LE SENS DE L'IDEAL. LE THEATRE DE BAYREUTH
La philosophie de Wagner n'est pas la mienne. Mais cette réserve de fond une fois faite, je déclare bien volontiers que le théâtre de Bayreuth est vraiment très bien agencé pour arracher le spectateur à la vie réelle et le transporter pour quelques heures dans un monde idéal.
On a décrit cent fois cette organisation spéciale, et de plus compétents que moi l'ont appréciée comme il convenait. Je ne veux ici que donner quelques sensations de profane.
D'abord tout le monde est assis de face, sur des gradins rectilignes. Point de loges, point de galeries de côté. Tous les spectateurs sont situés rigoureusement de même, sauf la distance du premier gradin au dernier. D'où ce double résultat : on n'a aucun effort à faire pour voir, et rien n'échappe, absolument rien.
En second lieu, comme on sait, l'orchestre est placé fcous la scène. D'où encore deux autres avantages : la
scène n'est plus séparée de la salle par plusieurs rangs de musiciens ; et le poème, enveloppé d'une musique invisible, prend toute sa valeur.
Enfin et surtout, la salle est plongée dans les ténèbres, et la scène seule est éclairée. C'est le point capital. C'est un lieu commun de dire, à tort ou à raison, qu'à l'Opéra de Paris, on va moins pour voir que pour être vu ; et que la pièce, là, n'est guère qu'un prétexte à réunion, à toilettes, à visites dans les loges, à papotages dans les couloirs, et à flirt au foyer de la danse, ou un peu partout. Plongez au contraire la salle dans l'obscurité : l'attention forcément se porte et se concentre sur la scène. C'est ce qu'on a voulu et obtenu à Bayreuth. En août 1892, l'opération s'est décomposée en trois moments : gaz baissé, gaz au bleu, gaz éteint. Il paraît qu'on n'allait pas jusqu'à éteindre précédemment.
Quoi qu'il en soit, l'effet est certain et puissant.
Nous voilà tous dans le noir. Le rideau est tiré. La scène s'ouvre béante comme une fournaise de lumière, comme un temple de diamant, d'émeraude, d'améthyste et de rubis ; comme un pays de songe, où se meuvent, s'abordent, et s'adjurent des personnages surhumains.
Ce contraste de la salle obscure et de la scène lumineuse, resplendissante, féerique, n'est-il pas bien de nature à faire sentir l'abîme qu'il y a entre le monde d'idées et de sentiments où croupit le vulgaire et cet autre monde d'idées et de sentiments où s'exaltent les héros?