‹ La cité des idoles; roman inéditChapitre 1 sur 10 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Dans la grande salle de la mairie de Lux, autour de l'immense table ovale placée au centre et revêtue du traditionnel tapis vert, les invités s'étaient assis. Seul, le maire demeurait debout, penché légèrement vers son voisin de gauche, l'abbé Coupé, à qui il ne cessait de prodiguer des compliments sur sa bonne mine. Enfin, il toussota à deux ou trois reprises, ce qui, sans doute, était une façon discrète de réclamer le silence, car les conversations, sur-le-champ, s'éteignirent.

— Mesdames et messieurs, prononça-t-il. la séance est ouverte.

I/orateur prit un temps, promena sur l'assistance un regard grave, mélangé pourtant de quelque timidité à l'idée qu'il s'adressait à de si notables personnes. Les yeux de la belle marquise de Laig1on, fixés sur les siens, faillirent lui faire perdre le souvenir des premières phrases de son discours, phrases longuement burinées dans le silence du cabinet.

— C'est avec une émotion bien légitime, dit-il, que je vois réunie autour de moi l'élite même de la société de Lux. Vous savez, mesdames et messieurs, la pénible situation où se trouvent les travailleurs de notre chère ville de Lux et, je puis bien le dire, de notre île de Morrow tout entière. La misère, la misère dans ce qu'elle a de plus horrible, s'est abattue sur un grand nombre d'honnêtes familles. Nous aVons, à maintes reprises, sollicité du Gouvernement une aide qui nous a été refusée. Dans ces conditions, la nécessité s'imposait de chercher nous-mêmes une solution, un remède...

— Très bien ! dit une voix enrouée, à la droite du maire

Le maire s'inclina vers Mme Polonais, sa respectable et plantureuse voisine, et poursuivit avec une pointe d'émotion dans la voix :

— Le remède, je crois l'avoir trouvé dans la nomination de cette Commission d'intérêt local. Votre empressement à vous rendre à mon appel, mesdames et messieurs, me prouve que j'ai eu raison de compter sur votre dévouement dans les circonstances critiques. Permettez-moi donc de vous remercier du fond du cœur, vous tous qui vous êtes arrachés pour un moment aux préoccupations mondaines, au souci des affaires, aux devoirs du culte ou de la défense de la patrie...

Ah ! bravo ! lit la voix llûtée de Mme pigé, la femme du juge.

Cette fois, M. le Maire perdit le souvenir de sa splendide péroraison. Il demeura un moment silencieux, à court de phrases.

Merci à tous, dit-il enfin, merci. La parole est à M. Yillance, pour son rapport.

Il demeura un moment silencieux, à court de phrases iP. 10).

M. Dézessart, maire de Lux, s'assit, tandis qu'un murmure discret et llatteur montait vers lui comme un encens. Il s'inclina à droite et à gauche, sur le corsage rebondi et pailleté de M"11' Polonais et sur la soutane mal odorante de l'abbé Coupé, curé de Saint- Pierre de Lux, la première paroisse de la ville ; il sourit aux yeux ensorceleurs de la marquise de Laiglon et aux loupes qui ornaient le crâne de M. Couard, ostréiculteur considérable et riche propriétaire terrien : eiitin, ses yeux s'arrêtèrent avec sévérité sur M. Nil, l'instituteur promu à la dignité de secrétaire de la Commission d'intérêt l<<c<il — pour s'assurer qu'il prenait soigneusement note des moindres incidents de la -

et le rappeler, s'il était nécessaire, au rigoureux devoir. Déférant à l'invitation de M. le Maire, le rapporteur s'était levé. Toutes ces darnes le trouvèrent si beau, si séduisant, si charmeur, qu'elles laissèrent échapper un cri d'admiration. Avec ses moustaches fières , sa chevelure pommadée, ses cravates exquises, il évoquait les personnages sympathiques de ses livres, tous ces bourreaux de cœur qui lui avaient conquis une réputation de psychologue éminent. « Yillance ! ah ! n'avezrous point lu le dernier roman de Yillance ? » Cette phrase était sur toutes les lèvres. A trente-huit ans, Yillance connaissait la gloire, non pas celle-là seulement qui consiste à être un personnage notoire pour les faiseurs d'annuaires et de biographies, mais la vraie il était aimé de toutes les femmes.

— Je serai bref, dit-il, extrêmement bref...

Il eut un sourire circulaire qui se reposa avec complaisance sur la frêle Y solde de Rochefaille et la troublante Inès Golden, entre lesquelles hésitait sou choix matrimonial. Il considéra également avec une intention bienveillante Me Dupaty, le notaire, de qui, justement, il attendait une note confidentielle qui lui permît de se décider.

— Tout à l'heure, M. le Maire nous a dit, avec une éloquence émue et troublante, les conjonctures graves aujourd'hui traversées et tout ce qu'il attendait de nous. Il m'appartient, eu qualité de rapporteur — fonction dont je me sens indigne...

— Ah !

— Je vous en prie !

— Vous êtes trop modeste !

— Nul, mieux que vous, n'était qualifié... Yillance eût désiré pouvoir rougir devant les protesta jsâ

Déférant à l'invitation de M le Maire,

le rapporteur s'était levé. (P. '-)•

tations que soulevait son humilité feinte.

Il s'inclina, une main posée sur sa redingote, à la place même du cœur.

— Il m'appartient donc de préciser , poursuivit-il, le but et la portée de notre intervention. I,e but e3t simple et tient en peu de mots :

venir en aide à nos malheureux concitoyens, aux habitants de cette île si jolie et si saine qui, par une ironie singulière, renferme en petit toutes les richesses du globe et qui. pourtant, abrite les pires détresses et les plus horribles désespoirs.

— Comme c'est bien dit! soupira Mm0 Polonais, les yeux au ciel de la grande salle, où des Cupidons roses nageaient dans un océan d'azur.

— Mes occupations personnelles, poursuivit le rapporteur — et dans le ton de sa voix on devinait qu'il entendait par le mot « occupations » la mise au jour de ces chefs-d'œuvre qui l'avaient rendu illustre : Cœur brisé, Adultère blanc, Soupirs d'Automne — mes occupations personnelles m'ont permis de me rendre un compte exact des misères qu'il importe de soulager. J'ai pénétré dans des intérieurs effrayants, mesdames et messieurs, j'ai vu de près des maux qui rappellent les pages les plus sombres de Dante ; tel quartier de Lux, notre ville coquette et riante, abrite en des bouges

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infects des êtres semblables à nous et qui souffrent les tortures indicibles de la faim.

Un petit frisson courut dans l'assistance. Tout cela était si beau et si bien dit que personne ne songeait à applaudir. On était pris jusqu'aux moelles par le spectacle évoqué. L'instituteur, penché sur son papier, continuait d'écrire ; le comte Quinault de Rochefaille surveillait d'un œil morne sa femme et ses deux filles : le capitaine marquis de Laiglon frisait d'un geste énervé sa moustache fine, cependant que M. Couard caressait fébrilement ses loupes. Les femmes, elles, ne pensaient à rien, toutes perdues dans leur adoration pour Yillance.

- Des ouvriers, continua- t-il, pourtant rangés et sol ires, mais malheureusement chargés de famille, vivent de pain sec et d'eau, dans une déplorable promiscuité.

- Hélas ! soupira l'abbé Coupé, les mains jointes sur sa soutane rebondie.

- Des ouvrières et, parmi elles, de toutes jeunes filles — ici, l'œil du juge parut s'allumer, — succombent de privations. Et la tuberculose sévit sur une population de travailleurs. Je n'ai nul besoin de m'étendre plus longtemps sur des misères connues de tous. La nécessité s'impose (M. le Maire nous le disait tout à l'heure) de chercher nous-mêmes un remède. Et j'aborde ici la seconde partie de ma tâche.

Yillance fit une courte pause, comme pour se recueillir. Les assistants gardaient le plus profond silence : une dignité plus grande enveloppait le maire, M. Dézessart : l'abbé Coupé avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine et Mnie Polonais élevait son âme et ses yeux vers les Cupidons roses du plafond. M. Pigé, le juge, semblait dormir.

— Divers moyens ont été proposés, déclara le rapporteur. Ils peuvent se ramener à deux. Le premier consisterait, après entente collective, à élever les salaires...

— Jamais de la vie ! interrompit une voix glapissante, à la gauche de Mme Couard.

— Nous ne le pouvons pas ! firent MM. Chrétien et Golden, dans un grand geste désespéré.

Le maire crut devoir intervenir.

— Messieurs, dit-il, je vous en prie, laissons s'achever le rapport. La discussion suivra immédiatement.

Yillauee était demeuré si calme au milieu des interruptions, que les femmes l'admirèrent encore plus. Ne joignait-il pas la bravoure à la beauté et au génie ? Il eut un geste de la main droite, un geste qui attestait la pureté de son cœur et l'honnête désintéressement de sa parole, un geste stoïque, qui n'était ni un reproche, ni une plainte.

— J'expose, messieurs, fit-il. J'expose les remèdes possibles...

— Mais celui-là ne l'est pas, protesta cet entêté de Baluzot, de sa voix glapissante.

— ...et même impossibles ! acheva le rapporteur, avec une pointe d'impatience mal dissimulée. Le second moyen consiste à faire appel, mesdames et messieurs, à votre dévouement, à votre inlluence, à votre charité inépuisable. Nous constituerions, à l'aide d'une souscription publique, une ('disse de secours pour les travailleurs. Déjà quelques personnes, parmi nous et lipide cette enceinte, ont été pressenties, qui adhèrent complètement an projet. La répartition des fonds pourrail être confiée à un Comité nommé par nous et offrant par conséquent toutes les garanties que nous sommes

en droit d'exiger ..

— Il ne manquerait plus, interrompit encore Baluzot, que notre argent fût distribué aux socialistes !

— Monsieur Baluzot ! mon cher ami ! . . . fit le maire, sur un ton d'affectueux reproche.

— Messieurs, reprit Yillance, ma tâche se bornait pour aujourd'hui à vous exposer les projets en présence. Je n'ai rien de plus à ajouter. M. le Maire voudra, je pense, proposer la discussion immédiate.

— Mais certainement, dit M. Dézessart, certainement. Pas avant, toutefois, de vous avoir adressé en mon nom et, j'en suis sûr, au nom de la Commission tout entière . . .

— Certes !

— Oui ! oui !

— Yillance a bien mérité de nous tous.

— ...nos remerciements, acheva le maire, et no félicitations les plus sincères.

— Je suis touché . . . commença le rapporteur. Mais il limita à cette courte phrase l'expression des

sentiments émus qui l'agitaient. La respectable Mme Polonais lui adressait, de loin, d'encourageants sourires. Il s'inclina vers elle et se rassit, plein d'une gravité fort seyante, les yeux timidement baissés.

— Un fat ! dit tout bas Callixte, l'un des assistants, à son voisin de droite, jeune homme élégant au type yankee très prononcé.

— Je le crois ! répliqua l'Américain.

— Mon cher Anderson, poursuivit Callixte, ce Villance est l'arrivisme fait homme. Je ne serais pas étonné qu'il eût posé le Bel- Ami de Maupassant. On le dit l'amant de la comtesse de Rochefaille, cette brune au masque sévère assise à sa droite, et on le dit sur le point d'épouser sa fille, cette charmante Ysolde, blonde

exquise et délicate dont les dix-huit ans, la joliesse et la fortune constituent un appât fort tentant, mais... on dit aussi qu'il veut épouser Inès Golden et, nos lois interdisant la bigamie, je suppose que notre éminent psychologue se décidera à faire un choix.

Sur l'invitation du maire, M. Baluzot venait de se lever. Sa voix pointue fut tout de suite au diapason de la fureur. Son grand corps maigre projetait une ombre interminable. Et il scandait chacune de ses phrases d'un coup de sa main droite qui coupait l'air en tranches menues d'égale longueur.

— Nous sommes ici. dit-il, quatre des principaux patrons, non seulement de Lux, mais de l'île de Morrow tout entière : MM. Golden, Chrétien, Couard et moi. Nous tenons à déclarer, de la façon la plus catégorique, que nous nous refusons à envisager même la possibilité d'un relèvement des salaires. Nous repoussons énergiquement toute discussion sur ce point. Les salaires demeureront ce qu'ils sont aujourd'hui, ce qu'ils étaient hier. Et nous nous portons garants des autres industriels et patrons de l'île. Nous faisons de la question des salaires une question de principe. Je demande qu'on aborde immédiatement l'étude du projet de souscription pour la constitution d'une Caisse de secours.

Baluzot retomba sur son siège. Son éloquence axait ceci de particulier qu'elle jetait un froid. Jamais il ne lui arrivait de prendre la parole sans que les visages autour de lui ne devinssent glacés. Comme d'autres échauffent les cœurs et font vibrer, comme d'autres créent de l'enthousiasme, Baluzot abaissait la temperature. Cette fois encore, il acheva son petit discours parmi la froideur générale. Les visages étaient devenus rigides, les bouches semblaient de pierre, scellées pour

l'éternelle paix. Les yeux mêmes des assistants avaient le regard fixe des aveugles. La plume de M. Nil, l'instituteur, demeurait figée à ses doigts.

Et voici que, dans le silence de cette tombe, une voix s'élevait !

— Il me semble pourtant, disait la voix, que le relèvement des salaires est la seule solution satisfaisante. Les salaires, ici, sont dérisoires, de véritables salaires de famine. La justice exigerait que les travailleurs fussent mieux payés.

Tous les yeux s'étaient tournés vers le membre de la Commission qui prononçait de si étranges paroles. Mais l'étonnement général se changea en stupeur quand on s'aperçut qu'elles émanaient de M. Nil, l'instituteur, secrétaire de la Commission d'intérêt local. M. Nil avait osé dire tout haut les choses qu'il pensait tout bas. Et, sans doute, le son de sa voix l'arrachait à quelque rêve commencé, car il parut troublé lui-même devant la surprise provoquée.

Il avait cessé de parler qu'on écoutait encore. On put croire un moment que personne n'allait relever l'intervention inopportune de l'humble fonctionnaire et que les paroles dites se dissoudraient dans l'indifférence générale. Le maire ouvrait une bouche stupide et des yeux d'effroi. Baluzot, Golden, Chrétien et Couard demeuraient affaissés. Alors M. l'abbé Coupé toussota et dit :

— M. le Maire me permettra sans doute de faire remarquer que la Commission d'intérêt local se compose de vingt-cinq membres, plus un secrétaire pris en dehors d'elle et n'ayant pas voix consultative. En l'espèce, M. l'instituteur me paraît avoir outrepassé ses droits.

— Mais comment donc !

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M. Dézessart le maire, se ressaisissait. Il eut pour l'instituteur un regard sévère, saturé de toutes les fureurs d'une indignation sainte. Il cria :

— Monsieur Nil, veuillez vous borner à l'accomplissement strict des fonctions qui vous incombent. Nec plus, nec minus, ajouta-t-il, rappelé au souvenir de saint François de Sales par la présence de l'abbé Coupé, son voisin de gauche.

M.Nil avait rougi jusqu'aux oreilles ous les reproches formulés. De ce moment il se tint coi, penché sur son papier, tout à l'humble besogne qu'on exigeait de lui.

— Je demande la parole ! fit Callixte. Le maire acquiesça.

— Les circonstances actuelles sont assez graves, dit le jeune homme, pour qu'aucun d'entre nous ne cherche à étouffer le débat. Je ne vois donc pas pourquoi la déclaration d'un de nos collègues, même présentée au nom d'un groupe, suffirait à faire rejeter, sans discussion aucune, l'un des moyens proposés par le rapporteur. Il est nécessaire qu'un vote puisse nous fixer sur les sentiments de la Commission à cet égard.

— Monsieur, intervint sèchement M. Golden, le voisin de gauche de Callixte, un vote de la Commission en faveur du relèvement des salaires n'aurait d'autre effet que d'amener notre démission immédiate.

— J'en suis bien persuadé, répartit Callixte. Mais, du moins, nous saurions alors, et sans l'ombre d'un doute, sur qui rejeter la responsabilité des graves événements que peut amener la situation critique actuelle. C'est folie de penser que les choses pourront durer ainsi indéfiniment. Quand les travailleurs seront las de souffrir, quand ils en auront assez d'user leurs muscles

au service d'un patronat qui les affame, messieurs, prenez garde, ils pourraient. . .

— Assez! assez! Je proteste, Monsieur le Maire, s'écriait Couard dont les loupes mêmes avaient pâli. C'est là un langage antipatriotique. M. le Maire ne voudra pas tolérer plus longtemps que toute une classe honorable de citoyens soit insultée par un simple ingénieur

— Messieurs ! Messieurs ! . . . gémissait M. Dézessart, découragé devant la tempête menaçante. Messieurs, soyons calmes. Evitons les colloques personnels.

— Je disais donc, poursuivit tranquillement Callixte, que le second moyen proposé : la constitution d'une Caisse de secours était un palliatif inefficace. Pourquoi la misère est-elle si grande à L,ux et dans l'île ? Parce que les travailleurs reçoivent un salaire insuffisant, un salaire au-dessous du salaire normal payé par les industries similaires. Voulez-vous des chiffres ? demanda le jeune ingénieur avec une malice dans le regard.

Quelques-uns des assistants avaient baissé la tête. M. l'abbé Coupé, par quelque oraison jaculatoire, appelait de tous ses vœux les lumières du Saint-Esprit sur les travaux de l'assemblée ; M. Villance cherchait à lire sur le front de Me Dupaty, le notaire, si la fortune d'Inès Golden atteignait vraiment les hauteurs que lui attribuait la rumeur publique, et le juge Pigé somnolait doucement, tout à ses visions suaves et callipédiques. La marquise de Laiglon songeait qu'elle était très belle et, seuls, Anderson et la charmante Ysolde de Rochefaille avaient les yeux fixés sur Callixte.

— Des chiffres ! poursuivait l'ingénieur, j'en ai là qui vous édifieront. Essayons d'abord d'établir à peu près le budget quotidien d'une de ces familles de tra-

S5t 20 jsa

vailleurs composée du père, de la mère et de deux enfants en bas âge :

Pain : 4 kilogrammes à o fr. 26 1.05

Lard : 1/2 kilog 0.60

Pommes de terre : 10 litres 0.25

Boisson hygiénique 0.15

Logement : 120 fr. par an 0.35

Soit un total de 2.40

dans lequel n'entrent ni les frais de vêtements, ni les impôts, ni les prestations. Or, les journaliers occupés à l'entretien des claires, parcs et viviers de M. Couard reçoivent un salaire de 2 fr. 35 par journée de travail. Les vignerons du même M. Couard se contentent de 2 fr. 10, et les barilleurs que M. Golden emploie pour ses récoltes de varech sont tout juste payés 1 fr. 98 — ceux-ci ne mangent jamais de viande. — M. Baluzot n'a d'ailleurs rien à envier à ses collègues sous le rapport de l'économie. En sa double qualité de concessionnaire de pêcheries et de directeur-rédacteur en chef du journal Le Patriote, il occupe des pêcheurs et des typographes. Les premiers perçoivent un salaire mensuel de 62 francs et les seconds une haute paye de trente-trois centimes l'heure. Quant aux femmes...

— Monsieur Callixte. interrompit le maire, je me vois dans la nécessité de vous retirer la parole. Vous avez rapetissé à de mesquines questions personnelles la grande oeuvre pour laquelle nous nous sommes réunis. Il s'agit de venir en aide à des milliers de malheureux, chargés de famille. Puisqu'il n'est pas possible d'envisager une augmentation des salaires . . .

— Mais pourquoi ?

— On vous l'a dit. Ne perdons pas notre temps en diseussions stériles.

— Mais, monsieur le Maire, les misères soulagées par une souscription que je veux croire généreuse renaîtront chaque année. Et, chaque année, il faudra faire appel à la générosité publique. Êtes- vous sûr que cette générosité publique ne se lassera pas ?

— Monsieur, je vous ai retiré là parole.

— Oui, mais je soutiens ma demande de scrutin sur la question du relèvement des salaires.

— Soit.

M. Dézessart était devenu blême dans son duel oratoire avec le jeune ingénieur. Même reposés sur le merveilleux visage de la marquise de Laiglon, assise en face de lui, ses yeux gardaient une dureté excessive, pleine de lueurs furieuses. M. Nil, l'instituteur, s'était fait tout petit, se confondait avec le papier dans son rude labeur d'une rédaction fidèle et impartiale. On devinait Baluzot prêt à bondir, malgré l'immobilité absolue de son grand corps et le calme apparent de ses mains osseuses. Mais M. l'abbé Coupé, par bonheur, gardait toute sa présence d'esprit. Il avait retourné son chapeau posé près de lui et le présentait au maire.

— Vous offrirai- je une urne ? demanda-t.il.

— Oh ! répliqua M. Dézessart, le vote par appel nominal sera plus rapide. Mesdames et messieurs, poursuivit-il en s'adressant à l'assistance, nous allons voter sur le principe d'un relèvement des salaires. Chacun de vous est prié de faire connaître par oui ou par non s'il est partisan de l'adoption ou du rejet de cette proposition. Monsieur Nil, faites l'appel.

M. Nil appela les personnes présentes en commen-

çant par la gauche du maire. Les huit premières réponses furent des non énergiques. Puis, le docteur Crucial, médecin de Lux, fit entendre un oui discret. M. Chrétien, son voisin, grogna un non plein de menaces. Et le tonnerre, tombant au milieu de l'assistance, n'eût pas apporté plus de surprise que n'en causa le oui d'Ysolde de Rochef aille, prononcé d'une voix ferme. Le comte Quinault de Rochefaille, son père, en sursauta, comme mû par un ressort. Et Yillancese demanda anxieusement s'il n'allait pas devoir uniquement tourner ses vues vers Inès Golden qui, du moins, ne faisait pas preuve d'une aussi déplorable indépendance.

Un artiste peintre, M. Clairière, l'Américain Auderson et Callixte votèrent oui. En tout cinq voix. La motion de l'instituteur, reprise par Callixte, se trouvait rejetée à une majorité de vingt voix.

— La parole est à M. Golden sur le projet de constitution d'une Caisse de secours, fit le maire.

Et tandis que M. Golden, court et ventru, se recueillait pour un grand effort d'éloquence M l'abbé Coupé confiait quelque inquiétude à l'oreille de M. Dézessart :

— Cet Anderson, cet Américain, qui donc est-il ?

— Oh ! Monsieur le curé, il nous a été présenté, à Mme Polonais et à moi, par ce M. Callixte. On le dit un garçon du plus grand mérite, lecturer à l'Université deColumbia.il est venu se fixer pour quelque temps à Lux. Dans ces conditions, nous ne pouvions faire autrement que de le nommer membre de la Commission.

— Sans doute, sans doute, Monsieur le maire, mais il est étranger. Enfin, il vote mal.

— Oh ! une voix de plus ou de moins...

— Au fait, vous avez raison. Cela n'a pas d'impor-

tance et prouve, d'ailleurs, notre libéralisme.

Cependant M. Golden élaborait tout un plan pour l'extinction du paupérisme dans I,ux et l'île de Morrow. A mesure que tombaient ses paroles dans le grand silence de l'auditoire, il semblait qu'un Pactole nouveau déroulait ses flots d'or par les rues de la ville et les chemins des faubourgs, de l'Est à l'Ouest, du Nord au Sud. Jamais le prolétariat n'avait été à pareille fête. Ce serait fini de la misère et des privations.

On ne verrait plus ces bébés hâves s'épuisant à serrer de leurs lèvres blémies le sein tari des mères. Les âtres des pauvres gens allaient flamber l'hiver. Déjà, au fond des huches campagnardes s'entassait la farine blanche, génératrice du pain clair et de la santé et de la force ! Comme il allait faire bon dans les gîtes des travailleurs . Ne fallait-il pas vraiment admirer les impénétrables desseins d'une Providence toute céleste qui plaçait ainsi, à la droite des miséreux et des parias, les riches bienfaisants au cœur pitoyable ? Désormais, le bonheur s'installait triomphant à tous les chevets, sur tous lee seuils, dans toutes les poitrines. Penchés sur leur rude besogne où se reflétait l'éclatante lumière de la charité, les pauvres n'avaient plus en leur chair qu'un désir : travailler. C'en était bien fini des inquiétudes et des anxiétés de la veille. Gloire à Dieu ! Des hoquets de

Couard.

joie soulevaient les âmes, entre deux efforts des muscles voues a la fatigue pour le compte des maîtres. Gloire a Dieu ! U Caisse de secours était fondée : M. Golden donnait dix mille francs !

Des mains battirent. M. l'abbé Coupé demanda au maire la permission d'exprimer à ce distingué philanthrope la reconnaissance émue dont son cœur était plein. Il parlait au nom des pauvres, des pauvres chrctiens .bien entendu, de ceux qui ne se plaignaient pas et offraient a Dieu leurs souffrances. Il l'assura des prières ferventes de tous ces malheureux, ainsi arraches a leur géhenne et plongés, tout transis encore, dans la source vive de toutes les allégresses. Il parut ignorer que M. Golden appartenait toujours à cette race impie qui avait lapidé son Dieu. Il fut si éloquent dans sa reconnaissance, que Mme Polonais, sise de l'autre côté du maire, voulut lui tendre ses deux mains. Confesseur et pénitente fondirent leurs actions de grâces en une étreinte chaleureuse sur la poitrine même de M. Dézessart dont les yeux se mouillaient.

Baluzot avait enfin bondi. Mais non plus sous l'insulte tout à l'heure lancée au Capital, et qu'il avait ressentie comme une offense personnelle . Maintenant c étaient des transports d'enthousiasme qui le dressaient ainsi sur h fond vert des murailles, la tête à demi perdue parmi les Cupidons roses du plafond.

— Je donne cinq mille francs, s'écria-t-

i;i quand 1rs applaudissements eurent

h' Crucial.

■cessé, il laissa tomber quelques paroles, pour l'édification de ceux-là qui ne savaient pas.

— Il est faux de dire que nous nous désintéressons du sort des prolétaires. Les malheureux ont toute notre affection, toute notre pensée. Nous voudrions alléger leurs souffrances : ils sont nos frères. Malheureusement, une loi implacable veut qu'il y ait des riches et des pauvres. Toutes les fois qu'il s'agira de charité, on nous trouvera au premier rang, la main tendue, la main grande ouverte, prêts à tous les sacrifices, suivant nos ressources. L,a charité, c'est notre vertu, à nous. Mais qu'on ne vienne pas nous parler d'égalité et de répartition plus équitable des richesses, et de droit des travailleurs. Nous accordons le salaire que nous croyons devoir donner. Que ceux qui le trouvent insuffisant aillent chercher du travail ailleurs !

Callixte s'était levé.

— Les paroles que l'on vient d'entendre, dit-il, ne sont peut-être pas antipatriotiques, mais, à coup sûr, elles sont inhumaines et anti-sociales. Est-ce que le travailleur a le choix entre les employeurs, talonné qu'il est par la nécessité de vivre et de nourrir sa famille ?

— Monsieur Callixte, je ne souffrirai pas. . . hurla M. Dézessart.

Mais sa voix fut couverte aussitôt par une déclaration du capitaine marquis de Laiglon que soulignèrent de vigoureux bravos.

— Je donne cinq mille francs, fit-il, apaisant du coup la tempête.

Et une liste circula où chacun inscrivait un chiffre à-côté de son nom. En raison des nombreuses œuvres auxquelles il lui fallait souscrire, M. l'abbé Coupé

s'excusa tout haut de ne pouvoir donner que cent francs. Mais tout son dévouement, son influence, ses prières allaient à la Caisse de secours pour les travailleurs de l'île.

— Ma chère Madame Couard, murmura Mc Dupaty, le notaire, ce Monsieur Callixte n'est pas bien malin !

— Non, n'est-ce pas ? minauda la vieille dame. Il ne semble pas comprendre clairement que son intérêt est de marcher avec nous.

— Comme vous avez raison ! chère Madame Couard.

— Il est ingénieur. Eh bien ! Monsieur Dupaty, ce ne sont pas les ouvriers, ce ne sont pas les socialistes qui le feront travailler, hein ?

— Ah ! mais non !

— Et c'est révoltant de voir accuser ceux qui vous font vivre. Voyons, monsieur Dupât}-, s'il n'y avait plus d'industriels, de capitalistes, de patrons, enfin, comment tout cela marcherait-il ?

— Ah !

M° Dupaty en prenait à témoin les hauteurs, tout un espace infini que barrait malencontreusement le plafond peint de la grande salle.

— C'est comme cette demoiselle Ysolde qui vote contre nous ! Voyons, monsieur Dupaty, voyons !

— Malice de jeune fille un peu romanesque, je le gagerais.

— Je ne dis pas non, mais enfin...

Le maire venait de se lever, un papier à la main.

— Mesdames et messieurs, dit-il, j'ai le grand plaisir de vous annoncer que la souscription vient de produire 36.200 francs. Il y a lieu d'espérer que cette somme sera au moins doublée par les versements des personnes charitables ne faisant pas partie de notre Commission.

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— Admettons qu'elle soit doublée, lança l'ingénieur. Nous avons 12.000 pauvres. Cela fera six francs par tête. Et il faudra recommencer l'an prochain. Joli résultat !

— Monsieur Callixte. . . commença le maire.

Mais Callixte s'était tu, tourné vers Anderson qui semblait l'approuver du regard. M. Dézessart crut devoir s'abstenir de tout nouveau blâme à l'adresse du jeune homme. Cependant on lisait dans son attitude, dans ses gestes, qu'il éprouvait une sorte de honte à ne pouvoir expulser cet étrange commissaire. Ah ! s'il avait su ! Car il n'y avait pas à en douter, ce Callixte était un révolutionnaire. Et voici qu'il siégeait parmi les personnes les plus honorables, les plus estimées du pays : l'abbé Coupé, Mme Polonais, le marquis de L,aiglon, le comte de Rochef aille ! Le maire sentit un frisson lui passer sur la nuque. Comment donc n'avait-il pas jusqu'ici deviné ?. . .

— Monsieur le maire, intervint tout à coup Villance, ne pourrions-nous procéder rapidement à la nomination du Comité chargé de répartir les fonds ?

— Certainement, oh ! bien certainement . . .

— Pardon, fit Baluzot, dont la voix claironna, il est bien entendu que notre argent, l'argent de la Caisse de secours ira exclusivement aux travailleurs, et non aux grévistes ?

— Cela est bien certain, gronda la basse profonde du comte de Rochefaille.

— J'espère aussi, dit M. Golden, que les socialistes seront exclus de la répartition ?

— Ainsi que ceux qui auraient encouru quelque condamnation ? hasarda le juge.

— Naturellement . . . naturellement . . . opinait M. Dézessart.

— Ainsi que les ménages illégitimes et les filles-mères ? . . .

— Oh ! pourquoi ?

Tous les yeux s'étaient tournés

vers la jeune Ysolde de Roehef aille qui, pour la seconde fois, s'imposait à l'attention générale. Son « pourquoi ? »

protestataire soulevait des murmures. Même, dans son indignation, Mme Polonais toussa.

— Ysolde ! gronda sévèrement le comte de Roehefaille.

Callixte aussi regardait la jeune fille. Et cela tout à coup le frappa de penser qu'il y avait en elle un caractère et que sa joliesse délicate et fine cachait mal des instincts de révolte, une nature rebelle, sans doute, aux soumissions coutumières. Un moment, leurs regards se croisèrent. Puis, Ysolde baissa les yeux.

Cependant M. l'abbé Coupé, à son tour, exposait quelques desiderata.

— Il serait convenable, je crois, dit-il, de n'accorder les secours matériels offerts par votre généreuse entreprise qu'aux personnes vraiment dignes. Il est, parmi les ouvriers, de très braves gens dont la conduite demeure au-dessus de tout soupçon, qui élèvent leurs enfants dans les bons principes et qui, eux-mêmes, manifestent des sentiments religieux. C'est à ceux-là, n'est-ce pas ? que doivent aller, de préférence, vos aumônes.

Aim» Polonais.

saa 29

— Dites : « à ceux-là exclusivement », monsieur le curé, fit la voix enrouée de Mme Polonais.

— Bravo ! Bravo ! . . .

— Eh bien ! oui, reprit l'abbé. Oui, nous pouvons l'avouer sans crainte. Les bons chrétiens, seuls, font les bous ouvriers, les bons patriotes, les bons pères de famille, les bons soldats.

— Très bien ! Très bien ! . .-.

Le capitaine marquis de Laiglon applaudissait le curé à tout rompre. Et la majeure partie de l'assistance claqua des mains à la déclaration du prêtre.

— Les bons chrétiens, glapit Baluzot, ne vont pas grossir le bataillon des socialistes et des meneurs de grèves.

— Ah ! mais non ! fit M. Golden. Et j'espère que le Comité tiendra la main à ce que notre argent ne s'égare point parmi nos adversaires.

Y illance enfin s'était levé, provoquant l'admiration des femmes. Comme il souriait avec grâce ! Comme ses regards semblaient profonds ! et quelle harmonie dans sa chevelure !

— Je propose, dit-il, que le Comité soit composé de trois membres. . .

— C'est cela, trois membres.

— Oui, trois membres.

— ... et que nous nommions par acclamations membres de ce Comité : M. le Maire. . .

— Oui ! oui !

— . . . Mme Polonais ! . . .

— Oui ! oui ! oui !

— ... et M. l'abbé Coupé !

— Oui ! oui ! cent fois oui !

Ce fut une allégresse, une tempête de bravos. Seuls,

Callixte, Anderson, le peintre Clairière et le Dr Crucial parurent un peu froids, sinon hostiles. Ysolde de Rochefaille demeurait, les yeux obstinément baissés, dans une attitude de bouderie. Le maire s'était incliné, remerciait, l'air ému.

— Allons, dit-il, mesdames et messieurs, je mets aux voix la proposition de notre éminent collègue, M. Yillance.

— Adoptée ! adoptée !

M. Dézessart ne crut point nécessaire de provoquer une contre épreuve. Il se pencha un moment à droite et à gauche comme pour prendre conseil. Fuis, très ému. il exprima, en son nom et au nom de M. l'abbé Coupé et de Mme Polonais, ses remerciements les plus sincères pour l'honneur ainsi décerné. Il assura les membres de la Commission d'intérêt local de tout son dévouement, de toute son énergie. Grâce au zèle que chacun devait déployer en cette affaire, les travailleurs de Lux et de l'île de Morrow tout entière allaient enfin connaître l'abondance. Le paupérisme devait s'éteindre avec les dernières lueurs de ce jour, Et il eut une allusion discrète à la Providence qui suscitait, à coté des misérables, des sauveurs et des soutiens. Il bredouilla un peu, troublé par les clairs regards de la marquise de Laiglon, d'une beauté sculpturale et sévère. Alors, dans un grand geste d'adieu, il leva la séance.

Les invités maintenant se dispersaient. M. Nil. l'instituteur, ramassa hâtivement ses feuillets ri s'enfuit, le <los légèrement courbé, rasant les murs de la grande salle. Des groupes s'étaienl tonnés, discutaient encore. Golden, Chrétien. Baluzot et Couard, très entoures, parlaienl tous ensemble, haut ci fort. Le comte Quinault de Rochefaille rassemblait ^.i femmi

deux filles. Uii brouhaha confus montait, fait du bruit des conversations et des chaises remuées. Le Dr Crucial s'en alla tranquillement au bras du peintre Clairière. D'interminables serrements de mains retenaient le juge, le notaire, le capitaine et le curé. Et le maire se joignit à eux, les poussant doucement vers la porte.

Callixte et Anderson durent se frayer un chemin parmi les dames que Villance affolait de ses sourires. Et, sur le point de sortir, Callixte rencontra les yeux étranges d'Ysolde. Il lui parut qu'ils s'allumaient de quelque flamme. « Sympathie ! » murmura le jeune homme « ou curiosité ? »

Il y eut un remous, des gens reculaient, s'effaçaut. Alors, majestueuse et lourde, Mme Polonais passa.

on cher Anderson, dit Callixte, vous n'avez pas oublié votre promesse ? Je vous emmène dîner chez les Pouremane, dans les bas quartiers de Lux, près de la Citadelle. Ce sont des gens de rien pour ces esprits distingués qu'on appelle Mi"c Polonais, MM. Baluzot et Couard. Je les considère, moi, comme beaucoup plus intéressants que la plupart de ces fantoches qui, tout à l'heure, s'agitaient autour de la table.

— J'ai accepté avec plaisir, mon cher Callixte, répliqua l'Américain. La valeur intellectuelle et morale des gens m'importe plus que leur situation sociale.

— Le père, Jacques Pouremane, est un homme simple, serrurier de son état, un bon et brave cœur et c'est tout. Son éducation a été naturellement négligée. Par contre, il a pu faire donner à sa fille une instruction supérieure. Sara, mon cher ami, est un esprit rare, un cerveau. Et jolie, en outre, et simple, et travailleuse ! Depuis la mort de la mère, elle vaque aux soins du ménage, s'occupant des deux autres petits : Madeleine et Paul. Elle gagne quelque argent en donnant des leçons. Ainsi, ces excellentes gens peuvent vivre sans trop de privations. Si vous saviez comme Sara va être heureuse de vous avoir à dîner ce soir !

Anderson ne répliqua point. Les deux jeunes gens

continuaient de marcher l'un près de l'autre sans rien dire. Ils avaient longé la façade de l'église Saint-Pierre. Au détour d'une rue, ce fut une éclaircie soudaine. La mer, là-bas, brillait, étincelait de toutes les lueurs du jour finissant. De petites voiles blanches se découpaient sur le fond un peu gris du ciel. Une brise souffla, chargée d'exquises senteurs marines.

— J'imagine, dit Anderson, qu'en me faisant nommer membre de cette Commission d'intérêt local, vous avez voulu me montrer ainsi, au débotté, tout ce que Lux et l'île de Morrow comptent d'illustrations diverses et de personnes notoires. Arrivé depuis deux jours à peine, je ne connais point le pays et, déjà, j'ai pu étudier des types d'indigènes très curieux. Ce M. Baluzot, ce M. Golden, cette Mme Polonais sont des phénomènes intéressants. Quel profit je retirerais de mon voyage si j'étais psychologue, plutôt que chargé d'un cours de Physique à mon Université !

— Mon cher ami, répliqua l'ingénieur, beaucoup parmi les autres assistants n'étaient pas moins curieux à observer. Villance, par exemple ?

— Oui, vous m'en avez parlé. Un arriviste.

— La marquise de Laiglon ?

— Femme admirable comme plastique. Le maire en est amoureux fou.

— Bien deviné. Et que pensez-vous du juge, M. Pigé ?

— Je ne sais à quoi attribuer la défiance qu'il m'inspire. Il me paraît singulier qu'un tel homme, chez vous, rende la justice. Mais pourquoi votre grand savant, M. Parozyckz, ne faisait-il point partie de la Commission ?

— On l'oublie toujours. Il vit enfermé dans son laboratoire. C'est un savant, vous comprenez, un homme

h\ CITE DES IDOLES

Au détour dune rue ce fut une l'claircie soudaine. (P. 34).

d'études, de travail, de méditations, et le monde n'est guère occupé que des cabots de tout genre... D'ailleurs, nous savons maintenant qu'il eût perdu son temps à venir parmi nous.

Anderson expliqua qu'il se proposait d'aller le voir dès le lendemain. Il avait pour lui les lettres d'introduction les plus flatteuses. Même, sa visite au vieux maître était le but réel de son voyage. Parozyckz s'était acquis en physique une renommée universelle et Anderson, préoccupé par des questions d'ordre théorique dans sa recherche d'une forme nouvelle de l'énergie, avait décidé de s'en entretenir avec lui.

— Tenez, voici la Citadelle.

Callixte désignait une sorte de Bastille sombre et basse, au bout d'une rue étroite. Elle abritait la compagnie du capitaine marquis de Laiglon. une centaine d'hommes casernes dans des salles humides, infestées de rats qu'on ne parvenait pas à détruire, qui vivaient eux aussi à l'Ordinaire, disputant leur ration aux troupiers.

— Nous sommes en avance, dit l'ingénieur, [«es Pouremane demeurent à deux pas de la Citadelle. Allons faire un tour jusqu'à la mer et nous reviendrons.

Je craindrais que notre arrivée ne fût une cause de trouble dans les préparatifs du festin.

— Oui, marchons jusqu'à la mer, acquiesça l'Américain. Et vous allez m'orienter, m'expliquer ce petit pays. Depuis quinze jours, je passe de steamer en railway et de railway en steamer. La tête me tourne. Les notions géographiques s'oblitèrent chez moi. Où sommes-nous exactement ?

— Exactement, vous y tenez ? Eh bien ! le point centre de la mairie de Lux est situé par 460 2' 23",$ de latitude Nord et 330 39' 48", 6 de longitude à l'Ouest du méridien de Greenwich. De plus, le détroit de Maupertuis, large de 2.200 mètres, nous sépare du continent. Le continent, d'ailleurs, vous allez le voir.

Les deux jeunes gens descendirent du côté de la mer. Justement un vapeur venait de quitter le môle, filant à l'Ouest vers une large bande jaune barrant le ciel, là-bas, dans un lointain brumeux.

— C'est l'Albatros, dit Calhxte, le vapeur qui, deux fois par jour, fait le service entre l'île et la pointe du continent. Bien que résidant ici, plusieurs de ces messieurs : MM. Golden, Chrétien, Baluzot, pour ne citer que ceux-là, ont de gros intérêts. . . en face. M. Golden, par exemple, dirige une importante banque francobole : Le Crédit national. M. Chrétien est également financier. M. Baluzot, lui, maintient le patriotisme dans la bonne voie à l'aide de deux ou trois journaux publiés sur le continent. Ces messieurs partent le matin pour revenir le soir.

— En face, c'est la Francobolie ?

— Justement. Vous n'ignorez pas que notre île de Morrow est rattachée administrativement au départetement des Basses-Plaines, tout entier constitué par

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ftofcfc hmU mil s.j mnm gantët devant le visage de l'ingénieur [P 4M

la presqu'île de Sfume. Eh bien ! c'est cette presqu'île que vous voyez là, de l'autre côté du détroit. Peutêtre même, malgré une légère brunie, distinguez-vous le phare ? Il sera allumé dans une heure.

Alors Callixte entra dans les plus grands détails sur la géographie physique et politique de l'île. Longue d'une trentaine de kilomètres et large de huit, l'île de Morrow avait une superficie de plus de dix-sept mille hectares. Elle était divisée en deux cantons, formant six communes et renfermait quinze mille habitants. Au canton de Lux se rattachaient les communes d'Elend et de la Chaumière ; celles de Sogno et de Hungercity faisaient partie du canton de Primevère, jolie petite ville située à douze kilomètres de Lux. Tout le long de la route bordant la côte Est de l'île, de Lux à Primevère, ou trouvait des marais salants. Et des parcs d'huîtres occupaient une superficie considérable : environ six cents hectares. Puis, c'étaient des vignobles, des champs de céréales et de betteraves. D'Elend à la Chaumière, on ne trouvait guère que des jardins maraîchers. La culture fourragère se faisait au Sud, ainsi que l'élève du bétail. Le varech servait d'engrais dans tonte l'île. L'Etat francobole affermait, au Nord, quelques enclos de pêcheries. C'étaient des sortes d'écluses à poissons disposées parmi les roches plates découvertes à marée basse. Le poisson, amené par le ll<>t. y était retenu lorsque la mer se retirait. Hungereity, bourg de pêche, possédait une dizaine de urandes chaloupes employées en été .1 la pêche de la sardine. Les mauvais temps de L'équinoxe forçaient les pêcheurs à les hisser sur la cote. Et c'était à l'époque de ces ma* rées des syzygies êquinoxiales que le détroit de Manpertuis lançait ses grondements formidables. En Fran-

cobolie, jusqu'à cinquante kilomètres, on entendait l'horrible bruit. « Maupertuis grogne ! » disaient les paysans.

Le phare du Raive, au Nord-Ouest de l'île, haut de quarante-trois mètres, avait un feu blanc à éclats d'une portée de trente-deux milles. Et, derrière le phare, sur six kilomètres, s'étendait le Bois de la Lune, sorte de forêt vierge où poussaient à l'envi d'inextricables lianes, parmi des rideaux de peupliers. Une ombre épaisse y régnait en plein jour et, seuls, quelques rares et hardis outlaws en franchissaient les bords, trouvant au sein de sa ténèbre éternelle une sécurité et un abri.

A l'autre extrémité de l'île, vers le Sud, s'élevaient quelques dunes, maintenues par des plantations de pins. Un hasard singulier avait réuni sur ces dix-sept mille hectares de terre les productions les plus diverses. Bien que non exploités, l'île de Morrow renfermait, entre Sogno et Hungercity, d'importants gisements de houille. Des géologues, çà et là, avaient trouvé des minerais de fer abondants, des argiles, des calcaires, du gypse, des pyrites. Ainsi que l'avait fait remarquer Villance, dans son rapport, l'île possédait en petit toutes les richesses du globe. Et, sur ce tas d'or, une population de travailleurs agonisait.

— Pourquoi, demanda Anderson, n'a-t-on pas eu l'idée d'exploiter les gisements de houille et de minerais de fer ?

— Je n'en sais rien, répliqua l'ingénieur. Et d'ailleurs, mon cher ami, les quelques gros propriétaires, industriels ou capitalistes' du pays, tirent des revenus suffisants de leurs entreprises diverses. Personne, ici, ne se plaint du chômage. Il y a du travail pour tous, mais il est si mal rétribué que tous, à peu près, meurent de faim.

— Nos ouvriers américains, dit Anderson, ont, par heure, un salaire plus élevé que le salaire journalier d'ici. . . Mais pourquoi ces gens-là n'émigrent-ils point ?

— Par peur, sans doute, de l'inconnu qui les attend.

— Alors, qu'ils se soulèvent !

Un long silence suivit. Les deux jeunes gens regardaient la mer, la silhouette fuyante de Y Albatros, la presqu'île de Sfume, aux bords escarpés et jaunis. Un vent plus fort soufflait, dressait des lames plus denses, affolées les unes contre les autres, venant mourir en des embruns élargis, pleins de musiques farouches. Les eaux se coloraient de teintes sombres, pareilles maintenant aux gros nuages lourds qui tombaient du ciel. Quelque effroi se mêlait aux grondements du ressac.

— Ceci, dit Callixte, est fort curieux. Depuis quelque temps nous avons, coup sur coup, de gros orages, violents et subits, sans cause apparente. Et des brouillards, aussi, auxquels nous n'étions guère accoutumés.

— Tiens, tiens ! fit Anderson. Ces phénomènes sont parfois l'indice de secousses séismiques.

— Oh ! la contrée n'est point volcanique.

— Ce ne serait pas une raison. Les tremblements de terre endogènes s'observent loin de tous volcans. A-t-on déjà remarqué ici des secousses, des mouvements ondulatoires du sol ?

— Non. Du moins, ils n'étaient pas perceptibles. Et comme nous ne possédons point de séismographe...

Anderson se prit à sourire.

— D'ailleurs, dit-il, que risquerions-nous ? Disparaître ? Ce serait un accident sans importance. Tant d'humains déjà ont vécu et sont morts ! Qui se soucie des deux cent mille victimes du tremblement de terre

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•de Tan 526 ? Qui pense aux quatre- vingt mille Javanais que tua le raz de marée de 1883 ? Qui cherche à retrouver la place du grand Rurm, ce district du delta de l'Indus, effondré dans la mer, en 1819, sur des milliers de kilomètres carrés ? Et les catastrophes des âges géologiques qui précédèrent le nôtre ? . . . Qu'importe tout cela ? Les hommes sont faits de la matière même du globe. Parfois nous flottons, petites bulles, à la surface. Et parfois nous retombons en scories, au sein de la substance en travail.

— Evidemment, répliqua l'ingénieur, rien n'importe, du point de vue objectif. Mais pour ce qui est du sujet même et tout ce qui s'y rapporte, admettons que l'idée de disparition répugne quelque peu. A l'un et à l'autre, •sans doute, la femme que nous aimons est, en réalité, plus chère que tout un continent.

— Pour moi, dit Anderson, la possession de certains livres prime l'existence de certains peuples. . .

Un coup de vent violent l'arrêta net, suffoquant d'une respiration mal prise. Et Callixte conseilla le retour vers le quartier de la Citadelle où maintenant ils coulaient le risque d'arriver un peu tard. Mais comme ils rebroussaient chemin, ils eurent la surprise d'apercevoir Ysolde de Rochefaille luttant bravement contre le vent, le visage tourné vers la mer, tandis que sa gouvernante restée en arrière à quelque distance se lamentait, menaçait de la laisser seule.

— Mademoiselle! Mademoiselle!... Quelle idée!... Un temps pareil ! . . . Je m'en vais ! . . .

— Bon voyage !

La jeune fille eut un geste mutin et, comme les deux promeneurs venaient de s'arrêter, elle leur parla sans fausse honte, dans un sourire.

— Voilà les femmes d'aujourd'hui, dit-elle. Ni bravoure, ni force !

Elle était elle-même si frêle, elle évoquait si peu l'idée de la virago que semblaient appeler ses vœux, que Callixte et Anderson se prirent à rire, soudain conquis par sa bonne humeur et la franchise de ses regards.

— Enfin, poursuivit-elle, j'ai l'habitude de venir ici chaque soir. . .

— J'en prends bonne note, interrompit plaisamment Callixte.

— Si vous voulez. . . Oui, chaque soir, avant dîner, je viens faire un tour sur la dune. C'est mon apéritif, cela. Et rien ne saurait m'en empêcher, vous entendez, ni l'état de la mer, ni celui du ciel, ni les orages, ni les vents. . .

— - Ni même La volonté de vos parents ?

— Oh ! ils ont parfois essayé de mettre obstacle à mes fantaisies pèlerines, mais je les ai menacés de les déshériter. . . Et c'est ma bonne, cette pauvre Marie, qui supporte tout.

Callixte s'enhardissait devant l'audace charmante de la jeune fille.

— Voulez-vous, dit-il, nous permettre de remplacer provisoirement votre gouvernante ?

— C'est cela, reconduisez-moi. Mais j'aime mieux ma bonne, vous savez ?

— Oh ! Mademoiselle ! . . .

Ysolde et Anderson s'amusèrent un moment de \\ xpression navrée de Callixte. Il regardait la frêle blonde avec de grands yeux étonnés, tristes de la rebuffade essuyée.

— Oui, j'aime mieux ma gouvernante, reprit Vsolde. D'abord, elle fait ce (pie je veux. . . Ne m'interrompe?.

pas. . . Ensuite, malgré mon mauvais caractère, elle me décerne des compliments que vous n'avez pas encore trouvé moyen de me faire.

— Mademoiselle... commença Callixte.

— Chut ! chut ! il est trop tard.

Ysolde avait mis sa main gantée devant le visage de l'ingénieur, comme pour lui imposer silence. Et Callixte, d'un geste furtif, baisa le gant.

— Nous nous reverrons, dit-elle, à cette Commission d'intérêt local. J'ai eu plaisir à constater que mes amis ne votaient point dans le sens de Mme Polonais, ni de ce gros balourd de Golden, ni de l'ineffable Baluzot.

— Mais vos parents, Mademoiselle Ysolde ? Votre père, votre mère, votre sœur Roxane ?

— Ce sont mes parents, Il n'est pas obligatoire qu'ils soient mes amis.

Elle eut un geste capricieux de la tête, un geste qui laissait deviner sous la forêt blonde une volonté impérieuse, une soif de liberté sans entraves. Et, tout de suite, son rire éclata, découvrant une double rangée de jolies dents blanches. Callixte ne trouvait plus de paroles, perdu dans son admiration pour la jeune fille. Un désir fou lui venait de sentir sur sa chair la morsure de ces dents cruelles, aux reflets nacrés.

— Mme Polonais, voyez-vous, disait-elle, c'est ma bête noire. J'en parle à tout le monde. J'ai rêvé d'elle, une nuit !

— I/horrible cauchemar ! murmura Andersou.

— Imaginez- vous que cette ancienne juive — oh ! oui, très ancienne — s'est jetée à corps perdu dans les œuvres pies, depuis sa conversion. Elle est présidente de la Congrégation des servantes de Marie ! Elle se met une écharpe bleue autour du corps. C'est à mourir

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de rire ! Bien entendu, elle a voulu m'endoctriner. Je lui ai dit que, religion pour religion, je songeais sérieusement à me faire juive. Elle a piqué un de ces fards !. . . Oh ! voyez donc comme la mer est noire !

Le babil de la frêle blonde exerçait sur Callixte une attraction puissante. Chacun de ses mots le pénétrait ainsi qu'un charme ensorceleur et doux. Il la regardait de ses yeux avides comme pour les imprégner de sa grâce adorable. Ne l' avait-il donc jamais vue auparavant ? D'où venait que, pour la première fois, Ysolde de Rochef aille le séduisait ainsi ? C'est que, jusqu'à ce jour, sans doute, trompé par l'ambiance, le cadre banal des convenances mondaines, il n'avait pu deviner en elle les grâces étranges qu'elle révélait aujourd'hui. Ou peut-être leurs yeux ne s'étaient-ils jamais rencontrés jusqu'alors ? Certains regards tombent sur l'âme comme de lourdes chaînes. . .

Les trois promeneurs avaient retracé leurs pas le long du môle. Et ils regagnaient la Grand'Place d'où la Citadelle s'apercevait, au bout d'une rue étroite. Alors se retournant, ils semblèrent dire adieu à la mer qui soulevait des flots d'encre parmi le grondement redoutable du détroit. Puis, comme ils étaient arrivés devant la demeure d'Ysolde, une maison à trois étages ornée de balcons de pierre que soutenaient des cariatides grimaçantes, la jeune fille serra cavalièrement la main à ses deux compagnons.

— Au revoir, dit-elle.

Elle avait disparu derrière la lourde porte de chêne, et Callixte s'immobilisait, oubliait son rendez-vous, la présence d'Anderson, la nuit qui tombait sur la ville.

— Corne on, old man, corne on ! dit l'Américain, d'un ton familier et gouailleur.

Puis, comme Callixte s'égarait en des réflexions intérieures, il ajouta :

— Je serais désolé d'aimer cette jeune fille. Elle semble experte en l'art de toutes les tortures.

Callixte garda un moment le silence. Et il rêva tout haut, disant :

— Souffrir, qu'importe ! Mais souffrir par elle, n'est-ce point là une volupté vraiment digne d'être goûtée, une de ces voluptés rares dont l'éclair seul emplit une vie ?

Mais le bruit de ses paroles, tout à coup, l'éveilla.

— Bah ! dit-il gaiement, n'y pensons plus. .

LE pèie Pouremane avait ouvert la porte et souriait à ses hôtes. Sara accourut, grande, gracieuse, les joues rougies par les préparatifs du festin. Et, dans ses jupes, Madeleine et Paul se cachaient, un peu honteux devant l'étranger qu'amenait Callixte. Tout de suite, Sara les installa, car ils étaient en retard d'une demi-heure, et elle craignait pour la bonne réputation de sa cuisine. En riant, elle les bousculait, les pressait de manger le potage, en train de refroidir. Et elle-même donnait l'exemple, assise en face de Callixte qu'elle regardait parfois profondément, de ses grands yeux noirs.

Vous allez regretter la cuisine de votre pays.

Monsieur, dit-elle cà Anderson. Vous n'êtes pas encore habitué à la nôtre...

Elle s'interrompit comme devant la perception d'une faute-

— Qu'est-ce que je dis donc là ? contiuua-t-elle Voici que je vais vous parler cuisine comme la bonne de M. le curé !

— Oh! Mademoiselle, protesta Anderson, ne vous en défendez pas. La cuisson des aliments — l'invention de la cuisine, en d'autres termes — a été l'un des premiers et des principaux facteurs de notre évolution.

Nous lui devons, en partie, d'être sortis de l'animalité aneestrale pour devenir les hommes policés d'aujourd'hui.

— Et, ajouta Callixte, il est moins dangereux pour la raison de parler cuisine que de discuter les niaiseries théologiques d'un Joseph de Maistre, par exemple.

— Avez-vous un plat national, aux Etats-Unis ? Ici, c'est le pot-au-feu, dit Sara en riant.

— Je crois bien, reprit l'Américain, que tous les pays ont leur plat national au même titre que le caractère, l'honneur, le drapeau et l'hymne également nationaux. Donc, chez nous, je considère les baked beans comme le plat national par excellence.

— Je vous en ferai. La recette, Monsieur, vite. . .

— Vous prenez des haricots, vous les laissez tremper une douzaine d'heures dans de l'eau froide, puis vous les faites cuire sur un feu doux pendant cinquante heures. Vous y joignez un gmorceau de porc salé et de la mélasse. Une fois servis, les baked beans s'additionnent généralement de vinaigre.

— C'est simple comme tout. Mais les cinquante heures de cuisson m'épouvantent. On n'a donc rien à faire dans votre pays ?

— On y estime le temps à sa valeur. Et vous savez ce que vaut le temps ? Beaucoup ou rien, suivant les cas.

— Oui, dit Sara. Et votre définition pourrait s'appliquer à la vie. Elle n'est ni bonne, ni mauvaise, elle est indifférente, elle a la valeur qu'on lui attribue.

— Il en est ainsi de toutes choses, conclut Callixte. Le bien et le mal sont également indifférents, et la douleur et le plaisir. Tout ce qui existe se définit diversement suivant les individus. Père Pouremane, quelle est votre opinion sur la vie ?

Le Père Pouretnane avait ouvert la porte et souriait à ses hôtes. (P. 47).

- La vie ? demanda-t-il, un peu effaré. Mon opinion ? Si je n'écoutais que mes souvenirs, je serais tenté de maudire la vie. Elle m'a été rude, vous savez ? Depuis que mes doigts ont eu la force de serrer un étau, j'ai travaillé. J'ai travaillé durement, toujours. Levé dès l'aube, j'ai quotidiennement accompli ma fatigante besogne. Pour tout le travail de mes mains, je recevais ce salaire minime qui permet strictement de se nourrir et d'élever sa famille. Je me suis privé afin que Sara pût acquérir de l'instruction et tâcher ainsi de sortir de la condition misérable où j'avais vécu moi-même. Je puis bien le dire, mes enfants ont été mes seules joies. Mais le bonheur familial est gâté par tant de choses : la peur de manquer un jour du nécessaire, la crainte des maladies, des accidents, de la mort, hélas ! Vivre comme j'ai vécu ! Ma foi, s'il fallait recommencer, j'hésiterais !

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— Monsieur, vous recommenceriez à vivre, déclara l'Américain. Quelles que soient les tristesses de l'heure présente, l'homme se persuade toujours qu'un peu de bonheur va les remplacer. Et cet espoir n'est pas dénué de logique, puisqu'aussi bien rien n'est permanent et que les pires détresses peuvent avoir des lendemains joyeux. L,a vie est faite d'une multitude de désirs dont quelques-uns parfois sont satisfaits. Les maladies morales — les chagrins d'amour, par exemple — sont susceptibles de guérison au même titre que les maladies physiques. Quant à la misère, le malheureux qui en est la victime espère toujours qu'une chance va l'en débarrasser. De pauvres diables mourant de faim rêvent d'un employeur généreux. Puis, la vieillesse venue, il se trouve que l'homme se confie encore à la force de ses muscles et que la femme sourit à l'image déformée aperçue dans son miroir. Aucun humain n'est positif et ne voit les choses telles qu'elles sont. Ceux-là même qui se suicident dans les conjonctures douloureuses agissent en illuminés. Un mirage plane sur nos actes et sur nos désirs. Et je ne saurais blâmer personne puisque l'illusion du bonheur, parfois, le réalise. Tel le coup d'épée d'un maladroit tireur frappe l'adversaire en pleine poitrine. Il faudrait ne point prendre au sérieux la vie.

— Le moyen ? dit Sara. Sans doute, il est agréable de philosopher et de se dire : « Rien ne vaut la peine qu'on s'y attache, rien n'est grave, rien n'est à révérer ni à craindre » — et quelques-uns, peut-être, vivent la vie de cette manière — mais ceux-là que leur éducation, leur tempérament affectif pousse à l'attachement, à l'amour, à la crainte, qu'en faites-vous ? Quel raisonnement opposerez-vous aux choses du cœur ? Oui, si

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l'on pouvait ne pas souffrir devant les plaies des malheureux, si la vue de la chair qui pantèle et de l'esprit qui agonise ne causait en nous ces serrements indéfinissables, oui, nous connaîtrions alors la sérénité de vivre. Mais quelle sérénité monotone que n'assaisonnerait nulle douleur ! A tout prendre, la vie, telle qu'elle est, vaut mieux encore, à la condition pourtant de trouver un frein à l'excès des misères dont la société est responsable.

• — Vous avez bien raison, Sara, fit Callixte. Quelque chagrin fait apparaître plus douces nos heures plaisantes ; il est l'ombre nécessaire au paysage le plus ensoleillé, il est la dissonance musicale qui permet de mieux goûter la résolution de l'accord. Et vous avez surtout raison de désirer un frein à l'excès des misères sociales, Il est pénible déjà de lutter contre la nature, il faudrait n'avoir point à forger des armes contre les autres hommes. Mais allez donc parler des réformes capitales à ceux-là qui détiennent l'argent, l'autorité, toutes les puissances. . . à eux et leurs valets — car les valets sont les plus acharnés à défendre leurs maîtres dans la crainte de se trouver libres un jour. Libres ! comprenezvous ? . . . sans personne pour les commander ni les rosser, les malheureux !

Les convives avaient cessé de manger et demeuraient silencieux. vSeuJs, Madeleine et Paul s'attardaient à grignoter des desserts pour lesquels ils se livraient à tout un commerce compliqué. I ne transaction était sur le point d'intervenir qui portait sur la valeur possible d'une banane comparée à celle de trois petits fours. Madeleine prétendait avoir droit aux trois petits fours contre livraison de la banane. Paul était d'avis que deux petits fours devaient payer largement un fruit qu'il n'aimait

qn'à moitié. Un arbitre fut, à la fin, nommé dans la personne du père.

— Il est certain, murmura Sara, rêveuse, que les malheureux sont le plus souvent opposés aux réformes libératrices. Aussi n'avons-nous d'espoir que dans l'éducation. Par elle, nous ferons une génération vaillante, que n'effraiera point l'action, la lutte contre les préjugés de toutes sortes sur lesquels s'échaf aude notre société d'aujourd'hui.. . .

— Comme celle d'hier et comme celle de demain, interrompit Anderson. Car vous n'imaginez pas qu'il soit possible, brusquement, de transformer le monde. Il a fallu que la terre passât par toutes sortes d'états transitoires pour aboutir à cet accident que nous appelons l'homme. Et l'homme lui-même a été essayé une fois au moins dans ce singe de l'époque thenaysienne qui, certainement, connut le feu. Essai malheureux recommencé plus tard avec le succès que vous savez, puisque nous voici. De même, il faudra ébaucher un certain nombre de sociétés avant de réaliser l'état social vraiment digne de ce nom. N'oubliez point que nous sortons à peine de la préhistoire. L'homme est encore très voisin de l'animalité. Mais je me garderai bien d'entraver toute tentative faite en vue du progrès. Je suis Américain et rien ne m'épouvante. Et ce n'est pas l'orgueil patriotique qui m'incite à parler de la sorte. J'expose simplement que l'éducation reçue dans mon pays m'a cuirassé contre la crainte.

Ee père Pouremane, depuis quelques minutes, s'occupait du café qu'il passait lui-même, avec de grands soins. Il venait de le verser à ses hôtes, devenus songeurs. Et tout à coup, il eut un petit rire qui surprit, chez cet homme grave au visage fatigué par un demi-siècle de soucis.

— Je ris, dit-il, à cause d'un souvenir qui me vient. Vous parliez d'éducation.

Vous savez que cette maison, ici, abrite un tas de pauvres diables. Je ne parle pas de nous, car, grâce à Sara, nous ne sommes pas, maintenant, trop à plaindre. Mais nous avons des voisins, hélas ! dans la plus noire misère. De temps en temps, de beaux messieurs et de belles daines viennent, interrogent les pins pauvres et leur laissent quelques secours. Un peu plus de justice vaudrait mieux que cette charité-là. Penser qu'on a eu beau travailler toute sa vie et que, devenu vieux, il ne nous reste plus qu'à attendre l'aumône et crever dans un coin, non, voyez- vous !... Et il y en a qui vous disent : « Faites des économies, placez de l'argent. » Ah ! bon sang ! placer de l'argent quand on n'arrive pas à joindre les deux bouts avec les maladies, le chômage, les mioches, et quelquefois les vieux à nourrir !.. . Enfin ! Alors, pour revenir à mon histoire, voilà que Mme Polonais est arrivée l'autre jour en grand équipage. Elle avait visité quatre ou cinq de nos voisins, puis, passant devant chez nous, elle aperçoit Paul en train de jouer sur le palier. « Oh ! le gentil petit garçon, comment t'appelles-tu ? » Moi, vous comprenez, j'étais dans l'autre chambre et j'entendais très bien. « — Je m'appelle Paul Pouremane, répond l'enfant. — Dis-moi, mon petit ami, vas-tu au catéchisme ? — Non, Madame. — Comment ! oh ! malheureux, malheureux parents ! Je gagerais, mon petit garçon, que tu ne sais pas même ce que c'est que Dieu ? — Si,

fe£ 53 mé

Le Père Pouremane.

Madame. Dieu, c'est la somme des ignorances de l'homme (i), c'est une borne que l'on recule au fur et à mesure que la science avance ». Là-dessus, Paul se remet à jouer. La dame a poussé un cri en s'échappant. Et moi, j'ai ri, j'ai ri de bon cœur. J'ai bien retenu la phrase : •c'était si drôle ! Ah ! Mme Polonais se souviendra du petit Pouremane. Si jamais nous partageons la détresse de nos voisins, il sera inutile de faire appel à sa charité. La présidente de la Congrégation des servantes de Marie ne pourrait guère que nous envoyer de l'eau bénite.

— Mme Polonais me déteste chrétiennement, dit Callixte, joyeux. Et elle me redoute. N'est-ce pas, Andersen, qu'ils étaient drôles, dans leur effarement, tous Ces honorables philanthropes qui décoraient la mairie, tantôt, à la Commission d'intérêt local ?

— Oui, et les femmes étaient les plus enragées contre vous. Elles vous regardaient terriblement, ayant l'air •de craindre pour la sécurité de leurs boucles d'oreilles. . . A une exception près, toutefois, ajouta l'Américain avec malice.

— Ysolde de Rochef aille, oui, oui. . . Il est en effet singulier que cette jeune fille ne partage point les préjugés du monde auquel elle appartient.

— Elle est fort intelligente, déclara Anderson.

— Et jolie, n'est-ce pas ? Je la trouve très jolie. Vous la connaissez, Sara, qu'en pensez-vous ?

Sara posa sur Callixte ses grands yeux noirs. Il semblait qu'une tristesse venait de l'envelopper toute, comme d'un grand suaire, tissé de désillusions.

— Très jolie, répondit-elle, gravement.

(i) Clémence Roycr : Constitution du Monde.

Callixte, un moment, rêva. Il revoyait Ysolde, debout contre le vent violent du large et les cheveux envolés, son fin visage tourné vers la mer. Puis, c'étaient ses regards étranges dont le souvenir seul le troublait encore. L'image devenait obsédante, et il allait partir, renouer la conversation, dans le seul but de distraire un instant ses pensées, quand une plainte aiguë, venue des étages supérieurs, attira l'attention des convives.

— C'est Catherine, la sœur de Jazou ! dit Sara. Et elle expliqua l'effroyable détresse de ces pauvres gens. Atteint d'idiotie, bien que grand et fort, Jazou ne vivait guère que de la charité publique. De temps en temps, on lui faisait faire quelque besogne grossière pour laquelle il recevait des bons de pain et d'aliments. La mère, vieille impotente, n'avait point quitté le lit depuis deux ans. Catherine vivait avec sa mère et son frère, et son gain devait suffire, augmenté des menues charités que recevait Jazou, à les nourrir tous trois. Elle travaillait en qualité de typographe aux ateliers de Baluzot, directeur-rédacteur en chef du Patriote, le plus grand journal de l'île. Mais il arrivait ceci : Catherine s'était trouvée enceinte. Baluzot l'avait un jour séduite, cela résultait de quelques confidences de Catherine, puis, au sixième mois, alors que la grossesse ne pouvait plus être dissimulée, l'avait chassée. Et, depuis un mois, Catherine demeurait sans ouvrage ; depuis un mois, ces trois lamentables créatures vivaient de vagues charités, et voici que la malheureuse hurlait, prise tout à coup prématurément des douleurs de l'enfantement.

— Il faut monter, dit le père Pouremane. ( ta ne peut pas laisser ainsi cette pauvre Catherine. Elle doit être en train d'accoucher avant terme. On trouvera bien une

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sage-femme dans le quartier. Quand je pense que ce misérable Baluzot n'a même pas envoyé un secours !

— Vous êtes sûr, demanda Callixte, que Baluzot fut l'amant de Catherine ?

— Elle me l'a avoué, murmura Sara, un jour que j'essayais de lui venir en aide. Et, en pleurant, elle m'a tout dit.

— D'ailleurs, intervint Pouremane, ce n'est pas la première fois que Baluzot agit de la sorte. J'en ai connu, des ouvrières qu'il faisait monter dans sa chambre pendant les heures d'atelier . . . Beaucoup lui cédaient, par crainte d'être renvoyées, naturellement. Mais cela ne les avançait guère. A peine enceintes, elles cessaient d'appartenir à la maison Baluzot. Ea maison Baluzot n'emploie qu'un personnel d'une moralité au-dessus de tout soupçon ! Canaille, va !.. .

Ee père Pouremane montrait le poing à quelque Baluzot invisible, debout parmi les brumes de son évocation. Et il ordonna aux enfants de se coucher, pendant qu'il allait monter avec sa fille et leurs hôtes. Par précaution, il prit sa lampe. Dans l'escalier, des voisins aussi se pressaient, anxieux d'apporter quelque secours à la pauvre Catherine dont les cris réveillaient la pitié, suscitaient un besoin de solidarité et d'amour.

De logement des Jazou se composait d'une chambre unique assez grande et meublée sommairement de deux grabats. Ea paralytique gisait à terre, dans un angle, étendue sur une paillasse éventrée. Vu la gravité de son état, on venait de dresser un lit moelleux pour Catherine à l'aide d'éléments empruntés aux uns et aux autres : linge, oreillers et matelas. Et, devant la fenêtre, plongé plus avant dans son imbécillité native, Jazou, ce grand garçon de trente-trois ans, jouait avec une poupée de carton.

— Eh bien ? demanda Pouremane à la sage-femme qu'il trouva au chevet de Catherine parmi un groupe de voisins.

— Eh bien ! je ne m'en mêle pas, moi, vous savez ? déclara-t-elle. Je viens d'envoyer chercher le docteur Crucial. Il y a quelque chose de pas naturel, là-dedans. Elle a une fièvre de cheval. Elle me claquerait dans les mains !

— Croyez-vous que ça n'est pas malheureux ! disait une jeune femme à Callixte. Des gens qui n'ont plus rien chez eux, mais, là, rien... Sans nous, ils seraient morts de faim depuis longtemps. Et nous ne sommes pas riches... Et il y en a tant qu'il faudrait secourir... Tenez, au-dessous, nous avons une pauvre veuve avec trois enfants. Elle travaille tant qu'elle peut. Si vous saviez comment elle se nourrit ! Un de ces jours, sûrement, elle ne pourra plus aller... Que deviendra-t-

elle ? C'est affreux d'y penser. On gagne si peu, songez donc ! Mon mari et moi, nous travaillons et nous n'avons qu'un bébé. On ne se plaint pas, vous comprenez ? Mon mari est clerc chez Me Dupaty, le notaire. Moi, je suis iypote au journal de M. Baluzot.

La jeune femme se haussa à l'oreille de Callixte.

— Il n'y a pas d'erreur, poursuivit-elle. C'est bien lui, M. Baluzot... Je l'ai surpris un jour avec Catherine !

Anderson et Callixte se rapprochaient de la malade, quand le docteur Crucial entra. Il eut un rapide échange de poignées de mains avec les deux jeunes gens et souleva le drap. Une minute plus tard, il se retournait vers les assistants.

— Il faudrait tout de suite téléphoner ou courir à l'hôpital, fit-il. Dites qu'on envoie immédiatement une ambulance.

Un ouviier aussitôt se détacha, descendit l'escalier en hâte. Le docteur Crucial demeurait près du lit, surveillant la malade. Puis, un moment, il s'impatienta. Il y avait trop de monde dans la chambre. Et les voisins, ayant compris, s'éloignèrent, se rassemblèrent sur le palier dans l'attente de l'ambulance qui devait emporter Catherine.

La sage-femme elle-même, jugeant sa présence inutile, s'en était allée. Et le père Pouremane et sa fille restèrent seuls dans la chambre, ainsi que Callixte et Anderson, en conférence avec le docteur Crucial. Sur son grabat, la vieille paralytique fixait le groupe de ses regards clairs où se concentrait ce qui restait en elle de forces et de vie. Jazou, près de la fenêtre, s'amusait follement à retourner la poupée dans ses doigts.

Anderson et le médecin parlèrent bas.

— Accouchement provoqué ? suggéra l'Américain. Le docteur Crucial eut un geste d'aveu.

— Ces malheureuses ! dit-il. La misère peut les pousser à tout. Etat grave. Pas de danger pour cette nuit, cependant.

Et ils entamèrent mie discussion sur des questions délicates de gynécologie. Même, Callixte se mêla à la conversation, déplorant qu'on négligeât de répandre parmi le peuple les salutaires enseignements du néomalthusianisme. La femme ne devrait avoir des enfants qu'à bon escient et non par surprise. Il était criminel de pousser les malheureux à la procréation aveugle, coûte que coûte et, pour ainsi dire, à jet continu. Si l'avortement était un crime, à qui la faute ? A la société, toujours. Aussi, tout en continuant à l'inscrire comme crime, Callixte eût désiré que la justice acquittât chaque fois les pauvres femmes que la misère contraignait à cet expédient déplorable.

Le docteur Crucial approuvait, hochait la tète, peu affirmatif cependant, à cause de la réserve que lui imposait sa profession. Et Sara, qui s'était approchée et écoutait sans fausse pudeur, cita le cas du juge Pigé qui, chaque fois, condamnait impitoyablement les malheureuses traduites de ce chef à sa barre.

— Pigé est un misérable ! dit Pouremane. On l'a pourtant surpris assez souvent avec des petites filles. Comment ce juge a-t-il osé punir des crimes dont il était le premier auteur ?

— Something is rotten in ihc state of Denmark (i), murmura Anderson.

(i) Il y a quelque chose de pourri en Danemark (//jm/ci. ne te I. scène IV>

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— Oh ! oui ! ! fit Sara. En haut, c'est la corruption, en bas, la lâcheté. Baluzot n'est ni meilleur ni pire que ses collègues : les Golden, Chrétien et Couard. Disposant du droit d'affamer les pauvres, ils en usent — ils en abusent souvent. Et cela semble paradoxal puisque, livrés à eux-mêmes, ils seraient dans l'impossibilité de produire quoi que ce soit et d'assurer leur propre subsistance. Enfin, cela est lé résultat de l'état social actuel qui réalise l'équilibre d'une pyramide posée sur sa pointe. Quant à Pigé, c'est un juge, et il a pour mission d'appliquer le code. Il sait qu'il lui faut, en toute circonstance, défendre ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. Et il doit être le gardien de la morale courante — quantité expressément variable suivant les temps et les lieux. L,a morale d'aujourd'hui veut qu'il soit légitime de faucher des soldats par milliers sur des champs de bataille et criminel de tuer le fœtus humain dans son enveloppe. Le juge condamne ceci et approuve cela, conformément aux prescriptions du code.

— Tout se tient, d'ailleurs, approuva Callixte. L,e militaire est là qui protège le juge et aide à l'exécution de ses sentences. Et la fonction exerce une telle influence sur l'individu que le militaire professionnel se fait volontiers à l'idée qu'il est d'une autre essence que le commun des hommes. Tenez, le marquis de Laiglon éprouverait un réel plaisir à lancer sa compagnie contre le peuple, si le peuple s'avisait de faire grève, par exemple, ou s'il se révoltait.

— Oui, mais le peuple ne se révoltera point, reprit Sara. Car la religion est là qui soumet son esprit à la résignation, à la passivité, à l'obéissance. Ah ! le soldat et le prêtre peuvent marcher la main dans la main.

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Sa ra

Leur œuvre se complète. Elle est le ciment qui maintient debout l'édifice vermoulu de la société moderne. ^— Sans doute, sans doute, murmurait le docteur, apeuré par les audacieuses déclarations de la jeune fille. La société n'est pas parfaite, naturellement. Il y aura encore bien des souffrances avant que nous ne réalisions l'idéal. Il faut patienter. L'avenir sera meilleur.

- Tour ceux qui viendront, peut-être... Mais pour ceux qui peinent aujourd'hui ?

- Que faire ?. . . Ali ! certes, il y en a, des misères, dans cette ville ! J'en ai vu, allez, j'en ai vu de toutes -'Mes. Comme médecin, j'ai pénétré bien des secrets. Misère physique, misère morale. Mais, que faire ?. . . \ <ms le voyez, à l'occasion, les dirigeants se lamentent. se réunissent, créent des Commissions du genre de celle qui fonctionna aujourd'hui; on vote quelques

secours et puis c'est tout. La besogne serait trop grande. Un rire éclata, fit se retourner les assistants vers Jazou que réjouissait à l'extrême la décollation de sa poupée. Il tenait d'une main la tête, de l'autre le corps, les haussait comme un trophée. Et la paralytique, de ses grands yeux sévères, contemplait ce fils et sa joie profonde.

— Ce logement est relativement beau, dit le père Pouremane. J'ai vu des réduits plus infects. J'en connais où tout le monde couche pêle-mêle, parents et enfants. Aussi arrive-t-il parfois des horreurs ! . . .

— Oui, approuva le docteur, il se passe des choses honteuses. Mais, du moins, les pauvres ont pour excuse leur misère, tandis que certains riches commettent le crime par plaisir.

— Il y a des déséquilibrés dans tous les mondes, intervint Anderson. Il faudrait les soigner.

— Certainement, et il faudrait aussi des hôpitaux et des asiles, répondit Crucial. Mais nous n'avons point d'argent pour les œuvres d'assistance. Voyez, notre hôpital de Lux est fort mal conditionné. Les malades se plaignent de l'insuffisance de l'alimentation. On essaie de faire sur tout des économies. On en a même fait sur le chloroforme. Résultat : deux morts en quinze jours au cours d'une opération, parce que le chloroforme était impur. Il faudrait de l'argent. Parmi le peuple, c'est la famine, et dans l'administration ellemême, c'est la misère. Pourtant, il y a de l'argent, à Lux, et des ressources. J'y perds mon latin.

— Voilà l'ambulance, monsieur le docteur ! fit une voix dans l'embrasure de la porte.

— Ah ! tant mieux.

Un instant après, le cocher de l'ambulance parut,

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suivi d'une infirmière tenant à la main un rouleau de bandes apporté à tout hasard en cas de pansement sommaire urgent. Mais elle vit tout de suite que sa toile était inutile et elle laissa le cocher, aidé d'un autre homme, préparer la descente de la malade. L'opération était délicate par suite de l'exiguïté de l'escalier et du mauvais état des marches. En bas, dans la voiture ouverte par le fond, on glissa Catherine sur le lit tout préparé. L'infirmière s'assit sur un petit strapontin au chevet. Un ballon d'oxygène se trouvait dans un angle, prêt à être utilisé. Et il y avait encore une chaise pour une autre personne. La chaise demeura vide et la voiture se referma.

— Vous remontez chez vous, docteur ? demanda Callixte.

— Mais certainement, mon cher ami. Faisons-nous route ensemble ?

Une voisine était rentrée chez les Jazou, remettait tout en ordre, dans cet instinct de solidarité, de dévouement, d'amour du prochain qui se manifeste si fréquemment chez les pauvres, malgré la dure misère dont ils souffrent eux-mêmes. Anderson en fit la remarque, disant qu'il avait partout constaté ces traits généreux de la nature humaine. A côté des rudes égoïsmes, des luttes d'intérêts, des mesquines rivalités, poussait la fieur de l'abnégation la plus pure. Et, presque toujours, les humbles, les mal chanceux, les parias, donnaient l'exemple de la charité et de l'altruisme. Les femmes, surtout, étaient admirables, payant de leur personne, ne marchandant ni leur temps, ni leurs forces, soignant des malades répugnants et hideux, pour rien, par dévouement, par compassion. Non. il ne fallait pas désespérer du peuple qui donnait de telles

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leçons à ses maîtres ! Ces couches profondes dédaignées par des théoriciens despotiques, abritaient des trésors d'énergie et des vertus réelles malgré les apparences contraires.

— Monsieur, dit Sara, s'il était possible de donner à ces masses populaires l'éducation et la haute culture scientifique que reçoivent seuls quelques privilégiés, vous assisteriez à un spectacle extraordinaire, vous verriez déchoir au rang d'inutilités beaucoup de ceux qui triomphent aujourd'hui. C'est en effet dans le peuple, et dans le peuple seul, qu'il faut chercher les espérances de l'avenir.

Les Pouremane étaient arrivés devant leur porte.

— Vous n'entrez pas un instant ? demanda le père, qui leva sa lampe. On pourrait se rafraîchir un peu.

— Il est tard, objecta Crucial.

Tous trois alors prirent congé de Pouremane et de sa fille. Sara demeurait en arrière, elle avait saisi les deux mains de Callixte et le regardait dans les yeux. Il en fut presque troublé, mais il pensa aux yeux étranges d'Ysolde, et l'émotion commençante s'envola. Sara se serrait contre lui, s'offrant presque, désireuse d'être embrassée dans cette demi-ténèbre. Crucial et Anderson descendaient, suivis du père tenant haut la lampe. Callixte enfin se décida, baisa simplement la main de vSara et s'enfuit. La jeune fille était restée debout, appuyée contre le mur. L,a nuit se referma sur elle. Et il parut à Callixte qu'elle laissait échapper un sanglot.

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M l'abbé Coupé sortit de son presbytère et traversa . la place. Il était en surplis, bien qu'il s'en fallut encore d'une bonne demi-heure que la messe commençât. Déjà, pourtant, des groupes se formaient sur la place, devant l'église Saint-Pierre. Il y avait là des journaliers, des vignerons, des pêcheurs. Peu de femmes. On s'écartait pour laisser passer l'abbé Coupé que tous saluaient. Ce n'était ni la déférence, ni l'affection, mais à voir l'air maussade et renfrogné du prêtre, on sentait que la crainte seule dictait à ces hommes leur politesse obséquieuse. I/abbé passa, monta les trois marches du porche et soudain redescendit, marcha délibérément jusqu'à l'angle de la place et de la rue Saint-Pierre où s'ouvrait la boutique d'un cabaretier. Un gamin venait d'apparaître sur le seuil, enfant joufflu d'une douzaine d'années, aux cheveux carotte et mal peignés, au nez aplati, aux oreilles énormes. L'abbé Coupé le menaça du doigt.

— Eh bien ! Isidore, quand tu voudras ! Faudra-t-il retarder la grand 'messe à cause de toi ?

— Dépêche-toi, Isidore, dit le cabaretier. M. le curé t'attend.

— J'y vas, M'sieu le curé, j'y vas tout de suite.

L'enfant cherchait son mouchoir, comme pour justifier par une occupation quelconque le retard qu'on lui reprochait. Et, voyant l'abbé demeurer sur le seuil, il se décida, prit sa course, s'engouffra sous le porche de l'église, son béret arraché d'un grand geste. A son tour, le surplis de M. le curé disparut derrière la blouse noire du gamin.

— Il n'a point l'air content, le curé, hein ! patron ? fit un consommateur accoudé au comptoir.

— Non !

La conversation tomba, le cabaretier semblant peu çnclin au bavardage. Mais un nouveau client entra, auquel le premier serra la main.

— Quoi de neuf, Solier ? demanda l'arrivant.

— Rien, Belhomme, rien, sinon que nous devons avoir aujourd'hui une entrevue avec M. Couard. Ça ne peut pas durer ainsi. La plupart d'entre nous n'arrivent pas à joindre les deux bouts. Ceux qui ont des enfants crient misère. Et c'est pourtant pas qu'ils fréquentent le cabaret, hein ! patron ?

— Ah ! non, dit enfin le cabaretier. Les affaires vont sssez mal. Si ça continue . . .

Le patron n'acheva point sa phrase, et Solier se mit en devoir d'expliquer au nouveau venu qu'ils allaient tenter de s'organiser en syndicat et, s'il le fallait, de déclarer la grève. Ils en avaient assez d'être exploités honteusement. La vie, chaque jour, devenait plus coûteuse et, seuls, les salaires ouvriers demeuraient à un taux toujours le même et de plus en plus insuffisant. Et puis, chose inconcevable, voilà qu'on leur retirait petit à petit la liberté de la pensée ! Couard venait de renvoyer dix vignerons coupables d'indifférence visà-vis de la religion. Sans obliger ses hommes à aller à

Sa 66 Ifi

la messe, Couard leur avait fait entendre qu'ils s'exposeraient moins à être congédiés s'ils fréquentaient l'église. La messe, maintenant, entrait dans le programme de travail auquel les malheureux étaient astreints sous peine de manquer du nécessaire. Eh bien ! non. ça ne pouvait pas durer. Et puisqu'ils en étaient réduits à envisager l'hypothèse d'un conflit, ils allaient exposer toutes leurs revendications. Des salaires, d'abord ; des salaires équitables ; l'amélioration des conditions du travail et, enfin, l'indépendance d'idées. C'était une honte de voir l'abbé Coupé, flanqué de quelques « madame Polonais », régenter toute une population de travailleurs !

— Sans doute, sans doute, approuvait Belhomme, les yeux à terre.

La place maintenant s'animait, hommes et femmes

gravissaient les marches de l'église, pénétraient dans l'obscure nef, çà et là piquée de quelques points de lumière, au bout des cierges de bois peint. L,e deuxième coup de la messe venait de sonner et Solier s'étonna de n'avoir pas encore vu passer M. Couard. Mais, juste à ce moment, le dit Couard parut, traînant à son bras Mme Couard, et tous deux si majestueux, si solennels, qu'on pouvait se demander s'ils étaient pétris de la même argile que les autres humains. Et puis, derrière eux, coup sur coup, ce furent M. Golden, sa femme et sa fille qui fréquentaient, bien qu'israélites, les autels du Nazaréen. M. Villance accompagnait cette respectable famille et donnait tous ses soins à la troublante Inès dont les cheveux roux prenaient des tons de cuivre sous le grand soleil. Et Inès riait d'un rire ingénu aux spirituelles saillies du romancier, flattée au fond de son élégance extrême et de son indiscutable beauté. Mais la voiture du comte Quinault de Rochefaille venait de s'arrêter devant les marches de l'église et Villance eut pour la comtesse le plus exquis de ses sourires. Même il semblait que, dans les regards échangés, se glissaient de secrètes confidences, comme si la comtesse de Rochefaille et l'illustre auteur de Cœur brisé eussent connu une intimité plus étroite. Il salua aussi le comte et ses deux filles : Ysolde et Roxane. Ysolde avait son air mutin des jours de révolte, la chevelure plus capricieuse, les regards plus insaisissables. Villance entra dignement et se signa d'un geste évasif, un peu inquiet à l'idée qu'il ne pouvait différer plus longtemps son choix matrimonial. A s'en tenir aux renseignements de Me Dupaty, Inès Golden constituait le parti le plus avantageux. Mais le père, enrichi par des coups de Bourse, saurait-il préserver d'un dé-

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sastre possible la fortune qui devait plus tard revenir à sa fille ?

— Tiens, v'ià l'juge ! dit Belhomme.

Pigé passa, trottant menu, les yeux à terre. Mme Pigé, souffrante, était demeurée chez elle, et le juge se hâtait, évitait les faces terreuses de ses justiciables.

— Le cochon ! murmura Solier. Dire qu'il a cordamné hier cinq camarades à deux mois de prison pour « insultes à un magistrat » parce qu'ils avaient réussi à lui arracher des mains la gosse à Fisher ! Cochon ! cochon !

Solier et Belhomme s'éloignèrent du comptoir et restèrent un moment devant la porte, les bras ballants. Le juge allait gravir les marches quand un homme, tout à coup lui barrant le passage, le soufflet aviolemment. Un cri partit de plusieurs poitrines : « Fisher ! » Le juge avait chancelé, étourdi par la rudesse du choc. Et il se retourna pour demander main-forte, mais déjà des soldats se jetaient sur Fisher, l'entraînaient au violon, encouragés par la présence du capitaine marquis de Laiglon, en grand uniforme, venu, comme chaque dimanche, pour l'accomplissement de ses devoirs religieux. Un lieutenant, un adjudant, des soldats le suivaient, désireux, par leur assiduité aux offices, de mériter ses faveurs. Et la marquise de Laiglon, d'une beauté sculpturale et sévère, eut un regard bienveillant pour M. Dézessart, le maire de Lux, accouru au bruit qu'avait causé l'acte de Fisher. Immense, Baluzot se dressait, dominait de sa haute taille les curieux qui envahissaient le porche.

— Ah ! ah ! disait-il, ce Fisher ! un socialiste. . . une canaille ! . . . Je le chasse ! je le chasse ! Tous les socialistes, des canailles ! . . . je les chasserai tous ! . . .

Il pénétra sous la voûte et plongea ses doigts dans le bénitier. Il avait fini son grand signe de croix qu'il murmurait encore :

— Socialistes... canailles... vendus... à la porte! Et, dans le trouble qui l'agitait, il heurta sans la voir

Mme Polonais, dévotement inclinée à l'entrée du lieu saint.

Des soldats arrivaient encore, et des journaliers, et des vignerons. L'église s'emplissait. Sur la place à peu près déserte, le soleil jetait une grande nappe claire. Solier et Belhomme grimpèrent, eux aussi, les degrés du porche. Le cabaret situé à l'angle de la place et de la rue Saint-Pierre étalait ses tables inutiles. Dix heures venaient de sonner, l'abbé Coupé, précédé d'Isidore, arrivait au pied de l'autel, parmi les accords maladroits d'un orgue faux.

— Asperges me ! chanta l'officiant.

Mais, sur la place de l'Eglise, un homme se hâtait, de l'air pitoyable d'un forçat qu'on va river à sa chaîne. Et, la sueur coulant sur sa face souffreteuse, M. Nil, l'instituteur, entra. Il entra, ne se signa point, s'assit tout de suite au dernier banc. La messe maintenant déroulait lentement le toujours pareil chapelet de ses scènes : le Kyrie, le Gloria, les Collectes, l'Epître, le Graduel, l'Evangile. L'abbé Coupé se dévêtit alors de sa chasuble verte et monta en chaire. Et Nil écouta le prêtre avec effroi. Terrible, l'abbé Coupé menaçait de la colère divine tous ceux-là qui n'obéissaient point aveuglément aux prescriptions de la sainte Eglise. Il roulait des yeux de flamme en battant l'air de ses longues manches. Il anathématisait les impies, les rationalistes et ces savants qui prétendaient se passer de Dieu. Mais il était bien tranquille, car Dieu les châtierait un

jour. Dieu savait attendre. 77 abaisserait la superbe de ces insensés qui riaient des mystères de la sainte religion. Ah ! certes, quand viendrait l'heure de paraître devant le souverain Juge, ils regretteraient amèrement leur folie, tous ceux-là qui aujourd'hui voulaient se soustraire au joug maternel de l'Eglise ! Mais il serait trop tard, et ni la raison, ni la science ne pourraient les arracher à leur éternel châtiment, justement mérité. La raison et la science n'étaient que les manifestations de l'orgueil humain. Et l'homme avait bien tort de s'enorgueillir de ses découvertes, puisque rien n'arrivait que par la toute-puissance de Dieu. N'était-ce point Dieu qui nous avait donné la lumière et la chaleur et l'électricité et tout le reste ? N'était-ce point Dieu qui mettait l'éclair du génie dans le cerveau des inventeurs ? C'est à Dieu seul que revenait toute gloire, et l'abbé Coupé appelait de ses vœux ardents le jour prochain où les plus éhontés des impies, revenus de leur erreur, s'agenouilleraient enfin sous la main du prêtre, le véritable représentant du Très-Haut sur la terre, ce prêtre à qui le Sauveur avait donné le pouvoir de lier et de délier, ce prêtre dont le rôle était si mystérieux et si grand, que son évocation ligotait Dieu, le forçait à descendre chaque jour sur ses autels.

L'abbé Coupé se rengorgea, satisfait de rappeler qu'il était l'un de ces extraordinaires thaumaturges et que, tout à l'heure, au cours de la messe, il allait de nouveau réaliser le prodige. Et il se hâta de terminer, ayant remarqué les bâillements discrets de M. Villance et l'affaissement inusité de Baluzot. Il eut un grand cri de triomphe poux l'Eglise immortelle, l'Eglise impérissable qui, jusqu'à la consommation des siècles, étendrail sa domination sur le monde. Lfis hommes passent et l'E-

glise demeure. Les persécuteurs, les mécréants viendraient se briser contre ce roc inébranlable. Tu es Pctrus ! avait dit Jésus-Christ, le fils unique de Dieu. Et chacun savait que la parole d'un Dieu ne pouvait être mise en doute.

M. Nil, l'instituteur, avait eu un sourire en entendant ces paroles. Mais il passa tout de suite à la colère en songeant à la puissance indiscutable de cette organisation religieuse. Dans le grand complot des possédants contre le pauvre, le prêtre, gendarme spirituel, dissolvait les résistances, amollissait les instincts de révolte, livrait le peuple, pieds et poings liés, à la merci de ses maîtres. M. Nil leva les yeux. Là-bas, c'étaient M. Dé. zessart, le maire de Lux et, près de lui, le capitaine marquis de Laiglon, le comte Quinault de Rochefaille, le juge Pigé. Et c'étaient encore les rois du jour, les Golden, Chrétien, Couard et Baluzot et Mc Dupaty, et M. Villance. La magistrature, l'armée, la noblesse, la finance, la grande industrie, l'aristocratie du nom et celle de la plume réchauffaient dans le sein de l'abbé Coupé leurs désirs de domination et de puissance sans contrôle. Oui, l'abbé avait quelque droit d'être fier de l'Eglise qui enrôlait sous la même bannière ces inutilités diverses, conductrices des peuples. Et M. Nil porta ses regards vers les bas-côtés de 1/église. Son admiration effrayée redoubla à voir le recueillement des parias, des prolétaires, des victimes. Pour quelques-uns qui, comme lui, sentaient gronder en leur cœur de sourdes colères, combien se courbaient sincèrement sous les paroles fallacieuses du prêtre, prometteuses d'au-delà pleins de félicités contre l'abandon des droits de la vie présente ! Prestigieuse Eglise, qui réussissait à étouffer les révoltes populaires et; transformait les malheureux

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en résignés ! Le prêtre opérait quotidiennement ce double miracle de ligoter l'individu comme il ligotait son Dieu. Et, sur le même autel, le même sacrifice s'accomplissait !

I/abbé Coupé avait repris sa place et sa chasuble verte. Ce fut l'Offertoire, la Préface, le Sanctus, l'Elévation. Et soudain, aux mots de la consécration : Hoc est enint corpus meum... Dieu accourut des hauteurs, s'incorpora à la substance du pain, s'offrit comme une nourriture aux hommes. M. Nil songea que les chrétiens réalisaient cette étrange chose : manger leur Dieu ! Parmi tant de façons diverses d'idéaliser la vie, de se surpasser, de communier dans le mystère, dans le sublime, ils avaient choisi cette opération répugnante : manger, soumettre la substance divine à l'action des sucs gastrique et pancréatique, lui faire traverser les longs égouts de notre corps misérable, de l'œsophage au rectum !

Tour à tour, vers la table sainte s'acheminèrent les communiants, recueillis et graves. Mme Polonais conduisait la marche, suivie de M. et MmeCouard, aux yeux modestement baissés. Puis ce fut le juge parmi un groupe de jeunes filles appartenant à la Congrégation des serran/es de Mine. Le capitaine marquis de Laiglou marcha fièrement vers le divin banquet, suivi de quelques gradés qu'il semblait mener à la victoire. Lfi comte Quinault de Rochefaille s'agenouilla entre sa femme et sa fille Roxane : Ysolde étant demeurée, farouche, à son banc. M. et M "" Chrétien, Me Dupaty édifièrent les fidèles par une attitude confite en dévotion. La famille Golden s'était abstenue, ainsi que M. Dézessart qui éprouvait des scrupules snr la nature de sa contrition et Yillamv. prêt à envisager l'opportu-

nité d'une conversion au judaïsme si elle devait faciliter l'accomplissement de ses desseins matrimoniaux. Des paysans, des travailleurs au dos courbé se présentèrent pour l'absorption du Pain des Forts. Et, fermant la marche, on vit Baluzot, immense, bien que momentanément voûté par le souci de l'acte grave qu'il allait accomplir.

La messe s'acheva. M. l'abbé Coupé, dans toute la splendeur de sa verte et liturgique parure, réintégra la sacristie. M. Nil, l'instituteur, sortit rageusement, traversa la place, disparut au premier tournant.

Des groupes maintenant stationnaient devant l'église, échangeaient des propos animés. Les personnes de qualité s'éloignèrent en un petit tas compact. Seuls, deux ou trois industriels demeuraient en arrière : M. Couard et sa femme, M. Baluzot, M. Chrétien. Et Baluzot, tout à coup, prit sa course pour protéger le juge, trottant menu parmi la foule hostile. La grande ombre de Baluzot suait l'héroïsme, arrosait la terre de vaillance et de générosité. M. Couard se trouva le dernier, retardé par sa femme que la chaleur incommodait. Il tenait à la main sou chapeau de forme haute, découvrant ainsi les loupes de son crâne. Alors, d'un groupe d'ouvriers, Solier se détacha, suivi de deux autres.

— Pardon, Monsieur Couard, les camarades m'envoient vous demander de nous fixer pour aujourd'hui un rendez-vous. Il s'agit de questions de la plus haute importance. Nous sommes trois délégués, chargés de vous exposer nos revendications et de les discuter avec

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