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LA VEGETATION DES MOTS

Des quatre principales hypothèses sur l'origine de la parole, trois sont à peu près abandonnées : le miracle surnaturel, le miracle naturel, et l'invention. Reste l'évolution, c'est-à-dire la théorie d'Epicure et de Lucrèce, reprise par la science contemporaine.

A l'origine, l'homme a la voix, le cri, comme beaucoup d'autres animaux.

Mais, chez les autres espèces, l'évolution du cri se limite à quelques inflexions, à quelques accents. Chez l'homme au contraire, cette évolution va se dérouler sans fin, sous l'action interne de l'activité mentale.

11 y a pour l'homme deux sources premières de mots : à savoir Y interjection et Y onomatopée, — entendues au sens large.

L'interjection, c'estl'émission de sons déterminée par les divers états de sensibilité : plaisir, douleur, crainte, colère, etc., etc. D'où un vocabulaire subjectif, expression des sentiments du sujet.

L'onomatopée, c'est l'émission de sons destinée à imiter (au sens large), de façon à les faire reconnaître, les êtres ou les objets avec lesquels on est en rapport. D'où un vocabulaire objectif, désignation des caractères de Y objet.

On entrevoit comment l'homme a dû constituer et enrichir peu à peu ce double vocabulaire. Plus ses sentiments se différenciaient et plus ses observations se multipliaient et se précisaient, plus il cherchait et trouvait les moyens vocaux d'ex-primer ses im-pressions ou d'in-diquer ses ob-servations.

Enfin une troisième source de mots, celle-ci intarissable, a fourni et fournira à l'homme toutes les ressources verbales nécessaires à son infatigable activité céré-

NATURE ESSENTIELLEMENT SOCIAI.K DE LA PSYCHOLOGIE

h raie : c'est la comparaison, l'analogie, la métaphore. \ raisemblablement, dit M. Victor Egger (La parole

intérieure, chez Alcan, VI, 3, 258) :

« Vraisemblablement, tous les noms aujourd'hui conventionnels sont d'anciennes métaphores, et toutes les métaphores sont «d'anciennes onomatopées. »

On devine le chemin parcouru. Entre les cinq ou six cris des bêtes et les milliers de mots des grands idiomes humains, la distance est énorme.

.Mais, il y faut insister, ce développement verbal est l'effet et l'expression du développement mental. Cette végétation immense de mots, c'est-à-dire de faits audibles ou visibles, n'est que l'effet, le produit, l'indice, la traduction, l'image ou l'écho de l'invisible végétation des idées. La forêt touffue du vocabulaire n'est que l'ombre mouvante de la forêt intérieure de l'esprit. Or, d'où viennent les mots? Et d'où viennent les idées? Ici reparaît l'éternel litige? Qu'est-ce qui est source de tout? Lé lite? Ou la foule. Il me semble qu'on pourrait répondre : les deux. Certes, on en conviendra, je ne suis pas de ceux qui contestent le rôle de l'élite. Mais jamais je n'ai admis la passivité et la stérilité des foules. Héros et multitude, c'est futaie et taillis. Mais le taillis, aussi, est vivant. Il y a quelqu'un qui est plus génial encore que tel ou tel génie : c'est « tout le monde » . L'humanité est la grandematrice. L'énorme construction delà pensée et de la parole est son fait. Le verbe est l'œuvre du genre humain.

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