aprèsmidi où ils étaient montés sur la colline dans la fleur mauve du ciel.
Alors une joie prodigieuse l'inonde ; elle court en chantant à travers la maison sonore, et elle s'offre en imagination, ardemment, aux baisers dont elle garde le souvenir.
Dix fois, cent fois, elle répète :
— Paul 1 Paul !
La nuit tombe sur ce délire. Marguerite pense que l'espace est peuplé d'étoiles. Elle lève son visage vers les astres attendus.
11 n'en n'est plus aucun ; le brouillard répare son linceul percé et bientôt son grand suaire ensevelit Kermoëlan et le monde et la veuve.
Le lendemain, au matin, il pleut de la cendre partout. Les fuseaux de vapeur tournent aux
carrefours et les gens passent dans le marécage, les yeux mi-clos.
Toujours le ciel descend à laisser croire que les girouettes percent à travers la brume, et qu'au delà de cette ouate étouffante et condensée, il n'est plus rien que du vide.
Alors les habitants de Kermoëlan se ramassent sous le brouillard, forment des boules tristes qui ambulent sans bruit, ferment au verrou leurs portes, se tiennent tapis dans des embrasures, écoutent le glapissement du vent.
Elle est seule, Marguerite, toute seule, absolument seule dans sa demeure où la brume filtre peu à peu, et, entre ses yeux et les objets, un nuage s'interpose, une éponge efface les images que la vie avait tracées en son cerveau.
Bientôt il ne restera plus qu'un tableau noir.
M me Guignaudot tient sa croisée fermée.
Autrefois elle regardait librement l'épicerie Bouillasse, la pharmacie Morpain, les panonceaux du notaire et les thuyas du café républicain. Maintenant elle considère les devantures, le ruisseau du milieu de la chaussée et la perspective jaune de la rue Nationale à travers ses
carreaux. Ses voisines en usent de la sorte. Elle demeure enclose, dans le très peu d'air renfermé qui suffit à l'entretien de sa poitrine.
L'eau lente des mois coule entre les crânes des pavés et les jambes des piétons.
Le chagrin de Marguerite l'endurcit dans sa solitude ; sa peau, ses muscles, son âme se parcheminent et la poussière descend sur son visage et dans les pores de son esprit,
Rigidement elle boit, elle mange, elle stationne, elle dort.
Le temps et l'espace n'ont plus d'empire sur sa pensée; les événements ou les figures réapparus dans le champ de sa vision, ne laissent plus de trace sur sa rétine. La force de la vie est abattue en elle et elle ne réagit plus contre les contacts ou les mots prononcés.
Ses yeux, fatigués par lès larmes, réclament des lorgnons; elle achète des lunettes, mais elle ne lit plus.
Ses repas terminés, elle pousse son fauteuil dans l'angle de la chambre et, les mains jointes sur sa gorge, elle attend que le jour devienne la nuit.
L'ombre lui paraît douce, elle la recherche.
Elle ne sort qu'au crépuscule. Au clair du midi, elle souffre des regards cruels des voisins qui épient, en cette réprouvée, les modifications apportées par son définitif veuvage.
Elle chasse sa domestique parce que cette fille
la regarde avec pitié. Elle ne veut ni compassion, ni curiosité mauvaise, mais l'oubli.
Une année s'égrène encore, couchant par couchant.
Un autre hiver surgit et, une fois qu'elle regarde couler les nuages, un enterrement passe avec des chants creux, des râlements de chantres, des répons d'officiants et des pépiements d'enfants de chœur.
Le long souffle des foules accompagne les psalmodies.
Son vieil ennemi, le chanoine Grapin, dans sa châsse bien remplie, glisse au fil du ruisseau, sous les crachements des gargouilles et dans les bras mous des porteurs.
A peine tressaille-t-elle. L'indifférence a calmé son ressentiment.
On annonce bientôt un nouveau curé, un professeur de séminaire ; un prêtre scientifique dont on narre des conversions merveilleuses.
Tout jeune, au sortir de Saint-Sulpice, il ramenait à la vraie lumière un poète célèbre et plusieurs savants.
Ces exploits effraient un peu les fidèles de Notre-Dame et l'habitude qu'ils ont de la bonhomie un peu grasse de M. Grapin est effarouchée par l'aspect consumé du nouveau recteur.
Mais il parle au prône et il les convainc, La lave onctueuse de ses sermons brûle et pom-
made. Les femmes pensent à des baisers qui mordraient.
Ce Jean-Baptiste convie ses ouailles à la ferveur.
Les premières, parmi ses pénitentes à confesse, éprouvent des chocs. C'est un saint qui autopsie les consciences avec des fleurs et du miel. Quelle joie pour les femmes de sentir cette main de fer rouge qui cautérise en caressant.
Presqu'à la nuit, la maison de M me Guignaudot retentit de coups. Le marteau de fer tape l'huis et cela sonne dans le sépulcre vide de la vaste demeure.
Les heurts insistent, redoublent, commandent.
La veuve ennuyée regarde par la chatière grillée.
Deux femmes, en petite capeline de crêpe, lui crient, dès qu'elles la devinent.
— Dépêchez-vous, madame Guignaudot, la chose qui nous amène est d'importance.
— J allais reposer, répond Marguerite.
— Vous dormirez après, si vous pouvez, riposte celle qui paraît conduire sa compagne, plus replète et ramassée sur sa croupe.
La porte entrebâillée, les 'deux visiteuses se précipitent et disent ensemble :
— Vous ne nous reconnaissez pas ?
— Non, fait la veuve en élevant sa lampe.
— Jeanne Roncier ! Marthe Domais !
— Ah ! indiffère l'endeuillée en retrouvant dans sa mémoire ses amies effacées ; Jeanne, cette grande fille maigre que sa piété poussait à d'insolites génuflexions dans la rue ; et Marthe* cette jeune mère lourde d'œuvres annuelles.
— Que demandez- vous ?
— Montons dans votre chambre, réclame d'autorité M"e Roncier en poussant sa compagne avec des doigts pointus.
Notre visite, ma chère, est motivée par des considérations graves. Nous avons fondé, le mois dernier, sous les auspices de M. Chainon, notre nouveau curé, la société du Saint-Secours aux âmes du purgatoire et aux affligés.
— Laissez-moi avec ces sottises ! s'impatiente Marguerite. Vous savez bien que je ne crois plus.
11 n'y a rien, rien, dans l'air vide. Retirezvous 1
...Jeanne Roncier hoche ironiquement sa longue face macérée, et le regard halluciné, ses grandes mains prennent possession de la pièce, de la maison . et de sa victime ; elle crie :
— Filles auxiliatrices du purgatoire, nous sommes ici chez nous, dans la maison du pécheur et nous n'en sortirons qu'avec la parole de Dieu.
Qu'est-ce que je vois là? Vous lisez... oui, ce livre ! Tolstoï, l'insulteur de la Vierge, au feu I
au feu!... et elle jette la brochure dans le foyer.
— Vous pouvez brûler la maison, répond la veuve dans un morne accablement. Ce volume, j'ignorais sa présence ; je ne lis plus.
— Eh ! bien, vous lirez. Prenez ces feuillets et cette image de Notre-Dame de Moatligeon.
— Gardez cela, je n'y toucherai pas, dédaigne M me Guignaudot en repoussant l'offrande.
— Je les mets là, sur votre cheminée, décide la présidente du Saint-Secours ; et maintenant un bon avis. Venez à nos cérémonies. Votre place est là, parmi nos pécheurs ; vous comprendrez la douceur d'expier. Nous avons trouvé de pauvres gens, comme vous, et nous les aidons dans leurs humiliations devant Dieu. Vous verrez, cœur durci, comme vous vous amollirez au contact des sacrements.
— Je ne vous crois pas, méprise la veuve. A quoi bon prolonger cet entretien ?
— Quel intérêt nous amène donc, éclate Jeanne Roncier? Pensez- vous qu'il y ait amusement à vous retrouver l'âme perdue de péchés ? Un devoir impérieux nous envoie vers vous. Ce devoir, nous l'accomplirons avec force.
— Nous reviendrons, mon amie, atténue par son onction Marthe Domais. Nos statuts nous pressent de persévérer et nous vous gardons trop d'amitié pour vous laisser dans le mal.
Sans adieu, ma chère, et essayez de prier.
— Ecoutez-nous, pensez à réparer, ordonne Jeanne Roncier de sa voix, basse ; je le répète, pour l'amour de Notre-Seigneur !
Elles parties, Marguerite, enfoncée dans sa chaise, considère froidement, sur la grille du foyer, la couverture du livre de Tolstoï tordue et roussie dans les dernières convulsions du bûcher.
Puis elle revoit ses amies, elle les entend, et s'écrie :
— Paul !
Le nom du mort sonne dans la pièce comme un gong. Réveillée de son atonie, Marguerite regarde sur une étagère, une photographie du jeune homme.
11 y a plusieurs mois qu'elle ne songe plus à ce portrait, oui, plusieurs mois qu'elle l'ignore. Ses lunettes, sur ses yeux, prématurément ravinés par les larmes, changent sans doute l'aspect qu'elle attend de lui. Comme il est loin d'elle cet homme trop jeune ! Avait-il eu vraiment tant de sagesse, et sa maturité de veuve ne mépriserait-elle pas les phrases par lesquelles elle se laissait bercer ?
S'il réapparaissait, comme elle se sentirait différente de lui I
La nuit avance ; elle se dévêt, presque vieille femme, séchée au feu des désespoirs.
Le matin elle ne baigne plus son corps d'eau
fraîche. Elle est propre seulement des mains et de la figure, comme ses amies et ses parentes.
Jeanne et Marthe reviennent dans la maison vide. ^
L'atonie de Marguerite ne décourage pas les affiliées du Saint-Secours. D'autres dames de la congrégation entreprennent des pratiques émollientes pour amener à récipiscence l'indomptée. Certaines litanies ont évidemment des influences adoucissantes et elles en usent abondamment.
Comme un fort, la grave demeure où les herbes en plumet s'agitent seules sur la porte cintrée, voit passer des filles et des veuves bien intentionnées. Leurs bonnets noirs assaillent l'huis. Une croisade de prières et de pénitence s'organise pour prendre d'assaut le ciel et projeter dans les bras du bon Dieu cette Madeleine.
Au fond de son épicerie, la très vieille demoiselle Bouillasse, sans force pour moudre le poivre, joint ses mains avec ferveur au-dessus des bocaux.
M. Morpain, ancien interne des hôpitaux, demande des nouvelles de M me Guignaudot, comme il le ferait d'une moribonde, et parfois, devant le café républicain, un vieillard, dont le tic grivois grimace dans la tète de mort, vient -raconter au garçon de salle, son successeur, le
drame de jadis, Je docteur surpris, son assassinat et les amours de sa veuve.
Eu ville, toute la haine dont on assaillait autrefois Bois-Charmé tourne en intérêt pour l'héroïne. On entrevoit des possibilités de la reprendre, de la descendre du hautain isolement où l'amante traquée s'est réduite.
Sur son passage, des murmures avenants l'accueillent. Ou pousse dans ses jambes des petits enfants qu'elle ne veut pas embrasser. Ursule, Marie et Noémie recommencent de la saluer lointainement.
Le juge de paix, M. Norbert, affecte un respect qui s'incline jusqu'à terre, et maître Pagohu, lui-même, chuchote entre deux exploits ;
— Comment cela fmira-t-il ?
Aux petits offices du matin, M. Chainon prononce des paroles qui achèvent de gagner les cœurs à la conversion de M me Guignaudot.
Un pieux enthousiasme émeut Kermoëlan.
Plusieurs centaines d'apôtres vont alternativement dans les maisons pour s'exciter au salut des âmes.
Marguerite, cloîtrée dans sa misère, ignore l'émotion générale.
Présidente du Saint-Secours, Jeanne Roncier dirige ses troupes avec la secrète envie de remporter seule la victoire et d'amener sa victime pantelante aux autels pour la sacrifier au Dieu de Jacob*
Son apostolat l'enflamme. Quatre fois par jour, elle monte la rue Nationale, et envahit la chambre de la veuve.
— Qu'est-ce cela, bondit-elle un soir de toute sa longue échine, en saisissant la photographie de Paul ; et avant que Marguerite stu* péfaite n'eût protesté, elle déchire l'image et en jette les morceaux dans un coin.
Après son départ, un dernier cri monte à la gorge de M me Guignaudot.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu!
Une autre fois, M Ue Roncier plaque ses grandes mains sur les épaules de Marguerite et, la secouant, demande :
-* Avez-vous lu les feuilles que je vous ai remises ?
— Non, s'abandonne mollement la malheureuse.
— Je veux que vous lisiez, commande-t-elle ardemment. Ce sera votre résurrection, ma chère.
Marguerite geint sur sa veulerie, aussi quand elle revoit la présidente du Saint-Secours, lui dit-elle :
— Ne venez plus ici, vous me fatiguez 1
— Mais cependant...
— Vous m'ennuyez, adieu.
Elle pousse la porte sur la maigre fille.
Le soir, Marthe Domais prie avec une voix douce qu'on lui ouvre et, entrée dans la place,
elle endort la veuve ulcérée de son gazouillement dévot.
Longtemps, longtemps elle parle. Marguerite bâille et les coudes sur un guéridon, la tête sur les bras, sommeille s
Des dames secrétaires, trésorières, maîtresses d'honneur et mères assistantes du Saint-Secours arrêtent M me Guignaudot quelque part qu'elle aille, emplissent son escalier du bruit noir de leurs pas, et Ton chuchote dans cette maison comme en un parloir de couvent.
La volonté de la veuve défaille devant l'amusement. Oui, elle est presque intéressée, sans qu'elle l'avoue.
Recluse entre les quatre murs de son logis, son silence éternel devait se dénouer dans la folie ou la mort. Voilà que toute la cité bouillonne pour elle, attraction unique de toutes les pensées et de tous les désirs. Des vétérans ont demandé eux-mêmes à la voir, et l'un de ces vieillards, mûris dans la gloire du Dieu des batailles, en lui pressant la main, n'a qu'une phrase :
— Ah ! Madame ! Sacredié Madame !
Et elle sent la merveilleuse conviction de cet homme dont la vie droite comme une épée, piquait devant lui pour le bon Dieu de sa patrie ; belle existence dont il sortirait plein d'honneurs et de regrets.
En quittant M me Guignaudot, le vétéran, avec
mille efforts, rassemble sur le plancher des feuilles éparses et les pose sur la table.
Un triste merci le salue.
On entraîne chez la veuve plusieurs femmes illuminées qui lui expriment leur joie d'avoir retrouvé la paix dans la pureté dé leur conscience délivrée du mal.
M. Ghainon organise des neuvames au Saint- Esprit et le général des chapelets produit un total majestueux pour une petite ville.
« Kermoëlan est coupable comme Ninive dans quelques-uns de ses enfants. Ninive pria, fit pénitence et fut épargnée. Délivrons nos pécheurs de l'enfer, mes frères », déclame-t-il.
Chaque matin, on attend le résultat immiment de ces ferveurs. Chaque soir on récapitule les symptômes du mal et du bien.
Des bonnes volontés sont découragées.
Centre de la résistance, Jeanne Roncier exalte les indécises, lance ses recrues, combine des essais nouveaux. Puis, la nuit venue, sa grande ombre rôde sous les fenêtres de la veuve et son mantelet en ailes de chauve-souris passe et repasse devant cette porte interdite.
Encore une année nouvelle vient trouver la veuve farouche, rencognée dans son âtre.
Les bruits du premier de Tan, dans une petite cité, arrivent aux oreilles, ridicules. C'est le son d'une trompette de fer-blanc, ou un accordéon qui hoqueté plaintivement dans un café ; et des petits tas de gens, groupés par famille pour les visites, pilent les crânes du pavé.
Les soirs de janvier noircissent vite et l'éponge est passée sur le tableau fugitif tracé par les besoins du jour.
Marguerite a vécu abominablement seule cette journée, où les plus déshérités se baisent aux lèvres. Une barrière a été dressée autour de la réprouvée, et parce qu'elle n'a pas cédé à l'exorbitante pression des affiliées du Saint-Secours, Kermoëlan Ta emmurée. La cité la hait. Elle n'ose presque plus sortir pour acheter ses provisions de bouche.
Mourir de faim sur une chaise, elle y pense de plus en plus, tant cela lui semble doux, la lente consomption.
Le cauchemar évanoui, Peffrayante Marguerite vague à pas raides dans sa chambre ; elle a perdu l'habitude de marcher.
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Encore une année nouvelle vient trouver la veuve farouche, rencognée dans son âtre.
Les bruits du premier de l'an, dans une petite cité, arrivent aux oreilles, ridicules. C'est le son d'une trompette de fer-blanc, ou un accordéon qui hoqueté plaintivement dans un café ; et des petits tas de gens, groupés par famille pour les visites, pilent les crânes du pavé.
Les soirs de janvier noircissent vite et l'éponge est passée sur le tableau fugitif tracé par les besoins du jour.
Marguerite a vécu abominablement seule cette journée, où les plus déshérités se baisent aux lèvres. Une barrière a été dressée autour de la réprouvée, et parce qu'elle n'a pas cédé à l'exorbitante pression des affiliées du Saint-Secours, Kermoëlan Ta emmurée. La cité la hait. Elle n'ose presque plus sortir pour acheter ses provisions de bouche.
Mourir de faim sur une chaise, elle y pense le plus en plus, tant cela lui semble doux, la lente consomption.
Le cauchemar évanoui, Teffrayante Marguetie vague à pas raides dans sa chambre ; elle a >erdu l'habitude de marcher.
vieilli et tout le jour j'ai poussé des cris de douleur.
c< Enfin je vous déclare mon crime et je ne cache point mon iniquité.
« Mais par pitié, Seigneur, faites que le débordement des grandes eaux ri'arrive pas jusqu'à moi. »
— Au secours, Seigneur, je me noie ! Ah !
suis-je folle. Est-ce que je rêve! Est-ce que je lis ou me rappelle? J'ai peur! J'ai peur! Car j'ai commis le mah Je me suis révoltée contre le monde et le ciel, et voici qu'ils m'accablent. Ils me tiennent close, moi respirante, dans un sépulcre.
Au secours, de l'air ! Non, je vais mieux.
Ils parlent avec moi, ces psaumes :
« La vue de mes péchés me trouble jusque dans la moelle de mes os.
« Inclinée vers la terre, je marche dans la douleur durant le jour.
« Je me suis fatiguée à gémir. Chaque nuit je baigne ma couche de mes pleurs ; je l'arrose de mes larmes ! »^
Feuillets affreux, vous êtes moi, ou je suis vous?
Pourquoi pensez-vous ce que je pense ?
Quelle horreur glisse ses couteaux dans ma chair :
C'est froid et cela brûle aussi. Et j'agonise !
c< Ne m'abandonnez pas ; ne vous éloignez pas de moi, mon Dieu. »
11 me faut au moins un spectre pour habiter ma maison tombale. Je ne peux plus vivre seule. J'en meurs. Je me consume.
« A la voix de mes gémissements, ma peau s'est attachée à mes os ! »
... Comme je maigris; je dois être affamée maiâ je ne me rappelle plus si je mange et si je bois ; si je dors ou si je veille.
Mordons mes bras. Ah ! la belle marque rouge. A peine ai-je senti mes dents. Ma bouche souffre. Les aliments me répugnent. Gela aussi est écrit :
a J'ai mangé mon piain comme de la cendre et j'ai mêlé ma boisson de larmes.
« Mes jours ont décliné comme l'ombre el j'ai séché comme l'herbe. » .
Tout cela est l'éclatante vérité, les feuillets de Jeanne Roncier parlent comme mon cœur :
alors ce serait la vérité, l'unique, la grande ! Mon Dieu ! Mon Dieu ! N'enfoncez pas vos ongles dans mes plaies. J'ai peur! Quelle terreur est la mienne. Pardon! Ayez pitié! Je ne savais ce que je faisais. J'étais malheureuse autrefois comme aujourd'hui.
... Oui ! Pourquoi avais-je déjà souffert de martyres quand je n'avais rien fait de condamnable, Seigneur?
Allons, répondez,je le veux ! Répondez, trom-
peur! Répondez, menteur! et qui mentez dans vos livres.
Monstre, vous dupez la foule crédule et les enfants.
Je croyais en vous. Pure et fraîche, je me brûlais la peau en l'honneur de votre saint nom. On nous exaltait à ces sacrifices. En échange, vous m'avez donné une misère inexpugnable. Elle encrassait mon âme comme delà boue.
Toujours je tremblais devant votre tabernacle, grand jaloux. Je frissonnais et j'avais du chagrin. Et tout le long de votre sainte année il ne pleut que dés larmes, des martyrologes, des carêmes, des pénitences, de la mort dans des glas.
Répondez donc, trompeur, séducteur des faibles et des humbles.
Et nous renoncerions à toute joie pour vous mieux adorer ? — Ah ! Jaloux ! qui brisez la tête de vos ennemis. Et quels sont-ils vos ennemis? Moi, nous tous que vous auriez créés?
Grand menteur ! grand lâche !
Vous ne répondez plus, parce que vous n'êtes pas !
Il n'y a rien ! rien ! rien dans l'air vide !
... J'ai faim, oui je crois que je meurs de faim ; mais il ne reste plus de pain dans ma maison.
Sortirai-je en chercher?
Je ne me rappelle plus la boutique du bou-
langer, mais je vois les yeux de cet homme ; ils me regardent comme autrefois !
Combien d'années passées ?
Jours cernés par les marges des nuits comme des pages blanches qu'encadrerait du deuil.
Les draperies semées de larmes d'argent et les cartouches osseux se sont posés au hasard des seuils, comme un jeu, dont la^bille arrête dans des cases. Et des êtres, dont l'existence s'est résumée à s'asseoir dans l'attente, ont été convoyés, pieds devant.
b'autres gens demeurent, qui préparent une bonne fin. Tout est là, après le lavage du péché originel.
11 faut y songer sans cesse et soigner son attitude en vue du trépas, le seul acte essentiel de la vie.
Les visages des habitants, les toits penchés et les maisons renflées comme de gros pavots, laissent tomber la graine endormante des prières.
Les vieilles petites villes se souviennent et prient.
Partout où les peuples vieux sont las de
vivre; partout où les Kermoëlan croulent à la poussière, fleurit la plante formidable de la mort.
Les nonnes, les dévots, les couvents, les églises couvrent les ruines de leurs lichens et tous ensemble expient, dans des égouttements de cloches, des psalmodies, des pleurs et des regrets, ce péché abominable : la vie !
Crevé au front, le castel de Bois-Charmé s'est abîmé en cendres. La pourriture s'est mise dans le grand vase parfumé du jardin abandonné.
, A-t-elle appris cela, Marguerite?
On ne sait.
La haine a définitivement encavé la réprouvée dans la grave maison, où seuls, sur la porte cintrée, s'agitent les plumets des herbes.
Depuis une semaine, l'huis, lourd comme une pierre de sépulcre, ne s'est pas soulevé.
Le soir du huitième jour, une grande ombre de chauve-souris a couru sous les fenêtres.
Le matin du neuvième jour, un ouvrier crochète la serrure qu'on refuse d'ouvrir et les affiliées du Saint-Secours, mêlées à la foule, attendent le retour de Jeanne Roncier.
La longue échine de la vieille fille serpente dans l'obscurité des volets clos.
— Pour Dieu, répondez, Marguerite, crie-t-elle
de sa voix profonde dans les caveaux des pièces ? .
Au premier étage, dans sa chambre, elle trouve la veuve.
Des araignées ont tissé sur ses yeux.
Au plancher, en gros traits de charbon, elle lit:
Paul?
D'un coup de poing, elle brise un carreau et, la gorge serrée, crie :
Morte !
Saint-Amand (Cher). — Imprimerie BUSSIÈRE.