LES DEUX GRANDES PHASES DE L INDUSTRIE HUMAINE
Mais l'humanité n'est pas arrivée d'emblée à s'organiser ainsi, et à constituer son principal instrument de victoire, la corporation scientifique. Il convient de distinguer deux phases dans l'action des savants et des inventeurs :
1° Une immense phase primitive, préhistorique, d'efforts tâtonnants, épars et anonymes;
2° Une phase ultérieure,- historique, encore très courte, d'efforts méthodiques, coordonnés et notoires.
Je le répète, la seconde phase est encore relativement très courte. Eu égard au vaste avenir, c'est une phase, peut-on dire, où l'humanité vient à peine d'entrer.
A vrai dire même l'histoire industrielle de l'humanité se divise en ces deux phases :
1° Avant le xixe siècle;
2° Depuis le xixe siècle.
Traduction : avant et après le machinisme fondé sur la vapeur.
« Avant » : ce sont les sept mille ans d'histoire et toute la préhistoire. « Après » : c'est aujourd'hui, demain, et l'immense avenir.
Il faut d'ailleurs remarquer que les créations mécaniques de notre temps n'ont été rendues possibles que par le puissant effort scientifique du xvme siècle, et qu'il y a lieu par conséquent de faire remonter nos origines « positives » à ce siècle parfois honni des « purs lettrés », mais que Dubois-Reymond, qui s'y connaît, n'a pas hésité à appeler un siècle de héros et de demi-dieux...
LES INVENTEURS INCONNUS. L HOMME ANTIQUE, VAIN- QUEUR DE LA NUIT ET DU FROID, DU TEMPS ET DE LA MORT.
Jusqu'à hier le genre humain a vécu sur un fond d'industrie antique, presque entièrement anonyme, spontané, pré-scientifique pour ainsi dire, et dont il profitait inconsciemment, sans en mesurer le bienfait, et sans en remercier les initiateurs inconnus.
Quand on y songe pourtant, que d'ingéniosité dans tout cet ensemble de métiers, d'outils, de procédés, à nous légué par les aïeux!
Semer le blé, moudre le grain, et pour faire tourner la meule capter le vent ou l'eau, pétrir la farine, faire lever la pâte, cuire le pain ; cuire aussi les viandes et les herbages ; faire fermenter le raisin, ou la pomme, ou l'orge avec le houblon, distiller l'eau-de-vie ; faire le beurre ou le fromage, etc., etc.
Et pour le vêtement! Rouir et teiller le chanvre, carder la laine, dévider la soie et tisser le tout ; sécher les peaux et tanner les cuirs, etc., etc.
Et, d'une façon générale, traiter les minerais, forger le fer, cuire la brique, fondre le verre; inventer le levier et la roue, etc., etc.
L'énumération serait infinie... C'est surtout l'art de faire du feu qui constitue l'invention merveilleuse : du feu, — pour lutter contre le froid et contre la nuit, contre les glaces et contre les ténèbres! Les légendes et les mythes ont suffisamment illustré ce prodige. Peutêtre cependant l'art de mesurer le temps est-il plus important encore. Certes, être périodiquement plongé dans les ténèbres est pénible. Mais se laisser emporter au torrent des jours, flotter comme une épave sur la houle éternelle du temps, sans jamais savoir où on
e «isl : n'est-ce pas horrible? Heureusement, l'homme i ii \ cille le cadran solaire, le sablier, l'horloge et le calendrier, — et désormais il compte les minutes, les heures, les jours, les mois, les ans, les siècles, les éons. Le Ilot l'emporte toujours sans doute; mais du moins, de sa tête dressée, il domine le flot.
L'homme a donc vaincu la nuit et le temps.
Il a fait mieux encore : il a vaincu la mort, puisqu'il a inventé l'écriture. Qu'est-ce en effet que l'écriture, sinon la parole éternisée des générations disparues?
Je cite toutes ces inventions un peu au hasard, sans documents ni répertoires, mais avec une émotion involontaire, à la pensée de tous ces pauvres inventeurs à jamais inconnus qui se sont ingéniés et évertués on ne sait au fond de quels siècles évanouis, pour le plus grand bénéfice d'une humanité future qui devait ignorer leurs noms et ne pas songer même à commémorer leur bienfait...