LE SENS DE LA « LOI
Il est permis de chercher à imaginer comment l'idée de loi s'est introduite et s'est installée dans le cerveau humain.
J'ai toujours pensé que l'arrivée du genre humain à la vie agricole a dû être, à cet égard, une grande date. Négligeons en effet l'homme chasseur et l'homme pasteur, quelque intéressants aussi qu'ils puissent être, et bornons-nous à considérer l'homme cultivateur.
Forcément, l'homme qui se met à cultiver doit s'initier à l'idée de loi, à l'idée de régularité, à l'idée d'ordre. Pourquoi? Parce que c'est sur les lois de la nature qu'est essentiellement fondée toute culture.
Il ne suffît plus ici de constater le cycle diurne et le rhythme du jour et delà nuit; il faut élargir sa pensée aux proportions de la révolution annuelle, au rhythme singulièrement agrandi des étés et des hivers.
Semer un grain de blé, c'est une vision de la courbe des saisons, c'est un acte de foi astronomique.
Le paysan qui livre sa semence à la terre donne avec confiance rendez-vous au soleil. Parmi les brouillards et les glaces, il croit au retour de la « saison de feu ».
Ces retours réguliers, ces révolutions constantes, ces périodicités infaillibles et absolues, c'est la première, la plus profonde, la plus ineffaçable impression exercée par la nature sur l'homme. Les astres ont été nos premiers éducateurs. L'idée d'ordre est fille des cieux
Mais le « cultivateur » n'est pas initié seulement à l'idée de révolution astronomique; il est initié encore à l'idée à' évolution biologique.
Qu'est-ce, au fond, que la culture, sinon de la biologie appliquée** Le cultivateur, en effet, « fait venir », comme on dit, des végétaux, et « élève » des animaux.
L'homme, dans l'immensité de la flore et de la faune, a discerné les espèces utiles et les espèces nuisibles, et s'est mis à extirper les secondes pour multiplier d'autant mieux les premières.
Il a appelé mauvaise herbe les plantes nuisibles ou inutiles (ce qui revient d'ailleurs au même), et les a arrachées, — pour faire prospérer celles qui lui sont profitables, par exemple, celles qui sont alibiles ou textiles, pour s'en nourrir ou s'en vêtir. Pareillement il a exterminé ou parqué dans leurs déserts les fauves, pour domestiquer les animaux sociables : le chien, le bœuf, le cheval, la poule, etc.
Mais, plantes ou bêtes, ce sont là des vivants. Et la vie c'est essentiellement une évolution qui déroule toujours dans un ordre invariable ses phases nécessaires. Quiconque, par conséquent, « fait venir » ou « élève » des plantes et des bêtes, doit forcément s'initier et se subordonner à cette loi de courbe constante
GENÈSE mi SENS SCIENTIFIQUE.
ou d'évolution déterminée qui est la grande loi des
vivants. Par le blé qu'il sème, par les arbres qu'il plante, par les veaux et poulains qu'il nourrit, par les couvées qu'il mène a bien, enfin par sa production, par sa création à mille faces diverses, le chef de culture ne peut en quelque sorte que s'imprégner et se saturer de l'idée d'évolution vitale ou biologique.
Ainsi le « paysan » est pris pour ainsi dire entre deux grandes lois, entre la révolution sidérale et Y évolution vitale, entre le cercle des quatre saisons et la courbe des quatre âges, entre l'inflexible rhythme de ïhiver et de Vêlé et l'inflexible rhythme de la naissance et de la mort, entre l'impassible loi du ciel et l'inéluctable loi de la terre, — qui le saisissent, l'étreignent et le pénètrent comme les deux mâchoires d'un étau.
Ainsi le « paysan » en perpétuel tête-à-tête avec la nature, et perpétuellement aux prises avec elle, ne peut pas ne pas être pétri, à son insu même, de Vidée de loi.
De là sa gravité, de là son silence, de là sa noblesse.
Comparez-lui Y ouvrier ou le citadin ; quelle différence !
Le citadin, dans ses appartements ou dans ses rues, perd la vision et le contact puissant de la majestueuse nature. L'ouvrier passe son temps à façonner des choses brutes ou mortes, tandis que le « paysan » produit continuellement de la vie !
Paris ne connaît qu'un paysan caricatural.
Paris ne soupçonne même pas la grandeur de l'homme des campagnes.
La vie agricole est l'existence normale, pleine, noble. L'antique génie de la Chine l'a bien compris ainsi, s'il est vrai qu'il ait classé les professions de la façon suivante : d'abord le lettré, puis l'agriculteur, ensuite le commerçant, enfin le soldat. Produire, n'est-ce pas là en effet collaborer avec la nature, et avec Dieu même,
— qu'il s'agisse d'ailleurs de production vitale ou de production mentale*! Je Tai écrit un jour : le plus beau mot peut-ôtre des langues humaines, c'est le mot gènerositè, ou capacité de produire.
Pierre Dupont a su trouver, pour chanter le paysan, des accents vraiment simples, larges, religieux. J'ai quelquefois labouré. Rien de plus naïvement sublime que d'ouvrir ainsi le sillon, d'avoir les pieds dans les mottes fumantes, de pousser devant soi lentement deux beaux animaux puissants et pacifiques, et de humer ce que Art Roë appelle si bien « l'odeur essentielle de la terre » et les salubres senteurs végétales que roulent à travers plaines et collines les souffles du matin.
Lamartine, grand gentilhomme campagnard, exilé dans les cités, ne pensait qu'à ses prés et à ses vignes du Maçonnais :
La nature exhalant son âme balsamique De son parfum vital enivrera nos sens...
Et, dans les salons littéraires ou les assemblées politiques, partout sa mémoire gardait :
... Vodeur des herbes hautes...
l'idée d'universelle métamorphose.
Tout fait provient de quelque chose d'antérieur; rien de ce qui paraît commencer ne commence réellement ; il n'y a pas de commencement absolu; ce qui apparaît maintenant existait déjà sous une autre forme.
C'est l'idée de transformation, l'idée de la métamorphose éternelle et universelle.
Il n'y a pas de création, il n'y a que des transformations.
Pareillement, il n'y a pas de destruction, il n'y a que des transformations toujours.
D'où le grand axiome de la science moderne : Rien ne se crée et rien ne & anéantit.
Cet axiome, à le bien comprendre, est d'une vertu éducatrice admirable.
Rien ne se crée : c'est-à-dire on ne fait rien de rien. Pour faire quoi que ce soit, il faut une matière première, il faut des matériaux. Pour faire un meuble, il faut du bois. Ce bois, d'où vient-il ? Des arbres de la foret. D'où vient la forêt? C'est le problème de l'apparition de la flore sur la planète terrestre. Laissons de côlé le problème de l'origine de la vie, non encore résolu; laissons le débat entre le créationnisme pur et la génération spontanée ou hétérogénie. Quelque solution qui doive prévaloir, il restera toujours vrai que l'arbre se nourrit par ses feuilles respirantes d'air céleste et par ses racines aspirantes de sucs terrestres, — air et sucs qui constituent les matériaux qu'élabore l'énergie vitale. Ces matériaux, qu'est-ce donc? Ce sont des corps, des éléments planétaires. D'où vient la planète? Est-ce un éclat du soleil? Peut-être. Sans doute. D'où vient le soleil? C'est le problème de l'origine de notre « monde ». N'y avait-il pas une matière cosmique diffuse et confuse, homogène, d'où les systèmes astronomiques, soleils et planètes, se sont formés? Il faut bien l'admettre. D'où venait cette matière première? Était-ce la ruine de « mondes » antérieurs? Alors la question n'est que reculée. D'où venait elle-même la matière de ces mondes antérieurs? Faut-il reculer indéfiniment? Ou faut-il admettre enfin, à la limite, cette création « exnihilo » que nous avons fait reculer si loin? L'esprit moderne y répugne. L'idée de métamorphose éternelle, quoique accablante, lui agrée davantage. Et de fait, tant qu'on reste dans la science, sans entrer dans la philosophie, dans le physique sans entrer dans
le mèta-plujsiqae, on peut se complaire et se reposer même, en un certain sens, dans cette vision de la métamorphose indéfinie. Mais on voit quelles perspectives étonnantes entrouvre à l'esprit la question d'origine maniée hardiment. C'est où se complaisent avec mélancolie les grands songeurs. Hugo le disait bien :
... L'homme en songeant descend au gouffre universel...
Et ce n'est encore là qu'un côté des choses, le côté régressif ou ascendant. Reste le côté descendant ou progressif.
Rien ne se crée, soit. Mais rien non plus ne se détruit, ne s'anéantit. Pas un millionnième de millimètre de matière ne peut être aboli. Tout est indestructible. Ce meuble dont je parlais tout à l'heure, le meuble fait avec le bois des arbres d'une forêt de notre flore terrestre, que deviendra-t-il? Disloqué et mis au feu, réduit en cendre, ou mangé aux vers, et pulvérisé, pas un atome de sa substance ne peut rentrer au néant. La fibre du bois résolue en ses « cellules » constitutives, la « cellule » à son tour se résout en ses éléments constitutifs, en ses derniers éléments, en ses « ultimates », si tant est que la « divisibilité » ne soit pas indéfinie, — problème que l'humanité n'a pu résoudre et qui est peut-être, non seulement insoluble, mais contradictoire, ainsi qu'il a été dit dans les premières pages de ce livre. Ces « ultimates », si « ultimates » il y a, sont évidemment destinés à entrer -dans des combinaisons nouvelles et à fournir de nouvelles destinées, sans jamais pouvoir périr, à travers les milliards de combinaisons traversées au cours des siècles inépuisables. Rien ne s'anéantit ! Vieux-neuf, rénovation d'antiquité, jeunesse extraite de choses sénescentes, juvénile-sénilité, transformations incroyables, métamorphose éternelle, encore une fois, telle est la vision prospective des
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cnoses, qui fait pendant à la vision rétrospective signalée plus haut.
Rien ne se crée, cl rien ne s'anéantit : c'est l'axiome insondable dont l'humanité n'arrivera jamais à se trop pénétrer.