LES DUNES
C'était par un beau jour d'avril 1847, un nombreux cortège se rendait à la chapelle de la Cité. Sir Corstown, donnant le bras à Noélie^ était suivi par Christiern et Madame Muyssaert. Miss Lucy et M. Muyssaert venaient ensuite, avec Breton, son fils et les deux fillettes. Le contentement brillait sur tous les visages. Seule, Mary Valleyres, coiffée d'un bonnet de veuve, semblait chercher du regard celui qui l'avait tant aimée sur la terre, ef qui l'avait devancée près de Dieu. Parmi les personnes qui se rendaient au temple, parmi celles aussi qui de leur maison voyaient passer les jeunes époux, il n'en était aucune, certainement, qui fût jalouse de la fille de l'ouvrier unie au fils adoptif du patron. Il n'y avait qu'une opinion; c'était un mariage bien assorti : la jeunesse, la beauté et les hautes qualités morales s'y trouvaient réunies. On pouvait présager la prolongation des jours heureux que la Cité avait vus depuis seize ans.
On entra dans la chapelle. Là chacun fut témoin de l'air modeste et sérieux de Noéhe ; mais l'impression fut surtout profonde lorsque le vénérable pasteur, de sa voix rendue tremblante par l'âge , appela la bénédiction de Dieu sur les jeunes époux. Les traits de Christiern avaient un éclat extraordinaire. Ses yeux, rayonnant de bonheur,
s'élevaient vers le ciel : on devinait que son cœur s'élevait en supplications vers le trône de grâce.
Après la lecture de passages de la Bible sur l'institution divine du mariage, M. Peters invita Tassistance à la prière ; il appela les bénédictions de Dieu sur Christiern et sur Noélie; puis il descendit de la chaire, et s'adressant à eux en leur remettant une Bible :
— Voici, mes enfants, le livre de la prière et de la méditation. Selon la coutume auguste et touchante de nos pères, on a placé en tête de ce saint volume quelques feuillets sur lesquels vous inscrirez les principaux événements de votre vie. Vous confierez à ces pages les espérances du berceau et celles de la tombe. Vous lirez tous les jours dans ce livre la parole de notre Dieu ; vous y trouverez la bénédiction de toutes vos joies, et la consolation de tous vos deuils. Il deviendra ainsi votre mémorial de famille en même temps qu'il sera la source où vous puiserez la force qui soutient jusqu'à la vie éternelle. Et lorsque d'autres mains y auront inscrit le jour de votre départ pour la patrie céleste, il restera comme un vivant souvenir du témoignage que vous aurez rendu à la vérité. C'est la j^âce que je demande à Dieu de vous accorder. Que sa bénédiction vous accompagne.
Christiern serra le livre sur son cœur en s'associant à la prière du pasteur et des assistants.
A la porte du temple , Noélie reçut un baiser de Madame Muyssaert.
— Ma vraie fille, maintenant!
— Oui, maman, toujours.
Puis elle se jeta dans les bras de son père, qui , une larme dans les yeux, la retint quelques instants sur son cœur.
Noélie prit ensuite ses petites sœurs par la raaiti, se tourna vers Christiern^ et les poussant vers lui :
— Elles sont bien tes sœurs^ à présent^ mon ami.
— Mais toi^ tu ne Tes plus.
— Je peux perdre ce titre ^ maintenant que j^en possède un autre.
— Allons, mes enfants, dit M. Muyssaert, le temps presse. En route. Nous vous quittons, mes amis, ajou^ ta-t-il en s'adressant aux ouvriers, mais nous nous retrouverons dans quelques jours, pour travailler encore ensemble jusqu'à la fin. Nous nous reposerons plus tard, dans réternité.
— Vive Sir Corstown, crièrent plusieurs voix, vive...
— Mes amis, interrompit vivement Christiern, on ne doit point crier ici vive quelqu'un. Notre honorable ami ne s'est considéré que comme simple dépositaire du bien qu'il laisse à la Cité.
— Merci, Christiern, dit le planteur.
— Nous avons eu tort, dit Auguste Quesnoy; que Sir Corstown veuille l'oublier.
— Donnez-moi votre main, jeune homme, que je la serre pour toutes celles qui sont ici. Je garderai le souvenir de ce que j'ai vu parmi vous.
Sir Corstown était arrivé la veille pour assister au mariage, que l'on avait retardé à son intention ; et l'on avait appris en même temps que des nouvelles d'Amérique le forçaient à précipiter son départ. Ce fut un sujet de tristesse pour les deux faucilles, dont il était l'ami à si bon droit. En conséquence, il avait été décidé qu'immédiatement après la cérémonie on partirait ensemble pour accompagner les voyageurs jusqu'à Dunkerque. Seul Breton devait rester, sa présence étant indispensable à
la manufacture. Le docteur Talmy^ sur sa demande^ était du voyage.
Avant de monter en voiture^ Noélie recommanda à la bonne Juliette de prendre soin des petits oiseaux^ descendants des serins hollandais qui avaient charmé les premiers jours de Ghristiern à la Cité. Puis elle ajouta à voix basse :
— Soignez aussi mon romarin.
— On y a cassé une branche^ le savez-vous?
— La voici^ dit Ghristiern en l'offrant à Noélie.
— Merci^ mon ami.
Et la brisant en deux parties égales^ elle en remit un fragment à son époux ^ qui la remercia par un regard plein de tendresse.
Enfin les voitures partirent rapidement, accompagnées des adieux et des vœux de ceux qui restaient à la Cité. Au milieu de la nuit, nos voyageurs arrivèrent à Dunkerque et ils descendirent à l'hôtel du Sauvage. Le docteur se retrouva dans la chambre où il avait été amené dix-sept ans auparavant. Quel changement s'était opéré en lui depuis lors ! Ce fut avec un vif sentiment de reconnaissance envers Dieu qu'il pria dans ce lieu témoin des aberrations de son scepticisme.
Le départ du paquebot devant avoir lieu dans la matinée, dès neuf heures on se rendit sur le port. Lucy avait un air pensif et attristé. Son regard ne quittait pas Noélie.
— Nous nous écrirons toutes les semaines, ma sœur; je compte sur Cliristiern pour t'en faire souvenir.
— Cette dernière recommandation est inutile, Lucy; je ne puis cesser de penser à toi. Tu m'as apporté l'espérance, et, en te quittant, peut-être pour toujours, mon
bonheur me semble incomplet. Non, non, ne crams pas que je t'oublie.
— Rappelez-moi aussi au souvenir d'Edwin, dit Christiern; qu'il sache bien que, par-delà TAtlantique, son frère ne l'oubliera jamais.
— Comment, de son côté, pourrait-il ne pas garder de
vous un éternel souvenir Et moi, qui vous dois sa
vie. Sans vous
— Mes chères amies, interrompit Christiern, il est bien entendu que nous ne pouvons pas nous quitter complètement... Peut-être sommes-nous destinés à ne plus nous rencontrer ici-bas; mais, là-haut, où Dieu, je l'espère, nous réunira un jour, nos âmes continueront les douces relations commencées sur la terre.
La cloche du bateau à vapeur appela les passagers. Le moment de la séparation approchait; dix minutes encore et le signal du départ serait donné. Sir Corsto^n cachait sous son flegme ordinaire une âme sympathique et généreuse. Il venait d'avoir avec M. Muyssaert un dernier entretien, dans lequel ils avaient arrêté divers arrangements nécessités par la crise des subsistances que subissait alors l'Europe. De retour à New-York, l'Américain devait s'enquérir des meilleurs moyens pratiques de faciliter de forts achats de grains, destinés non-seulement à la Cité, mais encore à d'autres grands établissements du nord de la France.
La cloche sonna de nouveau. Il fallait enfin se quitter. Sir Corstown fit encore promettre à son ami de recourir à lui en toute circonstance pour l'œuvre qu'il considérait aussi comme sienne.
— De mon côté, dit-il, je vous ferai part de ce qui sera tenté là-bas afin d'arriver à éteindre l'esclavage.
cette plaie des Etats-Unis, comme le paupérisme est le cancer d'une grande partie de l'Europe. Adieu, Monsieur, et que Dieu nous aide !
L'émotion que ressentait M. Muyssaert était au comble. 11 ne sut que serrer la main qui pressait aussi la sienne.
— Adieu, Madame, et vous, mes enfants, soyez heureux.
— Adieu, Sir, répondit Madame Muyssaert; écriveznous de Liverpool et dès que vous serez arrivés à New- York. Vous savez que nos vœux vous suivront. Adieu, chère Miss. Vous avez apporté du bonheur parmi nous; Dieu vous le rendra, je l'espère.
— Sir, dit Christiern, il nous est pénible de nous séparer de vous; mais nous avons la consolation de penser que tous nous allons retourner à notre tâche. Adieu, et que la protection du ciel vous accompagne avant le retour et après. Adieu, Lucy; adieu, ma sœur.
— Adieu, mon frère, soupira Lucy en quittant Noélie pour recevoir un baiser de Christiern.
— Adieu, docteur, reprit encore Sir Corstown ; merci de nous avoir accompagnés jusqu'ici.
— Ne me remerciez pas. Sir; il me fallait y venir. L'Américain ne répliqua pas. Il ne connaissait point
la première partie de l'histoire de Jules Talmy.
Lucy embrassa Henriette et Estelle, puis, avec son père, elle se dirigea vers le bateau.
Quelques instants après, les voyageurs étaient sur le pont, et la famille française se dirigeait vers l'estacade afin d'observer le bateau pendant sa sortie du port, et de jouir de la vue de ses amis aussi longtemps que leur regard pourrait les suivre.
Lucy et son père se placèrent à l'arrière, près du gou-
vernail. La compagnie hâtait le pas, mais elle fut bientôt dépassée par le navire^ qui s'avançait fièrement en traçant un long sillage d'écume. Lorsqu'elle atteignit Textrémité de la jetée ^ on voyait encore Lucy agitant un mouchoir en signe d'adieu. Un homme de haute taille leva son chapeau. Le navire cingla vers le sud-est, et cacha ainsi les personnes placées à la partie droite de l'arrière. Bientôt le bâtiment cessa d'être visible à l'horizon.
— Je n^aperçois plus rien, dit Christiern.
— Oh! le voilà encore, s'écria Henriette.
— Où donc? dit l'autre petite.
— Là, tout au loin.
— Je ne vois rien.
— Eh!... ni moi non plus...
— Retournons, mes enfants, dit M. Muyssaert d'un ton inquiet. Venez-vous, docteur?
Celui-ci ne répondit pas. Il restait appuyé sur le parapet de l'estacade, et paraissait plongé dans une morne rêverie.
— Docteur, lui dit Estelle, n'est-ce pas là au bas que l'on trouve des coquillages?
— Oui, mon enfant; et encore autre chose, pensa-t-il.
— Oh ! je voudrais bien en recueillir pour en rapporter à mes petites amies, et toi aussi, n'est-ce pas, Henriette? Monsieur Talmy, veuillez nous y conduire: vous nous direz le nom de ces coquilles.
— Volontiers.
M. Muyssaert s'opposa d'abord à cette promenade; mais il dut céder à l'intercession de sa femme, et surtout à ces paroles du docteur.
— J'ai presque promis à ces enfants, et je désire vive-
ment, dit-il avec une certaine intention, revoir des lieux dont le souvenir
— Allons-y donc, interrompit M. Muyssaert.
Après avoir parcouru de nouveau Testacade dans toute son étendue, ils prirent à gauche et se dirigèrent par la plaine de sable vers le bord de la mer.
Estelle et Henriette, insouciantes et joyeuses, couraient en folâtrant, mettant parfois le pied dans une flaque d'eau et riant alors aux éclats. Puis elles remplissaient leurs mouchoirs de coquillages de toute sorte, qu'elles rejetaient bientôt, pour en ramasser d'autres qui leur semblaient plus johs ou plus rares.
Près d'elles, le docteur, avançant toujours, répondait machinalement aux questions qu'elles lui adressaient. 11 retrouvait les lieux témoins de son acte coupable, et, en même temps, il se rappelait ses émotions pendant les instants qu'il avait passés dans les dunes, le vertige qui le saisit lorsqu'il se lança dans les grandes eaux; puis son voyage, ses boutades, ses sarcasmes, son ironique impiété, enfin toute cette première partie de sa vie si différente de la seconde. « Ah! pensait-il, où serais-je maintenant?... » Les petites avaient pris les devants, laissant le docteur, dont elles ne tiraient plus de réponses satisfaisantes. M. Muyssaert se rapprocha de son ami.
— J'ai compris votre intention, lui dit-il, lorsque vous avez, hier, demandé à nous accompagner. Autant il est nécessaire de se rappeler ses fautes pour en demander à Dieu le pardon avec la repen tance, autant aussi est à blâmer cette propension, que vous n'avez su dominer encore, à garder un funeste souvenir qui trouble votre cœur. Ne croyez-vous pas que le Dieu qui vous a tiré de l'abîme peut aussi vous pardonner? Je vous plains, mon
ami, d'être retombé dans le doute. C'est un vice de votre éducation, et je devine combien il est pénible et difficile de s'en guérir complètement. Mais reprenez courage et vous serez fort. Vous savez qu'il est écrit : « Demandez et vous recevrez. » Croyez donc à cette parole du Sauveur, et vous serez consolé.
— Il m'a toujours semblé que cette demande devait être faite ici.
— Dieu exauce partout, mon ami Je veux le prier
avec vous.
Ils étaient ainsi arrivés à l'endroit précis où ils s'étaient rencontrés pour la première fois dix-sept ans auparavant. Ils se prosternèrent sur b sable, et leur prière, amenée chez Jules par une fausse idée de la miséricorde divine, fut un baume consolateur pour l'âme angoissée qui n'avait pu jusque-là trouver le parfait repos. En se relevant, ils furent rejoints par la compagnie, qui, les ayant perdus de vue parmi les ondulations du terrain, revenait à leur recherche.
Tous se dirigèrent alors vers la ville, les petites en avant, accompagnées de Madame Muyssaert.
Christiern et Noélie, nobles cœurs unis dans une tendresse mutuelle qu'ils reportaient sur ceux qui les entouraient, comprenant que le mariage est une institution étabhe par le Créateur dès le principe des choses, résolurent de nouveau de s'avancer dans la vie, la main dans la main, travaillant ensemble, deux pour souffrir, deux pour partager les joies si rares de la terre, deux pour aimer Dieu et leurs frères. Ils s'arrêtèrent pour jeter un dernier regard vers l'immense étendue qui les séparait déjà de leurs amis absents, puis ils rejoignirent ceux qui devaient retourner avec eux à la Cité du Devoir. Derrière eux
venaient leur père et le docteur, qu'un sinistre souvenir avait ramené sur les bords où, un jour, cherchant Toubli dans la mort, il avait enfin trouvé le Consolateur, et vérifié cette parole du Psalmiste :
c( L'Eternel est celui qui bâtit Jérusalem; il rassemblera ceux qui sont dispersés. 11 guérit ceux qui ont le cœur brisé, et il bande leurs plaies. »