CHAPITRE PREMIER. — GENERALITES
socialiste en se plaçant au point de vue juridique. Je ne méconnais pas que les conditions politiques étaient alors défavorables aux classes ouvrières et que par suite, une réforme sociale profonde était impossible. Mais les quelques mesures qui furent prises ne furent nullement comme le croient Marx et Engels l'effet d'une nécessité historique immanente aux rapports économiques; elles avaient été proposées et discutées depuis longtemps dans les livres et les revues. » Même les réformes politiques du xviii® siècle et du xix® siècle n'auraient eu aucun effet durable, si les ouvrages de Montesquieu et de Rousseau n'avaient pas déjà donné une esquisse de l'état politique futur.
Cela tient à la très grande différence qui sépare, dit «ncore Menger, les disciplines théoriques et les disciplines pratiques.
« Dans les sciences théoriques la simple preuve d'une erreur a déjà son importance même quand il n'est pas encore possible de remplacer la conception fausse par une conception plus exacte. Ainsi Copernic aurait déjà acquis une gloire impérissable par la réfutation du système de Ptolémée même s'il n'avait pu exposer et démontrer son propre système.
Il en est autrement sur le terrain des disciplines pratiques. Ici, aucune critique, si exacte soit-elle, des institutions, n'est justifiée aussi longtemps qu'on n'a pas montré suffisamment la possibilité d'un état meilleur. Quelque grand que soit le poids que le revenu sans travail (la rente, la plus value) fait peser sur les classes ouvrières les nations ne se décideront cependant jamais à une expérience sociale profonde si on n'a pas construit d'abord une théorie du droit public socialiste d'après des données conformes à l'expérience. »
Ces considérations sont très justes et je me permettrai de les appuyer en insistant sur les immenses services qu'une utopie peut rendre à la propagande « La masse des hommes, dit Kautsky \ se détermine non par de pures
1. Dans la préface d'Atlanticus, Pvoduktion und Konsum im Sojtalslaat, Stuttgart 189S, p. xiii.
abstractions, mais par des aperçus concrets )). C'est, pourrai-je dire, en montrant les raisins de la Terre promise anx Hébreux que Moïse les décida au suprême effort qui devait les y introduire.
Les ardeurs propagandistes ne se heurtent-elles pas au scepticisme de gens pratiques qui leur répondent : « Sans doute, vous avez raison de condamner la société actuelle et nous sommes émus par la vue des souffrances imméritées qu'elle recèle, indignés des atroces injustices qu'elle permet. Mais nous sommes trop prudents pour céder, en adhérant au socialisme, à un entraînement généreux que nous regretterions ensuite si nous tombions de mal en pis. Que m.ettrez-vous à la place des institutions que vous condamnez ? Nous ne voulons pas démolir la vieille maison qui nous abrite, mal, nous le reconnaissons, tant que nous ne verrons pas de nos yeux le palais que vous nous promettez.
Et ce palais un veut le connaître, par avance, dans tous les détails, même les plus insignifiants. Je ne me préoccupe pas de savoir, disait un de mes collègues du Collège Social comment on posera les sonnettes dans la Société Collectiviste. ]\Iais en faisant cette réponse, il risquait de mécontenter son interlocuteur qui précisément tenait à être renseigné sur des questions de détails.
M. Vandervelde ^ a très bien remarqué l'utilité des utopies romancières pour répondre aux mille objections de détail qui se pressent sur les lèvres des misonéistes. Combien de fois les collectivistes ne sont-ils pas arrêtés, interloqués par des questions saugrenues ! M. Vandervelde nous a raconté, un jour, les angoisses d'un magistrat belge sur l'utilisation des vins de Champagne dans la Société Collectiviste. Bien souvent, à ces questions, la réponse serait très simple pour qui, connaissant bien le régime capitaliste actuel y aurait découvert les futures institutions collectivistes qu'il recèle; toute société con-
1. Le Collectivi&me et l'Evolution industrielle. Paris, Société nouvelle, 1901, p. 205.