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CHAPITRE VII

SOUS LES CHATAIGNIERS

Dans le jardin de la petite maison, accrochée au flanc du mont comme une chèvre, André se laissait bercer par le balancement discret de son rocking-chair. L'averse s'était arrêtée, une bonne odeur mouillée montait de la terre, un vent léger secouait les vastes châtaigneraies et des arbres tombaient, avec des gouttelettes, les boules épineuses qui, en arrivant au sol, crevaient et laissaient s'échapper le fruit net et luisant.

Quelques feuilles étoilées, encore vertes, se détachaient aussi et, après une ronde gracieuse, venaient se reposer sur d'autres feuilles, couleur de rouille.

Les yeux mi-clos d'André voyaient les jardinets minuscules descendant^ par étages succès-

LA CITÉ DES VIEILLES 23û

sifs jusqu'à la roule, en bas, accroupie pour remonter par sauts tout en haut de l'autre côté de la montagne, dont la grande ligne bossue barrait l'horizon. Tout là-haut, un ciel d'aquarelle, lavé par une main capricieuse, un ciel d'un mauve tendre, presque rose, à peine bleu, avec, de ci, de là, la tache gouachée d'un tout petit nuage.

Et sur tout cela la paix solennelle des champs. Par moment, sur la route, montait la chanson cévenole d'un bouvier qui chantait son amie infidèle, tout en hâtant de l'aiguillon la marche raisonnée des bœufs au front large et têtu.

A gauche, un troupeau rentrait avec un bruit de pluie, puis le silence, à nouveau, s'étendait, immense, incommensurable, coupé seulement quelquefois par la chute des fruits ou la chute des feuilles.

— Ami, vous aurez froid, rentrez, fit auprès de lui la voix sage de Lucile.

— Non, petite Lu, laissez-moi, voulez-vous, goûter le charme mélancolique de ce paysage.

C'est triste, très triste, comme l'adieu d'une amante, et vous savez que moi j'ai toujours aimé la tristesse, c'est une sœur jumelle qui me suit depuis ma jeunesse. J'aime sa caresse orpheline. Voyez comme elles sont belles toutes ces choses : c'est ici le paradis de la Quiétude

et du Repos inespéré ; on pressent ici l'acre saveur des cimetières ; c'est la patrie de l'Immortel Ennui...

Le méchant désir qui nous tente Est fils des Immortels Ennuis ; Les Ennuis sont fils de la Nuit, Et la Nuit affole l'attente...

— Voulez-vous bien vous taire, jeune fou.

— Venez clore mes lèvres d'un baiser.

Lucile lui donna une caresse maternelle.

— C'est drôle, reprit André.

— Qu'est-ce qui est drôle?

— La différence dans le goût des baisers ; je me souviens d'autres caresses... C'étaient pourtant les mêmes lèvres et ce n'est plus le même baiser... 11 y a une gamme de baisers comme il y a une gamme musicale, ou une gamme de couleurs... Les uns chantent les glorieuses Pâques d'amour, d'autres, les hosannah de Noëis, et d'autres encore les fêtes expiatoires... Oui, les uns sont rouges saignant aux lèvres des amantes, d'autres roses comme des jouvenceaux... Le tien, tout à l'heure, était, attends, je cherche la couleur de ton baiser... 11 était gris, il était bleu, non, mauve, mauve comme ce coin de ciel... Un baiser demi-deuil d'amante dolente...

— Méchant!

— Ne soyez pas douloureuse, Lucile, je suis un gosse malade et ne m'en veuillez pas... dites que vous ne m'en voulez pas...

- Mais non; vous nevoulezpas rentrer, donc...?

— 11 fait si doux.

— Alors je vous laisse, soyez sage, je m'en vais surveiller notre vieille servante qui bougonne devant ses fourneaux. Tenez, pour prendre patience, voilà des journaux illustrés, feuilletezles en attendant, et surtout ne faites pas les yeux doux aux belles madames... Je vous laisse Fidèle aussi. Fidèle, venez ici, couchez-voûs aux pieds du maître.

Elle dit, et déposant les illustrés sur les genoux de son amant, elle s'en fut gracieuse dans l'envol de sa jupe.

André resta, les yeux rêvant au paysage où maintenant le soleil versait une lumière discrète et comme tamisée...

D'un doigt nonchalant, Mornan parcourut les pages des magazines où s'étalaient les hauts faits de Paris.

— C'est ça la gloire, ricanait-il, quelle blague que de bassesses et que d'ignominies ! Comme ils ont tous la gueule fardée et cependant leurs tares apparaissent indélébiles et implacables.

Et il s'amusa dès lors à rechercher la tare de chaque être sous son aspect mondain ou théâtral

— Duchesse de Porcy malgré les retouches savantes de la photographie, on lit dans vos yeux, on voit à vos paupières tirées, à vos narines étroites l'hystérie qui secoue votre corps. Hâtezvous d'aimer, Madame. Vous aussi, Madame d'Arms, vos lèvres sont goulues. Tudieu ! quelle fringale du baiser!

Oh ! ohî Monsieur le Comte, votre prognatisme est à l'image de votre âme, vous avez l'appétit robuste du marlou gentilhomme. Ah ! c'est vous l'auteur à la mode, monsieur Marzac, vous avez le cheveu rare, la dent mauvaise, Mercure vous protège... Et vous aussi M. le Président du Conseil, prenez garde à -votre moelle épinière, les théàtreuses sont des goulues, vous dis-je... vous ferez avant peu de la paralysie générale...

Et de son diagnostic brutal comme un coup de scalpel, il disséquait les faces' monstrueuses ou stupides de ce ramassis de gloire et de notoriété que présentait dans toute son horreur la Revue à la Mode.

Il rejeta le journal parisien et ouvrit une gazette locale...

— L'homme ici ne vaut pas mieux que là-bas.. Ce ne sont que basses injures ou mensonges politiques. Quelle dégoûtation !

Et d'un geste brusque, il allait rejeter le journal lorsque son regard s'arrêta sur un nom qui

s'alignait en capitales, à la quatrième page du petit journal. Il lut :

Nîmes : Alcazar d'Eté : ce soir débuts de Madame Daisy Rézy, l'étoile de la Scala de Paris.

Et soudain il poussa un cri, un tel cri rauque que Fidèle brusquement éveillé se dressa sur ses pattes en poussant un hurlement lamentable.

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