CHAPITRE II
Dix obstacles principaux se dressent contre notre hypothèse : je viens de les exposer loyalement.
Dix arguments principaux militent en sa faveur: il me sera permis de les ramasser ici en faisceau.
De quoi s'agit-il ? Il s'agit d'expliquer l'homme à l'homme.
11 s'agit d'expliquer la raison et la justice.
Deux explications sont en présence, dites « matérialiste » et « spiritualiste ».
Pour le matérialisme, la raison et la justice se réduisent à l'instinct et à l'antagonisme; et l'humanité à l'animalité.
Pour le spiritualisme, la raison et la justice sont radicalement hétérogènes à la sensation animale et à la violence animale ; l'humanité est d'autre essence que l'animalité.
Voilà donc bien les deux doctrines opposées : identification de l'homme et de l'animal, opposition de l'homme et de l'animal.
Quel parti prendre? Aucun des deux, selon nous, — mais un troisième parti, qu'on peut ainsi formuler : l'homme est plus, mais non autre que l'animal.
Ni identité, ni opposition : hiérarchie, dans la consubslantialité.
lor ARGUMENT : PREUVE PAR LE RAISONNEMENT.
L'intelligence de l'animal (agrégat de cellules) n'est que l'intelligence de la cellule, aiguisée par la spéciale sa/ion.
Se pourrait-il se faire que l'intelligence de la cité (agrégat d'animaux) ne fût, elle aussi, que l'intelligence de ranimai, aiguisée par la spécialisation?
C'est la preuve par le raisonnement. C'est l'argument analogique. C'est l'hypothèse irrésistiblement suggérée par une vue d'ensemble du monde de la vie, lequel apparaît bien comme un édifice à trois assises superposées : cellules, animaux, cités.
2e ARGUMENT : PREUVE PAR LE FAIT.
Appliquons les canons de la logique, les « tables » de Bacon ou les « méthodes » de Mill, — les méthodes dites de concordance, de différence, et des variations.
Quand l'on compare entre elles soit les diverses sociétés juxtaposées dans l'espace, soit les diverses phases d'une évolution sociale superposées dans le temps, on constate que le degré de mentalité atteint correspond au degré de socialisation obtenu.
Là où il y a association, il y a mentalité humaine. Là où manque l'association, manque la mentalité. Et enfin comme varie l'association, ainsi varie la mentalité.
La race noire a poussé l'association infiniment moins loin que les races jaune ou blanche. Aussi n'y a-t-il pas de « littérature » du monde noir.
Les Grecs d'Homère étaient moins avancés en association que les Grecs de Périclès. Aussi la plante hcl-
lénique ne donne-t-elle sa fleur spirituelle qu'au cinquième siècle.
D'ailleurs les locutions « décadence morale » et « dissolution sociale » ne sont-elles pas synonymes ?
3e ARGUMENT : PREUVE PAR l' « ONTOGENIE ».
La biologie a découvert ce fait merveilleux : pendant les neuf mois de la vie intra-utérine, le fœtus humain récapitule les phases de l'immense évolution biologique. C'est ce qu'exprime Haeckel, en disant : l'ontogénie reproduit la phylogénie.
Mais ce n'est là qu'une moitié du fait.
L'enfant naît. Entre la naissance et l'âge de raison s'écoule un certain nombre d'années.
Que sont ces années d'enfance, sinon une récapitulation, non plus des phases de l'évolution biologique, mais des phases de l'évolution sociologique?
La nature, pour progresser, ne détruit pas ce qui précède, mais s'appuie sur ce qui précède, et le dépasse en s'y appuyant. Le fœtus doit refaire les étapes biologiques. L'enfant doit refaire les étapes sociologiques.
Dans cette seconde évolution, l'individu humain traverse donc la quasi-animalité, la sauvagerie, la barbarie, avant d'atteindre la civilisation.
h'individu ne naît pas raisonnable, il le devient : et ce sont les phases de Yonlogénie, ou évolution de l'individu. Or l'ontogénie reproduit la phylogénie ou évolution de l'espèce. C'est donc que Y espèce n est pas née raisonnable, mais lest devenue.
h' âge de raison ! Quel trait de lumière! La raison n'est donc pas congénitale. C'est un sommet vers lequel gravitent et l'espèce et l'individu.
On dira : rien ne peut se développer qui ne fût en
quelque façon enveloppé. A la bonne heure. Et ce n'est pas nous qui y contredirons. Pour une excellente raison, c'esf que ce nVsl pas là le problème.
La cellule n'a pas à' œil; et l'animal (agrégat de cellules) en a un. Y a-t-il donc eu création, création proprement dite et absolue, création ex nihilo ? Point. La cellule n'avait pas d'œil ; mais elle avait entre autres propriétés du tissu vivant, cette propriété qu'on appelle l'irritabilité, irritabilité à différents agents extérieurs, et en particulier, impressionnabilité à la lumière. Cette impressionnabilitè à la lumière, chez la cellule, c'est en germe, l'œil de l'animal ; c'est un œil virtuel. L'œil n'est donc pas créé de rien, il est tiré de quelque chose de préexistant. Bien. Mais comment en est-il tiré ? Par l'association, la division du travail, la spécialisation enfin.
Eh bien, dirai-je, n'a-t-il pas pu, n'a-t-il pas dû se passer quelque chose d'analogue pour la raison. Ni
l'individu ni l'espèce ne naissent raisonnables; ils le deviennent. Evidemment cette raison, ainsi lentement développée, préexistait enveloppée de quelque façon. Mais, encore une fois, là n'est pas le problème. Comment s'est-elle développée? Voilà la question. A quoi, je réponds, en consultant les analogies : dans et par l'association.
C'est qu'en effet, en disputant de « nativisme » et d' « acquisition », nous avons, à notre insu, laissé se déplacer le problème. Le virtuel, mais c'est une constante ! Personne n'y contredit. Le problème n'est donc pas là, puisqu'il n'y a pas là de problème. Le problème, c'est de savoir comment le « virtuel » s' « actualise ». Le problème, c'est de savoir comment l'individu de notre espèce, virtuellement raisonnable, devient effectivement raisonnable.
Or, ici, matérialisme et spiritualisme répondent à la question parla question.
Pourquoi l'intelligence de l'homme se développet-elle? Pourquoi, répond le matérialisme? Parce que le « cerveau » de l'homme, organe de son intelligence, se développe! Pourquoi, répond le spiritualisme? Parce que 1' « âme » de l'homme, principe de son intelligence, se développe !
Traduction : pourquoi la fonction se développet-elle? parce qu il y a développement de l'organe! On pourrait aussi utilement retourner la question : pourquoi l'organe? Parce que la fonction...
Il y a tautologie, c'est-à-dire impuissance.
C'est que ni le matérialisme ni le spiritualisme ne sortent de l'individu, et qu'il faut sortir de l'individu, et faire intervenir l'association. D'où notre solution : les individus sont virtuellement raisonnables ; mais ce n'est qu'en s'associant et en se spécialisant qu'ils aiguisent, avivent, actualisent, réalisent leurs aptitudes latentes.
Voilà comment Y espèce, et voilà comment Y individu (qui récapitule l'évolution de l'espèce) s élèvent lentement à Y âge de raison.
S'il était nécessaire de confirmer cette théorie en la suivant jusque dans les applications de détail, il serait intéressant de noter ce fait que l'évolution mentale de l'individu est plus ou moins longue ou courte selon la race et la classe à laquelle il appartient. Le développement mental d'un petit sauvage est plus court que celui d'un enfant civilisé. L'évolution mentale dans la bourgeoisie est plus longue que dans le peuple. La récapitulation ontogénique s'abrège ou s'allonge nécessairement à la mesure de l'évolution phylogénique récapitulée.
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4e ARGUMENT : PREUVE PAR LES CONSÉQUENT I 9,
Telle clé est-elle bonne ? Telle hypothèse est-elle bonne? Quand la clé ouvre, quand l'hypothèse résout, la preuve est faite.
Notre clé ouvrc-t-elle? Oui, semble-t-il. Et plusieurs serrures, même; toutes les serrures, peut-ôtre.
Pour nous, grâce à notre hypothèse, tout le chaos des sciences morales et politiques se débrouille, tout le chaos psychologique, moral, social, politique, économique, religieux. Nous n'avons pu qu'indiquer ces applications, au cours de cet ouvrage! Il y faudrait, il y faudra sans doute plusieurs volumes.
5e ARGUMENT : PREUVE INDIRECTE PAR L'iNSUFFISANCE NOTOIRE DE l'hYPOTHESE MATÉRIALISTE EN PSYCHO- LOGIE.
Entre le simple cerveau et la raison, le matérialisme n'aperçoit pas l'abîme !
Et, jusqu'à un certain point, le spiritualisme luimême favorise cette illusion des matérialistes, en paraissant trop souvent réduire la raison à une simple « faculté », ou à je ne sais quel mince faisceau de « notions » arides.
Mais si on restitue au mot raison sa concrète, sa vivante, sa riche plénitude; si on fait rentrer dans le mot raison le sens social, le sens scientifique, le sens industrieux, le sens idéal, c'est-à-dire l'esprit de coordination et de subordination, l'idée de type, de loi, de cause, et d'évolution, le talent d'observation, de réflexion, et d'invention, les notions de beauté et d'amour, les concepts d'infini, de parfait, d'absolu, enfin le génie politique et législatif, la vision cosmique et le sens du
divin, en un mot, toute la mentalité supérieure, tout l'esprit et tout le cœur humains, toute la civilisation ; alors éclate l'énorme disproportion méconnue par le matérialisme, entre le cerveau et la pensée; alors se révèle l'abîme, — que peut seule combler Yèuolution sociologique.
6e ARGUMENT : PREUVE INDIRECTE PAR L'ERREUR ÉVIDENTE de l'hypothèse MATÉRIALISTE EN MORALE.
Certes les diverses morales empiriques, de nos jours surtout, se sont efforcées de faire une place, et parfois une place prépondérante, au respect dautrui. Mais peut-on dire qu'elles aient en effet trouvé une base au devoir? Le sentiment public est là pour répondre. Tout le monde sent combien sont artificielles et précaires les argumentations par lesquelles l'empirisme s'efforce de fonder la justice. Tout le monde les sent caduques. Et le résultat c'est que tout le monde au fond, entend le matérialisme, en morale, comme l'affirmation peu ou pas déguisée de l'égoïsme brut se sacrifiant à autrui.
Et c'est ainsi que se sont popularisées les idées de « lutte pour la vie », d'antagonisme nécessaire, de violence sans remords, et de conflit sans merci.
Or, par contre, l'éternelle conscience ne sent-elle pas que la justice est une réalité sacrée, et que le darwinisme, par les doctrines qu'il propage, ou les interprétations qu'il comporte, fait donc violence aux plus profonds instincts du cœur?
Ces profonds instincts ont rejeté, sans appel, le darwinisme moral, avant même qu'il ne soit scientifiquement réfuté.
7e argument: preuve indirecte par l illégitimité de l'hypothèse spiritualiste en psychologie.
Le mot « esprit » a deux sens principaux : réalité invisible, par opposition à la matière visible ; et principe organisateur, par opposition aux matériaux inertes.
Visibilité et invisibilité, ce ne sont pas là les attributs respectifs de deux réalités différentes, mais bien les deux attributs d'une seule et même réalité. En ce sens, matière et esprit, c'est tout simplement point de vue extérieur et point de vue intérieur.
Ce premier sens du mot « esprit » se réduit donc à une singulière méprise, à une illusion.
Le second sens constitue une erreur proprement dite : les prétendus matériaux inertes, en effet, ne sont pas inertes, mais actifs, et portent en eux le principe à la fois du mouvement et de l'ordre.
A cet égard, donc, le « spiritualisme » se réduirait soit à une méprise, soit à une erreur.
Mais il y a pis encore. Indépendamment même de toute réfutation, je dis que le spiritualisme vulgaire constitue une hypothèse absolument illégitime
En d'autres termes, si on lui appliquait strictement la législation de l'hypothèse, le spiritualisme dualiste n'aurait même pas le droit d'entrer en scène ou de se mettre sur les rangs.
De quoi s'agit-il? D'expliquer, en psychologie, la raison et, en morale, la justice. Or, on le sait, expliquer une chose inconnue, c'est la rattacher à une chose déjà connue; c'est lui trouver des « ressemblances génériques » (sans préjudice des « différences spécifiques ») avec d'autres réalités déjà familières à notre esprit. Par exemple, deux rayons lumineux qui se rencontrent produisent de l'obscurité. Gomment expliquer ce phéno-
mène singulier des « interférences »? En le comparant, en l'assimilant à un phénomène analogue. Deux boulets qui se rencontrent de même masse et de même vitesse s'entr'arrêtent. Les deux rayons lumineux, ne seraientce pas deux ondes d'éther, c'est-à-dire deux corps, fort subtils, mais enfin deux corps en mouvement et qui se rencontrent? Toute explication est une analogie.
Or, pour expliquer la raison et la justice, de quoi s'avise le spiritualisme? Il s'avise de faire intervenir une substance extra-naturelle ! une substance qui, par définition, ne ressemble à rien de ce que nous connaissons autour de nous !
Sans compter qu'on ne voit pas du tout d'ailleurs comment la présence d'une substance quelconque pourrait produire de la raison et de la justice. Au fond, c'est expliquer la raison par un principe... rationnel Au fond c'est un pur verbalisme. C'est comme si on expliquai! encore ce riche plexus de phénomènes qu'on appelle la «vie», parla présence d'un objet imaginaire e, miraculeux, par un fétiche, par le fameux principe., vital.
Rationnellement donc, non seulement comme solu tion, mais même à titre de simple hypothèse, le spirituel lisme est deux fois irrecevable.
Non seulement il peut et doit être rejeté ensuite mais encore et surtout il ne peut ni ne doit être pro posé d'abord.
8e ARGUMENT : PREUVE INDIRECTE PAR L'ERREUR ÉVIDENT! de l'hypothèse SPIRITUALISTE EN MORALE.
Laissons-là les circonlocutions, les restrictions, e tout le fatras secondaire. L'instinct public, qui toi jours va droit au fond des choses, voit essentiellemei dans la morale spiritualiste, une doctrine de dii
Intéressement, par opposition à la vulgaire doctrine de Yintèrét.
Toute l'animalité et la nature entière, dit-il, suivent, la loi de l'intérêt. L'homme seul prononce des mois mystérieux : droit, devoir, justice. Qu'est-ce lu, sinon le contraire de l'intérêt, la négation de l'intérêt, le sacrifice de l'intérêt?
La vulgaire, la basse, l'ig-noble nature crie par ses mille voix : Intérêt! La noble humanité répond : Désintéressement! Dé-tachement! Re-noncement! Ab-négation !
La moralité, c'est l'anti-nature.
Ainsi parle le spiritualisme.
Cette attitude n'est-elle pas véritablement in-sensée ?
D'abord c'est rompre violemment avec toute la philosophie antique ; et il y a toujours, je crois, quelque imprudence à prendre ainsi le contre-pied de l'hellénisme. Ces naïfs et profonds esprits, dans la jeunesse du monde, sentaient fortement les liens organiques par où l'humanité tient aux entrailles mêmes de la nature. « Vivre selon la nature », disaient-ils! Telle était leur norme constante et salutaire.
C'est que leur science intuitive avait surpris le secret de la nature créatrice. Ils savaient que la nature, pour ses créations nouvelles, loin de détruire ses créations précédentes, s'y appuie et les enveloppe pour les dépasser, et qu'ainsi la nature est essentiellement, non une antithèse et un antagonisme où ceci et cela s'excluent, mais une superposition et une hiérarchie où le supérieur ne diffère qu'en degré de l'inférieur, dont il constitue l'aspiration réalisée. Et loin de faire de la vie morale et sociale la négation de la vie végétale et animale, ils en faisaient le naturel épanouissement.
Or, la pensée moderne a su retrouver les voies de la pensée antique. Et Spinosa, par exemple, n'a pas hésité
à poser l'aphorisme fondamental : l'être tend à persévérer dans l'être. La légitimité du « vouloir être », la légitimité del' « instinct de conservation », qui oserait la contester sérieusement? Et qu'est-ce là, sinon, littéralement, 1' « égoïsme » ou 1' « intérêt » ?
Il faut donc le dire hautement : oui, l'égoïsme est légitime ; oui, l'intérêt est légitime, — l'intérêt de l'individu, comme l'intérêt du groupe. Ne dit-on pas en effet par exemple : les intérêts sacrés de la patrie?
Vous dites : mais comment concilier l'égoïsme avec le devoir? Je réponds : à supposer que je ne sache pas comment la conciliation peut être obtenue (ce qui n'est pas le cas), il reste toujours ceci, c'est que toute tentative de conciliation qui commencera par nier l'un des termes à concilier sera nécessairement fausse. Et c'est précisément le cas du spiritualisme. Sous prétexte de concilier deux termes, il en supprime un, — donnant ainsi dans la même aberration que le matérialisme, j'entends dans l'erreur correspondante et inverse.
Or, présenter la morale comme la négation, totale ou partielle, de l'intérêt, n'est-ce pas recruter soi-même l'armée de l'immoralité, l'armée du vice et du crime? N'est-ce pas, encore une fois, la pire des folies?