‹ La cité des idoles; roman inéditChapitre 2 sur 10 · NOUS · texte numérisé non relu

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Dès les premiers mots, Couard avait remis sa coiffure, tandis que les délégués demeuraient devant lui, tête nue. Mme Couard, un peu en arrière, se croisait

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les mains sur le ventre, d'un air d'absolue indifférence. Couard interrompit l'orateur.

— Ce n'est ni le lieu ni l'heure d'une pareille démarche, fit-il d'un ton brusque. Si l'on a quelque chose à me demander, qu'on vienne me trouver individuellement dans mon cabinet, aux heures où je reçois. Quant à discuter quoi que ce soit avec les délégués de mes ouvriers, il n'y faut pas songer. Je n'ai rien à discuter. Je donne des ordres, c'est tout. Ceux à qui il déplaît d'obéir peuvent aller travailler ailleurs. Ma caisse, Dieu merci! est ouverte tous les jours pour les règlements de compte. Bonsoir.

Couard fit un pas en avant. SoUer retourna dans ses mains son couvre-chef.

— Mais. Monsieur Couard, voyons. . .

— C'est inutile, n'insistez pas.

Les délégués restaient là debout, les bras ballants. Et M. Couard passa, traînant à son bras Mmc Couard, tous deux étrangement solennels.

Fuis à son tour, en coup de vent, l'abbé Coupé traversa la place, se hâtant vers la demeure du maire où il avait accoutumé de déjeuner tous les dimanches. Un appétit de bon aloi lui était venu, et il en remerciait Dieu, attribuant ce grand bonheur à l'excellence de la messe qu'il venait de célébrer et aux vertus spéciales que procurait l'absorption des saintes Espèces. Tout inondé d'une joie intense, il se sentait devenir bon, doux et humble de cœur. Une pauvresse s'était approchée de lui. Et, malgré la haie où le mettait l'invitation dominicale, il eut pour flic quelques réconfortantes paroles et lui conseilla, en termes émus, l'imitation du Sauveur, la ignation et la prière.

Cai.i.ixtk cependant, était retourné à la dune aux heures où Vsolde de Rochefaille promenait son étrange beauté blonde. Les deux jeunes gens se rencontraient, se serraient la main, conversaient quelque temps de choses banales, laissaient s'installer la gouvernante et glissaient insensiblement le long du rivage jusque derrière un amas de roches qui les dissimulait aux regards. Peu à peu, leurs allures, leurs paroles, leurs gestes s'étaient faits plus intimes. La nature originale d'Ysolde encourageait les tentatives hardies. Bien que très femme, elle affectait parfois un bon garçonismeoutrancier. A vouloir trop réagir contre l'éducation guindée que lui imposaient ses parents, elle en arrivait à des provocations dangereuses pour elle-même. Son horreur de la contrainte lui donnait un désir singulier de tout ce qui était détendu. D'instinct, elle courait aux opinions subversives — ou jugées telles — en philosophie, en politique et en amour. Elle haïssait le convenu, le traditionnel, le commun. Ses lectures, choisies plus particulièrement parmi les livres aux tendances prohibées, l'avaient renseignée abondamment sur les êtres et les choses. Elle jugeait sévèrement les hommes, assez, du moins, pour n'en être point dupe, et ne cherchait guère dans la vie autre

chose que ce qu'elle peut donner. De tous les philosophes. Epicure lui paraissait avoir le mieux compris la nature. Avec lui, elle posait en principe que le plaisir est le souverain bien. La recherche de ce plaisir sensible et corporel suffisait à rendre la vie vraiment digne d'être vécue. Mais là s'arrêtait l'épicurisme de la jeune fille. Tout plaisir lui semblait licite et enviable, elle négligeait les distinctions établies par. le philosophe de Samos entre les divers plaisirs et ne comprenait point qu'Epicure eût vécu simplement et sans ostentation, modeste, frugal et sobre.

Dès les premiers jours, Callixte l'avait devinée toute. Il la sentait si différente des autres, que cela seul suffisait à la lui rendre plus chère. Et maintenant, pris par l'attrait des 3^eux étranges, un peu pervers, par où se reflétait cette petite âme curieuse, il tombait aux songeries profondes, aux désirs de plus en plus obsédants de l'étreindre en sa chair, d'épouser étroitement ses formes gracieuses. Pareil à ces désespérés saignant des quatre membres en la tiédeur d'un bain, il imaginait des caresses languides où s'écouleraient ses énergies, sa volonté, ses forces, sa vie même ; il rêvait de s'anéantir dans les convulsions de son amour.

Callixte, ce soir-là, ne prêtait qu'une oreille discrète aux propos moqueurs de son amie. Ils avaient contourné les roches, poursuivant lentement leur marche parmi la solitude de la grève. I,e jeune homme se serrait maintenant contre Ysolde qui laissait faire, riant d'un rire un peu forcé et ressemblant à quelque savante ruse de guerre. Et Callixte se serra encore, se pencha, baisa la nuque de sa compagne, lentement, longuement, comme s'il eût voulu se griser de toute la volupté que dégageait cette chair blonde. Ysolde fermait à demi les

yeux, demeurait immobile, à peine secouée d'un léger tressaillement. Alors, comme elle se dégageait. Callixte lui renversa la tête sur l'épaule, posa ses lèvres sur les paupières closes, puis sur les lèvres qui s'entr'ouvrirent pour une communion passionnée.

Et tandis qu'ils s'en revenaient vers l'endroit où ils avaient laissé la gouvernante, Callixte ne cessa de protester de son amour. Il disait les rêves de ses nuits, ses désirs fous, et comment Ysolde était devenue pour lui tout son espoir et tout son ciel. La jeune fille, à chaque parole, avait un petit rire moqueur où perçait l'incrédulité.

— Vous m'aimez ! tous les hommes disent cela. C'est une déclaration qui coûte si peu.

— Mettez-moi à l'épreuve.

— Nous verrons. Pour le moment, je n'ai rien à vous demander, si ce n'est une discrétion absolue sur l'incident de tout à l'heure, mais la recommandation, je le pense, est inutile.

— Je vous adore. Aimez-moi un peu.

— Je tâcherai. Mais il ne faut rien exiger de moi. Persuadez-vous bien que les privautés que je pourrais vous laisser prendre ne vous conféreraient aucun droit. Je veux être maîtresse absolue d'agir comme je l'entends. Et s'il vous en coûtait trop d'accepter ces conditions, vous avez un remède tout trouvé : cessons de nous revoir.

— Ne plus vous revoir ! Mais que deviendrais- je ? Ysolde, vous m'avez affolé. Il me semble que, si vous me chassiez, je ne pourrais plus vivre....

— Vous allez dire maintenant des bêtises, comme les autres. Soyez donc raisonnable et surtout prudent.

— Ysolde, je t'adore !...

— Vous m'adorez, c'est entendu. Je vous permets de m'adorer, mais je vous interdis d'être jaloux, quoi qu'il advienne.

— Que veux-tu dire ?

— Rien de plus que ce que j'ai dit.

— Ysolde, je t'en supplie, réponds-moi franchement. Aimerais-tu quelqu'un ?

— Je n'aime personne. Mais j'ajoute, pour être sincère, que je me crois incapable d'aimer, dans le sens passionnel. Vous le voyez, vous agiriez peut-être sagement en ne m' aimant pas.

— Le puis-je ? Je sais, Ysolde, que je souffrirai infiniment de cet amour. Car je t'ai devinée, tu dois être cruelle, et je redoute de devenir le jouet de tes petites mains. Mais je ne puis pas ne pas t'aimer. Souffrir par toi, de toi, pour toi, cela vaut mieux encore que le calme stupide d'une vie d'où tu serais exclue. Je veux aimer ma souffrance.

— Allons, je vous trouve charmant, ce soir. Et vous avez pour moi des galanteries !...

— Pardonne-moi.

— Oh ! bien volontiers. Tenez, voici ma main. Je ne vous offre pas de m 'embrasser, car ma gouvernante, malgré sa simplicité crédule, se douterait que notre conversation n'est rien moins que sérieuse.

— Pas sérieuse, quand je jure que je vous adore !

— Justement. Allons, à demain, séparons-nous.

— Encore un moment !

— Non.

Callixte déjà s'éloignait, à la fois heureux du souvenir des lèvres baisées et triste de son incertitude, quand un double cri le fit se retourner brusquement. La jeune fille et sa bonne fuyaient, affolées. Une vague

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