LA PROMENADE ENSOLEILLÉE
Après les rudes années d'internat et l'effort des derniers examens, la vie d'étudiant s'auréole de liberté joyeuse. L'âme se livre à la frénésie de sa jeunesse, à la fougue de son tempérament. La vie apparaît comme un conte bleu de légende. Le ciel est plus pur, le soleil plus beau, les heures meilleures et la femme, encore inconnue, est une déité superbe , dispensatrice des suprêmes bonheurs...
Etre étudiant ! ces mots magiques ont bercé les longues nuits du dortoir et soutenu bien des courages aux moments difficiles, alors que l'on considère une version latine ou un théorème abstrait comme un obstacle infranchissable.
Les mémoires d'enfants se font une épouvante
de ces futilités et Ton appelle à grands cris, de toute son âme, cette vie d'étudiant qui est la conséquence de la libération.
Si pour quelques-uns cette liberté consiste à boire des bocks et à fumer des pipes ; pour d'autres c'est la joie de la personnalité qui s'affirme par l'indépendance absolue.
Bien plus que ses camarades, André Mornan avait souffert de cette réclusion stupide qui étouffe l'âme jeunette au moment même où elle aurait le plus besoin de tendresses et de privautés.
De l'enfant il faut faire « quelqu'un » : on l'arrache aux baisers de sa mère et le voilà parqué, brebis perdue dans l'immense troupeau, pour de longues années, entre les murs lépreux d'une prison.
Fils de paysans, devenus propriétaires à force de labeur acharné et de lourdes privations, André avait été jeté au lycée, tout gosse, sachant à peine boutonner sa culotte.
La mère avait bien versé quelques larmes vite taries à l'idée que son petit gars apprendrait dans les livres et serait un Monsieur, et cet égoïsme orgueilleux châtrait la conscience maternelle.
Elles lui avaient paru interminables ces années de collège avec leurs petites misères quotidien-
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nés, froissements et vexations inutiles. C'était une route difficile qu'il avait parcourue, où les vacances mêmes n'étaient pas une étape suffisamment reposante, gâtées qu'elles étaient par le souci des prochaines rentrées.
Plus que tout autre il avait envisagé la libération lointaine et cette espérance avait soutenu sa pensée aux jours de découragement. Et voilà que cette chose, si longtemps attendue, était réalisée. Il était étudiant ! Il en était encore étonné effrayé même de sa trop grande liberté.
11 éprouvait une joie puérile à accomplir ce qui était autrefois défendu. Ainsi, parce que potache les promenades hebdomadaires suivaient un tracé uniforme, il se complaisait à compliquer sa route, il se perdait dans des rues inconnues jusqu'alors, avec volupté, avec délices, en se disant : « Je puis passer par là, personne ne peut m'en empêcher. »
Maintes fois sous l'œil du pion le troupeau docile passait devant la belle promenade du Peyrou sans jamais s'y arrêter un instant. Aussi dans les imaginations enfantines ces jardins avaient pris des proportions grandioses.
Les lauriers-roses qui se grisent de soleil, l'imposante statue du Grand Roi, les cygnes qu'on apercevait là-bas, glissant sur le parterre d'eau, le Château d'eau majestueux comme un décor
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d'opéra, et le long aqueduc, toutes ces choses étaient pour ces jeunes âmes comme l'évocation des Edens Interdits.
André Mornan aimait ces jardins merveilleux. Ils étaient tels qu'il les avait rêvés. Sur le haut d'une petite colline, Lenôtre les avait dessinés, sur des motifs de Versailles, avec cet art admirable qui faisait son génie. Il y avait des allées d'ormes séculaires et des terrasses d'où l'on apercevait la mer. Immense l'horizon était barré par les derniers conforts des Cévennes ; à droite le pic Saint-Loup se mamelonnait, et par les temps clairs on voyait, très loin, là-bas, tout là-bas, les premiers escarpements des Alpilles.
Le souffle du large emplissait les poumons de généreuse vie et le soleil mourant traînait au ras du ciel des pourpres lumineuses...
André subissait la griserie de l'heure lorsqu'il vit, venant à lui, une silhouette de femme ; au même instant il y eut un dernier rayonnement et l'allée tout en or flamba. Et cette femme qui s'avançait, en or aussi, était pareille aux princesses de rêves.
A quelques pas André vit qu'elle lui souriait ; alors il se ressouvint, c'était Daisy Rézy qu'on lui avait présenté le matin même.
Daisy lui tendit la main de son même geste familier :
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— Vous rêvez aussi, M. Mornan? demanda-telle.
Et André comme s'il eût fait une chose répréhensible se sentit rougir avec des timidités de petite fille.
— Vous permettez, reprit-elle, je m'assieds auprès de vous en camarade.
Et sans attendre la réponse de Mornan qui balbutiait une politesse, elle s'installa tout près de lui sur un banc de la promenade.