AU PLAISIR
La doctrine biologique, dite matérialiste, se méprend sur cette question du bonheur.
L'homme, tout comme l'animal, dit-elle, est dominé
par deux lois fondamentales : loi de nutrition et loi de reproduction. L'homme, comme l'animal, a donc deux besoins essentiels : se nourrir et se reproduire.
Un peu plus ou un peu moins de raffinement dans ces deux appétits, ce serait donc là toute la différence entre l'animal et l'homme?
C'est ce que le biologisme semble croire.
Rien de plus faux.
Rien de plus faux que cette perpétuelle comparaison 'entre l'animal et l'homme. Il n'y a point parité. C'est l'animal et la cité qu'il faut faire aller de pair, ou bien la cellule et l'homme.
Qu'on veuille bien se rappeler notre hypothèse.
La cellule qui passe delà vie isolée à la vie associée, se modifie, se transforme, acquiert des propriétés nouvelles. Ainsi change, ainsi se transforme l'individu qui passe de l'isolement relatif à l'association plus ou moins savante, de l'existence in-dépendante à l'existence inter-dépendante, de la vie sauvage à la vie civilisée.
D'animal il devient citoyen, et d'anthropoïde homme. C'est-à-dire qu'il change de nature, il devient autre.
Il y a là apparition de quelque chose de nouveau, de quelque chose d'original, de quelque chose à'inèdit. C'est proprement une création.
La création en effet n'a pas eu lieu. Elle a lieu. La transformation lente et laborieuse de l'anthropoïde en homme, c'est-à-dire l'évolution sociale, c'est-à-dire l'œuvre de la civilisation, — c'est là tout simplement un chapitre de la création qui se déroule sous nos yeux, un acte du drame éternel, une scène dans laquelle nous sommes à la fois acteurs et spectateurs.
Qu'est-ce donc que l'aspiration au bonheur? C'est, selon moi, l'effort par lequel, dans l'anthropoïde, Y animalité tend obscurément vers Y humanité. C'est la nature
PASSAGE DH L'APPÉTIT A L'ASPIRATION. Ml
nouvelle en train de sourdre dans la nature ancienne* (Tes! le passé en travail d'avenir. C'est l'individu en proie à une destinée inconnue...
Pour parler comme Aristole, le bonheur, c'esl la « (leur » (future) <le la pleine nature et de la pleine activité sociales (cité politique, animal politique). Le plaisir, c'est la « fleur » (présente) de la pleine nature el de la pleine activité animales (cité physique, animal physique).
On voit par là quelle est l'erreur du matérialisme qui prétend réduire le bonheur au plaisir.
Le plaisir, c'est la juste satisfaction des appétits animaux, c'est la juste expansion des aptitudes et des énergies animales, c'est la fleur de la saine et pleine activité « physique ».
Le bonheur, c'est la juste satisfaction des aspirations sociales, c'est la juste expansion des aptitudes et des énergies sociales, c'est la fleur de la saine et pleine activité « morale et politique ».
Quand, par l'association, l'anthropoïde devient homme, il contracte des « facultés » nouvelles et tout un « être » nouveau, qui demandent à se déployer.
C'est ce déploiement adéquat qui est le bonheur.
Et c'est ce déploiement in-adéquatqui est le malheur.
Proposer à « l'homme » de se contenter de l'expansion des énergies « animales », c'est évidemment une mauvaise plaisanterie.
L'ABIME ENTRE « PLAISIR » ET « BONHEUR ». DEUX TÉMOIGNAGES D* ALFRED DE MUSSET.
C'est en vain qu'on raille nos aspirations au bonheur, et qu'on nous veut réduire brutalement au plaisir.
C'est en vain que nous-mêmes souvent, déçus dans
nos aspirations supérieures, nous tentons de nous ravaler aux satisfactions (Yen bas.
L'avenir reste radicalement irréductible au passé, et 'ange à la bêle...
Musset est un de ceux qui en ont fait la plus douloureuse expérience :
Il peut s'assimiler au débauché vulgaire, Celui que le ciseau de la commune mère A taillé dans le flanc de ses plus purs granits ; Il peut pendant trois ans étouffer sa pensée... Dans la nuit de son cœur la vipère glacée Déroule tôt ou tard ses anneaux infinis...
Et combien plus pathétique encore cette presque inédite apostrophe à George Sand, dans la pièce citée plus haut :
George, avant de récrire, est-ce que tu Tas vue,
Cette scène terrible où Noun à demi nue
Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond,
Quand de crainte et d'amour la créole tremblante
Le regarde pâlir sur sa gorge brûlante,
Tandis qu'à leurs soupirs se mêle un autre nom!
En as-tu déjà fait la triste expérience?
Ce qu'éprouva Raymond, te le rappelais-tu?
Ces dégoûts, ces remords dont il est combattu,
Et tous ces sentiments dune vague souffrance,
Ces plaisirs sans bonheur tout pleins d'un vide immense t
As-tu rêvé cela, George, où las-tu connu ?
Jamais vers a-t-il contenu plus de détresse? Jamais abîme s'est-il élargi plus infranchissable entre le plat rivage et les « îles d'azur » ?
FOLIE DU SPIRITUALISME COURANT QUI CONÇOIT LE RON- HEUR COMME ÉTRANGER ET HÉTÉROGÈNE AU PLAISIR.
Mais l'erreur du spiritualisme courant n'est pas moins étrange.
Pour le spiritualisme, l'aspiration au bonheur doit être radicalement étrangère kVappètit du plaisir. L'aspiration au bonheur d<>il être évidée de tout ce <|ui louche à la chair et au sang, de tout ce qui est d'ordre
corporel, physique, vital.
Or, l'organisme social étant une synthèse d'organismes animaux, comment la raison, la liberté, l'aspira lion, le bonheur, seraient-ils étrangers à la sensation, à l'impulsion, à l'appétit, au plaisir?
La synthèse est autre chose que ses composantes, Mais encore faut-il qu'il y ait des composantes. Les éléments constitutifs, dans la combinaison, sont dénaturés, méta-morphosés, trans-formés, trans-fîgurés ; soit. Mais encore faut-il qu'il y ait des éléments constitutifs donnés.
L'eau est autre chose que l'hydrogène et l'oxygène qui enlrcntdans sa constitution. Mais encore faut-il que de l'hydrogène et de l'oxygène soient fournis.
Pareillement, l'aspiration est un appétit transfiguré ; et le bonheur, un plaisir transfiguré. Mais s'il n'y avait pas d'appétit donné ou de plaisir donné, sur quoi donc la transfiguration s'exercerait-elle ? Sur du néant ? Rien déplus étrange que cette transfiguration à vide que le spiritualisme semble vouloir exiger.
« L'homme » est une noble créature, certes. Mais pourquoi vouloir méconnaître, oublier, cacher, que c'est un « animal » transformé?
« h' humanité », c'est-à-dire ce faisceau de prérogatives qu'on appelle raison, liberté, bonheur, devoir, ce n'est point là une propriété chimérique d'une chimérique entité, l'àme, venue on ne sait d'où, et provisoirement juxtaposée à notre « animalité ».
« L'humanité», c'est cette « animalité » même transformée parla vertu de l'association.