‹ La cité moderneChapitre 330 sur 467 · EN DIEU · texte numérisé non relu

EN DIEU

Apprécions maintenant un à un ces trois éléments : 1° l'axiome, 2° le fait, 3° l'hypothèse, — c'est-à-dire : 1° la foi en Dieu, 2° la constatation du désordre terrestre, 3° l'appel à la vie future.

Je donnerai tout de suite mes conclusions : l'axiome est vrai, solide, indestructible ; le fait est équivoque et cache une immense méprise ; l'hypothèse est absolument inadmissible.

La foi à l'ordre, à la justice, à Dieu, c'est là, pour moi, je l'ai dit, un indestructible axiome, la pierre fondamentale sur laquelle tout repose. Je prends ce dogme pour accordé.

Restent donc deux éléments, deux seulement : le fait et l'hypothèse.

Je vais montrer que le fait a été mal observé, et que c'est de là qu'est née l'étrange hypothèse qui fait le fond de la religion et de la morale occidentales depuis deux mille ans.

Si c'est une mauvaise observation qui a suscité une folle hypothèse, le plus élémentaire bon sens indique que c'est l'observation qu'il faut d'abord, sinon uniquement, contrôler et reviser, car si l'observation tombe, si le fait croule, l'hypothèse sera nécessairement entraînée dans cette ruine.

Que fait-on cependant? Que s'obstine-t-on à faire? On s'obstine à accepter sans vérification le fait allégué. Alors, de deux choses l'une : ou on accepte, les yeux fermés, la fausse hypothèse suggérée parle fait; ou bien on sent combien l'hypothèse est inadmissible, et pourtant on n'arrive pas à l'écarter, ni pour soi ni pour les autres, par cette raison précisément qu'on a commencé par admettre le fait d'où elle naît ou renaît toujours incoerciblement.

Nous ne tomberons pas dans cette singulière erreur de méthode : nous scruterons le fait, et nous le détruirons, — seul et infaillible moyen de détruire l'hypothèse née de ce fait.

CRITIQUE PRÉALABLE DE LA SECONDE THESE, OU THESE DE L'INIQUITÉ TERRESTRE.

L'homme dit : j'ai fait mon devoir, et pourtant je n'ai pas été heureux. Donc il faut une vie future, et une âme séparable du corps.

« J'ai fait mon devoir, et je n'ai pas été heureux » l Telle est ce qu'on appelle la constatation grave, sur laquelle se fonde l'hypothèse de la vie future.

Que vaut cette constatation? Peu de chose. Ou plutôt il y a là de pitoyables malentendus.

1° Vous avez fait votre devoir, dites-vous, tout votre devoir.... Est-ce bien sûr? Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, j'en doute. Et cela pour deux raisons. Pour faire son devoir, il faut deux choses, savoir et pouvoir.

ïl y a en effet deux « péchés » : l'ignorance et la défaillance.

Or, que de velléitaires, sans volonté, parmi les hommes ! Paresse, torpeur, lâcheté : c'est le vice profond du genre humain.

Et il y a mieux. Admettons que vous ayez l'énergie nécessaire pour accomplir le devoir. Savez-vous en quoi consiste le devoir? J'en doute fort, ne fût-ce que pour cette excellente raison que personne encore peut-être sur la terre ne sait ce que c'est que le devoir ! Certes beaucoup en ont quelque instinct, quelque pressentiment, quelque intuition et quelque divination. Mais beaucoup aussi devinent mal et s'orientent de travers. Et en tout cas nul peut-être ne sait, distinctement et pleinement. Cette affirmation peut vous étonner. Mais qu'est-ce à dire en somme, sinon que la morale nest pas encore constituée^. Or, de ceci, intérieurement, tout le monde convient. L'étonnement n'a donc pas de raison d'être.

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