LA SOLIDARITÉ DANS L'ESPACE
La solidarité dans l'espace? La solidarité avec nos contemporains? Celle-là est encore plus saisissante.
Je suis là, dans mon cabinet de travail, à mon bureau, occupé à écrire ceci.
Je suis libre, me dis-je, absolument libre et maître de moi. Je ne dépends de rien ni de personne...
Libre... maître de moi... indépendant..., quels mots prononcé-je là! Quelle illusion! quelle folie colossale!
Indépendant! Mais je dépends de tous et de tout. Des autres locataires de la maison, des voisins immédiats, du quartier, de la ville entière ; que dis-je? de la France, de l'Europe, et des six parties de la terre, et du système solaire, et de l'univers!
Mes voisins peuvent mettre le feu, ou avoir une maladie contagieuse. Un ingénieur imprudent peut faire crouler l'égoût qui porte mon pâté de maisons. Paris peut faire une émeute. Si les paysans de France sont ignorants, un plébiscite peut déchaîner sur moi ou les miens des coups d'Etat et des invasions. Un incident de frontière peut faire éclater la guerre. Si les pèlerins de la Mecque sont malpropres, le choléra peut venir décimer mon pays et ma famille, etc., etc.
Quelle indépendance! La vérité, c'est que je suis enveloppé dans un réseau de fatalités inextricables, et que chaque jour, chaque souffle, est un audacieux prélèvement sur le destin... « Grala superveniet quse non sperabilur hora » : le poète romain ne croyait pas si bien dire. Luther s'émerveillait de voir un moineau se poser
pour dormir sur sa branche, le soir, avec sécurité, au milieu de ce vaste et terrible monde. C'est que le moineau ignore. Savoir, et dormir pourtant, voilà le lot de l'homme. C'estle véridique paradoxe du calme anxieux .