M. ADOLPHE COSTE
M. Coste, membre de l'Institut international de Statistique, de la Société d'Economie politique et de la Société de Statistique de Paris, nous montre un fait curieux et important, à savoir l' Économie politique, par son aile gauche, s'entr'ouvrant aux idées de la Sociologie.
M. Adolphe Coste est arrivé, par un tout autre chemin d'ailleurs, à esquisser une conception analogue à la nôtre, -— analogue de fait, sinon desprit.
Voici d'abord l'analogie de l'animal et de la cité :
Pour se faire une idée juste de la constitution des sociétés, il faut... considérer franchement toute nation comme un être organisé, soumis à des lois sociologiques, à peu près comme l'animal est soumis aux lois physiologiques...
Il n'y a pas identité, entendons-le bien, entre un animal et une nation, entre le fait vital et le fait social, mais il y a grand'? analogie.
Si l'on comprenait bien le fait vil al, on serait préparé à comprendre le fait social. [Nouvel exposé d'Économie politique et de physiologie sociale,' chez Alcan cl chez Guillau-
min ; ch. i. p. -i-7.)
Maintenant, en quoi consiste celle analogie? En ce que la nation, comme l'animal, est un groupement, une association, un système d'unités :
Claude Bernard a montré que le corps humain est un compose de myriades d'infusoires, les uns libres comme les globules du sang", les autres groupes en tissus dont la combinaison forme les organes, tous vivant de leur vie propre, se nourrissant, s'entretenant, se multipliant, et concourant, tant que l'équilibre subsiste entre les fonctions, à cette vaste résultante qu'on nomme la vie.
Eh bien, il en est de même du corps social. Il se compose de myriades d'individus, plus ou moins libres, plus ou moins groupés en familles, en ateliers, en corporations, en associations régionales, tous vivant de leur existence personnelle, se nourrissant, s'entretenant, se multiplant et concourant, tant que l'équilibre subsiste entre les fonctions, à cette vaste résultante quon nomme la civilisation.
M. Coste condense sa pensée dans cette formule : Ainsi, nous sommes les infusoires du géant social.
Mais, on le sait, notre but n'est pas de reprendre après cent autres une vague et banale comparaison entre la biologie et la sociologie. Notre but est de montrer d'une façon précise et positive que la raison, dans le corps politique, est la fonction de Y État (et non d'une chimérique entité appelée âme), tout comme la sensation, dans le corps physique, est la fonction du cerveau.
Or, sur ce point décisif, M. Coste est très net :
Ce qui trouble en grande partie l'idée que ne us nous faisons
de Y être social, c'est précisément l'importance déjà très grande de Y individu...
Nous ne distinguons pas suffisamment, dans l'activité qui se déroule sous nos yeux, la part de l'homme individuel de la nart de la collectivité.
L'homme individuel peut déjà suffire à ses besoins animaux ; il peut se nourrir et se reproduire ; il peut aimer, il peut penser; il semble donc indépendant de la société. C'est une illusion, car ni le sentiment ni la raison (entendez Yesprit et le cœur) ne se seraient développés en lui sans le concours et la stimulation de la collectivité.
Il y a en l'homme des instincts suffisants pour donner naissance à la société. Les fonctions sociales sont toutes en germe dans la famille, qui n'est qu'un prolongement de l'individu. Mais la société, à son tour, crée la raison humaine...
Entre ces deux termes extrêmes : Y instinct primaire et la raison finale, se place tout le développement de la société, c'est-à-dire toute l'évolution des fonctions propres à l'être social.
Ainsi, M. Goste le dit nettement : c'est la société qui crée la raison humaine. C'est la société qui transforme l'instinct primaire en raison finale. Ou, pour donner ma propre formule : cest la cité qui transfigure i « anthropoïde » en « homme ».