LE ROI DE L^OISEAU
Un mois après le retour de Christiern, on allait célébrer pour la quinzième fois l'anniversaire de l'inauguration de la Cité. Plusieurs de ceux qui avaient assiste à la première de ces fêtes n'existaient plus, mais un plus grand nombre d'ouvriers se trouvaient à celle-ci.
Il n'avait pas été possible de retenir Sir Corstown ; il était parti pour la Suisse avec Lucy la semaine précédente, emmenant aussi avec lui deux personnes dont nous ne nous sommes pas occupés depuis longtemps : Mario, l'instituteur, et sa femme, Mary Valley res, heureuse d'aller revoir de vieux parents qu'elle avyit quittés quatorze ans auparavant.
Les deux époux devaient être absents plusieurs mois, pendant lesquels leurs fonctions devaient être remplies par leurs suppléants. La santé de Mario était ébranlée par un travail incessant, et le docteur avait pensé que l'air vivifiant des montagnes lui rendrait ses forces.
Ainsi que nous l'avons vu précédemment, une simple collation réunissait encore tous les habitants de la Cité, auxquels s'étaient joints des invités. Toutefois, ce n'était plus dans une salle, mais sous les arhres, dans l'avenue principale, que les tables étaient dressées. Un service religieux commença la journée, qui devait être continuée
par une fètc particulière à ces contrées. Lorscpi'on sortit du temple j il fut remis à M. Muyssaert une lettre dont la lecture l'impressionna fortement. Il la communiqua à sa femme^ qui, non moins émue, lui répondit :
— Il n'est plus possible de refuser. Clément, vu la condition imposée.
Cette lettre, était datée de Lyon et écrite par Sir Corstown ; la voici :
Cher Monsieur et ami,
Je n'ai jamais eu Tintention, vous le savez, d'accepter l'héritage de mon cousin Rudaleau; vous et Christiern avez résisté toujours aux moyens que j'ai tentés pour me défaire de cette fortune. Il ne vous sera plus possible, maintenant, de vous opposer à mes intentions. Aidé par ma fille, j'ai découvert un moyen d'arriver à mon but et de reconnaître en même temps les bons offices que m.a famille a reçus de votre fils. Avant mon départ de la Cité, et après examen, avec notre notaire, des articles du Code civil qui concernent les donations entre-vifs et celles faites aux établissements d'utilité publique, j'ai assigné une destination à la somme disponible après l'acquittement des différents legs stipulés dans le testament de M. Rudaleau. Ne craignez pas, Christiern n'est pas nommé dans les dispositions du nouvel acte que vous pourrez lire en l'étude de M^ Taveloy, mais qui n'auront pourtant toute leur action qu'après une acceptation, que vous voudrez bien obtenir des intéressés le jour même de votre fête annuelle.
J'ai été vivement touché à la vue du bien que vous avez fait autour de vous; mais j'ai reconnu aussi que votre société de secours mutuels avait besoin d'aide. Je
dispose en sa faveur d'une somme de 200^000 francs; vous connaîtrez plus tard Temploi du reste de l'héritage. En attendant, veuillez proposer, en votre qualité de président, à vos co-sociétaires réunis, l'acceptation de ce don. Vous ne pouvez refuser; je vous tiens enlin. Après cette formalité, vous saurez ce que j'entends faire de cet héritage, dont j'ai résolu depuis longtemps de ne pas toucher un penny.
M. Mario est plus souffrant qu'à son départ. Sa femme espère que le bon air de la Suisse le rendra à la santé; elle vous écrira dès notre arrivée à Lausanne.
Lucy vous présente ses sentiments les plus affectueux, ainsi qu'à tous nos bons amis de la Cité.
Agréez, cher ami, et offrez à Madame Muyssaert, avec mes meilleurs vœux, l'expression de mes sentiments les plus empressés.
MlLL C. CORSTOWN.
Christiern avait remarqué l'émotion de ses parents à la lecture de cette lettre. L'inquiétude le prit; il s'approcha d'eux afin de partager la peine qu'ils lui paraissaient éprouver. M. Muyssaert lui tendit la lettre; et, pour le rassurer, car il s'aperçut aussi de l'altération de ses traits, il lui dit précipitamment :
— Ne t'inquiète pas, mon fils ; cette lettre apporte du bonheur à nos amis.
Le jeune homme y jeta un rapide coup d'œil et la remit à son père.
— Mais, dit-il, elle renferme un mystère que nous ne connaîtrons que demain.
— C'est vrai ; mais en attendant je dois porter cette heureuse nouvelle aux ouvriers, et s'ils acceptent
— Le doigt de Dieu est dans tout ceci^ ajouta Madame Muyssaert. Laissons-nous diriger par Lui.
Ils arrivèrent enfin sous le quinconce, après avoir rencontré sur leur passage de nombreux groupes d'ouvriers, de femmes et d'enfants. M. Muyssaert présida au déjeuner, ainsi quil Favait déjà fait quatorze fois. A la fm du repas, il annonça une assemblée générale extraordinaire de la société de secours mutuels dans la grande salle des cours; tous les sociétaires s'y rendirent immédiatement, et ils y reçurent communication des intentions libérales de Sir Corstown.
— Que décidez-vous, mes amis? ajouta M. Muyssaert; je vous ai appris en peu de mots comment cet homme bienfaisant a été amené à vous faire une donation. Je viens de vous dire aussi que de votre acceptation dépend l'exécution d'autres volontés que nous ne pourrons connaître que demain. Libre à vous d'accepter ou de refuser; et pourtant je crois que vous ne devez pas vous opposer à la volonté divine, qui, évidemment, a opéré dans le cœur de notre ami. Il va donc être procédé à un vote régulier, comme nous avons coutume de le faire dans les questions majeures. Ceux qui sont disposés en faveur de la proposition déposeront une boule blanche, et les opposants une boule noire; il y aura une contre-épreuve. Mais, auparavant, quelqu'un demande-t-il la parole?
Ln sociétaire se leva, c'était Georges Quesnoy.
— Mes amis, dit-il après avoir pris place au bureau, j'ai demandé la parole; mais mon intention n'est pas de soulever un débat. Tout à l'heure, en entendant notre honorable président nous donner communication de la lettre de Sir Cor^5to^vn, ma première impression a été contraire, je vous l'avoue, à l'acceptation. 11 me semblait
que nous devions nous suffire à nous-mêmes. Plusieurs de vous peut-être ont éprouvé la même répugnance; mais j'ai réfléchi. Pouvons-nous repousser cette donation? Je ne le crois pas. Jadis ^ lorsque la société humaine, la grande société, était Organisée d'après d'autres règles, les dons se faisaient aux couvents et aux hospices, et les choses ne pouvaient aller autrement : il n'existait aucun lien entre les ouvriers; les pauvres, tenus en tutelle, étaient sous la protection des puissants. Aujourd'hui, grâce aux progrès incessants de l'idée de liberté, nous sommes, à notre tour, devenus des hommes par l'éducation, et la connaissance de nos devoirs nous a éclairés sur nos droits. La question posée est celle-ci : Qu'avons-nous à faire ? Si nous sommes ici plusieurs centaines d'individus, nous ne sommes pourtant qu'un; notre société de secours mutuels est une porsoime morale, qui, je l'espère, ne mourra pas, même quand le dernier des membres ici présents aura comparu devant le grand Juge du ciel» Nous ne pouvons donc pas refuser, puisqu'il ne nous est pas permis de compromettre l'avenir; n'avons-nous pas reçu beaucoup de ceux qui nous ont devancés? Pensez à ce qu'ont souffert les générations qui nous ont précédés, à ce qu'elles ont conquis, à toutes les choses dont nous profitons. Eh! bien, si ce n'est pour nous, au moins pour ceux qui nous suivront, acceptons le don que nous fait Sir Corstown; acceptons, dis-je, non par un vote froid et méthodique, mais par un élan général, les mains levées, par acclamation, et en appelant les bénédictions de Dieu sur les hommes qui dans ce siècle ont compris la Iiaute et sainte mission du christianisme.
Des applaudissements unanimes répondirent à ces paroles de l'honnne que nous avons vu autrefois plongé
dans la dégradation et le vice, et que nous retrouvons, la tête hante, venant indiquer à ses frères, dans un langage peu commun chez les ouvriers des filatures, la vraie décision à prendre dans une affaire délicate qui avait troublé momentanément l'àme généreuse du promoteur des œuvres que nous avons indiquées dans cette histoire.
L'acceptation fut donc acclamée avec entraînement. Il y avait dans l'air de cette salle comme un courant d'idées sympathiques qui unissait tous les cœurs.
Pendant ce temps, les alentours de la manufacture prenaient un air de vie et un entrain extraordinaire. C'était une fête générale sans cohue , sans embarras. Derrière les habitations on avait établi des jeux de boule, de quilles, de paume; plus loin une feuille de carton blanc, ayant un gros point noir entouré de cercles concentiiques, était placée sur une butte de terre et servait de point de mire aux tireurs d'arc; ailleurs un endroit semblable, mais moins étendu, était disposé pour les arbalétriers. Au milieu du champ où allaient s'élever les maisons destinées aux célibataires, une longue perche, surmontée de neuf tiges de fer, étalées en éventail, sur lesquelles étaient placées des oiseaux de corne, allait bientôt voir autour d'elle les archers de la Cité. Divers objets en argent, des foulards, etc., étaient proposés pour prix aux concurrents.
Les jeunes filles avaient aussi leurs jeux, auxquels devait présider Madame Muyssaert; c'était le volant, la corde, des balançoires, le tout ordinairement animé par des rondes joyeuses.
On attend les confrères de la société des archers du Devoir; d'autres confréries arrivent des villages voisins
avec leurs drapeaux déployés. Chacune a son tambour et son officier , Tépée à la main, et décoré d'oiseaux d'argent placés en sautoir, souvenirs de prix remportés dans les fêtes des environs.
Enfin le roulement du tambour de la Cité se fait entendre. Un simple drapeau tricolore, contrastant avec les bannières historiées des autres compagnies, est porté par le jeune Auguste Quesnoy. Il n'y a point d'officier. Les sociétaires, deux par deux, armés de leurs arcs, défilent au pas militaire, et vont planter leur drapeau sur un des piquets de la palissade qui entoure la perche. Le signal du tir est donné. Tous les tambours font alors un vacarme, auquel seuls peuvent s'habituer les archers du pays; Fun bat la charge, l'autre la générale, celui-ci une simple marche, on y distingue même un instant la retraite; mais le malencontreux instrumentiste, s'apercevant de sa méprise, reprend bien vite une marche suivie d'un roulement funèbre. Poursuivi par les huées de ceux qui
l'entourent, il cesse enfin de fatiguer les oreilles, et, successivement, ses collègues l'imitent.
Chacun vient à son tour décocher sa flèche contre les oiseaux; les plus heureux tireurs abattent les ailes ou la queue; le corps, soigneusement rivé, reste intact. On va procéder à un second tour, lorsque toutes les voix réclament Christiern. Ce jeu avait fait ses délices avant son départ pour l'Amérique ; il ne s'était pas présenté au concours, non par dédain, mais parce que son arc, laissé chez Martial, avait été donné par lui au jeune Clément.
— Je n'ai point d'arc, mes amis; qui veut me prêter le sien?
— Voici le vôtre, dit aussitôt Clément.
Christiern bande l'arc qu'on lui présente^ pose une
flèche sur la corde , relève son arme qu'il courbe avec effort, vise d'un œil assuré, et lâche son trait rapide, qui va frapper l'oiseau principal et le fait retomber en éclats. A ce coup de maître Christiern est proclamé roi de l'oiseau et on lui passe au cou les insignes de sa dignité, ce qu'il accepte de bonne grâce.
Il est de coutume que le roi de l'oiseau paye un droit de joyeux avènement; il n'y avait pas là de cabaret pour recevoir les archers ; mais l'on vit bientôt arriver une tonne de bière, provenant de la cave de M. Muyssaert, laquelle fut la bien venue. Dès lors le jeu fut abandonné jusqu'à l'après-midi, et après quelques santés portées à Christiern et à Sir Corstown, chacun rentra chez soi.
Chaque famille avait, on le sait, un petit jardin. Rappelons-nous que le contact direct avec la nature est rempli d'enseignements, et que c'est un grand moyen de moralisation. Là où il a été permis d'établir cet état de choses, on a cessé de voir des ivrognes le dimanche et des chômages le lundi. Les jardins sont un délassement, et procurent des produits et un plaisir. Ici l'ouvrier dînait en famille, sous la tonnelle fraîche et embaumée, à moins de frais que n'en eût coûté une partie avec des camarades. Et quelle joie quand la saison permet de servir quelque légume du jardin ! Et les voisins, causant pardessus les haies et les clôtures, échangeant, lors de la récolte ou des semailles, des graines, des greffes et des boutures. Ce jour-là il n'y eut point de travaux horticoles, mais des chants de femmes et d'enfants, auxquels se mêlèrent les voix mâles des ouvriers.
Chez Breton, il se passait une scène d'un caractère tout différent. La lettre de Sir Corstown à M. Muvssaert
en contenait une autre de Lucy à Noélie. La jeune fille était rentrée chez elle, dès qu'elle Tavait pu^ pour lire la lettre de son amie. La voici :
Ma chère Noélie,
Mon père me permet, non sans peine, de t'avertir de ce qui va se passer à la Cité. Peut-être as-tu déjà appris que la société de secours mutuels recevra 200,000 francs sur rhéritage Rudaleau. Mon père a pensé qu'il y avait un moyen d'aplanir les difficultés que nous supposions, devoir s'élever contre ton bonheur : tu apprendras bientôt quel est ce moyen. Mais nous savons que ta mère reçut de Madame Muyssaert la promesse de ne pas contrarier l'inclination qu'elle voyait naître entre Christiern et toi. Seulement on voulut voir si cette inclination résisterait à l'absence, et ce fut précisément à cette époque qu'il dut se rendre en Amérique. Ce voyage nous procura le bonheur de le connaître et de l'apprécier. Toutefois, au retour, ton père, par un sentiment de haute délicatesse, voulut te faire apercevoir la nature des relations nouvelles qui devaient s'établir entre le fils du manufacturier et la fille du contre-maître. Mais son attente fut trompée.
11 est probable que Christiern ne t'a pas encore dévoilé l'état de son cœur; mais je sais pertinemment de quelle nature est le sentiment qu'il te porte, et toi-même...
Enfui, ma chère Noélie, tu dois un aveu à ton père : ne suis pas mon exemple. Prépare-le à la demande qui va lui être faite.
Adieu, crois-moi toujours ta sœur afl'ectionnée.
Lucy Gorstown.
L'émotion avait gagné la jeune fîilc pendant cette lec-
ture. Elle devint pensive ; les battements précipités de son cœur^ le sang qui affluait vers son doux visage^ le léger mouvement de sa main froissant la lettre^ semblaient autant de témoignages du combat qui se livrait en elle. Elle résolut enfin d'aller vers son père. En relevant son regard, elle le vit devant elle et^ rougissante encore^ elle se jeta dans ses bras. Martial lui donna un tendre baiser en prenant la lettre qu'elle lui tendait.
Il lut en souriant. Noélie posait sa tête sur l'épaule de son père^ qui la pressait de son^bras resté libre.
— Je le savais, mon enfant... avant toi.
— Comment?
— Mais certainement, Noélie. J'ai pensé depuis longtemps que le tendre sentiment qui existait entre vous cesserait un jour de ressembler à l'amitié fraternelle. J'en parlai souvent à ta bonne mère; mais elle souriait pour me tranquilliser. Enfin elle me dit un jour, la veille de sa mort : « Ne mets point obstacle à leur amour, s'il résiste à l'absence. Ces enfants l'ignorent encore. J'espère que Dieu me fera la grâce, lorsque je serai près de Lui, de voir mon Christiern faire le bonheur de notre enfant. Personne autour de nous ne l'empêchera, si leurs intentions restent conformes à mon désir. »
J'avoue que je vis partir Christiern avec satisfaction. Il sera riche, pensai-je, et ma fille ne possède rien. Je craignais qu'on ne m'accusât d'avoir spéculé sur des relations d'enfance. A son retour, lorsque je le vis accom.pagner une brillante et fortunée jeune fille, je voulus te sauver de l'influence des souvenirs; mais je m'aperçus bientôt que votre afî'ection mutuelle avait pris un autre caractère. Maintenant, mon enfant, tout me porte à croire que le vœu de ta mère s'accomplira, et nous devons
remercier Dieu^ en nous en rapportant à Lui des soins à prendre.
— Mon père^ mon bon père!... mais nous attendrons.
— Quoi?
— Jusqu'à ce que Henriette puisse me remplacer ici.
— Tu es encore trop jeune, c'est vrai; mais ta sœur n'a que dix ans... Du reste, nous n'avons point de décision à prendre maintenant. Cache cette lettre; voici des visites.
C'étaient M. et Madame Muyssaert, accompagnés de Christiern. La fête devait se prolonger jusqu'au soir, et ils profitaient d'une sorte d'entr'acte pour remplir une mission préméditée avant le départ de Sir Corstown.
— Martial, commença aussitôt M. Muyssaert, j'espère que vous ne refuserez pas d'accorder ce que vient yous demander un vieil ami?
— Monsieur... certainement... je ne...
— Il y a quatorze ans, vous avez reçu chez vous l'ami de mon père, pauvre et dénué de tout, sachant seulement qu'il était proscrit; vous avez grandement aidé à l'accomplissement de mes plans par vos conseils et par vos soins. Ce n'est point une récompense que je viens vous offrir : vous l'avez reçue dans votre cœur ; mais si je vous rappelle vos services à notre cause, c'est pour établir une certaine parité dans nos positions respectives. Il n'y a ici que des amis qui doivert se comprendre.
Une pression de mains interrompit ici la conversation. Madame Muyssaert avait emmené Noélie. Christiern eût voulu être bien loin.
— Voici ce dont il s'agit, reprit M. Muyssaert. Mon fils, CjUi fut celui de notre bonne Jeanne, m'a prié de vous demander la main de Noélie ; il n'a point voulu s'adresser
à votre fille sans votre consentement ; et il n'a poin t voulu non plus venir à vous sans mon assentiment^ que je ne pouvais lui refuser puisque ce projet avait été conçu par les deux mères de nos enfants. Je viens donc vous dire maintenant : Martial^ voulez-vous que votre fille soit aussi la mienne ?
Quoiqu'il s'attendît à cette communication, Breton fut quelques instants avant de reprendre son sang-froid. Enfin, faisant effort sur lui-même, il saisit les deux mains qu'on lui tendait et, s'adressant au jeune homme :
— Christiern, mon ami, Noélie vous répondra ellemême : la voici.
La jeune fille rentrait alors, confuse et troublée, appuyant son bras sur celui de sa bonne marraine.
Christiern prit courage, s'avança, et un seul mot sortit de ses lèvres^
— Noélie?
En prononçant ce doux nom, d'un accent qui renfermait une prière et une promesse^ son cœur dévoila tout ce qu'il renfermait d'amour pur et vrai.
— Nous irons donc toujours ensemble échanger le romarin à l'anniversaire de ton entrée en cette maison, répondit l'aimable enfant.
— Oui, Noélie, et notre mère, lorsque nous la reverrons au ciel, pourra nous accueillir en remerciant le Seigneur de nous avoir destinés l'un à l'autre.
Les parents se livrèrent à une conversation qui permit aux jeunes gens de se dire ces innocentes choses que Ton n'ose point prononcer à haute voix, même devant une mère. Puis Noélie fit lire à son ami la lettre de Lucy.
— Je voudrais que tu n'eusses rien de cet héritage.
— Ah! Monsieur le jaloux, vous voudriez ne rien devoir à personne. Il vous faudra changer de manière de voir... Et puis, tu sais que l'argent est souvent nécessaire pour faire du bien.
— A la bonne heure; je te donne mon consentement, dit-il en souriant.
— Oh! Monsieur, vous n'avez encore aucun pouvoir. Cela dépend de mon père.
— C'est vrai ; mais il partagera mon opinion à cet égard. Il ne pourra qu'encourager ma Noélie à suivre Texemple de sa mère.
Des chants éloignés se firent entendre. Bientôt ils se rapprochèrent; des centaines de voix leur donnaient une force croissante, et à mesure qu'on les entendait plus distinctement, l'émotion gagnait davantage la double famille. C'étaient les archers et les arbalétriers, retournant au champ des jeux, précédés par un homme portant au bout d'une hampe Fécusson sur lequel étaient disposés les prix destinés aux vainqueurs. En passant devant la manufacture, le Chant de la Cité fut dit avec un ensemble admirable, et ce fut avec bonheur que les jeunes fiancés joignirent leurs voix à celles qui portaient à tous les vents du ciel ces paroles d'espérance :
Travaillons de grand cœur, prions avec espoir. Et partout s'étendra la Cité du Devoir.
En sa qualité de roi de l'oiseau, Christiern dut retourner sur le lieu de la fête. M. Muyssaert et Breton l'accompagnèrent. Noélie resta à la maison, et put enfin verser tout son cœur dans le sein de la bonne marraine, qui l'avait toujours considérée comme son enfant.
La fin de la journée n'offrit rien de remarquable, et
lorsque la nuit couvrit la terre, elle n'éteignit pas la joie qui rayonnait sur les heureux habitants de la Cité du Devoir.
Le même jour une double invitation était arrivée chez M. Muyssaert et chez Breton. Elle venait du notaire de Sir Corstown.
Ils se rendirent à cette invitation le lendemain, accompagnés de leurs familles. L^acte était dressé. 11 n'y manquait que Facceptation des donataires.
La somme de 800,000 francs était répartie ainsi qu'il suit :
A M. Muyssaert ou à ses héritiers, pour être affectés à des achats de terrains autour de la Cité du Devoir, afin d'y établir un système d'association par le patronage entre les propriétaires, fermiers, etc. . . 400,000 fr.
A la société de secours mutuels du Devoir, à la condition d'être convertis en terrains cultivables et affermés, également autour de la Cité 200,000
Pour être placés en rentes sur l'Etat, et le produit en être affecté à l'entretien de jeunes gens montrant des dispositions pour l'agriculture, et que l'on placerait dans une ferme-école si leur éducation ne pouvait avoir lieu dans la Cité même. . . . 100,000
A Noélie Breton 50,000
A Martial Breton 20,000
A Clément, Henriette et Estelle Breton, 10,000 fr. chacun, ci 30,000
Total 800,000 fr.
On eut quelque peine à déterminer Martial à signer son acceptation, et ce fut après les instances pressantes de M. Muyssaert, et surtout en raison d'une clause qui annulait Facte en cas de refus d'un seul donataire, que le brave contre-maître se décida à prendre la plume.
Quelque temps après, nos amis purent continuer à étendre leur œuvre. Ils profitèrent de toutes les ventes qui se firent dans un rayon rapproché de la Cité, et deux années n'étaient pas écoulées que déjà, aussi bien les fermiers de la Cité que les propriétaires dont les possessions se trouvaient enclavées dans un circuit assez étendu, s'unirent en association pour exécuter leurs travaux en commun. Les frais de main d'œuvre diminuèrent et la terre produisit davantage; on employa les bonnes méthodes d'assolement, de drainage et d'irrigation; des machines vinrent aider à l'exploitation de ce grand atelier agricole. Les paysans des environs suivirent l'exemple qu'ils avaient sous les yeux; et lorsque les désastreuses années 1846-47 survinrent, les habitants de ce petit coin de la France souffrirent peu de l'insuffisance des récoltes.
M. Muyssaert atteignait presque le but qu'il s'était proposé. Une nombreuse population jouissait autour de lui d'une aisance relative, elle avançait surtout dans le sentier du devoir et de la vertu, parla pratique constante de l'amour chrétien; il résolut alors d'unir Christiern et Noélie, et leur mariage fut fixé à l'époque du passage de Sir Gorstown et de Lucy avant leur départ pour l'Amérique.