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SIX CRITIQUES DIRECTES DE LA TROISIEME THESE

En effet, on dit : 1° le corps est composé, l'âme est simple ; il y a là opposition de nature, d'où dérive une opposition de destinée.

Opposition de nature? Est-ce bien sûr? Je ne le crois pas. Le corps est composé, et il se décompose... en simples. Ce n'est donc pas un seul « simple », l'âmer qui se trouverait logée dans tout corps humain, mais des millions et des milliards de « simples ».

On dit : 2° l'âme « simple » ne peut se décomposer, par définition même.

A la bonne heure. Mais tous les « simples », qui, par milliards, constituent mon corps, sont exactement dans le même cas.

On dit : 3° l'âme « simple » survit à la décomposition du corps.

Je crois bien. C'est dire : quand on résout un tout en ses parties, les parties survivent à l'opération de décomposition du tout.

En d'autres termes : il n'y a que les composés qui se décomposent; les non composés (« simples ») ne se décomposent pas! Belle trouvaille... Mais c'est la décomposition des composés qui nous fâche...

On dit : 4° 1' « âme », simple, dégagée du corps, entre dans une existence nouvelle.

Assurément. Et cela en deux sens. D'abord, le « simple », qui vivait à l'état d'association, recommence

à vivre à L'état d'isolement. De plus, ce simple peut rentrer dans une association nouvelle.

Mais tous les « simples » désagrégés sont dans le Biême cas. Tous les simples, sans nombre, qui constituent mon corps, après la dissolution du corps, retrouvent leur liberté, sauf à la réengager en des groupements nouveaux, en de nouvelles formes d'existence.

On dit : 5° 1' « ûme » simple, après la dissolution du corps, inaugure une vie nouvelle, où elle doit enfin nécessairement trouver le bonheur.

Je réponds : pourquoi nécessairement? Dans cette existence nouvelle, comme dans toute existence possible, la mise à prix du bonheur ne peut être qu'exactement la même. Ici ou ailleurs, aujourd'hui ou plus ta ni, le bonheur est le prix de Y accord dans V effort, ou synergie.

On dit enfin : 6° renonçons à nous évertuer inutilement dans cette ingrate vie terrestre. Abandonnons à eux-mêmes ces misérables « composés » voués à la « dissolution », à savoir Y organisme physique et 1 organisme politique.

Ces « composés » ne sont, au fond, que néant. Toute réalité, toute vertu, toute destinée réside dans un « simple », F « âme », qui n'a rien de commun ni avec le corps animal ni avec le corps social, et qui, ne participant pas à la misère de leur nature, la composition, échappe à la misère de leur destin, l'écroulement et l'anéantissement.

Ainsi la morale spiritualiste se désintéresse, se détache, renonce : la vie terrestre est si vide et si creuse, si amèrement stérile!

Parfois le spiritualisme imagine quelque chose de mieux encore : il se fait un titre de ce dédain, un

titre aux futures compensations ! 11 sacrifie la vie présente pour obtenir la vie éternelle!

Que penser de tout ceci?

D'abord, sacrifier ce qu'on regarde comme une nonvaleur, c'est un étrange sacrifice.

De plus, n'arrive-t-il pas souvent qu'on se fasse accroire à soi-même qu'on s'est détaché des intérêts terrestres, alors qu'on y reste fort avant engagé? Auquel cas on chercherait à se ménager à la fois et les terrestres avantages et les célestes compensations !

Mais laissons ces critiques accessoires, et jugeons au fond.

Croire que la « simplicité » est une « supériorité », et que la « félicité » est un « don gratuit », c'est une double erreur.

Se dégager de l'organisation physique et de l'organisation politique, prétendues trop avares de joie, en escomptant un « ciel » qu'on imagine prodigue de félicité, — c'est tout bonnement lâcher la proie pour ï ombre.

L'organisation politique, c'est de l'association à une déjà haute puissance, et par conséquent c'est de la vie et de la joie à un degré élevé dans la hiérarchie cosmique.

Aspirer à se dégager de cette organisation, afin de mieux se développer, c'est comme si une plante se déracinait de terre pour mieux fleurir !

DEUX ERREURS CAPITALES DU SPIRITUALISME COURANT. 1° ERREUR SUR LA NOTION DE « SIMPLICITÉ. »

En résumé, l'hypothèse des sanctions posthumes, considérée en elle-même, repose sur deux erreurs principales.

Le spiritualisme vulgaire se fait ici mu-, finisse idée de la « simplicité », cl une fausse idée de la « félicité ».

Le composé se décompose, et le non composé ue se décompose pas, s'écrie triomphalement le spiritualisme !

Hé, dirai-je, ce qui nous préoccupe, c'est précisément la décomposition du composé. Car i intensité et f éclat de F existence sont proportionnels à la complexité, et inversement proportionnels à la simplicité.

La « décomposition » du « corps physique » entraîne la « mort » de 1' « âme physique », de la « personne physique », du « moi physique », fonction du « corps physique » ou « organisme animal ».

Pareillement la mort de 1' « âme politique », ou « per sonne politique », ou « moi politique », suit la décomposition du « corps politique » ou « organisme social ».

Le « moi humain », intersection du « moi physique », et du « moi politique », est fonction de deux vastes organismes conjugués. Que ces deux organismes se dissolvent, le « moi humain » s'évanouit.

Ah! je sais bien : ces organismes, en se dissolvant, ne l'ont que se résoudre en leurs éléments constitutifs. Et ces éléments ultimes étant « simples », la décomposition s'arrête nécessairement là, et les éléments, eux, subsistent. Mais; à vrai dire, que m'importe?

Oui, que m'importe la « monade », retombée à l'isolement, c'est-à-dire à la torpeur sourde et aveugle, au quasi-néant? Ce qui m'intéressait, c'était la « monade » dégourdie, éveillée, excitée, exaltée et épanouie par l'association, par une association à la deuxième ou troisième ou dixième puissance!

En somme, le spiritualisme est tombé dans un contresens absolu, quand il a fait de la « simplicité » le critérium de la « supériorité ». C'est le contraire qui est

vrai : la simplicité extrême confine au néant; la complexité suprême confine à Dieu.

Croire que toute vertu réside dans le « simple » laissé à lui-môme, et que la « composition » est un procédé sans efficacité, un procédé stérile, — c'est là l'erreur suprême de la pensée occidentale, dans tous les ordres des sciences, physiques, biologiques, sociologiques.

Et c'est Leibnitz surtout qui porte, en Occident, la responsabilité philosophique de cette erreur-là. M. Boutroux l'a parfaitement dit : « La composition n'est, pour Leibnitz, qu'un accident tout extérieur, qui ne contribue en rien à la nature même des choses... »

Là est la racine de toutes nos erreurs politiques et religieuses.

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