LA PLANETE VOLANTE
Que le muscle se tende et que l'effort halète! Que le geste de l'homme embrase les hauteurs ! C'est le bondissement joyeux de la planète, Sous le bruit des marteaux et le chant des moteurs !
L'univers palpite et tressaille
Comme une armée avant le choc de la bataille.
Tout vire et vole et se secoue,
Les trains s'élancent en tous sens, le sol s'agite,
Les steamers ronflent, les fours brûlent et les roues
Sur le rail qui vibre et palpite,
Tournent sans fin dans le désir d'aller plus vite.
Cabrant au ciel leurs cheminées, Dans le sourd tournoiement des forces déchaînées, Les cités d'ombre et d'or exaltent dans le soir Les pleurs de la misère et les chants du vouloir, Et se tordent ainsi que des femmes damnées.
Des foules saignent dans leurs flancs.
L'effort halète.
C'est le bondissement joyeux de la planète Sous le choc des marteaux et le bruit des volants.
D'épaisses vapeurs d'anthracite,
Des flots de suie et de brouillards,
Couvrent les docks et les hangars
Où tout un peuple de labeur peine et s'excite.
Les cargo-boats, chargés de charbons gras, Agitent sur leurs mâts des drapeaux de fumée, Les grues étirent leurs longs bras. Des hommes noirs près des chaudières enflammées, S'accoudent un moment au bord d'un soupirail Et regardent flamber la ville du travail.
La foule des steamers s'agite sur le fleuve. Sans trêve des fanaux percent l'ombre qui fuit. L'effort se continue, inlassable en la nuit, Car il faut bien que la cité mange et s'abreuve.
Des autos cornent dans le noir et des fourgons Passent faisant sauter les portes sur leurs gonds. Se mêlent aux abois des fours et des machines. L'appel des paquebots et le cris des usines, C'est la ville en travail, c'est la ville en gésine.
Des rafales de bruits et des jets de vapeur Explosent dans le ciel et secouent sa torpeur. Tout s'exalte et rougeoie, tout vole, tout halète, C'est le bondissement joyeux de la planète.
Les foules s'en vont noires et hâtives,
Les regards flamboient, les gestes s'activent.
Sous l'élan des locomotives
Le vieux sol se dresse en sursaut.
Les maillets cognent sur l'enclume,
Les hauts fourneaux prodigieux s'allument,
Toute la terre vibre et fume,
Des faces en sueur halètent dans l'air chaud.
Les cubes des maisons hautes, pressées et denses,
Tremblent sous les pilons qui frappent en cadence.
La flamme et l'ombre emplissent les faubourgs,
Des chariots font un bruit de tambours ;
On entend retentir des marteaux sur des cuves,
Des soufflets ronflent et toujours,
Mêlé aux voix, aux cris, aux relents, aux effluves,
Aux scories de charbon, aux limailles de fer,
Que le vent fait voler en poussières d'atomes,
Monte en hymnes de brait, en vacarmes d'enfer,
Le monstrueux labeur de la cité des hommes.
Ah ! le jour est monté, rutilant, dans les nues. L'homme a dompté les forces inconnues, Il a mis son bâillon à la foudre, à l'éclair, Pénétré jusqu'au fond des entrailles du clone. Il n'est plus rien qui se dérobe Au choc ardent de ses yeux clairs.
Les chemins percent les montagnes, Les tours d'acier crèvent le ciel, Et dans un vol torrentiel Les trains sillonnent les campagnes.
Ponts jetés sur les flots, isthmes creusés, tunnels, Partout son poing vainqueur frappe, bâtit, élève, Et sous l'hostilité du silence éternel Il réalise enfin ses rêves.
Il traverse les mers, il plane aux cieux, il prend
Aux fluides épars leurs pouvoirs fulgurants.
Partout l'activité de sa force s'exalte.
Jamais de fin, jamais de repos ni de halte.
Dans ses cités de charbon et d'asphalte,
Son cerveau pense et son sang bout.
H est le créateur vibrant, toujours debout.
Il broie les vieux granits du monde sous ses meules,
Il capte les soleils et jette aux foules veules
L'invention prestigieuse en un grand cri.
Ses idées, oiseaux d'or, chantent dans les esprits.
Il dresse ses ponts noirs, ses tours, ses murs d'usines ;
Il anime la terre au bruit de ses machines.
Son génie en révolte enchaîne l'élément,
Et son labeur, toujours plus fauve et plus dément,
Allume dans le ciel des astres neufs qui brûlent
L'ancienne obscurité trouble du crépuscule.
Il tente l'impossible, il veut aller plus haut. Ses villes secouées de fièvre et de cahots, Sentent gronder dans l'ampleur de leurs mœlles, Un désir foudroyant de monter aux étoiles. En gestes fous des rêves flambent sur les toits. Des frissons inconnus s'exaltent et parfois Toute la ville entière ouvrant ses ailes chaudes, Semble, plus déchaînée et lyrique qu'une ode, Palpiter sous un souffle extasié de foi, Et s'élever du sol, et dans un vol de flamme, Avec ses tours de fer, ses docks, ses entrepôts, Ses foules, ses cohues, ses bouges, ses tripots, Ses usines de feu, ses quais, ses véhicules, S'élancer vers le ciel monstrueux qui recule.