‹ La cité moderneChapitre 185 sur 467 · LENTE GENÈSE DE L'IDEAL · texte numérisé non relu

LENTE GENÈSE DE L'IDEAL

Mais croit-on que ce sens de l'idéal, si vaste et si intense, soit le fait de l'homme primitif, quasi animal? Certes le germe de ïarl est inné, comme l'instinct du

mieux, du plus ordonné, du plus élégant, du jjIns harmonieux, duplus pur....

Mais quelle immense évolution ne faut-il pas ici !

L'instinct du mieux commence par s'appliquer à la fabrication d'un silex ou à l'exécution d'un tatouage, pour finir par s'appliquer à la conception idéale d'une vie surhumaine dans un monde surnaturel!

D'autre part, que de degrés dans la détermination de l'idéal !

Rêveries flottantes, « châteaux en Espagne », que nous construisons tous plus ou moins, ce ne sont là pour ainsi dire que de vaines fumées. Mais survient le poète proprement dit, chez qui le rêve s'accuse et pour ainsi dire prend corps en une œuvre spirituelle, le carmen mystérieux et puissant, destiné à vibrer longuement à travers les siècles. Enfin paraît le prophète, le tribun, le héros, qui soulève les foules, et incarne le rêve dans les lois et les mœurs, dans la chair et le sang de l'humanité.

C'est ainsi que Yidéal passe dans le tissu même du réel.

Mais, je le répète, ce n'est pas dès ses origines animales que le genre humain a su et pu ainsi élaborer un idéal. Pour le misérable habitant des cavernes, pour le famélique anthropoïde, l'idéal c'est de voir s'échouer au rivage quelque baleine pourrie ou tomber sous l'épieu quelque proie pantelante. Tant que le genre humain n'a pas pourvu aux grossières nécessités animales, comment pourrait-il avoir souci des biens idéaux? Tant qu'il n'est pas affranchi des nécessités physiques, comment pourrait-il s'élever aux aspirations morales'!

C'est une (relative) libération économique qui a rendu possible Y évolution esthétique. La sécurité de l'alimentation a été procurée par le passage de la vie prédatrice (cueillette, pêche, chasse) à la vie productrice (élevage

et surtout labourage). En ce sens, la « lyre » est fille de la charrue.

Ne le voit-on pas en effet? Ce n'est que dans les groupes humains déjà très civilisés qu'un rêve de vie supérieure est projeté et pour ainsi dire superposé à la vie courante. Les Hellènes suspendent au-dessus de la terre les amours de l'Olympe ; les Scandinaves, les festins du Walallah; l'Europe médiévale, les harpes et les violes du Paradis. Mais l'homme de ces diverses époques, combien n'est-il pas loin de l'anthropoïde de l'époque tertiaire!

Pareillement, ce n'est pas chez la foule, mais chez l'élite, que s'élabore l'idéal. La foule est absorbée dans la bataille du pain, — du pain charnel. L'élite n'a souci que de ce pain spirituel dont parlait Jean Racine : « Le pain que je vous propose, — sert aux anges d'aliment; — Dieu lui-même le compose, — de la fleur de son froment... »

La foule est prisonnière des nécessités matérielles, comme l'homme primitif. C'est que la hiérarchie sociale imite et répète l'évolution historique, comme les altitudes répètent les latitudes. Quelqu'un le disait récemment : le Ventoux, qui n'a pas deux mille mètres, installe presque par sa cime, en pleine Provence, le climat de la Laponie. La montagneuse Corse superpose les neiges aux orangers.

LS idéal est donc un fruit à la fois tardif et suprême de l'arbre humanité.

LE SENS DE L'IDEAL, C'EST LE SENS DE l'aMOUR. MUSSET ET INDIANA.

Qu'est-ce pourtant, au fond, que l'idéal ? Serrons de plus près cette notion.

L'idéal, c'est la vie idéalisée, c'est-à-dire, c'est la

créature humaine idéalisée. L'homme et la femme, héroïques, sur-naturels, voilà l'idéal.

Et comme la grande, l'unique question entre l'homme el la femme, c'est l'amour, ou peut dire que; L'idéal, c'est la conception de l'amour profond et fort, de l'amour plein et total, par opposition à l'amour « caprice », à l'amour « contact d'épidermes », à l'amour « feu follet ».

Le sens de l'idéal, c'est le sens des amours surhumaines.

De là les héros et les héroïnes, et tous ces personnages réels ou fictifs, qui peuplent nos mémoires et nos imaginations enivrées : les réelles Vittoria Colonna des Michel-Ange ou les fictives Asia des Shelley.

Oui ne se souvient de cet appel désespéré que le Prométhéede Shelley, agonisant sur une roche du Caucase, jette à son Océanide absente :

Et tu es loin, Asia! toi qui, lorsque tout mon être débordait, Etais comme le calice d'or pour un vin étincelant Qui eût arrosé sans lui la poussière aride...

(Prométhée délivré, traduction T. Dorian ; acte I, scène unique).

Qu'est-ce qu'un poète? C'est un cœur qui toujours appelle dans la nuit... Shelley ne s'est pas lassé d'appeler l'Océanide invisible, la femme de tous les amours qu'invoque son mystérieux « Epipsychidion » :

Épouse, sœur, ange, pilote de mon destin Dont le cours a été à tel point sans étoile... !

Les femmes d'exception ne sont pas moins malheureuses, d'ailleurs. Il y a dans la correspondance de Madame Roland des lignes qui serrent le cœur. M. Anatole France, subtil et cruel, n'a pu s'empêchei

292 LA PSYCHOLOGIE UIO-SOGIALE.

de plaindre Madame de Staël, qui, dit-il, fut si « mal aimée » et méritait combien mieux! George Sand, dans ce long cri de passion qu'on appelle Lêlia, a fait retentir une désolation hautaine : l'homme que je pourrais aimer n'est pas encore né; et peut-être se passera-t-il des siècles avant qu'il puisse paraître... !

Mais c'est à Musset que je demanderai en cette question les formules définitives. Je les trouve dans une pièce qui n'a pas été insérée dans ses œuvres, mais qui a été donnée par la Revue des deux Mondes (livraison du 15 novembre 1842) :

N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs, Versant à son amant le vin de sa maîtresse, Croyant que le bonheur c'est une nuit d'ivresse, Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs !

Et cet être adoré, cette femme angélique, Que dans l'air embaumé, Raymond voit voltiger, Cette frêle Indiana dont la forme magique Passe sur les miroirs comme un spectre léger,

O George, n'est-ce pas la pâle fiancée Dont Vange du désir est l'éternel amant? N'est-ce pas Y Idéal, cette amour insensée, Qui sur tous les amours plane éternellement !

Pesez ces quatre vers, et vous douterez qu'il puisse exister une intuition plus profonde ou des accents plus forts.

l'art et la civilisation.

Sens de la couleur, sens de la forme géométrique ou sens architectonique, sens de la forme vivante ou sens plastique, sens de la physionomie ou de l'âme, sens de la passion, sens de l'idéal, c'est donc tout cela qui constitue le sens esthétique.

N'est-ce pas dire à quel point le sens esthétique est une acquisition leute de l'humanité, un tardit produit social ?

Apprendre à voir, c'est fort long. Scruter les lois de la construction, ou l'économie profonde de la vie, c'est plus long encore. Et pour lire l'ûme dans les yeux, l'âme, avec ses passions, ses élans, ses détresses et ses exlases, ne faut-il pas d'abord qu'il y ait une âme, c'est-à-dire, que notre espèce se soit élevée de l'animalité à l'humanité proprement dite? Ne faut-il pas que l'association nous ait affranchis du besoin physique et initiés à la vie contemplative? Ne faut-il pas que l'idéal ait germé obscurément sous les pâles fronts?

L'art est la fleur capiteuse de la cité.

Page 1