ORIGINE DU DÉDOUBLEMENT DE LA « MORALITÉ » ET DE LA « SOCIALITÉ
Comment s'est produit ce dédoublement fantastique de Y homme et du citoyen ?
C'est l'histoire de la chute de la première civilisation de l'Europe, la civilisation gréco-romaine. C'est l'histoire du paganisme et du christianisme.
Dès le ive siècle, à Athènes, la « cité » se fausse et un sourd malaise s'empare des citoyens. A mesure qu'on avance, la maladie se déclare : la décadence, la décomposition, la dissolution envahissent l'organisme social.
A Rome, dans la Rome des empereurs, c'est pis encore : la décadence s'y aggrave d'un despotisme effrayant.
Résultat : y individu, en présence de cette perversion malfaisante de y État, se replie sur lui-même, en son for intérieur, en ce qu'on pourrait déjà appeler sa « conscience ».
Le fait social est-il donc tout ! N'y a-t-il pas aussi le
fait moral? La vie politique écarlée, ne reste-t-il pas la vie psychologique ?
Dans l'individu, V « homme » ne peut-il pas survivre au « citoyen » ?
Ainsi s'ébauche, au sein même du paganisme, cette fameuse dualité qui sera tout à l'heure la base môme du christianisme. Le dè-tachement politique des Epicure et des Zenon prépare les voies à Jésus.
Le christianisme donne pour ainsi dire à ce dualisme l'œcuménicité : Dieu et César, l'âme et le corps, l'homme et le citoyen, le spirituel et le temporel, le sacerdoce et l'empire, le trône et l'autel, l'Eglise et l'État! Ce dualisme, sous vingt formules diverses, est le fond môme de la philosophie et de la politique européennes, le fond de l'histoire européenne, depuis deux mille ans.