COORDINATION : LES DEUX SENS DU MOT « COMMERCE
Dans la vie sauvage, comme on sait, chaque individu fait tous les métiers. Chaque individu pourvoit à son entretien et à sa défense, construit sa demeure, fabrique ses armes, etc., etc.
Dans la vie civilisée, au contraire, chaque individu ne fait plus qu un métier. Quelques-uns même n'en font aucun. Mais ce n'est là qu'une perversion temporaire, d'ailleurs funeste à eux-mêmes autant qu'à autrui.
Le passage de la vie sauvage à la vie civilisée consiste donc dans la spécialisation , laquelle entraîne nécessairement Y échange.
C'est ce qui constitue la co-ordinaiion, Yinter-indépendance, la solidarité.
Spécialisation, différenciation, division du travail, c'est la constitution successive des différents arts et métiers, des différentes professions, — d'où naît la nécessité de Yéchange, c'est-à-dire du commerce.
C'est donc le commerce qui est essentiellement le nœud social. Et ce n'est pas sans raison que le mot « commerce » a les deux sens de trafic et de relations.
Les lieux d'échange sont donc les foyers de la civilisation. Et les lieux d'échange sont primitivement de deux sortes : champs de foires et places de marché. Les foires, ces marchés intermittents et mobiles, et les marchés, ces foires fixes et permanentes, voilà d'où est
né le commerce des hommes entre eux, dans les deux sens du mot.
J'aime beaucoup à assister de temps en temps à une « foire », dans quelque petite localité de l'Agenais, d^ l'Armagnac, du Rouergue ou du Quercy. A l'œil de la chair, c'est un tableau très bariolé et très vivant. Mais à l'œil de l'esprit, c'est une vision presque touchante que ce naïf concours de producteurs agricoles, où se traitent les élémentaires échanges, et qui nous montre, persistant à travers les siècles sans nombre, l'humble germe d'où ont jailli nos orgueilleuses civilisations.
On ne saurait croire à quel point la physionomie de ce fait est pareille d'un pays à l'autre. Je me souviendrai toujours, à cet égard, de notre entrée à Stiatford on Avon, cette petite ville du Warwicshire, ou, comme on sait, est né Shakspeare.
Il y avait foire, ce jour-là. Aussi, pendant qu'une théorie de cosmopolites en pèlerinage défilait dans les deux maisons de Shakspeare (« Old Place » et « New Place »), un tout autre courant circulait, celui des fermiers des environs venus pour la foire. Je vois encore un bon gros fermier portant avec lui dans sa carriole découverte un cochon qu'il allait vendre. Je fus stupéfait. Quoi de plus simple pourtant? C'est que je pensais à Ophélie, à Desdémone, et surtout à Gordélia. Ce fermier et son cochon m'avaient surpris. Mais, à y réfléchir, il me parut que c'était bien : « Et je ne trouvai plus cela si ridicule... », comme dit M. François Coppée.
Le contraste même m'avait fait vivement saisir une vérité précieuse : c'est que si le philosophe doit s'intéresser au rêve des poètes, il ne peut pas se désintéresser du trafic des éleveurs, d'autant que ceci, au fond, à y bien regarder, est la condition de cela.
Dans je ne sais plus quelle ville aussi du celtique pays de Galles, j'ai vu les gens des environs, venus pour
la foire ou le marché, stationner, circuler, traiter leurs affaires dans les rues, tout à fait avec les attitudes, les allures, les gestes, les intonations de nos gens de France. Il y avait là notamment des femmes avec leur panier au bras qui me rappelaient absolument nos femmes de Guyenne.
C'est, je crois, Lamartine, grand voyageur devant l'Éternel, qui disait : en somme, il n'y a dans l'humanité, pour l'œil de l'observateur, que deux ou trois scènes fondamentales, une femme avec son enfant dans les bras, un marchand à son étalage, etc.
Pour moi, dans toutes les villes de France ou de l'étranger où le hasard m'amène, c'est presque toujours la place du marché qui m'apparaît comme ayant le plus de physionomie, de couleur locale, de saveur. Que de fois j'ai erré et rêvé sans fin sur un « Fish Market » ou sur une « Markl Platz », ou sur une « Place Grainette » quelconque, en regardant tour à tour les paysannes des environs accroupies auprès de leurs denrées, ou les vieilles pierres attendrissantes de l'archaïque « Maison de ville » ou«Town Hall» ou « Rathhaus », dont la vieille figure ridée semblait garder sur elle l'ombre de tant de générations disparues et de siècles évanouis!
LA NAISSANTE DIVISION DU TRAVAIL ; LA PSYCHO-SOCIOLOGIE D'UN « VILLAGE » ; ARTISANS-CULTIVATEURS.
Un sauvage fait tous les métiers; mais les métiers sont peu nombreux. Un civilisé ne fait quun métier ; et les métiers sont innombrables.
Des origines à nos jours, le travail s'est donc progressivement divisé et subdivisé à l'infini. Rien de plus curieux, à cet égard, que de méditer une statistique des professions dans un pays, comme la France, par exemple.
Mais quelque chose de plus curieux encore peut-être,
GENÈSE DU SENS SOCIA.L i«.)fJ
■ I, de saisir sur le l'ail cette opération, à ses débuts. Tour eela, il suffit d'étudier un hameau ou un village, viens de dresser, pour mon édification personnelle, la liste très complète de toutes les maisons d'un village que je connais, de tous les « feux », comme on dit, avec les noms et professions de tous les habitants.
Eh bien, il se trouve que c'est un des meilleurs exemples qu'on puisse choisir. Il s'agit d'un village qui est resté jusqu'à ce jour et qui reste encore dans une certaine mesure assez en dehors du mouvement matériel et mental né des chemins de fer et du suffrage universel. L'urne du scrutin s'est bien installée dans sa maison commune, mais la locomotive n'a pas encore pénétré dans sa vallée.
Quel est le fait qui me frappe le plus dans cette inspection à distance d'un village de mon Quercy? C'est que, dans ce village (qui est, comme tous les villages, l'agglomération des artisans, par opposition au territoire de la commune où se disséminent les agriculteurs), dans ce village, dis-je, tous les artisans sont restés agriculteurs. Je ne m'en étais pas encore avisé. Mais en faisant l'appel des noms, je m'aperçois du fait. Un tel ? Agriculteur et forgeron. Un tel? Agriculteur et barbier. Un tel ? Agriculteur et cordonnier, etc., etc.
Nous surprenons donc là, pour ainsi dire, la transition.
Chacun a son lopin de terre, champ, vignes, pré, etc. Chacun cultive donc. Mais, en outre, chacun a quelque métier. De sorte que chacun alterne entre la profession commune des campagnards et telle ou telle profession spéciale.
Et la proportion varie selon les cas, c'est-à-dire selon les habitudes héréditaires, selon les goûts personnels ou selon les circonstances.
Exemple : le barbier, en tant que barbier, n'a de tra-
vail que le dimanche matin, ou le samedi soir. Beaucoup de ses voisins se rasent eux-mêmes. Mais ceux qui veulent être dans le mouvement viennent se faire raser la veille ou le matin du dimanche, pour avoir, cejour-là, avec leur vêtement d' « étoffe », une vraie figure de fête. Que ferait donc le barbier, le reste de la semaine, s'il n'avait son champ? Ici, la profession spéciale apparaît donc comme un simple et presque négligeable supplément ou appendice, très précaire, assumé ou abandonné indifféremment et ne correspondant à aucun besoin décidé et fixe.
Autre exemple : un gars de charrue vient au village un dimanche et va trouver le cordonnier : « Il faut que tu me fasses une paire de « brodequins » ; ceux que tu m'as faits, il y a quatre ou cinq ans, n'ont pas valu grandchose; les clous ont assez bien protégé la semelle; mais l'empeigne supporte mal le ligneul, les points se sont rompus plusieurs fois ; enfin il me faut une autre chaussure. » A quoi le cordonnier qui a ou son foin, ou son blé, ou son raisin à rentrer, répond : « Tu veux que je te fasse une paire de brodequins en ce moment! Tu es fou! Et mon foin, qui le rentrera? Laisse-moi rentrer mon foin, d'abord, nous verrons après. Tu peux bien attendre encore. Tes vieux brodequins, je te les recoudrai un peu, un soir, à la veillée. Et ils iront bien encore quelque temps. Je t'en ferai de neufs pour la fête votive de saint Bartholomée Porte-glaive, etc., etc. » Et làdessus, le gars s'en va, satisfait.
C'est la phase patriarcale, pour ainsi dire. Et de fait il s'agit bien là d'un échange de services. Au village, il n'y a jamais commande et livraison, au sens froid, au sens glacial de ces deux mots.
Les transactions ont toujours un caractère de service rendu : « Tu devrais bien me faire une paire de chaussures... » — « Je verrai... ». Telle est exacte-
ment la nuance «les relations interprofessionnelles.
Ainsi, tous les artisans y sont aussi plus ou moins cultivateurs.
Mais voyons la contre-partie.
LA NAISSANTE DIVISION DU TRAVAIL ; LA PSYCHO-SOCIO- LOGIE D'UN « VILLAGE » ; CULTIVATEURS-ARTISANS
Tous les cultivateurs y sont aussi plus ou moin€ artisans.
D'ailleurs les deux faits, semble-t-il, tendent à disparaître.
Mais exposons cette contre-partie.
En faisant cette statistique d'un village, je vois que les professions peuvent s'y distribuer en trois groupes principaux :
1° Les industries de Y aliment ;
2° Les industries du vêtement ;
3° Les industries du logement.
Pour tout ce qui touche à la nourriture, chaque maison, chaque « feu » se suffit.
Le pain d'abord.
Chaque famille, en effet, produit son blé et cuit son pain. Cependant un artisan intervient, pour moudre le blé et faire la farine, c'est le meunier. Et déjà un autre artisan apparaît, pour cuire le pain, c'est le boulanger. Ici, deux étapes. D'abord, c'est un boulanger de la petite ville voisine qui passe avec sa voiture et sa trompette, et porte ainsi de temps en temps du pain « blanc » aux villageois qui l'en ont prié. Ensuite, c'est un boulanger qui s'établit dans le village même, et à qui chaque cultivateur apporte sa farine pour la cuire.
La question de la viande, maintenant.
Chaque famille « tue le cochon », une fois par an, ce qui lui fait une provision de viande salée, jambons, sau-
cisses, etc. De plus, elle met des quartiers d'oie dans des pots de graisse, autre conserve. Enfin, elle élève quantité de poules, de canards, de dindes et de lapins. Cependant le boucher apparaît : d'abord, intermittent ou périodique, venu de la ville voisine, les jours de fête, ou un certain jour déterminé, par semaine ou par quinzaine ; puis, parfois, fixe et à demeure.
Pour les légumes, chacun a son potager.
Pour la boisson, chacun fait son vin ou son cidre.
Restent les épices : sel, sucre, etc. Dès maintenant, X épicier est implanté à peu près partout.
Passons au vêtement.
Chaque propriétaire cultive le chanvre et le lin, les rouit, les tisse en toile pendant les longues veillées d'hiver, les fait couper et coudre en draps et en chemises, par les femmes de la maison, mère, filles, servantes. Chacun a des moutons, les tond, en carde et en tisse la laine. Cependant, la coquetterie aidant, les artisans, ici, se sont plus ou moins imposés. Il y a au village des tisserands, des tailleurs, des couturières. Et le drapier y vient, aux foires, de la ville voisine.
Pour la chaussure, certains s'obstinent encore à ne porter que des chaussures de bois, c'est-à-dire des sabots, qu'ils savent tirer eux-mêmes du bois des arbres de leur terre. Cependant ici aussi le cordonnier s'est imposé.
Reste le logement.
Dans ce domaine, les professionnels, sans régner aussi exclusivement qu'on pourrait le croire, sont maîtres toutefois. C'est qu'il est assez difficile de travailler passablement la pierre, le bois et le fer. D'où la nécessité du maçon, du charpentier, du menuisier, du forgeron, pour construire ou façonner les maisons, les meubles, les outils.
Signalons enfin le vétérinaire. C'est que les animaux
domestiques, bœufs ou chevaux, sont le trésor du cultivateur.
Il faut donc avant tout les préserver de la maladie ou de la mort.
Du médecin, il ne saurait être question. Dans les grandes circonstances, on en envoie chercher un à la ville voisine, qui vient le lendemain ou le surlendemain... du « décès ».
Tel est le village, groupe social hésitant entre l'indivision et la division du travail, où la division est commencée certes, mais si précaire encore, et où l'indivision transparaît, toute prête à reparaître, au besoin. Le boulanger y cultive encore son champ. Et le cultivateur y cuit parfois encore son pain. La différenciation peut également ou s'y accentuer ou s'y effacer. D'ailleurs l'accentuation paraît inévitable.