LE PESSIMISME, PERIL SOCIAL
Ainsi le pessimisme compromet la défense nationale c'est-à-dire la politique extérieure de la France. Il ne compromet pas moins Y organisation sociale, c'est-àdire la politique intérieure.
Je me suis toujours profondément étonné de voir des hommes d'Etat se déclarer progressistes en politique, alors qu'ils se déclaraient pessimistes en philosophie
L'un d'eux, et non des moindres par le talent et l'énergie, écrivait récemment à peu près ceci : L'univers est le crime de Dieu, et la politique est l'effort par lequel l'humanité arrache quelque lambeau de justice à l'universelle iniquité... !
Qui ne sent la contradiction qui est au fond de cette parole?
Si le mal est la substance même de l'univers, comment le bien serait-il réalisable sur la terre, qui n'est autre chose qu'un fragment de l'univers?
Qui donc prétendrait puiser un verre d'eau douce au fond des mers?
Oui, dans un tremblement de terre, prétendrait équilibrer, un château de cartes?
L'évidence crève les yeux : pour croire au bien sur la terre, il faut croire au bien dans l'univers entier.
Nos démocraties et nos républiques seront optimistes , ou elles ne seront pas.
M. Paul Janet et M. Henri Marion ont donc eu raison mille fois d'écrire des morales optimistes. A vrai
dire même, une morale pessimiste, c'est là une locu- i lion contradictoire ; puisque cela signifie : donner une règle d'action en décourageant d'agir.
On se dira : Le pessimisme est à la mode, et l'optimisme bien démodé.
Soit. Mais je croyais que la Mode est faite surtout pour régir l'empire — si vaste — du chiffon. Quand il I s'agit de la vie et de la mort des races, l'autorité de la j Mode me frappe moins.
Le malheur est qu'on dépense parfois bien du talent à exposer et à préconiser le pessimisme.
Un des livres qui ont fait le plus de mal à l'âme française, c'est bien certainement un livre de M. Guyau: Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction (chez F. Alcan). C'est proprement l'Évangile du pessimisme. Ce livre fait penser à un coin de parc charmant, avec des futaies, de grandes fleurs et des eaux courantes. ■. Mais les eaux sont empoisonnées, les fleurs vénéneuses, j et les ombres létifères. Admirons; mais, de grâce, arrachons-nous à ces mortelles séductions.
Arrachons-nous résolument au maléfice,
Et un jour viendra où l'heure présente ne nous apparaîtra plus que comme un cauchemar évanoui et où nous dirons avec Shelley (Promèlhèe délivré, acte IV, scène unique ; trad. T. Dorian) :
. Jadis, les Heures affamées étaient des chiens Qui traquaient le Jour comme un cerf sanglant ; Il boitait et buttait avec ses plaies A travers les noirs vallons de l'Année déserte....
Mais à présent,
... le Travail, la Douleur et l'Angoisse, sous les verts ombrages de
[la Vie, Jouent comme des fauves domptés, sans que nul sache combien
[ils peuvent être douxl
DIX PRINCIPALES I ONCLl SIONS, 519
Un jour viendra où dans nos âmes assainies le divin Désir germera plus vivace que jamais, et où nous nous surprendrons à murmurer encore les deux vers de Dschelaleddin, signalés par Hegel dans la Mystique orientale colligée par Tholuck, et traduits en allemand par le poète Riickert:
Ich sage dir, warum die Morgenwinde blasen : Frisch aufzubl<ern stels den Bosenhain der Liebe...
Vers délicieux, que le philosophe napolitain Véra traduit ainsi en français :
Je te dirai pourquoi souffle le vent du matin :
C'est pour feuilleter toujours de nouveau le rosier de l'amour...