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LA PLAINTE DU JUSTE ; ANALYSE DE CETTE PLAINTE

L'homme dit : j'ai fait mon devoir, et je n'ai pas été récompensé. Cependant l'idée de récompense est essentiellement impliquée dans l'idée du devoir accompli, sinon Dieu ne serait pas juste, c'est-à-dire Dieu ne serait pas Dieu, Dieu n'existerait pas. Techniquement, il y a là un jugement « analytique ». Puisqu'il faut de toute nécessité que je sois récompensé, et puisque je ne l'ai pas été ici, en cette vie, c'est donc que je le serai ailleurs dans une autre vie. Et cette autre vie, j'y aurai accès par cette partie de mon être qui sent et pense, qui constitue essentiellement ma personne, mon moi , et que j 'appelle mon « âme » , laquelle est « simple » , par conséquent indécomposable et impérissable, par opposition à mon corps qui, étant composé, se dé-composera, c'est-à-dire périra.

Ainsi parle l'homme. Ainsi raisonne la morale spiritualiste.

Ce raisonnement est-il valable? Je ne le crois pas.

Analysons-le en ses principaux éléments, — au nombre de cinq.

1° l'aspiration au bonheur.

L'homme aspire au bonheur, tel est le fait primordial, d'où tout dérive.

Que l'aspiration au bonheur soit un fait universel, il n'est pas possible de le contester. Ceux-là même qui croient n'y aspirer pas, y aspirent pourtant, autant et plus que les autres, car ils le conçoivent sous une forme plus haute et plus rare. Dignité, perfection, noblesse, excellence, idéal, autant de synonymes ou de nuances de l'universel vœu de félicité.

Et que cette aspiration au bonheur soit un fait légitime, cela non plus, il n'est pas possible de le contester. Qu'y a-t-il en effet au fond de ces mots : bonheur, joie, félicité ? Il y a la tendance fondamentale de l'être, qui est de « persévérer ». Or l'univers n'est point une immobilité, mais une activité, un effort, une émulation, une lutte. Qui n'avance pas recule. On ne se « conserve » qu'en « progressant ». D'où cette autre formule de Spinosa : la joie est le passage d'une moindre perfection à une perfection plus haute ; avec cette contrepartie : la tristesse est le passage dune perfection plus haute à une moindre perfection.

En d'autres termes, la joie est accroissement, dilatation, exaltation ; et la tristesse, amoindrissement, compression, dépression.

Tout être aspire nécessairement à s'accroître ; nul n'aspire à s'amoindrir, et c'est précisément là ce qui constitue les désirs de bonheur, les vœux de félicité.

L'aspiration des individus au bonheur est donc tout ce qu'il y a de plus légitime, puisque c'est Yaspiralion de ïêtre à être. Direz-vous que l'aspiration à être soit chose immorale? Ce serait faire l'apologie de la mortification, l'apologie du suicide. Il n'y a qu'une morale.

qu'une loi, qu'une légitimité, qu'une sainteté : c'est non se mortifier, mais se vivifier.

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