L AMOUR DES DEUX COTES ET LA MORT AU MILIEU
Le vent hurlait sa plainte échevelée, tordant les bras robustes des châtaigniers, emportant des tourbillons de feuilles. La vieille maison e'tait toute secouée. Les larges poutres enfumées craquaient et là-bas, dans les gorges où le vent s'engouffrait, il y avait un bruit d'orgue formidable.
Assis dans la haute cheminée, comme les (( anciens » pendant les veillées hivernales, André regardait monter les flammes claires du foyer qui léchaient la bassine de cuivre accrochée à la crémaillère.
Armé de longues pincettes, il frappait le feu à petits coups nerveux et rageurs.
— Annette,.où est allée Madame?
Dans un coin, la vieille servante qui tricotait des bas, sursauta.
- Où est Madame? répéta Mornan.
— Eh ! le diable le sait-y, seul'ment, marmotta la vieille femme entre ses dents, depuis que vous êtes là, elle est quasiment folle, rapport à vous, pour sûr... que je sais moi, où qu'elle est ! d'pis ce matin vous me faites cet interrogatoire. J'vous ai dit: j'sais pas ; j'sais qu'elle a mis son chapeau de ville et qu'elle est partie tandis que vous dormiez encore « chut, qu'elle a dit faut pas l'réveiller ». Faut tout d'même que vous y ayez jeté un sort à cette personne si brave, si dévouée, qu'elle est pis qu'une jeunesse au jour d'aujourd'hui.
Tiens, voilà que j'ai perdu le décompte de mes mailles, à présent... Moun Diou.
Et rajustant sur son nez ses lunettes elle compta en langue cévenole :
— Un, dos, très, quatre...
Et Mornan revint à sa songerie devant les flammes. Au bout d'un moment, il interrogeait.
— Annette?
— Moussu?
— Vous ne savez pas à quelle heure elle rentrera.
— Qui?
— Madame Lucile...
— J'vous ai dit qu'non, qu'j'savais rien de rien... Un, dos, très, quatre, cinq, siei, set.
Et elle reprenait le compte de son ouvrage. Tout à coup, le vent refoula les flammes dans la cheminée, une fumée acre s'éleva et prit à la gorge ; suffoqué, Mornan eut une quinte de toux violente. De sa poitrine soulevée, arrachée par le mal, un flot de sang jaillit...
— G'est-y Dieu possible ! c'est- y Dieu possible, s'exclamait la vieille servante qui avait déjà envoyé sa laine et ses aiguilles au diable pour se précipiter auprès de Mornan.
Elle souleva le malade dans son fauteuil comme elle aurait fait d'un enfant...
— Hé là, disait-elle, c'est rien d'rien, que j'vous dis... Sa main sèche et calleuse, sa main ridée de vieille soutenait le front pâle du jeune homme.
— Faut pas vous manger les sangs comm'ça, disait-elle affectueuse, elle va revenir, pour sûr, madame Lucile...
Et bougonnant après sa maîtresse, elle ajoutait :
— Gomme si c'était des temps à courir la montagne aujourd'hui... et si ell'pourrait pas être rentrée à c't'heure...
— Hé là, mon éfant...
Et d'un geste maternel elle essuyait les lèvres bleuies du malade.
— Je voudrais... me... coucher... artieula-t-il faiblement.
La vieille femme le prit dans ses bras noueux et le porta dans la chambre de sa maîtresse, elle le déshabilla comme un petit enfant et l'ayant couché dans le grand lit, se sentant prise par une tendresse ancestrale, elle se mit à côté de lui et d'une voix cassée, chevrotante, elle lui chanta la berceuse enfantine :
Son, son, son, Véni, véni, véni, Son, son, son, Véni, véni, donc...
Lou son, son Vouié pas véni L'enfançoun vouié ben dourmi...
Parfums des vieux logis, chansons de nos grand'mères , âmes des bergers d'autrefois, contes d'un autre temps! Malgré les clameurs effroyables du vent qui hurlait à la porte, dans la chambre il y eut un tendre apaisement et repliant sa tête comme un oiseau fatigué, le malade oublia sa peine et s'endormit.
Il sommeillait, il lui semblait que son âme légère avait quitté son corps et que vagabonde, elle parcourait le monde.
Elle allait dans les garrigues caillouteuses butinant les touffes de thyms, les sauges, les
mauves, les bourraches et les serpolets ; elles voltigeait avec les perdrix à plumes grises, à pattes rouges...
En haut du mont, elle s'arrêtait et regardait la mer, là-bas, par-dessus les terres, la mer luisante comme une épée. Au bas de la côte, sous les plus hauts platanes, un panache de fumée, il y avait là une petite maison avec, sur le pas de la porte, deux vieux accroupis... Tout à coup, le décor changeant, elle voyait les détails précis d'une estampe qu'elle reconnaissait. Oh ! oui, cette âme s'était complue dans cette chambre d'amour, il y avait des fleurs, en des flûtes de porcelaine et une femme chantait.
Mais une figure goguenarde disait : « Les femmes ? toutes des garces. » Et l'amante jolie s'évanouissait, tandis que la figure grimaçait et l'âme de Mornan reconnaissait Broche prophétique.
Et puis, dans une valse frénétique passèrent des lampions et des girandoles, des musiques barbares et effrayantes, un troupeau de femmes offrant leurs gorges nues, oflrant leurs mamelles glorieuses, offrant leurs chairs insatisfaites par un impossible baiser... Deux formes se détachaient voilant maintenant leurs charmes sous des étoffes floues.
Mais sous les étoffes on sentait l'indiscret ba-
lancement des seins. Arrivées devant le lit, les deux femmes découvrirent leurs poitrines d'un geste en disant :
— Vous êtes notre enfant, prenez et gardez notre chair.
Et maintenant une vie nouvelle survenait, c'était une résurrection étonnante : un lait abondant coulait, coulait de ces mamelles... et des gouttes immaculées tombaient une à une sur ses doigts...
Mornan s'éveilla, sur ses mains, il sentit la brûlure des pleurs, étonné il souleva sa tête douloureuse et vit alors les yeux affolés de Daisy et de Lucile qui le regardaient à travers le brouillard de leurs larmes.
— Vous êtes venue me voir mourir, petite fille, vous êtes bonne et je vous remercie. Et vous, et vous, jolie madame, qui m'avez donné cette joie, merci...
« Merci, Lucile aimée, de m'avoir amené mon amour... Vous ne le saviez peut-être plus, Daisy, que je vous aime...
L'artiste sanglota doucement.
Lucile eut un affreux déchirement.
— Oh ! ne m'en veuillez pas, Lu, je vous aime aussi, ce n'est pas la même tendresse, mais je vous aime bien... L'amour, l'amour, répétait-il, je mourrai avec tout mon amour...
Venez ici, venez plus près de moi, oui, toutes les deux, plus près encore...
Et de ses bras, il enlaça les deux femmes qui sanglotaient éperduement.
Ce fut une caresse impérieuse et magnifique où ces trois êtres communièrent dans un unique amour.
Daisy dénoua l'étreinte la première et dit :
— Non, mon amour, vous ne mourrez pas, nous sommes là toutes les deux et nous vous sauverons et nous vous guérirons...
— Oui, nous vous guérirons, reprit Luciie...
— Vous êtes bonnes...
Et plus bas, il murmura :
— Mais c'est trop tard, je suis perdu. Il eut alors une révolte tumultueuse :
— Je ne veux pas, je ne veux pas mourir, défendez-moi, gardez-moi, emmenez-moi bien loin, ce pays est horrible, je veux le soleil, mon soleil.
Et comme si la nature eût entendu son verbe impératif, un rayon magnifique fit étinceler les vitres. Au dehors le vent s'était tu, et le ciel balayé était comme une page nette...
— Ouvrez, ouvrez cette fenêtre...
— Tu prendras froid...
— Non, ma Luciie, ouvre...
Et tandis qu'il parlait à Luciie, il donnait une
pression affectueuse et tendre à la main de Daisy qu'il n'avait pas lâchée et furtivement il la porta à ses lèvres...
— Vous voyez comme c'est beau, Daisy.
<( Mais tout de même là-bas c'est plus beau encore, auprès de la mer bleue. Nous irons y vivre tous les trois.
— Oui, chéri.
— Tous les trois, reprenait-il, loin du monde.
— Oui, chéri...
— Tous les trois.
Un grand frisson secoua tout son corps... Brusque, Lucile ferma la fenêtre.
A ce moment, le soleil disparut.
— Méchante, qui m'as chassé le soleil, iit-il avec un douloureux sourire.
— Venez toutes deux, attendez, arrangez l'oreiller sous mes reins, oui, comme ça, asseyez-vous...
La mante de Daisy glissa et celle-ci apparut en costume de scène.
— Vous êtes belle comme une fée...
— Elle n'a pas voulu prendre le temps de se déshabiller, dit Lucile, lorsque je suis allée la prendre.
— Chères...
Les deux femmes se rapprochèrent plus près encore si possible du malade...
André glissa ses doigts amaigris dans le corsage de ses deux amies, et d'un geste recueilli d'enfance insoucieuse, il leur prit le sein en disant :
— Je vais vous raconter une bien belle histoire. Ecoutez ma Daisy, écoutez, ma Lucile :
— Il était une fois un tout petit garçon, un tout petit garçon qui avait deux mamans jolies...
Deux fois il répéta : qui avait deux mamans.
Puis il pencha sa tête sur l'épaule de Daisy... Doucement, tout doucement, croyant qu'il s'était endormi, les deux'femmes dénouèrent son étreinte, mais lorsqu'elles l'eurent couché, elles s'aperçurent alors qu'il ne respirait plus.
Comme l'oiseau bleu, son âme était partie : il était mort...
... Et maintenant, ayant replié leur cœur comme une feuille morte, il y a, là-bas, dans la Cité des Vieilles, deux femmes que le même amour a uni, deux amantes qui se souviennent.