QUE FAUT-IL AUGURER DU MACHINISME
On sait comment ce fait énorme a déjà soulevé autant d'enthousiasmes que d'imprécations; comment l'économie politique exalte la machine, multiplicatrice de « produits », et comment certain socialisme maudit la machine, « mangeuse » d'hommes.
On ne sait auquel entendre. La vérité pourtant saute aux yeux. Cette révolution industrielle, comme l'autre, la révolution morale et politique, nous doit nécessairement procurer, à travers un mal passager, un bien éternel.
Un bien éternel.... En effet, on l'a calculé, le nombre de chevaux-vapeur actuellement possédés par l'industrie équivaut à un milliard d'hommes. C'est dire que y humanité a dès maintenant à son service un milliard d esclaves de fer.
Ce simple trait n'est-il pas pour vous, lecteur, une illumination9
Qu'était-ce que la civilisation antique? Une poignée d'hommes libres portés sur un monde d'esclaves. L'immense et douloureuse caryatide a fléchi. Tout s'est écroulé.
Aujourd'hui, nous faisons mieux : c'est Y humanité tout entière qui sera la poignée d'hommes libres, et c'est la matière qui sera la multitude d'esclaves.
Grâce aux savants, grâce aux spécialistes de l'intelligence, grâce aux inventeurs enfin, la foule va être rachetée, affranchie, affiliée à l'élite, et remplacée, dans son douloureux rôle d'Atlas portant le ciel, par l'insensible et infatigable armée des forces naturelles.
Ce n'est plus de pauvre chair saignante, mais de métal brut, que seront construits désormais les soubassements de la cité humaine. Ce n'est plus l'humanité désormais qui va fournir les nécessaires porte- faix . si tragiquement nommés hommes de peine. L'homme ne doit plus être que l'œil qui voit et le doigt qui dirige. La frêle et pensive créature a capté l'ouragan des forces cosmiques, et dressé à son service une armée immense de monstres de fer.
l'industrie est le produit d'une élite.
On le voit : l'esprit avisé, ingénieux, inventif, cet élément si précieux de la raison, c'est par la division du travail qu'il est aiguisé, — par la division du travail ou spécialisation, elle-même rendue possible par l'association ou société.
Quand on va au fond d'une découverte quelconque, on trouve presque toujours à l'origine un silencieux observateur, qui est d'ailleurs souvent un pauvre diable.
Mais ne vous y trompez pas : la question de fortune
n'a rien à voir ici ; c'est la cérébralité seule qui fait l'aristocratie. Les silencieux observateurs sont L'élite mentale de la terre, — une infime élite.
La foule, il est vrai, incline parfois à s'arroger le mérite de toutes les découvertes qui constituent comme le patrimoine indivis du genre humain; à démarquer les inventions et à les fondre toutes en un bloc anonyme; à dire enfin : toutes ces merveilles, eh bien mais... c'est l'œuvre de tout le monde... c'est nous tous qui avons fait tout ça...
Mais elle rappelle trop certains portiers de collège qui disent aux familles : nous sommes assez contents de votre fils...
Tant qu'il y aura des pensants, elle ne sera point expropriée de son mérite et de sa gloire, cette poignée de chercheurs et de trouveurs qui le plus souvent a poursuivi son effort obscur dans les angoisses de la misère ou dans la détresse du cœur.