APPÉTIT ET ASPIRATION
O n'est-ce donc que « appétit » et « aspiration »?
Tout être tend à persévérer dans son être, dit Spinosa. L'appétit c'est la tendance à persévérer, telle qu'elle se manifeste chez l'animal.
L'animal est mû par deux besoins : nutrition et reproduction. S'il y satisfait, il est content. Et il se bat pour y satisfaire.
L'appétit a des fins toutes physiques.
Mais quand l'anthropoïde qu'était primitivement l'individu de notre espèce commence à s'associer, un nouveau monde s'entrouvre à lui, le monde moral. L'association en effet le dote lentement d'aptitudes et de jouissances inconnues. Et le sentiment sourd de cette mystérieuse bienfaisance l'induit à perfectionner l'association même.
Une société de plus en plus sainement organisée ne doit-elle pas nécessairement conduire à une plus intense production de richesses matérielles et spirituelles? Dans
une juste cité, ce ne sont pas seulement l'agriculture et l'industrie qui prospèrent, mais aussi et surtout la science et l'art.
L'individu a soif de justice, parce qu'il a soif de vérité et de beauté.
L'individu, d' « animal », est devenu « homme ».
Ainsi 1' « animal » pratique Yaveugle antagonisme pour des fins purement physiques : la nutrition et la reproduction.
Et c'est le monde des appétits.
L' « homme » pratique la juste association pour des fins morales : la vérité et la beauté.
Et c'est le monde des aspirations.
Le passage de l'appétit à l'aspiration, c'est le passage de l'animalité à l'humanité, de la sauvagerie à la civilisation.
SENSATION ET SENTLMENT.
Même explication pour ce qui regarde la différence entre « sensation » et « sentiment ».
Un coup d'épée et une calomnie ne font pas des blessures de même ordre. Douleur physique et douleur morale, dit-on. Soit, mais que faut-il entendre par ces mots « physique » et « moral » ? C'est là qu'est le débat.
Ici encore on s'est longtemps tiré d'affaire en faisant appel à une dualité de substances, à la coexistence en nous d'un corps matériel et d'une âme immatérielle.
Nous avons suffisamment fait voir combien cette hypothèse d'une « âme » est intolérable.
Mais d'autre part, si, avec le matérialisme biologique, on n'admet d'autre existence que celle du corps physique, comment expliquer les blessures de la calomnie? Une calomnie, ce ne sont que des mots, après tout, des verba, des flatus vocis, qui, en vérité, ne mordent pas sur la chair.