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La cité des vieilles [roman]

IL était dix heures du matin lorsque André Mornan sortit de la Faculté - de médecine de Montpellier.

Une voix l'interpella :

— Bonjour, vieux.

— Tiens, Broche! Comment vas-tu?

— Miraculeusement, et toi?D'où diable sors-tu?

— Je viens de prendre ma première inscrip-

t) LA GITE DES VIEILLES

tion. Ayant montré peau d'âne et parchemin, j'ai signé sur l'illustre registre où Rabelais mit sa griffe et me voilà immatriculé.

— Mazette, fit Broche, et tu paies?...

— Ce que tu voudras.

Et bras dessus bras dessous, les deux amis descendirent la rue de l'Ecole-de-Médecine vers le boulevard Henri IV et s'arrêtèrent à l'ombre parcimonieuse des maigres fusains dont s'ornait l'estaminet de la mère Chauvin qui portait la glorieuse enseigne de « Café des Facultés ».

— Il urgeait, expliqua Broche, que tu vinsses en ce lieu à la première étape de ta vie estudiantine. Tu y trouveras à toute heure convenable joyeuse compagnie, boisson rafraîchissante et courtoise amabilité. Jules, un vermouth, citron, eau de seltz.

Ainsi interpellé, le garçon s'empressa :

— Voilà, voilà, ces messieurs î...

Et Broche dit :

— Je réitère : vermouth, citron, eau de seltz, et toi, Mornan?

— Un bock!

— Çà jamais. Jules, un demi ! Sache, poursuivit-il, qu'il est des choses dont il ne faut pas user par moitié, à savoir : les bocks et les femmes.

— Mais un demi...

— Justement, on en prend deux, cela fait un entier.

Aussitôt il se lança dans une longue dissertation, émaillant son langage d'expressions pittoresques.

Emmanuel Broche étudiait la médecine depuis cinq ans, c'était le type de l'étudiant pontifiant et drôle tel qu'on en voyait encore dans les facultés avant que la peur de la caserne ait hâté le cours des études pour l'obtention du doctorat.

Broche avait échappé à la conscription, aussi s'acheminait-il, tout doucement, par petites étapes, vers la thèse finale. Il était le chef reconnu d'une bande de joyeux garçons qui l'avaient baptisé, à cause probablement de sa vie particulièrement nocturne et funambulesque, « les chotts », ce qui veut dire en languedocien « les hiboux ».

Il existe ainsi de ces associations où tant de jeunesses sont réunies et qui sont une preuve de vitalité pour une ville universitaire. Ce sont des souvenirs préparés à la vieillesse alors qu'on est pris dans le tourbillon de la vie ; ce sont les « te rappelles-tu ? » que l'on évoque au cours des rencontres fortuites, quand les exigences d'une situation vous ont longtemps séparés.

Ah ! blagues de carabins, inoffensives aven-

tures, premières causeries où s'éveillait notre pensée, vous êtes toute notre joie étant toute notre jeunesse!

Grand buveur, gros mangeur, gai luron, joyeux drille et cœur d'or, Broche suivait avec honneur la noble tradition toute de mangeaille et de beuverie du glorieux homme qui enfanta Pantagruel.

Il faisait de la médecine à ses moments perdus et comme il n'en perdait guère, on ne le voyait pas souvent sur les bancs de la docte Faculté. Aussi, était-il avantageusement connu sous le diminutif de « bock », dans les tavernes et les brasseries. Il se faisait un véritable devoir d'initier les jeunes éphèbes, frais émoulus du Collège, aux us et coutumes de la vie d'étudiant.

Aussi est-ce avec joie qu'il avait rencontré Mornan et l'avait entraîné chez la mère Chauvin, rendez-vous de la jeunesse universitaire qui s'amuse et qui travaille, car il n'est point rare d'y voir réunis des internes, des prosecteurs, et M. Pope quoique agrégé y paraît quelquefois.

Toute une bande entra avec des chansons et des rires :

— Ohé ! du canot, héla Broche.

— Tiens, Bock, bonjour Bock, vieux, ça biche? ça boulotte? Pas mal, et toi...

— Du calme, les enfants, du calme. Seyezvous et me prêtez une oreille écouteuse.

Il y eut un remuement de chaises, puis il obtint un silence relatif.

— Je suis heureux, dit-il, de la circonstance que je n'hésiterais pas un seul instant à qualifier de « providentielle » qui a fait que vous portiez vos pas céans.

Laissez-moi vous présenter, gentes damoiselles, et messeigneurs, un mien ami, André Mornan, qui ce jour pénètre pour la prime fois ès-Temple Esculapien. A toi, Mornan, je présente d'abord noble princesse de nos cœurs, Madeleine d'Amour et Lucette d'Ognac, respectivement le plus beau torse et la plus belle chute de reins de nostre bonne ville. Saluez !

Flattées, ces dames fleurirent leurs lèvres d'un sourire.

— Je continue : Lise Pont d'Avignon, parce que tout le monde y passe...

— Chameau ! interrompit une petite femme, vive, fluette et subitement colère.

— Et il est venu parmi ses frères et ses frères l'ont point reçu, acheva Broche biblique.

Puis il reprit :

— Jeanne-Marie et Marie-Jeanne, deux têtes sous le même bonnet...

— Yvonne Glaieul, au nom poétique, et quant à l'autre je m'abstiens car point ne la connais, la voyant en ces lieux pour la première fois.

— C'est une amie à moi, Daisy Rézy, une artiste, expliqua Madeleine d'Amour.

— Madame, fit Broche, nous sommes bougrement joyeux de vous connaître, je vous présente mon ami Mornan.

Daisy Rézy, sans affectation, simplement tendit une main gantée vers André en lui disant un mot aimable.

— Je termine, continua Bock : Hormel, Malrive, Le Hutin, avec une « h », Jules de Florensac, importateur du catacloum, danse nouvelle, Barloque et Sapiens, les messieurs de ces dames.

Il y eut des congratulations nouvelles, cependant que Broche hurlait :

— Jules, sacré mule, tu as donc juré de nous faire crever de soif. Prends la commande.

Puis, radouci :

— Apporte- moi un vermouth, citron, eau de seltz.

Ayant bu la bande se dispersa avec des refrains à la mode et des rires de femmes, cependant que Broche disait à Mornan en désignant une majestueuse pile de sous-tasses :

— Paye ça, fœtus!

André paya, il en avait pour 16 fr. 85 sans le pourboire.

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