M. HENRI MARION
M. Marion, qui goûte surtout les études de psychomorale, ne laisse pas d'avoir des curiosités très éveillées du côté de la bio-sociologie.
La preuve en est qu'il a écrit les lignes que voici, singulièrement pénétrantes :
Les faits sociaux sont vraiment sui generis : ce n'est pas seulement en grandeur, mais en nature, qu'ils diffèrent des faits individuels.
Une société, en effet, n'est pas simplement une somme d'individus juxtaposés; c'est un être nouveau, un vrai tout, individuel à son tour et à sa manière ; c'est un corps vivant, comme tout vivant, selon les naturalistes contemporains, est une société.
Or, de même qu'un animal offre des phénomènes que n'offrent pas séparément les cellules qui le composent, de même une société se comporte, en tant que corps, autrement que ses membres isolés.
Bien qu'elle ne se perfectionne qu'autant que ses membres s'améliorent, bien qu'elle ne se corrompe qu'autant qu'ils se pervertissent, elle présente des phénomènes moraux qui ont une physionomie à part, leur marche et leurs lois propres. [De la solidarité morale ; 3e édit., Introd., p. 51.)
On a remarqué la phrase essentielle : « De même qu'un animal offre des phénomènes que ri offrent pas séparément les cellules qui le composent, de môme une société..., etc. » Malheureusement la pensée se détourne. Sa terminaison naturelle devait être, semble-t-il : « ... de même une société présente des phénomènes que n'offrent pas séparément les individus dont elle est constituée. »
Alors surgissait d'elle-même cette idée : le surcroît produit par l'association des cellules, n'est-ce pas la mentalité animale, c'est-à-dire Y instinct*! Et le surcroît produit par l'association des hommes, n'est-ce pas la mentalité humaine, c'est-à-dire la raison"!
C'est ce double surcroît psychique, produit d'une double association politique, que M. Manon aurait pu chercher à déterminer.
Mais dans l'évolution de la mentalité humaine, la phase obscure de genèse paraît l'intéresser infiniment moins que la phase d1 épanouissement . Et il aime mieux contempler l'homme tout fait que de chercher à le voir se faire.
Nous, au contraire, c'est cette phase ingrate des origines que nous avons essayé de scruter.