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MAL-ENTENDUS NES DE SOUS-ENTENDUS

Il y a deux pensées, et... il y a deux corps : voilà ce dont personne pour ainsi dire ne veut s'aviser.

Oui, il y a une pensée inférieure (sensation), fonction du corps physique; et il y a une pensée supérieure (raison), fonction du corps politique.

Ou, si vous voulez, il y a une pensée animale, fonction du corps animal ; et il y a une pensée sociale, fonction du corps social.

De ces deux pensées, l'animal ordinaire n'en a qu'une, parce qu'il n'a qu'un corps ; et l'homme a les deux, parce qu'il a les deux corps.

Ou plus exactement, la pensée supérieure ou humaine dépasse en V enveloppant la pensée inférieure ou bestiale, de la même façon et pour la même raison que le corps politique dépasse en l'enveloppant le corps physique.

Mettons-nous maintenant bien en face des deux adversaires qui se partagent l'opinion, le matérialisme et le spiritualisme.

Il est aisé de faire voir les malentendus, en restituant les sous-entendus.

1° Matérialisme. Voici sa thèse :

La pensée.... s'explique parle corps....

Restituons les éléments qui manquent ; nous aurons :

La pensée inférieure s'expliqne par le corps physique. Ce qui est parfaitement exact.

2° Spiritualisme. Voici sa contre-thèse :

La pensée... ne s'explique pas par le corps...

Complétons ici aussi; et il vient :

La pensée supérieure ne s'explique pas par le corps physique. Ce qui est très vrai, puisqu'il y faut, en plus, le corps politique.

Alors?

Alors, chacun des deux systèmes a raison, à son point de vue.

Comme je le disais tout à l'heure, il n'y a au fond de ce séculaire et retentissant débat que d'involontaires mal-entendus causés par d'inconscients sous-entendus. Ou, pour employer les paroles de Schopenhauer : on est arrivé à « donner l'air d'un conflit violent d'idées à ce qui eD réalité est un malentendu simple » (Le monde comme volonté et comme représentation; préface de la lre édition, p. VI; traduction de M. A. Burdeau).

C'est la vieille histoire des deux troupes armées qui disputaient de la couleur d'un fanion placé entre elles. Il est rouge, disait l'une. Il est blanc, disait l'autre. On en vint aux mains. L'affaire fut sanglante. Or il se trouva que le fanion était rouge d'un côté et blanc de l'autre...

LE CORPS PHYSIQUE, CONDITION NECESSAIRE, MAIS NON SUFFISANTE DE LA PENSEE SUPÉRIEURE.

Confrontons plus rigoureusement encore.

Matérialisme.

1° Pour la pensée animale, le corps physique est une condition nécessaire... (c'est vrai), et une condition suffisante... (c'est vrai).

2° Pour la pensée humaine, le corps physique est une condition nécessaire... (c'est vrai), et une condition suffisante... (cest faux).

Spiritualisme.

1° Pour la pensée animale, le corps physique est une condition nécessaire... (c'est vrai), et une condition suffisante... (c'est vrai).

2° Pour la pensée humaine, le corps physique n'est

ni une condition nécessaire... (c'est faux), ni une condition suffisante... (c'est vrai).

Bilan :

Sur quatre affirmations, de part et d'autre, trois vérités et une erreur.

Entre le matérialisme et le spiritualisme, actif et passif se balancent.

De cette sorte de mise en forme rigoureuse des deux doctrines adverses, il ressort ceci :

1° Pour ce qui est de l'animal, matérialisme et spiritualisme sont d'accord ; et le désaccord ne porte que sur l'homme;

2° Sur l'homme, matérialisme et spiritualisme se résolvent respectivement en deux thèses exactement symétriques ;

3° Par un curieux croisement, de ces deux thèses, c'est la première qui est vraie et la seconde fausse dans le matérialisme, et inversement, dans le spiritualisme, c'est la première qui est fausse et la seconde vraie.

Résumons :

Comme le dit le matérialisme, et quoi qu'en dise le spiritualisme, la pensée humaine exige un corps physique.

Mais, comme le dit le spiritualisme, et quoi qu'en dise le matérialisme, la pensée humaine exige aussi autre chose...

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