LA SPECIALISATION, SOURCE DES INVENTIONS
Chacun de nous bénéficie, sans y penser même, de cette immense accumulation de découvertes. Eh bien, il y faudrait penser. Il faudrait se demander comment s'est constitué ce vaste trésor. On trouverait alors qu'il s'est constitué très lentement, par d'humbles additions successives, dues aux spécialistes des divers métiers. Car, c'est là le point essentiel. L'association, c'est-à-dire la division du travail ou spécialisation, voilà la source d'où jaillissent éternellement ce que nous appelons, d'une locution un peu banale, les « merveilles de l'industrie ».
Je ne saurais trop le redire en effet : la spécialisation est la condition fondamentale du progrès. Et barbarie et civilisation sont entre elles comme indivision et division du travail.
Réduisons à quatre les fonctions d'une cellule solitaire. Cette cellule se nourrit et se reproduit, s'informe et se meut. Cette cellule unique se partage donc entre quatre opérations. C'est le cas du Protozoaire.
Groupons maintenant un milliard de cellules, et faisons entre elles une répartition des fonctions qui incombaient tout à l'heure à la cellule unique. Et, pour simplifier, faisons une répartition rigoureusement égalitaire. Ou'obtiendrons-nous ? Ceci : le milliard d'individus constituant le groupe va se diviser en quatre sous-groupes de deux cent cinquante millions d'individus chacun. D'où le sous-groupe des nourriciers, le sous-groupe des reproducteurs, le sous-groupe des
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si/ifs et le sous-groupe des moteurs, C'est le cas du Métazoaire.
Quelle différence y a-l-il donc entre le Protozoaire et le Métazoaire? Une différence double :
1° La cellule (solitaire) c'est un individu pour plusieurs fonctions.
2° L'agrégat de cellules, c'est plusieurs individus pour une fonction.
Qui ne sent que les fonctions seront mille fois mieux remplies ?
Un individu qui n'a plus quune seule chose à faire, et même quune infime partie dune seule chose, comment n'arriverait-il pas à la connaître et à la pénétrer à fond? C'est ce qui arrive dans les sociétés, ces agrégats d'agrégats. Et chez le spécialiste de l intelligence y notamment, les trois opérations connexes (ob-server, ré-fléchir, in-venter) sont nécessairement poussées et portées jusqu'à un degré d'acuité extrême.
C'est ainsi, par exemple, qu'en Suisse, grâce à l'effort des spécialistes (l'administration postale), un grand service public, aussi complexe qu'important, le service postal, a pu pour ainsi dire atteindre la perfection.
L'attention, la concentration d'esprit, circonscrite à une sphère donnée, fera toujours des merveilles. Le spécialiste ne peut pas en quelque sorte ne pas s'aviser d'un défaut qui passerait inaperçu des non spécialisés. Et un défaut aperçu est bien près d'être un défaut corrigé.
la source de tous les maux, c'est la paresse
d'esprit.
Pas toujours cependant, car il peut y avoir langueur excessive d'esprit. Mais ce cas csf. plutôt pathologique,
En effet, l'ingéniosité, fille de l'observation ou de la réflexion, est très inégale selon les individus. L'attention, X effort cérébral soutenu sont odieux à beaucoup. Un Allemand l'a dit : la paresse d'esprit est la source de tous les maux d'ici-bas.
Faute d'un petit effort quotidien, on laisse s'accumuler les défauts, les abus. Après quoi un effort surhumain sera nécessaire. Un psychologue que nous citons souvent a ébauché une heureuse formule : les longs sommeils font les violents réveils. C'est ce qui explique que la France soit à la fois routinière et révolutionnaire. On a dit aussi que l'Angleterre faisait ses révolutions à coup de réformes, et la France, ses réformes à coup de révolutions.
Quoiqu'il en soit, je veux dire, quelles que soient ici les différences d'individu à individu ou de peuple à peuple, il n'en reste pas moins certain, en général, que c'est par les hommes de métier que les défauts des instruments ou les vices des procédés, dans l'industrie humaine, sont démêlés et corrigés.
C'est par les spécialistes que se fait le progrès.
l'homme contemporain, vainqueur de l'espace et de la matière.
J'ai rendu hommage à la civilisation industrielle préscientifique et à ses promoteurs inconnus.
J'arrive à Y industrie scientifique, éclose en ce siècle XIXe.
L'homme avait vaincu la nuit et le froid par la pyrogénie, le temps par la chrono-mètrie. Il avait vaincu la mort même, par l'écriture ou logo-graphie, qui fixe pour la postérité la pensée des aïeux.
Il lui restait à vaincre Yespace et la matière. Et c'est ce qu'il a fait depuis à peine cinquante ans.
Vaincre l'espace ! Il s'agissait de relier entre eux tous les humains simultanés, comme l'écriture reliait déjà tous les humains successifs. On sait comment le transport rapide des personnes et des choses, et surtout le transport instantané des idées, ont pour ainsi dire brusquement contracté la planète, et fait tenir la terre comme au creux de la main. La réciproque action des hommes les uns sur les autres s'est trouvée, du coup, plus que centuplée. Et nul ne peut mesurer pleinement d'avance les conséquences inévitables de cette soudaine révolution.
Or, la jeune science ne devait pas modifier seulement le rapport des hommes entre eux, mais aussi et surtout peut-être le rapport de l'homme et de la nature : la science a asservi à l'homme la matière. Et c'est ce qu'on appelle : la découverte de la vapeur, la machine substituée au bras humain, Yère du machinisme.