‹ La cité du mal; ou, Les corrupteurs du siècleChapitre 53 sur 62 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

« Dans cette rue à moitié bâtie ^ à demi-pavée^ et dans une petite maison^ retirée derrière un petit jar* din et calculée sur la modicité des fortunes actuelles^ vous trouvez l^iilustre chansonnier. Une tête chauve, un air un peu rustique^ mais fin et voluptueux, annoncent le chansonnier et le font reconnaître.

« Je repose avec plaisir mes yeux sur, cette figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales; je compare ces types si différents : sur les fronts monarchiques> on voit quelque chose d'une nature élevée, mais flétrie, impuissante^ effacée; sur les fronts démocratiques paraît une nature physique commune, mais on reconnaît une haute nature intellectuelle; le front monarchique a perdu la couronne; le front populaire Pattend.

.... <t Déranger a plusieurs muses, toutes charmantes, et, quand ces muses sont des femmes, il les aime toutes. Lorsqu'il en est trahi, il ne tourne point à l'élégie; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au fond de sa gaieté : c'est une figure sérieuse qui sourit; c'est la philosophie qui prie. (Pitié! pitié! )

.... a Mon amitié pour Béranger m'a valu bien des étonnements de la part de ce qu'on appelait mon parti; un vieux dievalier de Saint-Louis, qui m'est inconnu, m'écrivait du fond de sa tourelle :

a Réjouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui a qui a souffleté votre roi et votre Dieu. »

Chateaubriand, à sa dernière heure, ne laissa point, comme Béranger et Lamennais, envahir sa maison par les amis philosophes, ces étouffeurs des âmes. II mourut assisté d'un vertueux prêtre, les lèvres collées sur l'image du Christ, avec toutes les consolations dune religion dont son éloquent génie avait célébré les beautés et la grandeur.

.... (( Peu d'instants avant sa mort, M. de Chateaubriand, qui avait été administré dimanche dernier, embrassait encore la croix avec Témotion d'une foi vive et d'une ferme confiance. Une des paroles qu'il répétait fréquemment dans ses dernières années, c'est que les problèmes sociaux qui tourmentent les nations aujourd'hui ne sauraient être résolus sans l'Évangile, sans l'âme du Christ, dont les doctrines et les exemples ont maudit l'égoïsme, ce ver rongeur de toute concorde. Aussi M. de Chateaubriand saluait-il le Christ comme le sauveur du monde, au point de vue social, et se i)laisait-il à le nommer son roi, en même temps que son maître.

a Un prêtre, une sœur de charité étaient ^enouillés aux pieds de M. de Chateaubriand, au moment où il expirait; c'était au milieu des prières et des larmes d'une assistance de cette nature que l'auteur du Génie du Christianisme devait remettre son âme entre les mains de Dieu (1).» Ce fut au mois de juin 1848. Le mugisse-

(i) Relation de M. Tabbé Deguerry/alors curé de Saiat-EusUche.

rHATEAUBRIAKD. 385

Qient des flots soulevés par la tempête étouffa les premiers cris de Tenfant de génie; le bruit du canon de la guerre civile a empêché d^entendre son dernier souffle. Qui sait si quelque révolution ne Tarrachera pas au rocher où il a voulu que sa tombe fût charmée par les mille voix de l'Océan, de même que des combinaisons mesquines ont repris le grand Empereur aux tempêtes et au mystérieux lointain de Sainte-Hélène?

ni

Parmi les transformations qui ont affligé notre siècle^ il n^en est point de plus douloureuse que celle de ce prêtre qui fut salué du nom de « nouveau Bossuet » à Taurore de sa carrière, et qui de cette école a passé à celle de Babeuf. Il abdique volontairement la plus haute des puissances, le caractère le plus sacré, il fait de l'Évangile un commentaire démagogique, et il meurt le plus malheureux des hommes en refusant de se réconcilier avec Dieu et avec l'Église.

Béranger dit dans sa Biographie :

a Que ne puis-je reproduire ici quelques lettres de mon illustre et excellent ami Lamennais, qui, ainsi que moi, voudrait tant que nous pussions atJhever de vieillir ensemble! On trouverait dans ses lettres Ma preuve que, partis souvent des points les plus opposés, des hommes de cœur peuvent venir faire un jour alliance sous les bannières de la patrie et de l'humanité (1). »

L'auteur de V Appendice à la Biographie ajoute : « Ces

{{) Ma Biogr.y p. 234. Patrie! humanité! magnifiques abstractions derrière lesquelles on se drape pour en imposer aux niais.

p. LAMENNAIS. 387

deux hommes semblaient confesser la même foi dans leurs vieux jours : BérangeV y avait vécu dès sa naissance, et Lamennais n*y était arrivé qu^après le plus long et le plus hasardeux voyage (1). »

Oui^ cet aigle^ au vol sublime^ avait déserté les hauts sommets, les cimes lumineuses d*où il contemplait le soleil et où il livrait ses glorieux conibats, pour descendre dans le repaire de cette sale harpie ! Oui, Pillustre auteur de V Essai avait abaissé les splendeurs de son génie au niveau des idées et de la philosophie du chansonnier impie et démagogue!

« Infortuné! lui écrivait alors un de ses anciens amis, vous voilà condamné désormais à un travail de Tantale, et au désespérant labeur des Danaïdes. Fort de la vérité, vous Pavez vengée pendant vingt-cinq ans avec un rare bonheur. Vainqueur en cent combats, vous aviez cueilli les lauriers des plus nobles triomphes. Mais votre gloire a eu son mauvais jour; il y eut aussi pour vous un Waterloo! et maintenant, comnie Texilé de Sainte-Hélène, vous êtes enchaîné au rocher de Terreur; et, enveloppé des vagues tumultueuses et, peutêtre, infranchissables d'une conscience plus agitée que les flots de TOcéan, « vous cherchez le vrai qui vous échappe (2), » comme le grand soldat cherchait une issue pour échapper à Thumiliante prison qui est devenue son tombeau.

« Vous cherchez , hors des décisions apostoliques, et loin de la pierre qui sert de fondement à TÉglise, « le vrai qui vous échappe, » et vous n^avez trouvé que

(1) Page 290.

(2) Expression de Lamennais.

Tenfer du doute, au fond duquel l'œil épouvaiité vous contemple en proie aux déchirantes convulsions de Perreur, essayant en vain de poser, dans le milieu du vide, la première pierre du nouvel édifice que vous avez entrepris d^élever loin de Dieu et de TËglise gardienne éternelle du vrai. »

Ce fut aussitôt après la publication des Parole^ cFun Croyant que Béranger et Lamennais se lièrent. Ce dernier, vers cette époque, écrivait à son ami :

c( La Chênaie^ le 2 juin i 834.

c( Que vos paroles, mon ami, sont bonnes et douces, et qu^elles ont été droit à mon cœur I Je bénis Di?u qui m'a réservé cette consolation dans ma tristesse; car j^ai eu, comme vous le dites, beaucoup à souffrir. Bien des gens qui m'avaient jadis serré la main, qui s'étaient longtemps assis près de moi à la même table, ont passé en disant : Je ne le connais point. Quelquesuns même ont cru me devoir des outrages; ce qui m'a été le plus dur, vous le savez. Mais comment expliquer ces choses au public? Cela ne se peut (1), et l'impression reste. C'est ce que voulaient les méchants. Après tout on ne peut espérer de servir les hommes sans beaucoup de travail et beaucoup de souffrances. Qui le sait mieux ^ue vous, mon ami? N'avez-vous pas été poursuivi par le pouvoir, traîné devant les tribunaux,

(l) On conçoit votre embarras; c*est trop de naïveté. Le public n^avait aucun besoin de vos explications; il savait parfaitement pourquoi on se retirait de vous.

enlevé de chez vous^ emprisonné^ tourmenté de toutes les manières? C'est là ce qui^ dans tous léstemps^ a été réservé à ceux qui aiment par-dessus tout la vérité, et la justice^ à ceux qui se consacrent à la défense de rhumanité. Jésus disait aux siens pour les encourager : «Vous n^avez pas encore résisté jusqu^au sang. L^instinct du sacrifice est là tout entier^ etc. (1). »

N'admirez-vous pas cette touchante réflexion qui nous représente Béranger persécuté pour la vérité et la justice sous la Restauration ; et n'étes-vous pas édifié de ce rapprochement entre la condamnation du chansonnier impie par les tribunaux d^un pouvoir régulier qu'il outrageait^ et les paroles du divin Rédempteur des hommes^ animant ses disciples à la résistance jusqu'au sacrifice t

Béranger a dédié une de ses dernières chansons à Lamennais; il l'a intitulée ri4/><5^^^ .'

« Paul, où vagrlu? — Je vais braver nos maîtres. Fardeau des peuples gémissants.

— Tremble ! ils te livreront aux prêtres En échange d'un peu d^encens.

— Non, non ; je vais braver nos maîtres, Fardeau des peuples gémissants. »

Il y a onze couplets de cette force. Madame Louise CoUetj, à qui Béranger avait lu cette chanson^ rapporte (2) qu'elle lui causa une très-vive émotion. Si ce fut de pitié, cela ferait honneur à son bon sens.

Lamennais éi/M)^ré au foyer de Béranger! Et apôtre

(1) Biogr., Appendice, page 290.

(2) Dans sa brochure intitulée Quarante cinq lettres de Béranger,

390 NOTES CRTTtOUES.

de quoi? A-t-il pris autre chose que des doctrines de néant sous la protection de son génie depuis sa chute?

Faîtes des livres tant qu'il vous plaira, ne cessait-on de lui répéter dans le camp quil avait déserté, rugissez comme un lion, invoquez toutes les puissances d'une raison pervertie, faites de la poésie comme en ferait le séraphin tombé, remuez toutes les cordes de votre luth impie, rêvez une agrégation nouvelle, une religion nouvelle, un culte nouveau, un nouveau Dieu, vous ne ferez pas un disciple, vous ne séduirez pas un enfant; parce que, selon la peilsée d'Isaïe, la parole du grand prêtre a brisé le vaisseau de vôtre gloire, et qu'il « n'en <r reste pas un débris de dimension suffisante pour race masser un tison au foyer domestique. »

Au sein de la nuit glacée dont il épaississait les ombres autour de lui, sous les convulsions de là haine et du délire qui l'agitaient, le malheureux ne pouvait plus faire sortir de son âme que le râlement de l'angoisse et du désespoir. « Au milieu du jour il tâtonne a comme dans les ténèbres; il chancelé comme un « homme ivre (i). »

Écoutez quels gémissements lugubres s'échappent, sous te souffle de la tempête, du fond de cette ruine lamentable :

« Qui ne se sent aujourd'hui troublé en soi-même? Un voile livide enveloppe toutes les vérités; elles nous apparaissent, comme le soleil pendant la tempête, à travers des vapeurs blafardes. Le cœur inquiet cherche

(1) Job, xiî, 25.

sa foi, et il trouve je ne sais quoi d'obscur et de vacillant qui augmente ses anxiétés^ une sorte de nuage aux contours vagues^ aux formes indécises^ qui fuit dans le vide de Pâme. Les désirs errent aux hasards conime Tamour. Tout est terne, aride, sans parfum , sans vie. Posez la main sur la poitrine de ces ombres qui passent, rieh n'y bat... On ne sait à quoi se prendre dans ce monde de fantôçies...

a . . . . Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que le monde? Une ombre de ce qui n'est pas, un son qui ne vient de nulle part et qui n'a point d'écho , un ricanement de Satan dans le vide (1) »

« Un même système de haine éloquente appliqué aux objets les plus divers, voilà Lamennais. Les fumées du puits de l'abîme qu'il portait dans son cœur, montaient comme une éternelle vapeur de soufre, dévorant la terre, obscurcissant le ciel. Le besoin de voir partout dés mystères d'iniquité, la conception d'un idéal satanique et pervers, qu'il imaginait tout exprès pour servir de prétexte à sa colère, lui inspiraient ces sombres images qui obsédaient et souvent égaraient sa raison. Son unité est dans la rhétorique, elle tient à la forme et non au fond de ses idées; mais la forme chez lui est bien plus essentielle que le fond. Ce ne fut ni un politique, ni un philosophe, ni un savant; ce fut un

(r) DLcUssions Critiques et Pensées diverses.

admirable poëte, obéissant à une muse sévère et toujours irritée. Les figures qu'il avait d'abord exploitées contre les idées libérales et la philosophie^ il les exploite ensuite contre les rois et contre le pape. Sa rhétorique n'avait pas beaucoup de variété : Tenfer en faisait tous les frais. C'était celle des prédicateurs^ des apologistes^ et en général celle du clergé; il dressait devant lui un fantôme qu'il appelait Satan^ il en faisait la représentation complété du mal ; puis il le frappait de coups terribles et retentissants. Le souci de l'exactitude ne le préoccupait jamais : le monde^ du moins de nos jours^ n'offre guère^ soit dans les institutions^ soit dans les individus, ces types absolus de méchanceté. Au lieu de s'enquérir, au lieu de connaître les hommes et de chercher en quoi ils pouvaient avoir raison, il les créait selon les nécessités de sa thèse, et afin de les détester sans contrainte, il débutait par les supposer méchants.

« Par là, il fut ce qu'il fut : un ressort terrible, un arc tendu et toujours prêt à lancer le trait

a Le prêtre sombre et fanatique se retrouva

dans le démocrate. Son impétueux génie, en changeant d'objet de culte, n'avait fait que changer de haine, et il dépensa pour sa seconde foi la même passion que pour la première.

« Peu d'esprits furent plus dénués de ce qu'il

faut pour la pratique des affaires. Ces grands dons du génie, dont l'emploi naturel est de consoler et de charmer l'humanité, sont d'assez peu d'usage quand il s'agit de la gouverner

« li semble être sorti da catholicisme pour des

motifs de froissement personnel bien plus que par la marche fatale de la pensée

a . . . . .Sa mort fut de même couleur que sa vie, grande, altière, un peu surexcitée. Il se coucha dans son obstination, devenue raisonnée, et mourut dans sa colère. La fermeté contre des obsessions indiscrètes ne lui suffît pas : il lui fallut la dureté. Une sépulture simple ne le contenta pas; il lui fallut la fosse commun^. Ici comme toujours, il dépassa Teffet pour Tavoir trop voulu. Ses funérailles offrirent un aspect étrange : le jour était triste et brumeux ; un petit nombre d'amis put le suivre entre deux haies de soldats. Tout se fit en silence et sans aucune prière. Au moment; où la terre fut jetée, le fossoyeur, croyant tenir un mort vulgaire, deitianda : « Il n'y a pas de croix? — Non, » fut-il répondu

« Retrouva-t-il la paix à ce moment suprême, et la vérité quMl avait tant poursuivie se découvrit-elle à lui? Il paraît que non. Il se plaignit, dit-on, que le problème auquel il avait réfléchi toute sa vie ne lui fût

pas resté moins obscur . p

Ernest Reisan, Bévue des Deux-Mondes, i5 août 1857,

Chose bien digne de remarque, M. de Lamennais , dès 1808, à rage de vingt-six ans, s'était peint luimême tel que nous Tavons vu ces dernières années dans toute Ténergie sauvage de sa rébellion contre

39 i TÇOTES CRITIQUES.

l'Église. C'est dans son premier ouvrage (i) que nous trouvons cette page qui nous a frappé.

a TertuUien aussi avait des vertus; il se perdit néanmoins^ parce quMl manqua de la plus nécessaire de toutes : ^humilité. Je cite de préférence Tertullien , parce qu'il y a de singuliers rapports entre lui et l'oracle du jansénisme, M. Arnauld. Tous deux d'un caractèrie ardent, présomptueux, opiniâtre; tous deux pleins de génie; tous deux ayant rendu à la religion d'éminents services, ils se laissèrent entraîner, qui le croirait dans de si grands hommes? à la fougue d'une imagination qui outrait tout, car c'est en outrant la vérité catholique que M. Arnauld tombait dans l'erreur de Calvin. Et il ne s'en est pas aperçu! Et Pascal, Nicole, Duguet, et tant d'autres non moins éclairés, ne s'en sont pas aperçus plus que lui! faiblesse de la raison humaine ! et que Dieu sait bien nous faire sentir , quand il veut, par d'éclatants exemples la nécessité de nous soumettre à une plus haute autorité! »

■ Plus tard, dans une page prophétique de V Essai sur P Indifférence f il a condamné encore lui-même d*avance la dernière phase de sa vie et son heure suprême :

« Il faut le dire à la gloire de la foi, il est peu d'incrédulités que la mort n'ébranle. De quelque façon qu'on ait vécu, on veut au moins expirer dans les bras de la religion et dans le sein de ses espérances. La raison, jusque-là flottante, se fixe aux approches de l'éternité, dont la lueur formidable, dissipant toutes les illusions, redouble l'éclat de la vérité, qu'une longue

(1) Réflexions sur VEtat de l'Église en France pendant le dixhuitième siècle, et sur sa situation actuelle.

et funeste habitude d'incroyance^ jointe à un orgueil sans mesure^ peut seule alors faire méconnaître^ par une effrayante permission de Dieu, qui est le commencement de ses vengeances*

a II n'est que trop vrai cependant> qu'on peut, à force de persévérance et de travail, parvenir à cor* rompre assez la raison pour se rendre presque impps^ sible le retour à la religion au lit de mort. Le doute, d'abord volontaire, s'enracine dans l'âme, y croît, s*y affermit, et n'en peut plus être arraché qu^ûvec de longs efforts. 11 n'est point alors de plus grand prodige ile la puissance divine que les conversions soudaines, et il ne faut rien moins, pour les opérer, qu'une suspension des lois de la nature morale.

a Ne pas croire quand on voudrait croire, quand on en sent l'avantage et le besorn, est la punition de n'avoir pas cru, par une résistance criininelle de la volonté, lorsque la raison nous entraînait de tout son poids vers la vérité manifeste. L'entendement perverti se refusant à toute conviction,* il ne reste pour unique doctrine que le scepticisme absolu, s

Peut-il y avoir un enseignement plus grave et plus douloureux que ces paroles mises en regard de celui qui les a écrites ?

M. Laurentie raconte en ces termes un entretien qu'il eut avec M. de Lamennais peu de temps avant la mort du célèbre écrivain :

a II y eut pour M. de Lamennais des jours de vide

et d'angoisse. Où vint me dire (}u'il était cruel de laisser cette ftme dans risolement^ et que tous ceux qui avaient aimé M. de Lamennais devaient aller l'entourer d'affections, que leur présence lui serait un bon souvenir, qu'elle suffirait peut-êlre pour réveiller sa vieille foi. Un petit bîUet devait me donner le droit de franchir les barrières de sa solitude, et il attestait le désir de me revoir. J'allai donc frapper à cette porte, qui depuis si longtemps ne s'était pas ouverte pour moi, et ce fut M. de Lamennais qui vint me l'ouvrir; Quelle entrevue! et quel entretien! Trois heures du* rant, toutes les vieilles questions furent remuées, et comme elles Tétaient en sens contraire de ma croyance de chrétien et de catholique, j'étais navré, et je dis à M. de Lamennais ma doiileur. Il se méprit à mes paroles, et s'écria avec tendresse : a Ofal mon ami^ je serais le plus malheureux des hommes, si ce que je vous dis devait vousôter votre foil -~ Mais, repris-je, c'est sur vous que je gémis du fond du cœur, vous qui nous avez enseigné à défendre le christianisme, et qui n'êtes plus chrétien, '— Vous vous trompez, je suis chrétien toujours. — Expliquez-moi donc comment vous l'êtes, je vous supplie; car pour moi le christia* nisme est quelque chose de très-précis : c'est un ensemble de vérités, ou si vous voulez de dogmes, de croyances, de mystères, de sacrements; et pour vous tout dire en un mot, cet ensemble repose sur un dogme fondamental, celui de la présence réelle dans l'Eucharistie... B Et il m'interrompit à ce mot. « Mais je garde l'Eucharistie! — Comment, vous gardez l'Eucharistie 1 — Oui. L'Eucharistie, ajoula-t-il, est partout; l'homme

mange rhomme^ il mange le fruit de son travail; il mange sa sueur... »

« J^étais muet de stupeur^ et cependant M. de Lamennais gardait une condescendance affectueuse^ et il me parlait avec amitié^ comme si j'avais dû être consolé par des explications si tendrement données. Hélas! hélas! je venais de voir que tout était consommé^ et qu'à la place de la foi du prêtre, il ne restait que la chimère du panthéiste. »

Il y a des gens^e bonne volonté, au cœur simple mais à l'esprit impuissant parce qu'il n'est pas suffisamment éclairé, qui, en lisant les œuvres d'un homme de talent sérieusement convaincu, dont la parole et les arguments les entraînent, disent : Cet homme doit être un saint! Puisqu'il possède l'intelligence des grandes vérités de la foi , puisqu'il a le don d'y amener les esprits, c'est Dieu lui-même qui l'inspire; donc comment pourrait-il jamais se livrer à l'erreur! Ils ne savent point les éeueils que l'éternel ennemi des hommes place sous les pas des intelligences douées de facultés extraordinaires. Si le vin, joie et force du corps, amène l'ivresse, les vérités religieuses, force et lumière de l'esprit, en développant à ses regards leurs perspectives infinies, en ouvrant à l'ardeur de sa course un immense horizon lumineux, amènent parfois l'cblouissement et l'ivresse morale bien plus funeste encore que rivresse physique.

398 NOTJfiS CRITIQUES.

L'bomuie qui a une fois senti eu lui le souf&e ardent de r£sprit-Saint se croit infaillible et sacré^ à moins qu'il ne s^efface et ne s'anéantisse devant celui dont il n'est que Thôte et l'interprète; sitôt qu'il veut faire honneur à son individualité des idées dont il n'est que l'organe, des bienfaits dont il n'est que le dispen* sateur, la puissance surnaturelle qui l'inspirait se re* lire en le livrant à ses propres forces.

Quel vide affreux doit se faire alors dans cette âme l avec quelle agitation désespérée elle se replie sur ellemême^ cherchant en vain la flamme, le rayon, la chaleur de ce foyer éteint dont les cendres l'aveuglent, soulevées qu'elles sont par les orages sans cesse renaissants de l'esprit et du co&ur ! Être seul ! seul avec sa puissance déchue; seul avec son moi impuissant; seul en butte aux ovations des sectaires de l'erreur qui s'emparent de vous comme d'un glorieux trophée; seu^ en présence d'une multitude abusée qui vous dit: Donnez-^nous ce que vous promettez, une doctrine nouvelle, féconde et consolante^ une parole qui forti* fie, un ferme espoir qui soutienne et qui encourage...

Et sentir son esprit, sa voix, paralysas, son âme gla* cée par le doute; tfttonner dans toutes les philosophie» existantes, sans rien trouver qui satisfasse la soif rnas* souvie, qui comble l'abtme béant; jeter pierre sur pierre dans cet abîme , s'épuiser en efforts douloureux sans rien fonder, rien édifier, sans que, même, le bruit de ce travail puéril éveille l'attention des hommes; subir les louanges et les encouragements des corrupteurs sociaux, des viveurs émérites ; devenir instrument de désordre et de haine après avoir été instrument de

perfectionnement^ de lumière et d'amour; ne rien es* timer, ne croire à rien^ et^ après avoir pris Tunivers en dégoût^ se prendre en dégoût soi-même et livrer son âme aux hasards de la vie future^ coiçme un iiau« tonnier endormi livre sa barque au fil de Tonde qui le conduit aux abîmes de l'Océan : telle est une faible partie du supplice qu'a dû subir depuis vingt ans et plus l'auteur de Y Indifférence en matière de religion.

a Dans le cours de son dernier voyage à Rome^ M* Lamennais s'écria^ dit^on^ un jour en grinçant des dents et appuyant convulsivement ses mains crispées contre sa poitrine : « Je sens un démon qui m'entraî- « nera un jour à ma perdition, » Ce jour devait bientôt venir. Le démon était celui de Torgueil et de Tambition déçue. » Cardinal Wisemajî, Mélanges.

«Pendant longues années^ il y avait eu entre les deux frères (Jean et Félicité Lamennais) une viye et inaltérable amitié^ une confiance sans bornes. M. F. Lamennais ne publiait aucun livre sans consulter Tabbé Jean^ dont il appréciait Tindépendance de caractère^ la haute raison^ la sûreté de jugement. Quand il se sépara de TËglise^ il se sépara aussi de son frère ^ resté fidèle à la foi catholique. Il ne Fa pas revu depuis^ bien que celui«^i lui ait conservé jusqu'à la fin

400 NOTES GRITIQUES.

la même tendresse. Une opposition de croyances de plus en plus profonde brisa une affection de plus de cinquante ans et effaça jusqu'au souvenir^ »

Essai biographique sur M» F« de la Mennais^ par Blaize.

En 1837^ un des plus éloquents et des plus dévoués disciples de M. Lamennais lui adressait une lettre dont voici un extrait :

« Je ne finirai point cette lettre, monsieur, sans vous ouvrir mon cœur pour la dernière fois. J'étais bien jeune encore, lorsqu'au début de votre carrière votre parole puissante retentit dans le monde comme le bruit de la trompette.

« Lévite ignoré à Tombre du sanctuaire où je me préparais aux coriibats du Seigneur, je ne Teus pas plus tôt entendue que je me sentis entraîné vers vous par une force irrésistible. Je m'étais dit : L'Église de France n'est plus veuve de ses saintes et grandes illustrations^ et les ruines du sanctuaii^e n'ont pas étouffé l'étincelle . divine qui toucha l'âme de Fénélon et inspira le génie de l'évêque de Meaux; tous les prophètes de la maison d'Israël n'ont pas péri sous les décombres de nos temples, et la tempête des révolutions n'a pas jeté sur des plages désertes tous les apôtres de Jésus-Christ, La cause de Dieu a retrouvé un défenseur digne d'elle^ et l'impiété frémissante le marteau qui doit la briser^ Dès ce moment, monsieur, je vous aimai de la même

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