ARGUMENT I PREUVE PAR LE MONISME SCIENTIFIQUE CONTEMPORAIN
Élargissons le débat.
Le plus large argument qui milite en faveur de notre solution, c'est la moderne conception scientifique de l'univers, à savoir, la conception moniste.
L' « analyse spectrale » a établi Vunitè chimique de l'univers : les astres du firmament sont composés des mêmes matériaux que notre planète terrestre.
L'hypothèse de la « nébuleuse » considère d'ailleuia
la terre ei les autres planètes de notre système comme des fragments du soleil.
Quand les conditions convenables de pression et de température le permettent, la vie apparaît sur l'astre que nous habitons. Ouc la vie soit ainsi sortie, par voie de complication supérieure, de ce que l'on est convenu d'appeler l'inorganique, c'est l'opinion où nous accule l'impossibilité de concevoir, j'entends de nous représenter réellement, une autre solution. L'organique ne serait donc qu'un état plus complexe de l'inorganique. Et la « génération spontanée » ou « hétérogénie » paraît aussi évidente qu'indémontrable.
Distribuons maintenant le monde de la vie en trois grands étages : les protistes, les animaux proprement dits, et les sociétés; — ou cellules, agrégats de cellules, et agrégats d'agrégats.
La consubstantialité biologique de tous ces vivants n'est pas contestable. Elle a été surabondamment établie par l'anatomie, la physiologie et la pathologie comparées.
Ainsi sont établies, d'une part, Y unité chimique de la matière non organisée, sidérale et minérale; et d'autre part, Y unité biologique de la matière organisée, vitale, animale, sociale. Et ainsi, de plus, s'impose, le passage de l'infra-organique à l'organique; c'est-à-dire Y unité du chimique et du biologique.
Qu'est-ce à dire sinon que le transformisme est la loi, non seulement du monde vivant, mais aussi du monde non vivant; c'est-à-dire la loi universelle : passage d'une forme vivante à l'autre; passage d'un mode d'existence à l'autre; passage enfin de « l'existence » pure et simple à la « vie » proprement dite?
Universelle et éternelle transformation de la force cosmique, sans doute avec conservation et persistance de la force, et peut-être selon un rythme sans fin de
condensation et de dispersion : telle est la moderne conception scientifique des choses.
Conservation, transformation, évolution : la doctrine lient en ces trois mots. C'est l'unité ou monisme.
A vrai dire, je crois bien que c'est là une conception à bien des égards indestructible. C'en est fait, semble-t-il, de la théorie des créations séparées. 11 est passé le temps des compartiments incommunicables, le temps des cloisons étanches entre lesquelles on morcelait, on mutilait, on défigurait la superbe unité cosmique.
Le sidéral, le minéral, le vital, le mental se révèlent consubstantiels.
Certes, les créations restent distinctes, et distincts les compartiment de l'univers, — mais comme restent distinctes les spécialités scientifiques dans la science totale, ou les diverses Facultés dans une Université, c'est-à-dire, pour appliquer ici une comparaison charmante de M. Liard, avec communion et osmose :
Comme ceux des fruits cloisonnés, ces compartiments distincts ont des parois communes et perméables, et tous s'ouvrent sur le même cœur [Universités et Facultés; chez Armand Colin, XII, 146).
Unité, consubstantialité, monisme, circulation universelle et transformation éternelle de la force, de la vie, métamorphose indéfinie enfin : cette conception grandiose a sans doute été acceptée de tous avec enthousiasme? Pas du tout. Pourquoi? Le voici.
La science moderne, mère de cette conception sublime, a eu le tort immense d'accoupler étroitement et comme indissolublement au monisme le mécanisme . Pour la science, monisme et mécanisme s'impliquent de toute nécessité.
Or, si Y esprit humain peut être séduit et même fa s-
ciné parle monisme, le cœur humain, lui, a horreur du mécanisme.
D'où le moderne conflit de l'esprit et du cœur.
Or, ne vous y trompez pas, si la question pouvait rester ainsi posée, il n'y a pas a en douter, c'est l'esprit qui serait vaincu.
Heureusement la question ne peut pas rester ainsi posée. C'est par un sophisme, un involontaire sophisme, que monisme et mécanisme se trouvent ainsi liés. Et la disjonction est imminente.
Q n'est-ce en effet que le mécanisme? C'est la conception d'après laquelle tout dans l'univers est aveugle et fatal.
Mécanisme s'oppose à finalisme.
Pour le finalisme, tout marche à des fins, tout a un but, ou, suivant notre formule, tout aspire et conspire.
Pour le mécanisme, pas de fin, pas de but, pas d'aspiralion ni de conspiration; rien que des impulsions, des chocs, des heurts, sans intention et sans aboutissement, en un mot, rien que des mêlées aveugles "et fatales, rien que du hasard.
L'univers a-t-il un sens? L'univers n'a-t-il pas de sens? Les deux réponses inverses se condensent en ces deux mots : Mécanisme ou hasard, et finalisme ou Dieu.
Dieu! Voilà bien l'objet du grand litige.
Dieu sans la science, ou la science sans Dieul Je le répète : si vous posez ainsi le débat, la réponse de l'humanité n'est pas douteuse.
Mais pourquoi poser ainsi le débat? De quel droit? Où prenez-vous que la science et Dieu s'excluent? Où prenez-vous que le grandiose monisme implique nécessairement le mécanisme aveugle, révoltant et odieux?
Tout est consubstantiel, dites-vous. Eh bien, n'est-ce pas cela même qui vous condamne ? Posons l'unité substantielle du sidéral, du minéral, du vital et du
mental. De ces quatre termes, lequel est-ce que nous connaissons le mieux? N'est-ce pas le quatrième? Si l'homme connaît quelque chose au monde, n'est-ce pas lui-même? lui, c'est-à-dire sa pensée, son esprit, son être mental?
Il y a du mental dans l'homme ; il y a donc sûrement du mental dans un des compartiments de la création. Mais, puisque, d'après votre propre conception moniste, tous les compartiments de la nature ont des cloisons perméables, puisque tous les segments communient par l'osmose, puisque c'est la même force, la même énergie, la même vie qui circule à travers les myriades d'alvéoles de l'immense ruche univers, — s'il y a sûrement du mental dans un des compartiments, ne doit-il pas y en avoir nécessairement dans tous"!
S'il n'y a pas de créations séparées et simplement juxtaposées, le mental a donc ses racines dans le vital, et le vital dans le minéral.
Puisque vous admettez le passage de l'inorganique à l'organique, c'est donc que les propriétés de la vie sont déjà latentes dans ce qui ne parait pas vivre.
Du moment que vous rejetez toute création proprement dite, toute création ex nihilo, toute création absolue, il faut donc que vous tiriez le nouveau de l'aucien ; et, pour l'en tirer, il faut donc qu'il y soit de quelque façon.
Si les sociétés sont des agrégats d'animaux, les animaux des agrégats de cellules, les cellules des agrégats de molécules, et les molécules des agrégats d'atomes, — il faut donc qu'il y ait, au-dessous de la mentalité sociale, une mentalité animale, une mentalité cellulaire, une mentalité moléculaire, une mentalité atomique.
En un mot, puisque l'univers est un, si Yespril est quelque part, ne faut-il pas nécessairement qu'il soit partout, — plus ou moins latent ou patent, plus ou
DIX PRINCIPAUX ARGUMENTS. !,8l
moins virtuel ou actuel, à des degrés divers de manifestation et d'épanouissement?
D'ailleurs ne le dites-vous pas vous-même? Ne ditesvous pas : L'intelligence humaine, mais on en trouve déjà l'ébauche dans l'instinct animal, dont à son tour on trouve l'ébauche dans l'irritabilité cellulaire, dont eniin on trouve l'ombre dans les plus complexes phénomènes physico-chimiques, tels que les phénomènes d'électricité, de magnétisme, d'affinité, de difïusion,de combinaison, de polarisation, etc., etc.?
N'est-ce pasainsi que vous parlez? Et n'établissez-vous pas ainsi vous-même l'universalité de la pensée ou de l'esprit?
Ainsi pressés, les savants ne soufflent mot. Ils acquiescent donc. Alors, d'où vient le débat*!
Il vient de ce que, le fait admis, deux interprétations du fait se trouvent en présence :
Le mental n'est-il que du mécanisme physico-chimique, ou bien, le mécanisme physico-chimique est-il déjà du mental?
Assimilation, soit, tout le monde est d'accord làdessus. Mais assimilation par en haut ou par en bas'! Voilà le grand litige.
Eh bien, et nous l'avons déjà dit ailleurs, la question ainsi posée lia pas de sens. Il ne s'agit nullement en effet de haut et de bas, mais de dedans et de dehors.
Quand le savant regarde un être ou un objet, il le voit du dehors; c'est-à-dire il ne saisit que des mouvements ou déplacements dans l'espace, des translations : les intentions lui échappent.
Imaginez un être aussi prodigieusement supérieur à l'homme que l'homme est supérieur aux bêtes, aux plantes, ou aux choses, et qui nous observerait ainsi du dehors. Supposez-le installé dans quelque astre lointain, et suivant avec un puissant télescope, les mouvements
d'un insecte humain, par exemple dans les rues de Paris. Ne pensez-vous pas que cet insecte lui apparaîtrait singulièrement machinal et stupide? C'est qu'il ne pénétrerait pas ses raisons secrètes d'aller ou venir, de l'aire ci ou ça. Mais s'il pouvait les pénétrer, il les comprendrait; il comprendrait que tout mouvement implique un principe interne d'élan et de direction, c'est-à-dire que toute action est le développement d'une tendance, en un mot que tout mécanisme est le masque extérieur dune finalité.
Ainsi nous-mêmes, hommes, par analogie avec ce qui se passe en nous, par interprétation, nous trouvons que les démarches de l'animal ont un sens, que les façons de se comporter du végétal et du minéral même ont un sens. Nous trouvons que tout a un sens.
Le mécanisme, c'est la vue extérieure. Le finalisme, c'est la vue intérieure.
L'homme ne connaît du dedans, que lui-même. Mais par lui, il juge de tout le reste.
Est-ce bien son droit? C'est plus que son droit, c'est son devoir absolu. Le raisonnement est ici aussi contraignant que bref : nous ne connaissons à fond qu'une seule créature de l'univers, mais nous savons de science certaine que toutes les créatures sont con substantielle s. Or, la créature que nous connaissons est, essentiellement, force, énergie, tendance, aspiration à des lins. Donc le fînalisme est la loi universelle. Qu'objecter de solide à ce raisonnement-là?
En résumé, le monisme n'implique en aucune façon le mécanisme. Ou plutôt, il y a ici une méprise grossière. Le mécanisme n'est que Y aspect extérieur des choses, c'est-à-dire proprement Yenvers de la réalité. Le savant strict, c'est, aux musées de Hollande, un touriste naïf, hochant la tète devant un tableau retourné. Allons! dit le philosophe, je vais le remettre à l'endroit...
Disons-le donc : le monisme a « Supprimé les ligatures » H unifié l'univers, — mais pour y mieux faire circuler la force, l'énergie, la vie, l'âme, Dieu!
A la fausse science, qui professait à la l'ois le monisme et le mécanisme, s'opposait la fausse philosophie, qui rejetait à la fois monisme et mécanisme, et qui affirmait le dualisme pour sauver la finalité
Les deux adversaires vont, ensemble, et tout ensemble, périr et triompher. Tous deux vont s'abîmer dans une synthèse. Tous deux vont dépouiller leur respectif alliage d'erreur. Tous deux vont intimement fusionner le pur métal de leur respective vérité. Et de cette nouvelle chaudière d'Eson va surgir l'unique et définitive doctrine, à savoir, le monisme finaliste ou science pénétrée de religion, ou physique pénétrée de métaphysique, ou Nature pénétrée de Dieu.
10e ARGUMENT : PREUVE PAR L'ACCORD AVEC DIX AUTRES