PAROXYSME
Un rut exaspéré de vouloir et d'étreindre Secoue la ville énorme en ses poings noirs et durs. Ses désirs montent en flammes pourpres vers l'azur, Incendie effréné que rien ne peut éteindre.
Tous les vices de nuit sont là, tordant leurs nœuds : La soif de l'or, l'amour vénal, la haine fauve, Et les luxures, lampes rouges de l'alcôve; Mais des soleils de volonté luisent sur eux.
Tous ceux qui vont roulant quelque grande pensée, Savants, apôtres, écrivains,
Ceux qui travaillent du cerveau ou de leurs mains, Ceux dont le flot des jours ne s'use pas en vain, Sur la masse grouillante et la foule oppressée Elèvent peu à peu le temple des pensées.
La cité les excite,
Ses vœux flambent en leur esprit.
Et dans les soirs d'or rouge où tout brûle et crépite,
Quand la ville de feu vibre dans un grand cri,
Tandis que les charrois halètent sur les rampes,
Que l'électricité tord ses millions de lampes,
Que les autos passent en trombe aux carrefours, Que les usines dans les faubourgs, Ronflent, tordant leurs roues et leurs courroies, Que toute la cité par ses bouches aboie, Que la lumière lutte et chasse les ténèbres, Eux, ils sont là sur leurs calculs et leurs algèbres, Compas en mains, l'esprit tendu, l'espoir au cœur, Et tout ces bruits et tous ces cris hurlant sans cesse, Cette foi qui les tient, ce désir qui les presse, Excitent leurs travaux et poussent leur ivresse Vers le but radieux et vers l'effort vainqueur.
Ah! comme eux j'ai senti dans ces heures brûlantes,
La palpitation des villes fulminantes
Exalter mon cerveau plus vaste et délié ;
Et mes espoirs mêlés à ceux des foules,
Je les ai vus s'épandre en longues houles,
Par elle plus vibrants et plus multipliés.
Mes songes ont jailli en éclats de fanfares,
Dans le noir fracassé par la i'aulx d'or des phares ;
J'ai vu parfois mes désirs fous,
Comme des étalons sans bride et sans licou,
Se cabrer, pleins d'ardeur et tenaillés sans trêve,
Dans le vertigineux tourbillon de mon rêve.
J'ai vu l'époque se dresser devant mes yeux,
Formidable, battant du fer de ses épieux
Les vieux rochers du globe et les réduire en poudre.
Le monde flamboyait dans un geste de foudre,
Les steamers rugissaient sur les océans noirs,
Et les villes hurlaient plus folles dans le soir,
Dardant vers l'infini leur fièvre accoutumée,
Dans un décor de houille fauve et de fumée.
La planète s'exacerbait et prenait voix ;
Et je devenais elle, elle devenait moi.
Et nous ne formions plus dans la nuit électrique,
Qu'un seul être dansant, divin et frénétique,
Crachant du souffre et des vapeurs, lançant du feu,
Exaltant son vertige et tordant vers les cieux
Ses grappes de lumière et d'or, ses foules denses,
Ses usines rouges de flamme et de démence,
Ses tours d'airain, ses ponts et ses chemins de fer.
Et je me sentais bien le dieu de cet enfer.
Et j'y soufflais ma fièvre et l'embrasais sans cesse
Du vin pourpre et tonnant de ma fougueuse ivresse.
Ses phares d'or s 'éche vêlaient devant mes yeux,
Ses fabriques grondaient dans mon âme profonde,
Et l'exaltation d'un feu mystérieux
Me faisait égaler tout l'infini du monde.
Ah! chanter tout l'effort des hommes, tout l'effort
Des bâtisseurs, des conquérants, des purs, des forts,
Des croyants de l'ardeur et des héros superbes;
Pouvoir auréoler des flammes d'or du verbe
Un monde lourd d'espoirs et de pensers nouveaux :
Dire la fièvre des esprits et des cerveaux,
Les cœurs tendus vers des ostensoirs de lumière,
Les peuples noirs forgeant dans le fond des tanières,
Dans le gouffre de nuit et de feu, dans l'effroi,
Les monstrueux travaux qui font de l'homme un roi !
Montrer les cités d'or, les banques, les fabriques, Les soirs troués par les projecteurs électriques, Les docks fumeux, les quais, les ports, les entrepôts, Les navires cinglant vers les ciels tropicaux, Le travail de la mine et le travail des forges, Les peuples éveillés hurlant à pleine gorge Leur volonté de vivre et leur place au soleil !
Magnifier l'effort immense et sans pareil, Les nouveaux horizons plus grands et plus sonores, Tout rutilants de naphte pourpre et de phosphore, Et rayés par l'éclair de feu des hauts fourneaux!
Chanter tous les marins sur l'angoisse des eaux, Les houilleurs, les maçons sur les échafaudages, Et tous les ouvriers épiques de cet âge De la pierre et du fer, du cuivre et de l'airain !
Rendre à jamais dans son prestige souverain,
La vie industrielle et ses millions d'êtres!
Dire tout ce qui est et tout ce qui va naître,
Les hommes d'aujourd'hui, les hommes de demain,
Les esprits tenaillés d'un désir surhumain,
Le labeur des savants dans les laboratoires,
Tous ceux qui vont tendant leur cœur vers la victoire,
Colons, aventuriers, chercheurs d'or, prospecteurs,
Les matelots, les tisserands, les constructeurs,
Les bâtisseurs de murs de bronze et de basalte,
Les calfats, les foulons et les fondeurs d'asphalte,
Ingénieurs foudroyants des modernes babels,
Chargeurs des quais, soldats et perceurs de tunnels,
Mécaniciens brûlés sur les locomotives,
Laboureurs, ouvriers des usines hâtives,
Et chauffeurs de steamers et pécheurs de harengs,
Les verriers, les carriers et tous les conquérants,
Les forgerons noueux et les poseurs de câbles,
Et tous les inconnus des labeurs implacables,
Galibots, moulineurs et frappeurs de métaux,
Tous, tous, les chanter tous, tendus vers le nouveau !
Chanter le muscle dur et la pensée ardente, Et les yeux exaltés de foi vers les hauteurs, Et les désirs poussant ainsi que des moteurs, Dans l'espace infini la planète volante !