CHAPITRE VITI
ACQUISITION DE LA FACULTÉ d' « ATTENTION ».
Le mot at-tenlion est, étymologiquement, très clair. Il signifie une tension des facultés intellectuelles vers ce qu'on désire étudier et connaître.
C'est ce qui apparaît dans la différence des mots voir et regarder, entendre et écouter, sentir et flairer, toucher et palper.
L'at-tention est une ap-plication soutenue de la faculté de connaître. Le fond de l'attention, c'est donc la volonté.
L'attention est un effort, un acte laborieux et intense, pénible, auquel il faut s'habituer, pour lequel il faut s'entraîner. C'est une discipline de l'intelligence.
Le sauvage est essentiellement mobile, distrait, incapable d'application, d'attention, de concentration.
L enfant de même; et pour la même raison, — s'il est vrai que l'ontogénie reproduise la phylogénie, c'est-àdire s'il est vrai que les phases de l'évolution mentale de l'enfant reproduisent les phases de l'évolution mentale du genre humain, comme il est prouvé que l'évolution du fœtus reproduit l'évolution de la faune.
L'humanité, pour s'élever de la sauvagerie à la civili sation, a donc dû s'élever de Y incapacité d'attention à la capacité d'attention.
Pareillement l'individu, pour s'élever de l'état infan-
tile à l'état adulte, doit acquérir cette môme faculté d'application intellectuelle.
Ce n'est pas là une acquisition aisée. M. Ribot l'a bien fait voir clans son excellente monographie (L'attention; cbez F. Alcan).
Et pourtant cette acquisition est la condition première du sens scientifique et du sens psychologique.
La réalité, en effet, nous sollicite de deux côtés à la fois : du dehors et du dedans.
Dehors, c'est la nature, l'ensemble des êtres, le monde, l'univers. Notre at-tention, dirigée de ce côté, s'appelle observation.
Dedans, ce sont les phénomènes psychiques et leurs combinaisons infinies. Notre at-tention, dirigée de ce côté, s'appelle ré-flexion.
06-servation et ré-flexion, ce sont là les deux grandes méthodes de l'esprit, la méthode 06-jective et la méthode subjective, — puisque aussi bien tout se réduit à ïob-jet et au su-jet.
Mais que nous appliquions notre intelligence aux choses du dedans ou aux choses du dehors, c'est toujours là un effort plus ou moins rude. Non seulement le sauvage et l'enfant en sont incapables, mais le vulgaire même n'en est capable que dans une faible mesure. L'opposition, à cet égard, du sauvage et du civilisé, comme celle de l'enfant et de V adulte, doit se compléter par celle de la foule et de ï élite.
Le peuple a pour ainsi dire le monopole de la force musculaire. Mais l'élite a le monopole de la force cérébrale.
La puissance d'attention est en quelque sorte la mesure de la supériorité mentale.
La puissance d'attention d'un Napoléon ou d'un César, d'un Gœthe ou d'un Newton, est prodigieuse.
Et c'est ici le cas de rappeler la parole si connue de Buffon : « Le génie est une longue patience ». On sait aussi que Newton, à ceux qui lui demandaient comment il avait découvert l'attraction universelle, répondait : « En y pensant toujours ». Personne n'ignore que Gœthe a porté le second Faust un demi-siècle dans sa tête. De si âpres efforts et si longtemps soutenus ne sont possibles qu'à des cerveaux athlétiques.
Mais l'humanité n'est pas immobile. Et si l'élite est très élevée au-dessus de la foule, il n'en est pas moins vrai que la foule tend à se rapprocher de l'élite, tandis que celle-ci ne cesse d'avancer et de garder ses distances.
Il en résulte que la capacité d'attention va toujours croissant dans l'humanité entière. En d'autres termes, l'humanité se fait à elle-même son éducation, en s'imposant une sévère discipline, et s'élève ainsi des incapacités de la sauvagerie aux aptitudes de la civilisation.
idées de type, de loi, de transformation et d'évolution.
Cependant l'acquisition de la faculté d'attention, ce n'est là qu'un moyen. Le but, c'est d'arriver à connaître la nature des choses.
Connaître! Quel mot prestigieux pour l'animal humain !
Mais, il y a ici, tout d'abord, une équivoque à dissiper. Il s'agit de bien distinguer le savoir et la science, la simple accumulation des faits et ce qu'on appelle proprement Y esprit scientifique.
C'est de Yesprit scientifique seul que nous voulons parler.
Or, l'acquisition de l'esprit scientifique, c'est là une
conquête qui a demandé à l'humanité des centaines de siècles. (Jue dis-je? Cette acquisition est loin d'être consommée. A peine commence-t-elle, à vrai dire.
En effet, cette acquisition de l'esprit scientifique comprend notamment l'acquisition des idées de type, de loi, de transformation et dévolution.
Certes, si vous consultez cette poignée de gens qu'on appelle les savants, ou même simplement les gens instruits, vous les trouverez familiarisés avec les idées par exemple de type et de loi. Mais songez un instant aux masses profondes du peuple, même dans nos nations civilisées, et au reste de l'humanité. Ou bien, en passant de l'espace au temps, au lieu de penser seulement à nos époques récentes, pensez aux immenses périodes de l'antiquité et de la préhistoire. A mesure qu'on s'éloigne des hautes classes et des siècles nouveaux, ne sentez-vous pas les idées de cause et de loi, pour nous si nettes et si fermes, se troubler et trembler, et se fondre pour ainsi dire dans je ne sais quel crépuscule de la mentalité ?
C'est que ces idées lumineuses sont loin d'être primitives. Ce sont là, au contraire, de laborieuses et tardives conquêtes. L'univers qu'elles nous éclairent, ne pouvait donc être que ténèbres pour notre espèce à ses débuts. Oui, chaos de ténèbres, combien lentement infiltré et pénétré de cette clarté grandissante !