LAHEI7NAIS
passion que j^âimais la vérité. Je confondis son défenseur avec elle et n^aspirai plus qu^à vous rencontrer sur cette terre^ pour devenir votre disciple le plus fidèle et votre enfant le plus dévoué.
a Des circonstances qui me semblaient un bienfait de la Providence me permirent de réaliser ce vœu de mon eœur^ et je n^eus plus d'autre ambition que de secon* der selon la mesure de mes forces^ ou plutôt de ma faiblesse^ vos grandes pensées pour le triomphe de TÉglise; pendant près de dix ans^ ma vie vous fut dévouée tout entière^ et vous savez^ monsieur^ que j^ai beaucoup souffert pour vous.
a Votre opiniâtre énergie souleva contre vous plus d'un orage; mais jusqu'en 1830^ les pontifes du Christ^ les successeurs du prince des apôtres^ daignèrent en« courager de leurs bénédictions les travaux que vous javiez entrepris pour la défense des droits imprescriptibles qu'ils tiennent de la bouche même du divin fondateur de l'Églisey et que des opinions^ heureusement anéanties pour jamais^leur disputaient encore^ à l'ombre des vieilles haines de l'esprit qui jadis inspira les parlements. Forts de l'appui que vous prétait Rome^ nous étions emportés dans la sphère du génie qui nous avait subjugués; et pleins d'une confiance aveugle dans la droiture de vos intentions et dans la sincérité de votre âme qui nous semblait transparente^ nous nous exposâmes plus d'une fois aux reproches de <;eux qui^ plus calmes que nous^ démêlaient peut-être^ dans votre polémique ardente^ les premières semences de colère et d'orgueil qui portent aujourd'hui des fruits si malheureux.
40t NOTES GEmotnss.
a Personne^ j^ose le dire^ n'a rencontré sur la terre d'amis plus sincères^ et des disciples plus ardents et plus dévoués que vous^ monsieur; et Tun d'entre eux^ dont la douce et persévérante amitié soulage un peu le tourment que me cause la perte de celui que nous aimions ensemble^ me disait, i^ y ^ peu de mois encore, qu'un seul signe de votre volonté Teût fait aller^ pour vous, jusqu'aux extrémités du monde; et j'ai besoin d'ajouter, qu'on m'a souvent fait un crime d'un dé« vouement qut alla quelquefois, peut-être, jusqu'au fa* natisme de la tendresse*
a Quand, réunis à La Ghenaye, à l'ombre des vieux chênes qui jadis abritaient votre vertueuse mère, nous revenions, après nos fatigues diverses, goûter le repos d'une tendre et forte amitié, qu'ils étaient beimxles jours que nous passions autour de notre mattre ! La main sur la bouche, nous ne respirions plus, pendant que la vôtre nous ouvrait des sources de seience et des trésors de vie. Victorieuse alors dans votre âme, la grâce du Christ semblait avoir suspendu les orages et calmé les tempêtes dont, loin de son amour et de sa charité, votre intelligence sera toujours la patrie.
a Un jour, cependant, celui que nous aimions s'en alla jusqu'aux portes de la mort. Une maladie désespérée menaça notre propre existence; et pendant que l'Église entière conjurait 16 ciel de prolonger des jours si utiles à sa gloire, nous pleurions déjà la perte de notre père, nous portions d'avance le deuil de notre illustre ami. Mais ce que le monde ignore, c'est qu'au
p. LAMENNAIS. 403
seuil du trépas^ et pendant que votre vénérable frère prononçait sur vous les prières des agonisans, votre main demi-glacée se portait çà et là, avec ce geste lu* gubre qui présage une dernière crise.
« Que cherchez-vous, mon frère,» vous demandat-il; et d'une voix ferme encore vous répondîtes : «Je « cherche la volonté de Dieu. » Enfin, comme ce tendre frère vous témoignait le désir de connaître quelle était votre dernière pensée et votre souhait le plus cher, vous ajoutâtes : <r Mon frère, je vous lègue la défense « de l'Église : c'est le dernier mot de mon testa* « ment. » Ah t monsieur, que votre tombe eût été glorieuse, si ce mot du génie l'avait scellée! Que votre mort eût été belle, si cette parole de foi fût devenue l'épitaphe du monument que notre amour vous desti* nait ! Pourquoi faut-il que ce passé se soit seul englouti dans ce cercueil qui refusait alors de s'ouvrir pour vous? Pourquoi avons-nous perdu notre père, pour-^ quoi sa révolte contre l'Église nous a-t-elle rendus orphelins? Hélas 1 vous êtes seul : et malheur à Thomme qui ne compte plus un ami ! et S'il tombe, qui le reiè- « veraî » Si son âme engourdie par le froid de Terreur a perdu la chaleur de la vérité et de l'amour, qui pourra la réchauffer? Votre rébellion contre l'Église que nous avons aimée ensemble a seule creusé entre votre cœur et le nôtre un abîme que nous ne pouvons franchir pour aller jusqu'à vous; et dans cet enfer du doute, au fond duquel le feu de l'orgueil brûle déjà votre âme, notre main ne peut plus s'étendre pour verser sur elle ses eaux rafraîchissantes qui sont seules capables d'apaiser la soif qui consume l'impie. Rêve-
404 NOTES GRITIQUEd.
nez, monsieur^ revenez à Tespérance : rendei-nous cette portion de nous-mêmes que nous vous avions donnée de si bon coerur, et que nous n'avons plus depuis que vous avez cessé de vivre pour cette fiile du ciel^ qui seule a pu obtenir de nous le torturant sacrifice de notre dévouement et de notre amitié.
« Ma parole a pu vous paraître dure : les reproches d'une foi indignée ont pu peser sur votre ftme comme un cruel remords; j'ai pu blesser un cœur au fond du* quel je voudrais répandre un fleuve de paix et des tor* renls d'amour; mais je prends le ciel et la terre à témoin qu'en combattant en vous des erreurs que votre inimitable éloquence a cent fois foudroyées^ je n'ai pas cessé de chérir mon vieux maître. Et si mes larmes^ en se mêlant chaque jour au sang de Jésus-Christ dans le calice de la miséricorde^ pouvaient obtenir du ciel et de vous ce que j'achèterais aux dépens de mille vies^ croyez^ monsieur^ que j'irais replacer en triomphe sur votre tète, toujours vénérée dans mes souvenirs, une couronne plus belle et plus radieuse que celle dont elle fut ornée dans les plus beaux jours de sa gloire... p
Dix-sept ans après, le dimanche 26 février 4854, vers les trois heures de l'après-midi, dans une maison de la rue du Grand-Chantier, n*" 12, à Paris, Félicité- Robert de Lamennais, âgé de 72 ans, gisait malade sur un lit et n'avait plus que quelques heures à vivre. Une femme chrétienne, sa nièce et sa légataire uni*
verselle» madame de KeFtaiiguy^ était introduite près de son chevet : Sa première parole fut :
a Féli, veux-tu un prêtre? Tu veux un prêtre, n^est-ce pas? M. Lamennais répondit : a Non. » La nièce reprit : «Je Ven supplie, d Mais il dit d'une voix plus forte : a Non^ non, non, qu'on me laisse en patx. d Un peu après, la nièce s'étant approchée du Ht, et ayant dit : a N'avez-vous besoin de rien? d il dit d'un ton mécontent : a Je n'ai besoin de rien du tout, sinon qu^on me laisse en paix, »
a Dans la soirée, Armand Lévy s'approcha de
la nièce de M. Lamennais et de madame de Granville, qui étaient au salon. Elles lui dirent : «Il est bien triste devoir mourir et mourir comme cela. Car enfin, ajouta la nièce, c'est lui qui m'a faite chrétienne, d Armand Lévy répondit: «La première chose, c'est que la volonté du mourant soit respectée. » La nièce dit : « C'est vrai, et sa volonté est maheureusement trop évidente. »
27 février. — « Le jour était revenu, lorsque j'entendis, pour la dernière fois, la voix da mourant, qui était alors seul avec sa garde-malade. Le domestique fut appelé. Il se fit un mouvement autour du lit. On avait soulevé Lamennais pour changer son linge; il s'était évanoui dans ce dernier effort ; — et l'agonie venait de commencer.
a Détournant mes yeux d'un si cruel spectacle, je m'étais approché de la fenêtre. Qn voyait de là quelques petits jardins, encaissés dans de hautes maisons, le sombre squelette des arbres dépouillés, les allées noires autour des gazons flétris. Le pâle soleil d'hiver, traversant la vapeur matinale, jetait sur ce mélanco-
406 NOTES GRiTioxnss.
lique tableau un éclat humide et voilé. Au bord d'un des toits voisins, quelques colombes couraient. Deux d'entre elles, s'envolant tout à coup et traversant Tair^ blanches dans un blanc rayon, vinrent s'abattre précisément sur le rebord de la fenêtre mortuaire. Une imagination un peu exaltée^ eût pu voir en elles deux anges envoyés pour recevoir Tàme tourmentée, et la conduire au sein de l'éternel repos.
« L'àme s'exhala peu d'instants après (1). a a En contemplant cette pâle figure empreinte de tant de fermeté, de calme et de mélancolie, ma pensée se reporte à la Chênaie. C'était en 1829, le soir de la fête de tous les Saints. Nous étions réunis dans le salon de cette antique maison de granit, remplie de tant de souvenirs. M. Lorin, aïeul maternel de M. de Lamen* nais, peint dans son costume de juge, fixait sur nous son regard grave et bienveillant. Madame Lorin, vêtue d'une robe de damas jaune, parsemée de petites fleurs, et d'un mantelet de velours garni de fourrures, les mains dans 4Son manchon, nous souriait doucement. Mais le temps avait passé sur ces chères images et y avait laissé une teinte de tristesse. Mon grand*père et ma grand' mère Lamennais, plusieurs de leurs enfants et de leurs petits-enfants, mon grand-oncle des Saudrais et sa sainte femme, avaient habité cette demeure et y avaient goûté un peu de repos et de bonheur. Autrefois, à pai*eil jour, eux aussi ils avaient pensé à leurs morts et espéré pour eux les joies du ciel. Le vent d'automne emportait dans ses tourbillons les feuilles
(!) FoRôuïs, Correspondance de M. Lamennats^ t. I, rxvni.
jaunies des vieux chênes qui ont vu passer tant de gé-^ nérations^ et faisait Vibrer les lames harmonieuses des branches de sapins qui^ dans l'ombre^ se dressaient comme de noirs fantômes. Que de voix aimées^ se mêlant au bruit de la nuit, nous criaient de la tombe : Souvejiez-vous 1 M. de Lamennais descendit au salon et nous lut son Hymne des Morts.
a Us ont passé snv oette terre ; ils ont descendu Iç a fleuve du temps; on entendit leurs voix sur ses bords^ « et puis Ton n'entendit plus rien. Otisont-ils? Qui nous a le dira? Heureux les morts qui meurent dans le Setagneurl
a II y en avait qui disaient : Qu'est-ce que ces
« flots qui nous emportent? Ya-t-il quelque chose après a ce voyage rapide? Nous ne le gavons pas, nul ne le a sait Et comme Ils disaient cela, les rives s'évanouis- «saient. Où sont-ils? qui nous le dira? Heureux les « morts qui meurent dans le Seigneur!
a II y en avait aussi qui semblaient , dans un re*tt cueillement profond, écouter une parole secrète; et a puis, Tœil fixé sur le couchant, tout à coup ils chance taient une aurore inVisiUe et un jour qui ne finit jaa mais. Où sont-ils? qui nous le dira? Heureux les morts « qui meurent dans le Seigneur! (i) n
29 février. — a Le cercueil fut descendu dans
une de ces longues et hideuses tranchées où Fon enterre le peuple. Lorsqu'il fut recouvert de terré, le fossoyeur demanda : « Faut-il mettre une croix? » — M. Barbet répondit : a Non. » — M. de Lamennais
(1) A. BLATze, Essai biofffaphique sur M. F. de Lameiuiai9> p. 177.
408 NOTES CAITIQLISS.
avait dit : « On ne mettra rien sur ma fosse, i» — Pas un mot ne fut prononcé sur la tombe (i). »
« Si je descends en moi-même et que je m'interroge a sur ce que je suis^ que trouvé-je^ ô mon Dieu! Une « raison incertaine toujours près de s'égarer^ d^incon- « stantes affections, un mélange inexplicable d'espèce rances et de craintes vaines, des inclinations viciées, « une foule innombrable de désirs qui sans cesse m'a- <( gitent et me ttmrmentent, quelquefois une joie fugi- (i tive, habituellement un profond ennui, je ne sais n quel instinct du ciel et toutes les passions delà terre, (( une volonté infirme qui tout ensemble veut et ne « veut pas, un grand orgueil dans une grande misère : a voilà mon état tel que le péché Ta fait, et je sens de c( plus en moi ^impuissance de relever une nature si (K profondément déchue. Il a fallu que Dieu même vînt « soulever ce poids immense de dégradation : sans un a Rédempteur divin, l'éternité entière aurait passé sur (( les ruines de Thomme (3). i>
App£m)iGE.^— En 1832, je faisais ma rhétorique au grand séminaire de Saint-Brieuc. Le supérieur était
(i) A. BlaizE; Essai biographique sur M. F. de Lamennais, p. 180.
(2} Réflewions de M. Tabbé F. de Lamennais sur le XL* chapitre du livre IIl de V Imitation, 41* édition.
f • LAMENNAIS. 409
alors le vénérable et savant théologien M. Yiel, très-lié avec MM. de Lamennais. C'est de lui que parle M. F. de Lamennais dans une de ses lettres àM. Tabbé Caron (i). M. rabbé Yiel me témoignait beaucoup dlntérôt et d'affection et dans les entretiens tout paternels qu'il voulait bien avoir avec moi^ je lui parlais souvent de Tauteur de V Essai dont il m'avait prêté le premier volume. D'un autre côté, M. l'abbé Martin, mon professeur» était un parent de la famille Lamennais et grand admirateur de^ doctrines du célèbre apologiste. On me Usait y on me communiquait^ comme une grande faveur^ des morceaux divers, manuscrits^ qui étaient attribués à M. de Lamennais. J'étajs très-friand de ces fragments que l'on «disait être des essais de la jeunesse de l'illustre écrivain. J'en ai conservé un certain nombre que je publierais si j'étais plus assuré de leur authenticité. En voici deux^ l'un en prose ^ Tautre en vers. Ces vers sont peut-être les seuls que l'on connaisse de M. de Lamennais^ si toutefois ils sont réellement de lui.
a LE JOUR DE PAQUES.
« Le Christ est ressuscité ! La terre a tressailli ! Alle^ luiah !
a Depuis les jours d'innocence et de bonheur qui brillèrent sur les vallées de l'Eden^ nulle aurore ne fut
(1) Voyez Correspondance de M, de Lamennais, t. I^ leUre 16^ p. 89. Dans cette lettre on écrit Vieille. Nous SYons toujours tu Viel dans les signatures. Cette lettre nous apprend que M. Viel était un des théologiens auxquels M. de Lamennais avait communiqué les premiers Tolumes de VEssai sur l'indifférence pour les examiner.
410 NÔT£5 GATTIQUSg.
plus belle^ nul matin plus riant^ nul soleil plus splen* dide... Le fiai lux primitif n^illumina que l'univers matériel ; voici le jour de la vraie lumière qui vient édaireMe monde moral; le Verbe est descendu des deux; aujourd^uf il triomphe des ténèbres et de la mort. Il est la vie! U est le salut! La terre a tressailli!..* Aileluiahl
a Peuples asservis depuis tant de siècles à des rites immondes^ chantez! voici le jour de la délivrance. Les puissances de l'abtme sont vaincues; le Christ a triomphé de Satan; les ténèbres fuient devant sa face. II est la lumière! Il est la vie ! Il est le salut! Peuples^ levez la tête et faites entendre des chants d'allégresse. Le Christ a vaincu ! Il est ressuscité ! 'AUelmah I
« Ap6tres bien-aimés de Jésus ^ humbles pécheurs des lacs de Galilée, maintenant transformés par la vertu d'en haut, levez-vous, ceignez vos reins! allez annoncer la bonne nouvelle jusqu'aux extrémités du monde; portez ^rSvangile aux nations asnUes à t'ombre de la mort. Voici le jour que le Seigneur a fait. La terre secoue ses fers et tressaille d'espérance ! Alleluiah /
a Innombrables habitants des plages lointaines, pauvres sauvages perdus au fond des Océans encore inexplorés, poussez des cris de joie ! Un soleil plus radieux que celui qui dore les palmiers de vos solitudes, se lève aujourd'hui sur votre horizon. Lçs cieux ont chanté hosarmak au Christ ressuscité et la terre a tressailli d'allégresse ! Alleluiah l
m Cieux, louez le Seigneur; il a signalé sa miséria corde : extrémités de la terre, réjouissez-vous ; mon- «tagnes, forêts^ tressaillez de joie; faites retentir ses
F. LAMENNAIS. 4il
« louanges; le Seigneur a racheté Jacob^ il a mis sa « gloire dans Israël ^i). Alleluiahlt^
« l'instingt yotaobur.
<c Que fais-tu sur ce froid rÎTage?
Me dit une voix dans l'orage ; Le ciel est sombre^ sombre aussi
La plage!
Demain sera comme aujourd'hui^
Ennui!
« Ah ! qui me donnera des ailes Comme aux petites hirondelles.
Afin de m*en aller^ Yolant
Conmie elles, M'assemr au soleil d'(Ment
Brillant!
« Là les jours sont des jours de fttes.
Des pompes de Dieu toujours prêtes ; Rt la nuit fait resplendir sur
Nos têtes 8on riche pavillon d'asur
Si pur. »
Etc., etc.
(I) Isale, XLtv, 23.
Écoutez!... entendez-vous une voix lamentable, un long cri d'angoisse qui s'élève du côté de Tldumée? un homme est là, jadis puissant et grand entre tous les orientaux, aujourd'hui assis dans la poussière, frappé, de l'extrémité des pieds au sommet de la tête, d'une plaie horrible... La main de Dieu s'est appesantie sur lui ; elle le presse, elle l'accable, elle le brise. Tousses biens lui ont été ravis; il avait des enfants qui auraient pu le consoler, ils ont été enveloppés dans sa ruine; nul cœur ne bat près du sien. Depuis sept ans, il est là, seul, en proie à d'inexprimables douleurs, méprisé de tous, sans appui, sans espérance. Quelques amis, venus pour le visiter^ au lieu d'adoucir ses maux, les aigrissent par des reproches; ils l'accusent, ils l'exaspèrent, ils le condamnent. L'infortuné se trouble, il s'effraie au milieu de cette profonde détresse, il se débat sur un abîme, il est au comble de la souffrance, il chancelé, il succombe, il s'écrie du fond de son désespoir :
a Périsse le jour où je suis né et la nuit dans laquelle
LAMARTINE. 4i3
il a été dit : Un homme a été conçu. Qu6 ce jour 8oit changé en ténèbres ^ que Pombre de la mort Tobscur-» cisse et que les nuées Tenvironnent! etc. »
Voilà bientôt quatre mille ans que le désespoir a poussé ce cri déchirant et fait entendre cette sombre lamentation. Après tant de siècles écoulés^ après tant de révolutions qui ont remué le monde et renouvelé la face de la terre^ la coupe de la douleur ne s'est-elle pas enfin épuisée ! Après quarante siècles de civilisa* tion et de progrès^ les générations humaines connais* sent-elles encore la plainte amère^ la détresse et les sanglots ! Prêtez Toreille et dites-moi si le patriarche de ridumée a fait sortir du fond de sa misère un cri de désolation plus poignant que celui que vous ailes entendre :
« Sous de trompeuses apparences^ ma vie n'est pas faite pour inspirer Tenvie; je dirai plus^ elle est finie : je ne vis pas^ je survis. De tous ces hommes multiples qui vécurent en moi^ à un certain degrés homme de sentiment^ homme de poésie^ homme de tribune^ homme d'action^ rien n'existe plus de moi queThomme littéraire. L'homme littéraire lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas encore^ mais elles me comptent; je porte plus péniblem.ent le poids de mon cœur que celui des années. Ces années^ comme les fantômes de Macbeth^ passant leurs mains par-des* sus mon épaule^ me montrent du doigt non des couronnes^ mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché !
(( Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à
4li mOTES GRITIOUISS.
l'avenir; je vieiliis sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me heurter le«pied à iine de ces pierres d'achoppement de nos tendresses' ont de nos espérances. Ce sont autant de fibres saignantes arrachées de mon cœur encore vivant et ensevelies avant moî^ pendant que ce cœur bat encore dans ma poitrine^ c<Hnme une horloge qu'on a oublié de démonter en abandonnant une mabon^ et qut sonne encore dans le vide des heui'es que personne ne compte plus!
«.. « Mon nom ! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et ce qui l'attend; je voudrais de tout mon cœur (le ciel m'en est témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier^ avec celui qui l'a portée dans le silence de la terre^ sans bruit là-bas^ sans mémoire ici!... Il faut supposer une grande dose de puérilité^ je l'avoue^ à un homme qui a vécu ftge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu^ pour croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire des hommesj Que je vive dans la mémoire de Dieu> je me ris de celle des hommes 1 La vie ne m'est plus rien.
«La vie ^ dans ma situation^. et après les épreuves que j'ai traversées ou que je traverse^ ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier et où Ton stationne malgré soi^ en attendant que la foule s'écoule^ quand la salle est déjà vide> que les lustres s'éteignent^ que les lampes fument^ que la scène se déntide avec un lugubre fracas de ses décorations^ et que les ombres et
LÂMABTINE. 4i5
les silences^ réalités sinistres^ rentrent snr cette scène tout à Theure illuminée et retentissante d^Husions.
a Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu mourir avant moi toutes mes pensées? Ai-je envie d'y chanter encore d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots? Ai-je goût pour rentrer dans ces lices politiques qui^ fussent«elles rouvertes^ ne reconnaîtraient plus nos accents postfaumes? Ai-je un bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert ? Suis-je assez fou pour croire que je fondrai^ ou que je taillerai à moi seul en bronze ou en marture une statue colossale dtr genre humain 5 quand Dieu n'a donné pour cela aux plus grands statuaires que du sable ou du limon pour la pétrir? A quoi bon vivre pour ne contempler autour de soi que les ruines de ce qu'on a construit dans ses pensées? Heureux les hommes qui meurent à l'œuvre^ frappés par les révolutions auxquelles ils furent mêlés! La mort est leur supplice^ oui^ mais elle est aussi leur asile! Et le supplice de vivre donc^ le comptez-vous pour rien?
a Quant à moi^ je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton si j'étais de la religion de Caton; mais je n'en suis pas : j'adore Dieu dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de Caton sur le tronçon de son épéel Mourir^ c'est fuir. On ne fuit pas.
a Oaton se révolte^ le mendiant obéit; obéir à Dieu^ voilà la vraie gloire!
4i6 NOTES CRITIQUES.
a D^aiUeurs^ une réflexion juste m'a toujours parti condamner ces morts d'ostentation ou dimpatience. Cette réflexion^ ia voici : Ou la vie est un don^ ou elle est un supplice. Si elle est un don^ il faut la savourer jusqu'à la fin comme un bienfait quelquefois amer^ mais enfin comme un bienfait; et si elle est un sup* plice^ il faut la subir comme une mystérieuse et mériteire expiation de nos fautes.
a Je vis donC; mais^ comme vous le voyez^ je ne vis pas sur des roses; je défie Caton lui-même d'avoir eu plus que moi la satiété du temps. Je compte une à une^ en les sentant toutes^ mais sans en maudire aucune^ 4es pierres de ma propre lapidation. Je n'accuse pas les hommes; non, c'est injustice ou sottise. J'ai trouvé les hommes bons et le sort oniel; voilà le vraL
« C^est ainsi que je vis; et, cependant, faut-il tout dire ? je vis quelquefois heureux de vivre, quoique attaché à ce pilori du travail forcé qui ne déshonore pas, mais qui tue. Eh bien! savez-vous pourquoi je supporte la vie? C'est par la vertu même de ce travail à mort; oui, le travail à mort, comme tous les autres supplices infligés par la Providence, a aussi sa goutte d'eau dans l'éponge à la pointe de la lance qui a bu le sang!...
a J'ai renoncé pour toujours à tout rôle ici-bas; je l'ai fait sans peine, car ce rôle, je vous le dis devant Dieu, ce n'était pas ma personne, c'était ma consigne; en quittant la scène, il. n'est rien tombé de moi avec l'habit. Dans mes déceptions, rien ne m'était person^ ne); je travaillais pour l'humanité, j'ai été déçu dans l'humcmité. Que Dieu l'assiste! l'homme n'y peut rieo.
UJIAJtTI>£. 417
a D'acteur que je fus pendant vingt ans dans ce triste drame oratoire ou populaire de ma patrie^ le prompt dégoût du peuple et la mobilité ordinaire des choses humaines m'ont rejeté au rang des spectateurs les plus oubliés ; je ne m'en plains pas : c'est le bon côté des disgrâces ; quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux l'homme seul 1
a Mon existence ainsi est bien plus à nioi; je m'enveloppe de mon obscurité , je la resserre de jour en jour plus étroitement^ comme un manteau d'hiver au« tour de mes membres; que ne puis-je en envelopper aussi mon nom!...»
Après avoir lu ces pages douloureuses, on voudrait , monsieur, n'avoir qu'à compatir à vos souffrances et qu'à pleurer avec vous sur les ruiqes d'une illustre vie, aujourd'hui clouée à l'instrument de son supplice. Mais l'inexorable histoire est là qui se dresse devant nous et de son doigt incorruptible et sévère nous im« pose le devoir de dire ce que nous avons vu, ce que nous savons.
Qu'elle fut radieuse et belle, monsieur, cette époque de votre vie où vous vous avanciez comme le jeune et brillant restaurateur de la divine poésie parmi nous, d'une main tenant vos Méditations^ de l'autre yos Harmonies I Que n'avez-vous toujours chanté sur ce mode des sublimes aspirations, qui rem^uait si profondément toutes les fibres généreuses! a La poésie était revenue a en France avec la liberté, avec la pensée, avec la 9 vie morale que nous rendit la Restauration. Il sem- « ble que le retour des Bourbons et de la liberté en a France donnai une inspiration nouvelle, une autre
418 NOTSâ CRITIQUES.
tt àme à la littérature opprimée ou endormie de ce « temps; et nous vtmes surgir alors une foule dé ces « noms eélèbres dans la poésie ou dans la philosophie a qui peuplent encere nos académies et qui forment « le chaînon brillant de la transition des deux épo* «c ques (1). D Que de promesses magnifiques et d'arbustes chargés de fleurs alors dans leur premier prin- 'temps^ qu^uH vent brûlant a desséchés depuis et qui n'ont porté que des fruits déshonorés dans leur au-» tomne !
Bientôt vous fûtes appelé à prendre part aux grandes luttes- dans Farène politique; vous vous sentiez ora* teur^ vous eûtes Pambition de la tribune. Longtemps vous y montâtes pour défendre la monarchie et pour vous y déclarer Tun des champions les plus résolus des principes conservateurs. Mais il vint un moment où Ton vous vit à peu près déserter ces principes, changer de langage ef vous proclamer le soldat de l'idée démocratique. Votre voix de tribun appelait une révolution; elle éclata, soudaine et terrible, comme un coup de foudre. Elle vous porta au pouvoir; puis, quatre mois après, elle vous précipitait dans Tablme du fond duquel vous faites entendre aujourdliui une voix si désolée.
Vous avez vu mourir toutes vos pensées ! Celles que vous aviez le plus caressées, vous en proclamez aujourd'hui, avec amertume, la vanité et le néant ! Ces formes de gouvernement sur lesquelles vous fondiez tant d'es- i poir, ces utopies pour lesquelles voua vous passion*
(1) De* DeHiftffes de ta poésie^ par M. de Lamartine, pr 16i
LAMARTINS. 419
niez, et faisiez taotde frais d'éloqueuce, et pommez si follement à la.révolte^ c'était chimère, vous le recon* naissez enfin^ de se flatter d'en réaliser aucune sur le sable ou sur le limon si inconsistant qu'on appelle le peuple. Et vous ne saviez pas cela^ monsieur^, quand ces vérités courent les carrefours et les places publi* quesl Le génie ne servirait-il donc qu'à donner le vertige au bon senst
Immense douleur! je le veux bien; mais aussi or* gueil immense ! En quittant la scène^ vous avez dé^ pouillé Fhabit^mais« il n'est rien tombé de4%omme. » G'est*à*dire que vous avez gardé vos chimères.
a Je travaillais pour rhumanité^ j'ai été déçu dans l'humanité. »
Ainsi ce n'est pas vous qui avez manqué à l'huma* nité 5 nouvel Atlas, vous étiez de taille à soulever le monde, c'est l'humanité qui vous a manqué. Tant pis pour elle; a que Dieu l'assiste, l'homme n'y peut rien, d
pauvre humanité ! qui voudra maintenant s'occuper de vous?... M. de Lamartine vous abandonne à toutes les rigueurs de votre destinée. Que Dieu vous assiste!
L'humanité fera bien de se tourner du côté de Dieu; il ne lui reste plus que lui; M. de Lamartine se retire. Espérons que Dieu sera moins dédaigneux que le cidevant membre du gouvernement provisoire, et qu*i! continuera de faire à l'humanité un peu de tout ce bien que lui préparaient les magnifiques élucubrations politiques du poëte ministre.
On s'étonne, monsieur, qu'il ne vous soit pas venu
à Tesprit de vous demander si par hasard vous ne vous seriez pas manqué à vous-même; si vous avez usé^ comme vous le deviez^ des riches dons que Dieu vous avait si libéralement départis; si vous avez été un instrument du bien ou^ au contraire^ Partisan d^une œuvre funeste; enfin^ si la société n'a pas été déçue en vous, et si elle ne serait pas en droit de vous demander un compte sévère du rôle que vous avez joué pendant vingt ans dans le triste drame oratoire ou populaire de votre patrie,*»
Je ne veux point insister davantage sur ce sujet. Aussi bien j'ai contre vous, monsieur, d'autres griefs qu'il me tarde de vous faire connaître.
Vous avez composé bien des livres; vous en avez publié en vers et en prose. Dites-moi, parmi les chagrins qui navrent votre âme aujourd'hui, éprouvezvous celui d'avoir mis au jour plusieurs de ces déplorables ouvrages qui semblent écrits tout exprès pour répandre la corruption parmi vos concitoyens? Serait-ce là ce qui vous fait dire, en parlant de vous, que a Thomme littéraire lui-même n'est pas heureux. » Est-ce le remords qui fait sentir son aiguillon? je le voudrais croire. Comment avez-vous pu, par exemple, vous, grave sexagénaire, avoir le courage d'étaler, devant la société chrétienne, des plaies aussi honteuses que celles dont vous nous avez fait si complaisamment le tableau dans votre Raphaël y et redire, à soixante ans, les scandales et les incroyables inepties dont votre vingtième année aurait été chargée, s'il faut en croire cette œuvre du délire?
Y a-t-il sous le soleil un spectacle plus triste que ce-
lui d'une vieillesse dégradée qui épuise ainsi sa dernière yeine à nous retracer^ dans un langage vraiment ineffable^ rhistoire indécente d'une passion adultère de la vingtième année, et qui vient donner à la jeunesse de son époque un exemple et des enseignements comme ceux-ci :
(( Il y avait dans nos âmes assez de vie et assez dV «mour pour animer toute cette nature ^ eau^ ciel^ a terres, rochers, arbres, cèdre ethysope, et pour leur a faire rendre des soupirs^ des ardeurs, des étreintes, * a des voix, des cris, des parfums, des flammes, çapaa blés de remplir le sanctuaire entier d^une nature plus « vaste et plus vide que celle où nous nous égarions, a Un globe n'eût-il été créé que pour nous seuls, nous a seuls aurions suffi à le peupler, à le vivifier, à lui a donner la voix, la parole, la bénédiction pendant une «éternité (1). »
Ne vous en faisiez-vous point un peu trop accroire à vingt ans en amour, comme il vous est arrivé en politi* que à soixante? Je le penserais.
Voyons ce qui va suivre :
(( Et qu'on dise que Tâme humaine n'est pas infinie! 6 Et qui donc a senti les bornes de la vie, de la puis* « sance d'exister, d'aimer auprès d'une femme ado- « rée, en face de la nature et du temps, et sous l'œil a des étoiles! amour! que les lâches te craignent, et « que les méchants te proscrivent; tu es le grand-prêtre « de ce monde , le révélateur de l'immortalité , le feu a de l'autel !»
. (1) Page 128.
4Î2 NOTES GKITIQCES.
Jusqu*ici le langage de notre auteur n'a guère été qu'amphigourique et burlesque, mais voici que peu à peu la phrase et la pensée s'envenîment :
c( Combien de fois je me mis à gènodx devant elle, a le front collé dans Therbe , dans l'attitude et dans le a sentiment de l'adoration ! Combien de fois je la priai, « comme on prie un être d'une autre nature, de me a laver dans une de ses larmes, dé me brûler dans une « de ses flammes, de m'aspirer dans une de ses aspi- « rations, pour qu'il ne restât plus rien de moi dans « moi-ménie, que l'eau purifiante dont elle m'aurait * a lavé, que le feu céleste dont elle m'aurait consumé, (x que le souffle nouveau dont ^lle mi'aurait animé, «afin que je devinsse elle, et qu'elle devînt moi, « et que Dieu lui-même, en nous rappelant devant « lui , ne pût plus reconnaître ni séparer ce que « le miracle de l'amour aurait transformé et con- « fondu. »
Voilà, dans un lyrisme effréné, la profanation de toutes les idées de Dieu, de culte et de vertu.
C'est cependant cet amour adultère, poussé aux dernières limites du délire et de l'extravagance, que M. de Lamartine nous présente comme le modèle accompli de toutes les vertus :
« Si vous avez un frère, s'écrie-t-il, un fils ou un « ami, qui n'ait jamais compris la vertu , priez le ciel « qu'il le fasse aimer ainsi (i). »
^ Or, \oici comment Proudhon, ce familier de Satan, ce finfaroil du blasphème, a stigmatisé luî*même l'œuvre du poëte romancier : « ... Raphaël, dit-il, qui, par la forme, touche au mysticisme^ est, quant au fond, ce que j'ai lu jamais de plus obscène. » {De la Jus-
UMikHTINI*:' '^ 423
Quoi ! monsieur, vous ne trouvez rien de mieux à nous conseiller pour nos fils et pour nos frères que de
tice dans la Révolution, efc./t. IIJ>;p.'a9&.) Il ajoute : « De quel» que style qu'ait su la cou'vrir l'auteur^ la situation passe toute li* cence. » (/è/c?., p. ^4.)
Nous Tenons de nommer Proudhon; nous en airons peu parlé dans notre livre; il est depuis longtemps connu, jugé et usé. Proudhon est la personnification de toutes les contradictions rationalistes et le plus conséquent des socfalistes modernes. Il a mené quelque temps la ronde infernale sur les ruiner du monde moral ou social, écroulé, ainsi le pensait-il, jsâti^ les efforts de sa rage titanesque. En se jetant la torche à la main au fond dél.'6Lbîme, il en a fait voir aux moins clairvoyants Tépouvantable profondeur. Du fond de cet abîme en» tendez- le lancer contre le ciel ses frénétiques blasphèmes :
« Dieu, retire-toi ! «ar, dès aujourd'hui guéH de ta crainte et devenu sage, je jure, la^aain étendue vers le ciel, que tu n'es que le bourreau de ma raison, le spectre de ma conscience. » [Système des contradictions éconQmi^ues^ etCr, c. viii, t. I.)
« Ce malheureux, dit Donoso Certes, sans quitter la terre, est déjà dans l'enfer. Ces contractions musculaires violentes et impuis^ santés, cette frénésie^ ces fureurs, cette rage, sont déjà les con* tractions, la frénésie, les fureurs et la rage des réprouvés. Sans charité et sans foi, il a perdu jusqu^au dernier bien de l'homme, l'espérance. Et pourtant il lui arrive parfois, lorsqu'il parle du catholicisme, d'en ressentir au fond de s(m âme, sans en avoir conscience, l'influence sereine et sanctifiante. Alors son martyre cesse comme par enchantement ; une brise légère et rafraîchissante, venue du ciel, passe sur son visage> essuie sa sueur et suspend l'accès de ses convulsions épileptiques ; des paroles comme celles-ci s'échappent doucement de ses lèvres : « Oh ! combien le catholicisme s'est « montré plus prudent, et comme il vous a surpassés tous, saint- (( simoniens, républicains, universitaires, économistes^ dans la con- « naissance de l'homme et de la société ! Le prêtre sait que notre « vie n'est qu'un voyage et que notre perfectionnement ne se peut « réaliser ici-bas; il se contente d'ébaucher sur la terre une éduca- « tion qui doit trouver son complément dans le ciel. L'homme que « la religion a formé, content de savoir, de faire et d'obtenir ce qui « suffit à sa destinée terrestre, ne peut jamais devenir un embarras (( pour le gouvernement : il ep serait plutôt le martyr \ religion a bien-aimée ! faut-il qu'une bourgeoisie qui a tant besoin de toi te « méconnaisse ! » {Op» cit., c. m, t. I.)
i24 mOTIS CRITIQUES.
Jeter dans leur sein un poison comme celui qui vous dévore? Merci! gardez votre vertu. Nous lui préférons Tarticle du Décalogue que vous paraissez avoir oublié ou que vous mettez sous vos pieds :
«Tu ne désireras point la femme de ton prochain (i). »
Mais voici des choses bien autrement audacieuses :
a Dieu et elle se confondaient si complètement dans « mon esprit, que l^adoration où je vivais d'elle devea nait aussi une perpétuelle adoration de Fétre divin^ a qui Tavait créée; je n'étais qu'un hymne, et il n'y a avait pas deux noms dans mon hymne, car Dieu, c'éa tait elle et elle c'était Dieu (2), »
Voilà notre romancier descendu jusqu'à la sacrilège divinisation de la femme qu'il adore. Est-il assez bas? Peut-il descendre encore?... Oui! Il embrasse une dernière honte : il met le blasphème contre Dieu dans la bouche de cette femme qu'il place au-dessus de toutes les femmes pour la perfection morale, et qu'il égale à Dieu dans son adoration.
«Le mot de Dieu, lui dit-elle un jour, me fait mal. »
Et pourquoi?
« Hélas! c'est que cet être n'est pour moi et pour o les sages, dont j'ai reçu la leçon, que la plus mera veilleuse et la plus belle des illusions de notr^ pen- « sèe (3).»
(1) Non desiderabis uxorem proximi tui. Exod,, c. xx^ 17.
(2) iPage 135.
(3) Ibid.
a Oh ! n^interprétez pas en démence la sagesse des a hommes qui m'ont soulevé les voiles de la phifoso^ (( phie^ et qui ont fait briller à mes yeux le grand jour a de la raison et de la science... C'est au Dieu de votre a mère et de ma nourrice que je ne crois plus ; ce n'est «r pas au Dieu de la nature et des sages (i).
c( L'idée de l'incommensurable grandeur de la fata- « lité souveraine^ de la nécessité absolue et inflexible « de cet être que vous appelez Dieu, et que nous appe- (( Ions loi, exclut de nos pensées toute intelligibilité « précise^ toute dénomination juste^ toute imagination « raisonnable^ toute manifestation personaç^llQ^ toute (( révélation^ toute incarnation^ tout rapport possible « enlre cet être et nous, et même l'hommage et la « prière. La conséquence a-t-elle à prier son prin- « cipe (2) ?
a Yous avez été élevé par une mère pieuse, au sein et d'une famille chrétienne; vous y avez respiré avec « l'air les saintes crédulités du foyçr; on vous a mené « par la main dans les temples; on vous a montré des « images, des mystères, des autels, on vous a enseigné « des prières en vous disant : Dieu est là qui vous « écoute et vous répond. Vous avez cru, car vous n'a^ c< viez pas l'^ge d'examiner. Plus tard, vous avez écarté a ces hochets de votre enfance pour imaginer un Dieu (( moins puéril et moins féminin que le Dieu des taber- « nacles chrétiens (3). »
Vous savez, monsieur, des blasphèmes que l'enfer
(1) Page 137.