CRISE D'AGNOSTICISME
Or, il n'est pas douteux que la pensée contemporaine incline à confiner l'esprit humain dans la seule connaissance des phénomènes, des apparences, des çzivoiAevx.
Voyez les trois philosophies si popularisées aujour-
620 CONFIRMATIOiN DE NOTRE HYPOTHÈSE BIO-SOCIALE.
d'hui, de Kant, de Comte, de Spencer : ne sont-elles pas, toutes trois, plus ou moins agnostiques ?
Pour Kant l'esprit ne saisit que le phénomène : le noumène lui échappe, par définition pour ainsi dire. Car l'esprit saisit les choses à travers sa propre structure, et non en elles-mêmes. Il les voit telles qu'elles lui apparaissent, et non telles qu'elles sont. Par conséquent nous sommes enfermés en nous-mêmes, dans une connaissance toute subjective, et à jamais exclus de la connaissance objective.
Pour Comte, l'esprit n'a de compétence que pour noter et classer les phénomènes. Il est incompétent pour s'enquérir des substances, s'il y en a.
Pour Spencer, l'esprit peut noter et classer soit les phénomènes externes, soit les phénomènes internes ; mais la substance, le principe, la source, d'ailleurs unique vraisemblablement, d'où jaillissent ces deux séries de phénomènes, voilà où l'esprit humain ne saurait atteindre. La force est inscrutable.
On le voit, à travers des différences secondaires, ces trois philosophies s'accordent sur ce point fondamental : les vraies et profondes réalités sont inaccesibles à l'esprit humain.
l'agnosticisme est le suicide de l'esprit.
Voilà ce que ces trois philosophies proclament à l'envi. Mais qu'est-ce là, sinon proclamer la déchéance de la raison ?
Littré se représentait l'humanité comme réduite à explorer un îlot, battu par un océan immense, pour lequel elle n'a ni boussole ni voile.
La science, dit-on, ne peut connaître que Y îlot. Mais les âmes humaines renonceront-elles à laisser errer leur imagination sur Y océan immense ?
Et n'est-ce pas d'elles surtout qu'on pourrai! dire : ... pontum adspcct;il>;int fientes...
L'îlot étroit ne saurait leur suffire : il leur faut la er sans bornes. Et si la raison et la science les abandonnent, elles auront donc recours au rêve et à la foi.
Sevrer l'Ame humaine des grandes curiosités, et la guérir du mal d'ignorer, n'y songez pas. Une aile immense palpite en nous, toujours prête à se déployer pour les traversées cosmiques. L'esprit humain n'est pas un volatile de basse-cour ; c'est un oiseau de haute mer. L'esprit humain est un grand voilier.
N'est-il pas bien étrange pourtant que la libre philosophie, de nos jours, se soit ainsi mutilée et comme décapitée elle-même?
En se déclarant compétente pour les seules apparences, pour les surfaces, pour ce qui est en somme indifférent, et incompétente pour les réalités, pour le fond des choses, c'est-à-dire pour ce qui seul importe, ne se ferme-t-elle pas à elle-même l'entrée du temple, l'accès du sanctuaire? ne se consigne-t-elle pas ellemême à la porte? ne se déclare-t-elle pas elle-même profane, et irrévocablement exclue du sacré ? et ne consomme-t-elle donc pas elle-même sa propre déchéance et, somme toute, involontairement, et inconsciemment même, son suicide ?
Le suicidé sans le savoir ! Voilà bien le cas de l'esprit moderne, — s'il ne se ravise. Convenons que le cas est singulier, sinon plaisant.
Et de ce suicide de la philosophie, delà raison, de la science laïques, qui bénéficie? qui, encore une fois, sinon le rêve, la fiction, le préjugé, la superstition ?
La raison faisant le jeu de la superstition, les libres pensants faisant le jeu des asservis, pas de spectacle plus singulier.
Dans ce grand duel de la jeune raison et de l'antique superstition, qui donc pouvait s'attendre à voir l'un des deux adversaires s'aviser, pour mieux vaincre, de se suicider sur le terrain?
La vieille superstition rit sous cape de la naïveté de l'esprit moderne.
L'esprit moderne parait vouloir se réduire à un superficiel phénoménisme, à un sec mécanisme, à un plat rationalisme ? A la bonne heure. C'est donc qu'il abandonne les intuitions profondes, le mystère, la poésie, tout ce dont vivent les âmes, l'empire immense qu'habitent la méditation des grands spéculatifs, le rêve des poètes, et l'émotion des femmes, en un mot l'invisible patrie des cœurs !
Je le répète, la superstition rit sous cape. Décidément l'essentiel lui reste. La grande révolte moderne n'était qu'une fausse alerte.
Oui... si l'esprit moderne ne se ravise. Mais il se ravisera.