COLLABORATION DE REFRACTAIRES
Transportons-nous d'un animal à un peuple, d'un corps physique à un corps politique.
Soit un individu, une unité civique, un citoyen, perdu dans les profondeurs de tel ou tel tissu, je veux dire de telle ou telle caste professionnelle, agricole, industrielle, commerciale, etc.
Cet individu a quelque notion du vaste organisme où il est immergé.
En connaîl-il l'économie fondamentale? Jamais, ou presque jamais.
Alors, aussi, se pose la question qui nous préoccupe.
Cet individu qui, sans l'association, serait réduit à la sensation et à l'impulsion animales, et à qui l'association a conféré la raison et la liberté humaines, se rendt-il compte et de sa misère native et de sa fortune inespérée, c'est-à-dire du bienfait immense de l'association? Non.
Les citoyens d'une cité savent-ils qu'ils s'entr'aident, qu'ils s'entre-développent, qu'ils s'entre-crèent! Pas du tout.
Sont-ils enclins à s'entr'aimer? Ah ciel... à s'entre' égorger, vous voulez dire !
Et cependant l'association humaine s'ébauche, se fonde, s'approfondit, se consolide, et se constitue de plus en plus durablement.
Oui, l'association se noue, de plus en plus intime et étroite; et cela, entre des individus réfractaires î
Une convergence se construit avec des divergences, et une sympathie avec des antipathies !
Qu'est-ce à dire, sinon, encore une fois, que la constitution lente du grand animal politique est un phénomène biologique, un chapitre d'histoire naturelle, un épisode de l'éternelle création qui continue tranquillement sa route à travers nos mauvais vouloirs ?
Et en ce cas ne pourrait-on pas prétendre, selon un mot original et profond, que la nature marche au progrès, tandis que l'humanité « y recule » ?
Il est vrai qu'on peut soutenir que la divergence et l'antipathie dans l'association humaine sont plus superficielles que profondes, et plus apparentes que réelles.
[/ÉCOLE ET LA MORALITÉ. ,
Quoi qu'il en ait, en effet, l'individu sans doute éprouve sourdement 1rs bienfaits de l'association ; et, tout en croyant la maudire, l'adore.
11 est vrai encore qu'on peut voir dans les généreux cœurs appelés prophètes, poètes, héros, une force d'attraction, de sympathie, de cohésion, d'amour, capable de prévaloir sur les résistances du vulgaire, et de construire, en dépit des rebelles instincts, la cité sainte
<( Homme, Thèbe éternelle, en proie aux Amphion ! »