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QU'EST-CE QUE LE « VOCABULAIRE

Par l'observation, l'analyse, la comparaison, l'abstraction, la généralisation, la dénomination enfin, la science réduit à un « type » ou « concept » tout groupe d'êtres ou d'objets.

De là ces idées générales, ou ces noms communs : astre, arbre, etc.; — avec leurs subdivisions : soleil, planète, comète, chêne, peuplier, tilleul, etc.

Qu'est-ce qu'un « vocabulaire » ? C'est une liste des noms. Quels noms? Des noms de deux sortes : des noms propres et des noms communs, c'est-à-dire des individualités et des généralités.

Laissons les noms propres ou les individualités. L'essentiel du vocabulaire, ce sont les généralités fixées dans les noms communs.

Qu'est-ce donc essentiellement qu'un vocabulaire? Un vocabulaire, cest le trésor des généralisations de l'espèce humaine. Oui, cet humble livre, si irrévérencieusement traîné par les écoliers sur les bancs de l'école, c'est tout simplement Y arche scientifique du genre humain, « cet immense Israël », en marche à travers le temps.

LES « JUGEMENTS SYNTHETIQUES », INSTRUMENT DU PROGRÈS MENTAL DE L'HUMANITÉ.

Sur ce trésor, l'esprit humain exerce constamment sa double vigilance, — pour l'accroître, et pour le purifier.

L' « idée » a un contenu qu'on appelle sa « compréhension » ; ou, si l'on veut, le « terme » a un contenu qu'on appelle sa « connotation ».

C'est ce contenu que le dictionnaire déroule, sous le

nom de description ou de définition, à côté du « terme », ou moi cherché.

Ce contenu, ce sont les caractères attribués à L'être OU à la chose.

Ov, il y a toujours lieu de se le demander : tel caractère est-il attribué légitimement? Non, très souvent. Par exemple, Y améthyste, si l'on en croyait l'étymologie de ce mot, aurait la propriété de préserver de l'ivresse. Or, rien de plus puérilement faux. Il faut donc éliminer, de la « compréhension » du concept ou de la « connotation » du terme, cette erreur, malheureusement incrustée d'ailleurs dans le mot lui-même.

C'est ainsi, par une constante élimination de tout alliage de préjugé ou de superstition, qu'on arrive peu à peu à purifier les concepts, et à n'avoir pour ainsi dire que de l'or pur.

Aussi bien les noms communs, expression des concepts, ont-ils été avec raison comparés à des pièces dor enfermant sous un petit volume une grande valeur, et se recommandant de plus en plus à l'esprit des générations successives par le titre du métal et la précision de la frappe.

Ainsi sont éprouvées perpétuellement ces médailles de la science, ces précieuses monnaies de la pensée qu'on appelle les idées générales.

Mais il y a une autre question encore à se poser, et plus importante encore peut-être :1a « compréhension » de tel concept est-elle complète ?

Or, jamais une « compréhension » ne peut être complète. En effet, pour dresser la liste complète des caractères ou attributs d'un être ou d'un objet, il faudrait connaître cet être à fond, le transpercer pour ainsi dire de part en part.

Mais, qui ne le sait? Tout se tient. Et Claude Bernard avait bien raison de le dire :si je savais quelque

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chose à rond, je saurais tout. Tennyson aussi a dit cela en six vers profonds :

Flower, in the crannied wall,

I pluck you out of the crannies,

I hold you hère, root and ail, in my hand,

Little flower — but if I cou Ici understand

What you are, root and ail, and ail in ail,

/ should know what God and man is.

La « compréhension » totale, la définition adéquate, ce sont donc là choses inaccessibles. Mais du moins l'accroissement est-il permis.

Soit la définition du mot « air », avant que Torricelli et Pascal eussent découvert que l'air est pesant, cet attribut ne faisait pas partie de la « compréhension » du mot. Il en fait partie aujourd'hui.

Ainsi l'observation et l'expérience ajoutent au contenu des idées et des termes, par un jugement qu'on appelle jugement synthétique ou extensif.

L' « air » était, je suppose, ABC. Pascal a dit : F « air » est ABC-j-D. Quand les savants d'abord, puis les gens instruits, ont été au courant de la découverte, le nouvel attribut a fait corps avec les anciens, et les vocabulaires ont dit : l'air est ABCD.

On peut d'ailleurs, par des jugements analytiques ou à' explication (ex-plicare, dérouler), décomposer le faisceau, attribut par attribut, pour en quelque sorte restituer les phases de sa constitution par acquisitions successives : ABCD est D, ou ABCD est C, etc.

Les savants, par leurs découvertes, étendent, augmentent, accroissent la compréhension des idées. Ces additions, il faut que le public les ajoute au contenu traditionnel, au sens usuel des mots de la langue. Peu à peu ces additions entrent dans le faisceau et sont incorporées et consolidées.

Nous avons là l'image du progrès mental, l'image de

Y instruction de la foule par Ï élite, ou de ï enfant par

V adulte.

On peut le dire : tout l'effort de l'instruction consiste a purifier et à enrichir, dans l'esprit des enfants ou des foules, les « idées » ou « concepts », fixés dans les noms communs.

Et quelle tâche difficile, quand il s'agit par exemple de ces mots profonds et mystérieux : Dieu, âme, esprit, vie, pensée, vertu, foi, loi, devoir, patrie, honneur, amour, etc. !

La raison consiste notamment à se faire ainsi de toutes choses des idées justes. Or l'élaboration des idées justes, c'est là essentiellement une œuvre sociale, collective et indéfinie.

La raison est donc bien un produit social.

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